TREIZIÈME JOURNÉE
Dès le matin arrivent les personnes qui viennent voir la grande fête. Il pleut ferme. Ces personnes descendent de voiture en regardant de tous côtés pour trouver le côté où est la grande fête. Il pleut ferme. Elles demandent si c'est déjà commencé. On leur répond que depuis hier la pluie n'a pas cessé, mais que ça va finir. Pour nous, dès que ce moment est venu nous partons, après avoir fait ici encore des emplettes d'objets en bois. Sorbières achète un instrument pour apprêter la salade, qui se casse entre ses doigts. « Ce n'est rien, dit-il, on le regommera. »
Notre projet est de traverser le Brunig. Quelle charmante montagne que le Brunig, et faite tout exprès pour les peintres! Sur les deux revers, des points de vue charmants et merveilleusement encadrés. Sur le sommet, les solitudes les mieux boisées, le pastoral dans tout son charme et sa noblesse, des éludes d'arbres, de rochers, de terrains, des tableaux tout composés. Cet endroit rappelle les beaux paysages que l'on admire au delà de Saint-Laurent-du- Pont, lorsqu'on va visiter la grande Chartreuse. En effet, le Brunig, à cause de son peu d'élévation, présente une végétation vigoureuse à la vériié, mais variée, élégante, et l'on peut y venir étudier plutôt encore les beautés pitto-
resques du paysage en général que le caractère de la nature suisse ou de la nature alpestre en particulier. De nos artistes, les uns étudient donc, les autres font des feux à tout bout de champ. ^
Nous avons décrit ailleurs la vue que l'on découvre en arrivant au haut du sentier qui descend sur Lungern. Ce sentier lui-même est plus rocheux, plus moussu, plus élégamment ombragé encore que ne le sont les chemins si renommés qui conduisent à la grande Chartreuse. L'on ne saurait rencontrer nulle part un plus complet assemblage de tous les éléments qui concourent à former non pas un site, mais un penchant de mont pittoresque : partout fraîcheur, partout velours verdoyants et fleuris, partout des plantes sveltes, des troncs élancés dont la grise écorce est tachetée tantôt de mousses sombres, tantôt de clairs lichens, et çà et là des trouées dans le feuillage qui laissent entrevoir le lac de Lungern et ses charmants promontoires. Nous arrivons ravis et affamés à l'auberge de Lungern.
Le temps s'est mis au tout grand beau. Il est dimanche, les cloches carillonnent, les gens ont leurs plus beaux habits, tout a un air de fête, et nous aussi, qui suivons gaiement la rive du lac Lungern. Depuis que l'on a en partie vidé le lac, cette rive se trouve élevée de quatre-vingts pieds environ audessus du niveau de l'eau, et le chemin se trouve avoir à droite des bois, à gauche une pente rocheuse et décharnée où l'on a tenté, par-ci, par-là, quelques essais de culture. Il y a deux ans nous vîmes, près de Lungern, des prés portant aibres et maisons, qui, n'étant plus retenus par la pression des eaux, étaient descendus dans la plaine, mais ces accidents ont cessé, et les déchirures du sol sont déjà masquées par la culture et la végétation.
Au sortir de la vallée de Lungern s'ouvre la vallée de Sarnen, plus large, plus riante, et dont les pentes doucement inclinées viennent mourir dans le joli lac de même nom. Au moment où nous atteignons la rive, l'onde est tranquille, le soir radieux, et les bateliers sont là qui nous font d'irrésistibles propositions; la bourse commune elle-même s'y laisse séduire, et un grand bateau reçoit la cargaison présente. C'est toute la caravane, moins certaine avant-garde à qui il est piquant d'apprendre que se séparer nuit, et se trop hâter cuit. Que l'on se figure, en effet, le plaisir de se prélasser dans un bateau après six lieues de marche, à l'heure du soir, dans une contrée nouvelle, et le long d'une rive charmante! Au bout d'une heure nous sommes à Sarnen, où l'avant-garde nous attend depuis une heure.
L'auberge où nous descendons est tenue par un gros magistrat, rond comme une boule, yeux ronds, tête ronde; dans toute sa personne, l'intelligence seule est carrée. Il nous explique les propriétés agréables du jeu nommé le solitaire. « C'est uncheu, dit-il, très-choli, bour une seule bersonne; quand il est seule et qu'il beut bas chouer afec un autre bersonne, barce qu'il est seule, alors il choue 'toute seule, barce que... » Et ainsi de suite. Du reste, ce bon monsieur roule autour des tables pour s'assurer que nous sommes bien servis, et s'apercevant que nous goûtons fort certaines truites saumoîiées, il roule vers
la cuisine pour donner ordre qu'on nous en serve des monceaux; après quoi, il roule de nouveau dans la salle pour jouir de notre parfait contentement. Ce sont ses filles qui apprêtent, qui servent, qui desservent; lui-même est un des gros personnages de l'endroit, et il entend bien ne point déroger en se faisant le serviteur hospitalier des hôtes qu'il héberge.
En toutes choses, l'Underwald est un canton encore très-primitif; l'on n'y pénètre que par le sentier du Brunig ou par le lac des Quatre-Cantons ; il n'y a point de gazettes, à peine une ville. L'on sait comment les hommes d'Underwald défendent leur bout de patrie contre quiconque en veut à leur indépendance; mais, par contre, ils ne savent ce que c'est que le lien fédéral, et professent que les affaires de chacun ne concernent que chacun. Ce sont des hommes forts, mais pas éclairés; ailleurs, les hommes sont plus éclairés, mais pas si forts. Pour être indulgent à leur égard, il faut se représenter que si tous les cantons n'étaient qu'éclairés, ce serait une bien petite garantie de l'indépendance de la Suisse ; tandis que si tous étaient forts à la manière de l'Underwald, cette indépendance serait à jamais en sûreté.
QUATORZIÈME ET QUINZIÈME JOURNÉES
Par une fraîche et radieuse matinée, nous nous acheminons sur Alpnach, où nous devons déjeuner et nous embarquer pour Lucerne. De toutes parts l'on voit des gens se rendant à l'église : ces gens, hommes et femmes, sont vêtus avec ce genre de propreté qui est signe d'ordre et d'agreste aisance; et l'on se figurerait difficilement des peuplades qui présentent à un plus haut degré l'image d'un modeste bonheur fondé sur le travail, les mœurs et la liberté. Nos églises de village sont des masures à côté de l'église élégante d'Alpnach ; nos paysans, même aux jours de fête, ont l'air de journaliers endimanchés à côté de ces montagnards fleuris de santé, décents de tenue, et proprement habillés de la laine de leurs moutons et des toiles que leurs femmes ont tissées.
Au déjeuner, Harrison, troublé dans ses travaux de fondation, s'irrite, s'indigne, combat à grands coups de serviette; mais il attrape les tasses et manque les guêpes. Tout le monde lui vient en aide, et l'hôte aussi, qui n'y comprend rien, A la fin, Harrison, exaspéré, abandonne miel et tartines, et s'en va chercher une retraite où il puisse exécrer librement les guêpes, et, accessoirement, les hannetons aussi. Déjeuner manqué, journée manquée, sur quoi maintenant asseoir le prochain dîner?
Pendant ce repas le vent s'est élevé, et l'amiral, au moment.de s'embarquer, sent son cœur défaillir; alors il recourt à la formule « Am Lande, etc., n et nous côtoyons tous les contours du rivage. Par contre, le golfe de Winkel est uni comme une glace : des hourras l'annoncent, et l'amiral, devenu audacieux, permet aux deux embarcations de prendre le large. De Winkel à Lucerne il y a une heure de marche.
A peine entrés dans la ville, nous voyons une cavalcade de uhlans et d'amazones, avec musique en tcK; : ce sont les artistes d'un cirque olympi-
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que, celui de M. G..., qui annoncent sur les places la représentation du soir. Nous nous proposons d'y assister. En attendant, nous allons faire toilette, et, aussitôt après, visiter les curiosités de Luccrne, le lion d'abord, avec son cicérone toujours le même, toujours fleuri de visage et d'uniforme, toujours recommençant sa petiU'hisiuriette du 10 août en termes identiques, avec pauses et parenthèses absolument pareilles. Ce brave homme, quoique bien âgé, change moins, d'année en année, que le lion lui-même, qui offre déjà des syniplômes de dégradation; la pierre est tendre, friable, l'endroit humide; on peut prévoir que ce monument vivra moins longtemps que le souvenir qu'il est destiné à perpétuer. Nous visitons ensuite l'ai-senal, le cimeiière, si
CHÂMOUNIX, L'OBERLÂND, LE RIGHI.
curieux par ses inscriptions et si beau par son site ; la cathédrale enfin, dont tousses trésors sont étalés sous nos yeux par un sacristain qui a la voix faible, le timbre éteint, et la réplique bornée au mot logarithme, avec lequel il répond à tout.
Dîner du tout grand genre au Cheval blanc ; puis nous portons nos personnes au cirque. Pauvre M. G...! quelle déchéance! Une grande tente circulaire, quatre lampions mourants, la grosse caisse et une clarinette, et au milieu de cette misère profonde, des poses gracieuses, des sourires, cinquante ans de gloire, Othello, toute la mythologie. C'est trop triste pour être risible. Les prix sont au grandissime rabais, et nous formons le gros de l'assemblée.
A l'auberge du Cheval blanc, l'on est réveillé, dès l'aube, par des milliers de quiqueriqui, les uns rauques et mélancoliques, les autres clairs et effilés, les autres phthisiques et essentiellement ratés. C'est que la cour de l'hôtel y sert de basse-cour, usage singulier pour une auberge d'ailleurs excellente. La pluie tombe par torrents, et nous recommençons à déjeuner pour voir venir.
Vers midi, le temps se découvre, et nous nous proposons d'aller à Weggis par le bateau à vapeur, qui part tout à l'heure; mais tout notre linge est encore chez une princesse de blanchisseuse a qui dédaigne, dit-elle, de le rendre dans l'état où il' est, » On l'y force, le linge arrive, on le distribue au hasard, on l'entasse dans les sacs, on s'achemine en hâte... «Accourez! accourez! nous crie un homme effaré; le bateau n'y peut plus tenir! » Un bateau à vapeur qui n'y peut plus tenir! Nous accourons; le bateau tient encore, mais c'est nous qui éclatons de rire.
Il y a du beau monde sur le bateau, et un nouveau capitaine qui nous apprend que, pour aujourd'hui, il ne touche pas à Weggis comme d'ordinaire, mais que les barques viendront prendre les passagers au milieu du lac. Tout
aussitôt, M. Tôpffer reprend son grand sérieux, car le ciel est à l'orage, il vente frais; et si le large est à craindre, c'est surtout sur ce lac. Heureusement ce capitaine-là se trouve avoir des entrailles, et, comprenant l'inquiétude de M. Tôpffer, il se décide à approcher de Weggis, et il vient en donner l'assurance. Voilà un capitaine! un capitaine qui se doute que si la vitesse du service est quelque chose, la sécurité des passagers, et au besoin leur vie, est quelque chose aussi. Nous débarquons à Weggis, et une nuée de guides et de porteurs se ruent sur nous. Sur le nombre nous en prenons un et demi : un Michel et son Michelet.
Si rUnderwald offre le spectacle d'une population aisée, fière et tout occupée de ses travaux, Weggis et les environs du Righi présentent à la vue un ramassis de gens pauvres, mendiant leur salaire, et uniquement occupés d'exploiter les touristes que les bateaux jettent sur leur rive. La mendicité y a fait de tels progrès, qu'on a dû la proscrire, ou plutôt l'organiser; des troncs autorisés sont établis dans les auberges, et des hommes sont chargés de recueillir des offrandes pour les pauvres du Righi. Cela désenchante un peu cette contrée d'ailleurs si belle. Du reste, le même mal étend ses ravages au pied de toutes les montagnes fréquentées des touristes ; chacun s'y fait guide, c'est-à-dire joue à la loterie des écus de six francs, et échange, dans ce nouveau métier, les habitudes simples du laboureur ou du journalier contre le goût d'une vie errante et le besoin d'une nourriture plus recherchée.
De tous côlés le Righi présente de magnifiques points de vue; mais le Righi lui-même n'est pas une montagne bien belle à voir ou à parcourir : les rochers, formés d'un pudding d'un rose violet qui a quelque chose d'une couleur arlilicielle, y sont superposés en couches régulières, et ne présentent que des formes sans caractère; il n'y a ni belles forêts ni végétation remarquable, si ce n'est à la base de la montagne pourtant. Du reste, le côté de Weggis est, à ces différents égards, le moins beau : un artiste n'y trouverait guère de quoi enrichir son portefeuille ; de plus, le sentier est sans ombrage, et c'est presque une bonne fortune pour nous que d'avoir à le gravir par un temps nébuleux. Dans ce moment la scène est au ciel, le mouvement est au ciel; d'innombrables armées de nuages, ici scintillants d'éclat, là sombres et menaçants, accourent de l'horizon vers les noirs sommets de la montagne, comme pour s'y livrer bataille. Nous hâtons le pas.
Notre projet est d'aller coucher au Culni, pour y assister le lendemain au lever du soleil; mais arrivés au Kaltbad (maison des bains), à une heure du Culm, le ciel paraît si extraordinairement agité, que, bien qu'il ne pleuve point encore, nous nous rassemblons instinctivement sous le porche de la maison; là ou lient conseil, et, bien heureusement, l'on conclut à y demander l'hospitalité. Nous entrons. Tout aussitôt un grand coup de tonnerre fait trembler la montagne, et des nuées tombe, avec le retentissant fracas de pierres qui s'entre-choquent, une grêle pesante et serrée; en moins d'une minute, la montagne a disparu sous une couche épaisse de grêlons, dont plusieurs, recueillis par nous, s<mii srros
comme des noix de belle taille. Que serions-nous devenus, séparés les uns des autres, dans ces pentes sans abri, et lapidés par cette grêle furieuse? Que seraient devenus les petits d'entre nous?,..
Il y a ici des bains d'eau glacée, et encore quelques baigneurs qui achèvent leur cure. De ces baigneurs, qui sont venus pour se fortifier, la plupart ont l'air forts à faire trembler. Est-ce déjà effet de la cure? sont-ils des échantillons qu'on entretient, des amorces pour pêcher à la ligne? Tant il y a qu'un de ces baigneurs, s'il continue de se fortifier, éclatera un beau jour comme un tube trop chauffé. Au surplus, ce sont les tempéraments forts qui d'ordinaire s'alarment le plus vite d'une petite diminution de force, quand d'ailleurs, pour s'aller mettre quotidiennement sous une chute d'eau qui tombe de vingt pieds de hauteur, il faut n'être pas pot cassé.
Nous partageons le souper des baigneurs : c'est de la viande au sucre et des pruneaux cuits, régime médiocrement fortifiant. Dès que nous sommes au lit, il éclate dans le bas de la maison un tumulte sonore de danses furibondes. Ohé! seraient-ce les fortifiés qui dépensent ainsi leur vigueur?