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T-CINQLlfcME JOIRNÉE
Le mitin notre hOle, (out de noir habilW, nous fait la condUile jusq,. aux Jles de la ville, où des voitures nous ai.enden.. Mai, voici qu'au n,«n,e,„ ri placer, l'on découvre que ton.e une chambrée manque, qu, dort encore t plus profond sommeil. Aussitôt n,6te, tout de noir habillé court nous cherctr roue cba,ubrée, qui ne tarde pas à arriver à moitié ajustée e, dormant
'■ Maû irvTdts jours où la fatalité s'en mêle. .. une bcure de Vicence, voie, M "t qui s'a,>er,oi, àson toutiqu'elle v a laissé- son livre a dessmer, tand. q ,-aa méite moment Vernon découvre que sa canne v dort ™"-f-; ;■«■-• d salon. Et vite Vernon de repartir pour Vicence, accompagne de d . rbelv Out Itrc grande carte de voyage, don. il es, le conservateur en chef e, ! ,« r a servir à le guider dans cette expédition, Vernon )ou„ d un vocabu- ': e- e, • •es, composé à Genève, e, au ntoven duquel i, a en ^b, 0 ce qî 1 ni faut d'italien pour se tirer d'affaire. Il part donc, aventureux è° cra'te et bientôt les poudreux tourbillons que soulèvent nos trots votiures
'•ta"r::r«tci reciUgne touiou., mais la,ge,l»rdée d'arbres anbilée par le mouvement des passants, des bestiaux, des carrtole.: en
VOYAGES A VEMSK. • Z|/(3
somme, gaie et récréative. Du reste, de paysage, il n'en est plus question. Quelques arbres plaisent, mais l'on ne voit rien autre qui puisse former un ensemble ; point de constructions isolées, point de hameaux non plus, mais de loin en loin des bourgades blanches, spacieuses, sans ombrage, quelques villas dont le portail mythologique est tout chargé d'emblèmes et de statues. Pour nous autres Suisses, qui sommes accoutumés à aller chercher aux champs une agreste demeure, bien boisée, bien secrète, un asile frais et tranquille, ces villas brûlées, décorées, bariolées, où tout est en peinture, même le calme, même l'ombrage, nous semblent bien la plus ridicule des grilloires où un honnête homme puisse aller rôtir ses vieux jours. Surtout ces blanches statues posées partout brûlent rien qu'à les voir, et vous inspirent un parfait rassasiement de la chose. Faune, que me veux-tu? Jupiter, que t'ai-je fait ? Bacchus, va te promener ! Toutefois, il ne faut pas oublier que les Italiens consomment en siestes les heures brûlantes de la journée, et que c'est quand les fraîcheurs de la soirée forcent le campagnard de nos contrées à regagner le gîte, qu'ils le quittent, eux, pour saluer le crépuscule et pour prolonger jusque dans la nuit leur promenade, leur fête ou leur causerie. Alors ces décors animent l'ombre,égayent les ténèbres, plaisent à l'imagination, et ces mêmes statues, dont l'éblouissant éclat blesse durant le jour le regard du passant, deviennent les pâles ombres qui ornent et peuplent à la fois les noirceurs du bocage.
Cependant Vernon, semblable à Ulysse qui cherche Ithaque, retrouve, reperd, tombe aux mains de cochers fripons, rencontre des aumôniers algonquins, et s'entortille dans toute une odyssée de méprises et de calèches. Arrivé à ' Vicence, vite il tire son carnet, il cherche ses mots, il compose sa phrase, puis, accentuant son élocution, il réclame le livre de dessin... on lui apporte un saucisson, Vernon accepte la chose, cherche le livre, retrouve sa canne, demande une voiture... on lui apporte un fouet; un voiturier... on va lui chercher un cicérone. Par bonheur, une calèche vient à passer : il s'y jette, mais elle le mène à Rome; il entre dans une autre... on lui demande vingt francs; bien vite il saute à bas : alors ce n'est plus que six francs; il y rentre et se trouve face à face avec un aumônier qui parle toutes les langues que lui-même ne parle pas. C'est égal, moitié carnet, moitié latin, moitié patois d'Alais, Vernon tient tête : la conversation s'engage, s'anime, et devient, tout inintelligible qu'elle soit, si intéressante, si instructive, que l'on se sépare à regret et en se comblant d'amitiés. Mais, hélas! tout est heur et malheur dans les odyssées! A peine la calèche est-elle fort éloignée que Vernon découvre avec stupeur qu'il y a laissé cette carte de M. Topffer dont nagère, et sur sa demande, et par défi envers ceux qui l'accusaient de n'être pas le plus soigneux des hommes, il fut nommé le conservateur en chef! Tout est perdu cette fois, et la carte et l'honneur!
A Villanova, où nous déjeunons aujourd'hui, l'on nous sert des poulets au riz, des poulets au sel, des poulets à toute sauce, et nous sommes en train de faire une chère à la fois prévoyante et rétrospective, lorsqu'un des convives vient à pêcher dans le riz une grenouille et deux cheveux. Ohé! l'on se regarde,
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les scrupules s'échangent, les doutes s'entre-croisent, les imaginations se grenouillent et le.5 appétits se noient dans les marécages de dégoûts invincibles. A
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l'autre bout de la table, \'eruon, sombre comme des roseaux noirs, dévore ses amertumes secrètes encore, et au départ il s'exile volontairement de la voiture où est M. TôpfTcr, pour aller verser ses peines dans le sein de l'une des deux autres.
Au delà de Villanova la route ressemble à une belle avenue, et sur la droite, du côté des Alpes, on commence à entrevoir dans le lointain quelques hauteurs. Nous croisons des passants, des charrettes, des manants équilibrés sur la croupe de leur âne, des sortes de citadins qui, du haut d'un étroit phaéton suspendu sur de vastes ressorts, fouettent, aiguillonnent leur haridelle, et, enveloppés de tourbillons de jwussière, ressemblent pas mal euxmêmes à Phaéton perdu dans la nue. Au coucher du soleil nous entrons dans Vérone, Tout dans cette ville nous attache et nous plait, son air d'antiquité, ses constructions, la foule qui encombre les rues, et jusqu'à la curiosité bienveillante dont nous sommes l'objet de la part des habitants. Pendant que David va nous chercher un gîte, nous profitons des dernières heures du jour pour 3ller visiter l'amphithéâtre.
L'amphithéâtre de Vérone construit vers la fin du premier siècle, est l'un des restes les plus intacts de la colossale architecture des Romains. L'enceinte extérieure seule a été détruite; encore en admirc-t-on quelques pans restés debout, qui impriment au monument la mélancolique majesté des grandes ruines. Intérieurement, tout est d'hier, gradins, tribunes, vomitoires; la foule
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romaine seule y manque; mais l'imagination l'y place, l'y écoute, l'y voit circuler, applaudir, et, au gré de ses caprices, tantôt permettre au gladiateur de vivre, tantôt lui ordonner de mourir avec grâce. Quel spectacle! et quelle heure pour en jouir! Tandis que les feux mourants du jour bordent d'un filet d'or le marbre des derniers gradins, déjà l'ombre règne au fond de la vaste enceinte, le mystère s'y étend, les apparences s'y confondent, et il semble que du sein de ce silence, du milieu de ces ténèbres, la voix du passé s'élève plus distincte encore et plus éloquente.
David nous a logés au Grand-Paris; nous y trouvons un détachement du pensionnat de jésuites de Fribourg. Ces messieurs, au nombre de quinze environ, voyagent dans un grand omnibus à trois chevaux, qui les porte à Inspruck ; ils payent cette voiture quarante francs par jour, retour compris. Ce n'est pas cher, mais à la longue ce doit être monotone de s'emballer chaque matin dans cette valise. L'hôtel est labyrinthique au point de ne s'y plus reconnaître; d'ailleurs bon, rempli jusqu'au comble, et bruyant comme une rue charretière, sans compter une sérénade qui éclate dans la nuit.
COCBBB VOLAÎtT DEI
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Ici nous nous sé|)arons de notre cocher tyrolien. Après quelque séjour à Vérone, pour y faire reposer ses chevaux, il compte de là regagner Boizen par la route de Roveredo, qui longe directement le cours de l'Adige. Nous lui souhaitons bonne chance, et nous le quittons à regret.
Le plus triste, c'est qu'il faut, pour le remplacer, avoir aiïaire à cette tourbe de criards en guenilles qui, dans toutes les villes d'Italie, encombrent le coin des places et le seuil des auberges. Après bien des peines, nous traitons avec trois de ces ivrognes. Cochers, voituriers, haridelles, sont dignes les uns des autres : usés, elTlanqués, malpropres; emplâtre sur l'œil, jambes entorullées. boulons, mécaniques et Ikelles. Ce n'est que dans les pays de plaines que l'on rencontre ces restes de chevaux, trop débiles pour tirer, trop cassants pour retenir, mais suflîsants encore pour trottiller des deux côtés d'un timon. Du reste, diaphanes, incolores, sans yeux, sans jambes, sans poil ni queue, la maladie ne sait par quel bout les prendre, et, là où nos jeunes chevaux du Tyrol succombent d'échauffement et de fatigue, ils font sans mal ni douleur des douze heures par jour pendant douze jours de suite. Pauvres animaux! ou plutôt, ombres vénérables!
De mieux en mieux Ton distingue les chaînons avancés des Alpes, et la beauté riante du paxsage, la fraîcheur de la matinée, suQiseni à nous maintenir en état de jouissance. Au surplus, nous avons atteint cette période du voyage ou
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le plaisir présent commence à s'embellir du ressouvenir des plaisirs et aussi des traverses passés; où, le contentement de la réussite ayant succédé aux désirs chanceux et aux espérances incertaines, le loisir en a plus d'agrément et l'entretien plus de charme. Être assis alors, les uns auprès des autres, dans la plus éreintée des voitures de la Lombardie, c'est encore, nous pouvons l'affirmer, une des situations les plus désirables qui soient au monde.
Cependant, des deux côtés de la route, de magnifiques raisins pendent aux treilles. L'un des cochers, déterminé voleur, se met en tête d'en approvisionner les trois voitures, et M. Tôpffer, aidé de personne, a bien de la peine à l'en empêcher. Mais au premier relais, il demande du raisin, dont deux petites assiettées se trouvent coûter la bagatelle de trois francs. En vérité, ou ces gens-là veulent nous punir d'avoir respecté leurs treilles, ou, sous prétexte de raisin, ils nous font payer les bouteilles que vident nos cochers. Ceci est de beaucoup le plus probable.
Nous repartons bientôt, et tout à l'heure, sans que le beau temps en soit sensiblement troublé, les nuées se livrent de grandes batailles dans les cieux. Tout y est agitation, tumulte ; çà et là de diaphanes ondées descendent sur les champs, où, de derrière les vapeurs qui cachent le soleil, l'astre lance dans l'espace le splendide éventail de ses rayons. C'est dans ce moment que nous atteignons la rive du lac de Garda. 11 faut aimer bien tendrement son lac natal pour ne pas lui préférer celui-ci. Des montagnes l'enserrent, bien plus solitaires et bien plus gracieuses que les nôtres, et tandis qu'il réfléchit les splendeurs d'un ciel auprès duquel le nôtre serait terne et froid, il baigne de ses limpides flots des grèves abandonnées, des anses obscures, des côtes solitaires, des arbres rares, sveltes, dont l'élégant feuillage penche jusqu'à la surface de l'onde comme pour s'y unir à sa vacillante image.
De bonne heure nous arrivons à Desenzano, joli bourg situé sur la rive. C'est le cas de faire des ricochets en attendant le repas, qui, de bonne heure aussi, clôt cette journée paisible, uniforme, tout d'une pièce, et cependant mieux gravée que mainte autre dans notre souvenir.
MNGT-SEPTILME JOLRNIÎE
Desenzano est à quatorze lienes dv Bergame, où nous voulons coucher ce soir. Aussi, dès trois heures du matin nous sommes en route. Cochers, vo\ageurs, haridelles, tout sommeille encore, et la machine entière n'est qu'un rêve qui trotte comme un fantôme le long d'une apparence de lac où se réfli-chissent des signes d'étoiles.
Une seule personne peut-être ne dort pas : c'est un amateur qui, toutes les rares fois qu'il est forcé de se lever avant le soleil, profite de l'occasion p^nir bien regarder comment s'y prend celui-ci. Que d'harmonie, que de majesté, que de solennelle lenteur dans ce réveil delà nat\ire: Mais si l'impression est vive, si elle se grave dans le souvenir en traits augustes, un moment elle est triste, mêlée de frisson, presque ingrate, et ces feux qui chassent le m\ stère n'ont pas le charme de ce mystère où, le soir, s'endorment les campagnes diVolorées. Oui, du jour c'est le couchant qui nous plaît ; des saisons, c'est l'automne qui est notre préférée; de la vie elle-même, si tant de voix n'étaient là pour nous contredire, nous penserions qu'une vieillesse saine, riche en fruits mûi-s et en fruits tombés, calme et reposée comme l'arrière-saison, comme elle voisine du sommeil passager de l'hiver, est encore la portion la plus désirable. Ah! puissent du moins ces dernières illusions nous leurrer quelques années encore, s'il est vrai que le déclin des jours, une fois qu'on y est entré, paraît amer! Puisse quelques annt^?s encore
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notre cœur se complaire aux pâleurs et aux défaillances de l'automne, s'il est vrai que ce sont les froides atteintes de la caducité qui seules portent le vieillard à préférer au charme poétique des feuillages jaunis le retour des tiédeurs printanières!
Au jour, Vernon, voulant contempler l'horizon, cherche ses lunettes. Perdues! On cherche aussi Léonidas, qui est retrouvé au fond du panier du cabiiolet, où il rêve qu'il dort sur son banc. Plusieurs se flattent, M""= T... entre autres, d'avoir joui des spectacles de l'aurore, et, chose singulière, tandis qu'un seul a veillé, il se trouve à la fin qu'aucun n'a dormi. La discussion est ouverte, la discussion continue ; mais voici Brescia, voici le déjeuner, et personne ne demande plus la parole.
Brescia nous a paru être une ville jolie, riante, toute peuplée de cicérone qui vous obsèdent et de chaudronniers qui tapent sur des bouilloires. On y a des ennuis pour son paFse-port, et l'on y achète des brioches rances. D'ailleurs, l'eau y abonde, et l'hôtel de ville a un fronton. Comme hier, on nous affame, nos cochers font bombance, et nous payons pour tous.
Au départ, nous remarquons que toutes nos haridelles ont les jambes en manches de veste, c'est-à-dire enveloppées de bandes de toile roulées en spirale autour de l'organe : c'est apparemment pour soutenir les muscles et empêcher le déboîtement du jarret. Ainsi rajustées, les pauvres bêtes font un effort, le timon part, et les voilà qui sautillent, l'oreille cassée et la tête basse, jusqu'à Pallazolo, oia nous réparons, au moyen d'une modeste collation, les somptueuses lacunes du déjeuner. Le pa>s recommence à être accidenté, et.
au sortir de ce bourg, nous retrouvons, après bien des jours de plaine rase, un petit bout de douce montée qui nous fait grand plaisir. Du sommet de cette montée, l'on aperçoit sur la droite des hauteurs lointaines qui appaniennent aux Alpes, et sur la gauche, plus lointains encore, quelqlies chaînons des Apennins.
Mais à mesure que nous approchons de Bergame, en même temps que la contrée redevient de plus en plus montueuse, tout prend un aspect de vie, de gaieté, d'activité industrieuse. La route se couvre de passants, les uns qui s'entretiennent de leurs affaires, les autres qui comptent solitairement leur monnaie ou qui marchent avinés. Çà et là des familles entières de villageois, assises sous l'ombrage des treilles ou sur le seuil des tavernes, attendent, pour regagner le hameau, que la fraîche sérénité du soir ait succédé aux ardeurs du couchant; tandis que d'autres, dont le gîte est plus éloigné, s'apprêtent à partir, ou, déjà groupées sur les bancs des charrettes, s'y acheminent, guidées par le petit garçon, qui, sous l'œil du père, fouette une cavale à tous crins. La plupart de ces hommes ont de beaux caractères de tête; les filles ont cette noblesse de l'attitude, et les mères cette gracieuse dignité du maintien qui ont inspiré aux peintres italiens tant d'adorables madones, et à Léopold Robert ces groupes d'une si sévère beauté, d'un charme si universel, si durable et si profond. Au reste, partout à Venise, partout dans ces contrées, l'on rencontre épars les traits de cette haute et mélancolique poésie dont il a empreint deux toiles immortelles; partout on voit, on sent, on jouit avec le regard qu'il vous a fait et avec le cœur qu'il vous a donné. Mystérieux commerce, où l'on se lie avec ce rare génie de je ne sais quelle forte et triste amitié, où on lui paye arec une secrète effusion l'homraage d'un reconnaissant enthousiasme et celui d'un regret inconsolable!
A la nuit tombante nous entrons à Bergame. C'est l'époque de la foire; tout bouge, crie, circule. Au milieu de ce tumulte nous passons inaperçus de tout le monde, excepté de la police. Un employé se présente qui nous toise, qui nous compte cl qui nous intente de ces diflicultésdont on se tire avec un écu, lorsque, rapide comme l'éclair, une voilure princière se montre, arrive, rase nos essieux, et voici... voici que nos haridelles, piquées au jeu, ont suivi d'un trol princier l'équipage sauveur. Enfoncé l'emplojé! Tout d'une iraiie nous allons descendre à riiôtcl royal de la Ganaclie, où, d'emblée, l'on nous dinnande pour souper et couchée sept francs par lêle ! A ces mots la bourse commune s'évanouit, M. Tôpffer fait signe, un mouvement de retraite s'opère, et la Ganache capitule. Nous sommes reçus au prix de trois francs cinquante, l'un portant l'autre.
Tout ce débat a lieu au débotté, moitié sur le seuil, moitié entre les roues des voitures, aux cris de gare! au tapage univei-sel des arrivants, des partants, des grelots, des chiens qui se rossent, des poulets qu'on tue, des poulets qui rôtissent, de la foire illuminée et glapissante. Vous entrez, et le tapage s'accroil, la confusion est organisée. Au beau milieu de la cour, des dames panachées tiennent comptoir sur une estrade. De toutes parts des gens dînent, en haut, en bas, dessus, à côté. De l'eau! du vin! une lumière! des cure-dents ! Et les sommeliers d'accourir, de se croiser, de se transmettre au passage des kyrielles d'ordres pressants, y compris un reproche et deux calottes. Cependant un bourgeois descend en bonnet de coton |>our réclamer sa paire de mouchettes,
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et trente-six voituriers de lui offrir bien vite une place pour Bologne, pour Milan, pour Florence, pour Naples! Ceci ne distrait en aucune façon des négociants
qui traitent une affaire en face d'un citadin qui bâille, d'un particulier qui fume, d'un solitaire qui règle sa montre, d'un voyageur qui promène sa migraine, et d'un autre qui, souffrant et embarrassé, parcourt les galeries, lit tous les numéros, essaye de toutes les portes, et finit par faire queue, lui onzième, au seuil de l'une d'elles. Tumulte, chaos, Babel, et nous au milieu, qui courons, cherchant des chambres, voulant souper, soupant enfin des champignons qu'on nous lance, des sauces qu'on nous abandonne.
VliNGT-IIllTlLME JOURNEE
On ue dort pas du tout à l'iiôtei de la Ganache : c'est que le vacarme, y est canstaiU, ininterrompu, parfaitement égal du matin au soir et du soir au matin. A son réveil, M. André a le plaisir de voir tout près de lui remplât.e retrouvé de M'"* Pécrin; mais en même temjis il découvre avec effroi qu'il a dormi au milieu des dossiers accumulés d'au moins cinq procès.
Inceriains encore sur la route que nous \oulons prendre et sur le mode de transport que nous choisirons, nous allons, en attendant, visiter la foire. C'est, au centre de la ville, toute une DabUone de boutiques et d'étalages, et les Bergamasques des montagnes, venus les uns pour voir, les autres pour acheter, qui flânent ou qui marchandent. A l'angle de cet immense bazar, tout encombré de peuple et de richesses, irenle-six baraques abritent trente-six spectacles de toutes sortes : géantes, nains, cirques, manchoues, rhinocéros, marionnettes, phoco vivo; et pendant que de gig-iulesques toiles, destinées à attirer la curiosité à la fois défiante et crédule des pa\sans, étalent aux veux toutes les monstruosités des cinq règnes, trombones, musiques, paillasses, cavalcades, sonnent, crient, paradent, gesticulent ensemble et à l'envi dans toutes les directions. Tout au milieu, un pâtissier ambulant frit, délivre, se fait payer des merveilles; un confiseur en plein vent pétrit son jus de réglisse, il l'aune, il le vante, il l'cvalte; un marchand de cirage attrape le pied d'un montagnard.
et il lui cire, bon gré, mal gré, son sabot, tout en lui exposant avec une incroyable volubilité de paroles les incomparables propriétés de sa composition, l'avenir prodigieux de la chaussure, les familles heureuses, la société parvenue au plus haut degré de luisant... et le bonhomme, ébloui, fasciné, béant, se
laisse faire, achète, paye, s'en va, un sabot ciré, une boîte à la main. Rien de plus amusant que d'être spectateur paisible de ces scènes si animées. Désintéressé soi-même, on observe mille traits de nature; on se repaît de comiques naïvetés qui s'en viennent éclore tout à côté de vous, et l'on remarque jusqu'au sein de la foule, et comme gracieusement encadrés dans ce tumulte universel, une jeune fille pensive, une mère inquiète, ou bien encore quelque vieillard qui assiste, austère ou morose, à ces plaisirs qu'il ne partage plus. Aussi nous nous oublions à cette foire, et nous y serions encore, sans la faim qui nous chasse vers le déjeuner.
En attendant, onze heures ont sonné, et il s'agit de prendre un parti. Les voituriers nous font des prix insolents; nos jambes sont reposées, les montagnes ne sont plus bien loin : autant de motifs pour partir à pied. Chacun fait donc ses apprêts et charge son sac, pendant que M. Tôpffer, qui vient de payer et l'hôte et le sommelier, se voit poursuivi par toute une hiérarchie de garçons de plus en plus subalternes, qui se démasquent les uns après les autres. C'est d'abord il grosso, tenez; puis c'est lepkcolo, tenez; puis le piccolino, tenez; puis l'artiste décrotteur, tenez. Même situation, absolument, que celle de Panurge lorsque, tombé au pouvoir des Turcs, il se vit lardé d'abord, puis mis en broche, puis exposé à une braise enflammée, sous la garde d'un roustisseur. Après avoir endormi son rousiisseur. il se débi^ocha et prit la fuite; mais attirés par l'odeur de la roiislissure, les carhns et les molosses, les chiens blancs et les mâtins noirs accouraient pour lui sauter sus, avides de ribotes et impatients de chair grillée. Alors Panuige, se délardant à mesure, leur lança ses couennes fumantes, et les chiens, distraits de le poursuivre, s'entre-dévoraient pour l'attrape de ses bribes. Ainsi fut sauf Panurge de cette maie fortune. Ainsi fut sauf aussi M. Tôpffer des molosses et des carlins de la Ganache.
h5k VOYAGES EN ZIGZAG.
Au delà de Bergame, le pays est délicieusement accidenté. Ce sont d"abord de molles collines couronnées d'arbustes, du sommet desquelles on plane sur un horizon rasant; puis des hauteurs plus hardies, des lits desséchés de ruisseaux tortueux, partout les festons de la vigne, des revêtements de lierre, une végétation aimable; enfin, au delà de Caprino, on retrouve les vallons creux, les hautes montagnes, Lecco et son lac; Lecco, patrie de Lucia et de Rienzo, théâtre d'une naïve, d'une constante et sainte tendresse. Pourquoi Manzoni se tait-il? Pourquoi le roman est-il mort? Pourquoi plus de ces livres qui divinisent les bois, les fleurs, l'air, les eaux d'un coin de terre? Pourquoi tant de livres qui, au lieu d'inspirer cet enchantement savoureux, vous inspirent le dégoût des contrées dont ils parlent? Pourquoi, dans le siècle où l'on décrit le plus, la description n'aboutit-elle qu'à flétrir et à décolorer?... 11 serait facile de le dire, mais il est bien plus court de se taire.
Un jeune meunier qui s'en retourne à vide prend nos sacs sur son chariot; mais la chaleur n'en est pas moins extrême à cette heure du jour et sur ces routes sans ombrage. Aussi M. ïôpITer, qui vient de trouver de l'excellente bière de gingembre dans une taverne tenue par des fileuses, se liàte-t-il d'appeler à lui ceux qui ont soif. Tous d'accourir bien vite. Par malheur, il se trouve que la taverne ne possédait que l'unique cruchon qu'il vient de boire. Soif déçue, soif accrue. Reste pour tout rafraîchissement celui de hàier le pas pour atteindre Caprino.
Caprino est un joli village lombard, tout voisin des montagnes, tout montucux lui-même. On y trouve deux auberges, l'une que nous n'avons pas su voir, et l'autre qu'on nous fait remarquer, sans quoi nous ne l'aurions pas vue; c'est une maison basse au fond d'un potager. Les gens s'empressent de nous servir fourchettes et couteaux, ser\iettes et dessous de verres, assiettes en piles, poivre et sel; après quoi ils nous demandent ce que nous désirons. Chacun dit son idée, et, de mécompte en mécompte, nous nous mettons à désirer du pain dur et du fromage rance, car ces gens n'ont rien d'autre. Pendant le repas entre un petit homme qui ajuste un chevalet, \ pose sou orgue, tourne la manivelle et nous régale de valses et de sarabandes. Ce |)etij homme est fort drôle. Amoureux de son art, époux de son orgue, et tximme jaloux des sons dont il caresse nos oreilles, il nous lance de pénétrants regards; il semble vouloir pour son instrument notre hommage et craindre notre flamme : une de ces ligures qui sont entre le réel et le fabuleux, entre le fantastique et le misérable, entre le fou et le poétique. On le comble de centimes, de pain dur et de fromage rance.
Au delà de Caprino, le piéton peut, quittant la grande route, prendre par un secret vallon, frais comme uue caverne et désert comme l'angle perdu d'un domaine. Nous ne manquons pas de nous y engager, guidés pai* un meunier encore. Quelles retraites! Lucia dut y venir pour y songer, pour y pleurer loin de tout regard : ce n'est qu'à deux heures de Lecco. Au sortir du vallon, on retrouve la grande route, on voit le lac au-dessous de soi ; à droite et à gauche
des montagnes encore italiennes, déjà suisses ; et en face, les blanches maisons deLeccoqui s'élèvent en amphithéâtre, de la rive jusqu'aux premiers rochers. Il est nuit lorsque nous entrons dans ce joli bourg. De l'auberge et avec tout le peuple qui encombre la place nous assistons à un spectacle de marionnettes. C'est du drame. Des rois et des reines s'y jouent quantité de tours mortels; à tout moment un grand personnage hurle d'effroyables malédictions ; après quoi il expire de vertu rentrée, et un autre prend sa place, non moins vertueux, non moins hurleur et non moins tué par le poignard, l'escopette ou le poison.