‹ Preparatory French readerChapitre 19 sur 51 · LA DERNIERE CLASSE · texte numérisé non relu

LA DERNIERE CLASSE

leçon de IO français. Je vous prie d'être attentifs." Ces quelques mots me bouleversèrent. Ah ! les misérables, " voilà ce qu'ils avaient affiché à la mairie. Ma dernière leçon de français ! Et moi qui savais à peine écrire. Je n'apprendrais donc jamais. Il faudrait donc en I2 rester là.

Comme je m'en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir I3 après les nids et à faire des glissades sur la Sarre.14 Mes livres, que tout à l'heure rs encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte, me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient l6 beaucoup de peine à quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions qu'il m'avait infligées. Pauvre homme ! C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y 1? être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait.18

J'en étais là1? de mes réflexions quand j'entendis appeler mon nom ; c'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ! mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer20 dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait : " Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être21 assez puni. Voici ce que c'est.22 Tous les jours on se dit: ' Bah ! j'ai bien le temps, j'apprendrai demain.' Et puis tu vois ce qui arrive. Ah ! ça a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant

ces gens-là sont en droit 23 de nous dire : ' Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue ! ' Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas toi qui es le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire. Vos parents n'ont pas assez tenu24 à vous voir instruits ; ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même, n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé?" 25

Alors, d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide, qu'il fallait la garder entre nous, et ne jamais l'oublier, parce que quand un peuple tombe esclave, tant qu'il 2Ô tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison.27 Puis il prit une grammaire, et nous lut notre leçon; j'étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu'il me disait me semblait facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui non plus 28 n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller, le pauvre cher homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête 29 d'un seul coup.

La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : 3° France, Alsace ! France, Alsace ! Cela faisait comme31 de petits drapeaux qui flottaient autour de la classe, pendus au-dessus de nos pupitres. Il fallait voir32 comme chacun s'appliquait ; et quel silence ! On n'entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent, mais personne n'y fit attention, pas

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même les tout petits, qui s'appliquaient à tracer leurs bâtons 33 avec un cœur, une conscience, comme si cela aussi était du français. /

Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant, " Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi? " De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel, immobile dans sa chaire, et fixant34 les objets autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école.

Pensez ! depuis quarante ans, il était 35 là à la même place, avec sa cour en face dé lui, et sa classe toute pareille.36 Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crève-cœur ça devait 37 être pour ce pauvre homme de quitter tout cela, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre audessus, en train 3S de fermer leurs malles ! Car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours !

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le ba, be, bi, bo, bu. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et tenait son abécédaire à deux mains ; il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appliquait, lui aussi. Sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m'en souviendrai de cette dernière classe.

Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l' Angélus.39 Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres. M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand. " Mes

amis," dit-il, "je . . . je" — mais quelque chose l'étouffait; il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant 4° de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put, "Vive la France ! " Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main, il nous faisait41 signe, "C'est fini. . . . Allez- vous-en."

Ce titre ressemble à celui d'une fable, mais c'est une histoire vraie que je vais conter.

La ville de Belfast en Irlande est peuplée de savants : la science y court les rues comme l'esprit chez les Français. En arrivant à Belfast, je fus frappé de la physionomie générale des passants ; tous les visages ressemblent à des figures de géométrie.

M. Adamson, un de ces innombrables savants qui gardent la droite ■ sur les trottoirs de Belfast, était fort riche, quoique savant ; et pourtant le bonheur lui manquait. Tous les matins, en se levant, il s'adressait cette question : Pourquoi le voyageur Bruce2 n'a-t-il pas découvert la presqu'île de Méroë?3

Tous les hommes font consister le malheur dans une spécialité. J'ai connu un honorable citoyen qui s'est laissé dépérir de langueur, parce qu'il avait été exclu, en 1830, des cadres de la garde nationale, pour cause de stupidité i?iilitaire. Il ne pouvait tenir son fusil que de la main droite, et ses mains étaient gauches4 toutes les deux.

M. Adamson étudiait la carte de Bruce depuis les montagnes de la Lune jusqu'à Hermopolis,5 et il n'y trouva pas cette presqu'île que le véridique Hérodote 6 a vue de ses propres yeux, comme je vous vois. Ce souci troublait profondément le grave Irlandais.

Un jour il mit une paire de bas de Dublin, et s'embarqua pour l'Egypte en passant par le canal Saint-Georges,7 l'Angleterre, la Manche,8 la France, et la Méditerranée. Dans sa route il ne

daigna rien voir. La presqu'île de Bruce l'absorbait. Il rencontra le Nil,9 ne salua pas les Pyramides, impolitesse inouïe, mais qui ne produisait aucune sensation sur ces stoïques monuments ; et, après un séjour de quelques heures au Caire,10 il poursuivit son voyage jusqu'aux ruines de Karnak.11 Toujours remontant le Nil, il vit les ruines de beaucoup de villes antiques, mais elles ne furent pas honorées d'un seul point d'admiration ; c'était humiliant pour l'Egypte !

Un jour, la chaleur était si forte à midi, chose très naturelle sous le tropique, que le savant Adamson se laissa séduire par la fraîcheur du Nil, et se décida, pour la première fois de sa vie, à prendre un bain dans le fleuve sacré. Il regarda aux environs avec une attention minutieuse, et ne découvrit aucun être vivant. Il n'y avait pas même une statue d'un des anciens dieux d'Egypte. Le Nil coulait dans un silence religieux, et baignait sur sa rive gauche des ruines superbes mais anonymes.

Adamson, rassuré par la solitude et l'absence des policemen, se plongea dans les eaux vives du Nil, après avoir arrangé avec soin ses vêtements et ses bottes sur le rivage nu. Le savant remerciait la nature, bonne mère, qui plaçait ainsi un fleuve si frais auprès d'un sable si brûlant.

Comme il se livrait aux plaisirs du bain, et nageait loin de la rive, il entendit un souffle menaçant, et vit à peu de distance, sur l'eau, une gueule ouverte, ornée de grandes dents, et deux yeux enflammés. Le savant se rappela aussitôt, mais trop tard, une fable qui commence ainsi : Les chiens d'Egypte avivent toujours en courant, le long du Nil, de peur des crocodiles.

" O sagesse des chiens ! " s'écria-t-il, et il fit, de ses mains et de ses pieds, les plus grands efforts pour atteindre une petite île sablonneuse qu'il vit plus en avant I2 dans le fleuve.

C'était, en effet, un crocodile de la plus belle espèce, un lézard

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colossal et plus féroce que le tigre ou le lion. Il nageait sur le savant, qui, quoique maigre pour cause d'étude, offrait encore ua mets satisfaisant à la gloutonnerie d'un crocodile à jeun.

Adamson gagna heureusement les bords de la petite île, ayant le crocodile sur ses talons ; il croyait même souvent sentir passeï une haleine chaude à la plante de ses pieds. Ce souffle Pavai* aiguillonné.

Il toucha la terre ; mais, au moment où il allait se livrer à la joie, il se souvint que le crocodile est amphibie ; et apercevant un palmier frêle, il embrassa la tige, et grimpa au sommet avec l'agilité d'un écureuil. Il se logea de son mieux 13 entre les feuilles épaisses, et, ayant assuré sous ses pieds une base solide, il regarda le Nil. Ses yeux se fermèrent d'effroi un moment : le crocodile sortait de l'eau, et marchait vers la racine du palmier.

Le savant chercha aussitôt dans sa mémoire tout ce qui avait été écrit sur les crocodiles, et il crut y trouver I4 que ces animaux grimpent sur les arbres.

" O ! " dit-il, " que mes confrères les savants, qui se trompent à chaque page, se soient encore trompés à celle-ci !"

Tout à coup, il éprouva un nouveau frisson de terreur, en se rappelant une notice qu'il avait insérée dans la Belfast Review, et dans laquelle il annonçait lui-même que les crocodiles grimpaient sur les arbres comme des chats. Il aurait voulu jeter sa notice au feu, mais il n'était plus temps, tout Belfast avait lu la notice, elle avait été traduite en Arabe, et aucun auteur ne l'avait réfutée, pas même en Egypte.

Le féroce animal arriva au pied de l'arbre, et témoigna une joie vive en découvrant le nageur à travers les éclaircies des feuilles ; il fit quelques tours, regarda encore, puis s'arrêta comme pour convertir le siège en blocus, dans l'impossibilité absolue de prendre la place d'assaut.15

Ici, rendons hommage à la vraie science. Adamson, malgré les préoccupations du moment, éprouva un vif accès de juste douleur ; il reconnut que sa notice commettait une erreur d'histoire naturelle, mais il se promit bien de ne jamais la corriger s'il échappait par miracle au péril. La notice avait été écrite avec conviction ; elle démontrait que les crocodiles grimpaient sur les palmiers. Impossible de revenir là-dessus,16 même en échappant à un crocodile qui n'avait pu grimper sur un palmier du Nil.

Un savant doit être inébranlable dans ses convictions.

La position du crocodile prit un caractère alarmant. Étendu dans sa longueur, il bravait le soleil comme un lézard, et ne témoignait plus aucune impatience ; il attendait la descente du savant, et le frétillement de sa queue annonçait toute la joie que . faisait naître en lui la seule pensée de cet inévitable festin.

De son côté, le savant étudiait les mœurs du monstre. Les heures de blocus ont deux cent quarante minutes, mais elles passent comme les autres; le temps marche souvent avec des béquilles, mais il marche toujours, et ne s'arrête jamais.

Le soleil se coucha, comme la veille ; la nuit tomba avec un crépuscule très court, et son dernier rayon montra au dernier regard du savant le crocodile dans son horizontale et désespérante immobilité.

En cherchant dans ses souvenirs pour trouver une similitude, une consolation, ou un espoir, Adamson rencontra son compatriote Robinson Crusoé, qui passa une nuit sur un arbre, après son naufrage, par mesure de précaution. L'arbre de cet illustre solitaire était probablement un palmier ; le domicile était donc possible, quoique dur. Robinson avoue même qu'il dormit. Au reste, on trouve souvent, dans les auberges anglaises, des lits aussi durs que le sommet d'un palmier : réflexions salutaires qui offrirent quelque consolation aux angoisses du malheureux savant de Belfast.

Adamson dormit peu dans cette longue nuit ; il eut plusieurs rêves courts, mais émouvants ; il rêva qu'il était assis devant les savants de Belfast, leur lisant une notice pour leur démontrer que les crocodiles n'existaient pas, comme les sphinx, et que les Égyptiens avaient découvert cet animal fabuleux. À la fin de ce rêve, il crut recevoir sur ses joues une rosée de larmes de crocodiles ; il se réveilla en sursaut, et faillit tomber 17 du haut du palmier sur la queue de son gardien endormi. Cela le rendit plus circonspect ; il fit violence au sommeil, et retint ses paupières avec son doigt pour les empêcher de se fermer.

Que ne fait-on pas pour conserver sa vie !

Au lever du soleil, Adamson vit avec désespoir que rien n'était changé dans l'état du blocus. Le murmure de la faim arrivait aussi aux oreilles d'Adamson, et il paraissait difficile de l'apaiser. Deux savants qui se trouveraient en pareil cas de famine, auraient des souvenirs tout prêts dans les histoires des sièges ou des naufrages ; le plus fort dévorerai t# le plus faible; mais Adamson était seul, et il voyait avec une juste épouvante, la famine se combinant avec le blocus pour le perdre.

Entre autres choses qu'il ignorait, ce savant ne savait pas que les palmiers produisent des fruits savoureux, dont les Arabes vivent très bien, depuis Adam, premier habitant de l'Arabie. Or, un rayon du soleil levant, glissé entre les feuilles massives, révéla de larges grappes de dattes au regard affamé du savant, et il se hâta de déjeuner de ces végétaux providentiels.

Une étrange pensée vint l'assaillir après le déjeuner; il se rappela un livre égyptien, dans lequel un autre savant a prouvé que les crocodiles sont les vengeurs naturels de tous les outrages commis en Egypte par les barbares. Cela paraît raisonnable, pensat-il ; car si les crocodiles ne servent pas à venger les outrages, à quoi servent18 ces horribles animaux?

Sa conscience lui reprochait I9 toutes les irrévérences dont il s'était rendu coupable, en traversant l'Egypte sans saluer les Pyramides ni regarder les ruines. Il lui restait la ressource des grands criminels pénitents ; il se repentit, et fit vœu, s'il échappait au crocodile, de baiser les orteils de Memnon,20 qui chante au lever du soleil.

Un vœu fait donne quelque tranquillité à l'esprit. Il regarda le monstre pour s'assurer si le vœu avait produit quelque effet sur ses écailles ; mais celui-ci veillait toujours, et ne paraissait pas avoir, entendu le vœu.

Une soif ardente dévorait la poitrine du savant, autre malheur du blocus ! Les dattes excitent beaucoup la soif. Comment boire ? L'infortuné Tantale 2I voyait sous ses pieds un large fleuve, et il mourait de soif. Le Nil avait des murmures ironiques ; il se contentait de rafraîchir l'air, et il ne donnait pas une goutte d'eau à la lèvre brûlante du malheureux savant.

En se comparant à son compatriote Robinson Crusoé, il conclut que tout l'avantage de la position était à ce dernier. En effet, Robinson passa une nuit sur un arbre, mais il descendit le lendemain ; il tua des oiseaux et les mangea ; il but de l'eau claire ; il se promena sous un parasol ; il se bâtit un gîte, et il ne rencontra aucun crocodile.

" Heureux Robinson!" disait à voix basse le savant; " roi et sujet à la fois ! et cet ingrat osait se plaindre ! Je voudrais bien le voir à ma place sur ce palmier ! "

Voilà bien l'homme ! 22 II se plaint toujours de son malheur ! Mais Adamson, est-il plus raisonnable quand il accuse son compatriote ? Hélas ! non. Cet homme perché sur le palmier ne savait pas que ce même jour, à la même heure, un infortuné savant français était dévoré par un crocodile sur les bords du Nil. Les hommes devraient bien cesser de se plaindre de leur sort.

En ce moment de légères vapeurs couvrirent le soleil, et Adamson éprouva un mouvement de joie ; il comptait sur une bonne pluie, et il préparait déjà ses deux mains pour attraper la rosée du ciel ; mais sa joie fut courte. Le palmier d'Adamson était fatalement placé dans la latitude où la pluie ne tombe jamais.

Le crocodile semblait deviner la souffrance du savant de Belfast ; il avalait des gorgées du Nil en clignant l'œil au palmier.

Les plaisanteries des monstres sont intolérables. Adamson fut révolté, ce qui donna à sa soif une nouvelle irritation. Il promenait ses yeux sur le Nil, dans l'espoir de trouver un bateau, et de lancer un cri de détresse aux navigateurs ; mais cet espoir était vain. La solitude gardait son silence de mort.

Involontairement la pensée du savant revint à Robinson Crusoé.

"Ce solitaire," se disait-il, " a eu grand tort de tant murmurer contre un malheur qui me paraît si heureux ; mais mon compatriote avait de bonnes qualités. Il était né inventeur. Il s'est fait du pain, un parasol, un costume, et même une pipe. La privation le rendit ingénieux. Sur ce palmier, Robinson aurait trouvé de l'eau. Voyons : comment s'y serait-il pris? " 23

Le savant réfléchit longtemps pour inventer le moyen de se procurer de l'eau. Enfin il battit des mains, comme pour s'applaudir lui-même ; il avait découvert un procédé qui promettait du succès. Qu'il faut peu de chose *4 pour donner de la joie à la pauvre humanité !

Adamson, fier de lutter avec son compatriote Robinson, se mit tout de suite à l'œuvre ; il arracha plusieurs branches fort longues, et les lia par chaque bout, au moyen de filaments détachés de la tige. Cela fait, il attendit le moment où le crocodile faisait une petite promenade aux bords de l'eau, et il laissa tomber sa pompe sur les bords du fleuve, où elle but beaucoup d'eau par les feuilles spongieuses, flottant à l'extrémité. Cette corde végétale fut

retirée ensuite avec une grande précaution, et ses lèvres se précipitèrent sur les dernières feuilles trempées d'eau douce, et deux fois douce.25

Notre savant riait de bonheur ; et, n'ayant rien de mieux à faire,20 il recommença l'expérience, et se livra, sans mesure, à tous les excès de l'intempérance, pour payer à ses poumons un long arriéré de soif. Il riait surtout à l'idée de mystifier son crocodile, qui d'ailleurs méritait bien un pareil tour.

Rassuré sur les deux premiers besoins de la vie, Adamson se souvint qu'il avait souffert quelques accès de fraîcheur désagréable, dans les heures humides de la dernière nuit ; l'absence de tout costume, comme nageur, lui paraissait favorable pendant les ardeurs tropicales du jour, mais il fallait songer à se vêtir pour minuit. Il cueillit donc une quantité de feuilles énormes, et, s'asseyant comme un tailleur, il se fit un habit végétal, qui, sans appartenir à la dernière mode, avait un caractère assez pittoresque. Maintenant il était logé, vêtu, nourri, désaltéré aux frais de la nature.

Comme il réfléchissait sur son bonheur, il aperçut le crocodile au pied de l'arbre, et le monstre lui parut agité d'une pensée mauvaise. Le savant ne se trompait pas. De son côté, le crocodile avait réfléchi. Ne pouvant prendre le palmier ni par l'assaut, ni par le blocus, il avait recours à d'autres moyens. Les énormes dents du monstre se mirent à l'œuvre, et elles rongeaient la base de l'arbre avec un acharnement féroce. Le crocodile avait l'air de penser : " Il est temps que cela finisse."

Adamson entendait, en frissonnant, les craquements d'une monstrueuse mâchoire sur la base de son habitation. Il dirigeait les yeux sur la base des opérations ; mais, placé trop haut et trop mal pour en apprécier le danger, il s'attendait à voir tomber l'arbre à chaque instant, et ses cheveux frissonnaient sous son bonnet de

feuilles, à l'idée d'être lancé à la gueule du monstre, et d'entrer en lui comme dans un tombeau écaillé, et sans épitaphe qui annonçât ses vertus à la postérité de Belfast.

Après avoir travaillé ainsi plusieurs heures, un certain découragement se manifesta dans la mâchoire du crocodile ; il eut alors recours à un autre expédient, celui d'abattre le palmier avec sa queue de bronze.

L'arbre tenait bon, mais ses secousses n'étaient pas rassurantes pour le savant. Par intervalles, une grappe de dattes se détachait d'une branche, et tombait sur les écailles du crocodile, et le monstre redoublait sa fureur, comme un assiégeant qui reçoit un projectile lancé des remparts. Cette chute de dattes offrait aussi à Adamson un autre sujet d'effroi : qu'allait-il devenir *7 si toute sa provision de vivres s'écroulait ainsi en détail ?

Jamais homme n'éprouva de pareilles angoisses ; aussi notre savant, après s'être convaincu que la vie ne vaut pas la peine d'être défendue à ce prix, résolut de se précipiter du haut de son toit pour trouver le repos dans la mort. Plein de cette idée de désespoir, il se leva debout sur le sommet du tronc, écarta les branches qui pouvaient le retenir au bord du précipice, et, avançant un pied, il retint l'autre fortement, et ne se précipita pas.

Une pensée honorable le retenait sur l'abîme : Adamson n'avait point de famille ; il devait donc se conserver avec soin comme le seul représentant des Adamson.

L'homme est toujours ingénieux, lorsqu'il s'agit *8 de transiger avec le désespoir. S'il a une famille, il veut vivre pour elle ; s'il est seul sur la terre, il veut vivre pour se rendre service à luimême, et ne pas mourir tout entier ?*>

Oh ! qui sondera jamais le cœur humain, et surtout le cœur des savants !

Les ondulations, si alarmantes d'abord, lui donnaient le plaisir

de l'escarpolette ; il souriait aux efforts du monstre contre l'arbre. Décidément, le palmier était inébranlable. Adamson triomphait.

Alors il songea à arranger son logis d'une manière plus confortable. Il le divisa en trois appartements distincts et séparés par des cloisons de feuilles. Son cabinet de travail contenait beaucoup de feuilles de palmier, sur lesquelles il pouvait écrire à l'aide d'un morceau d'écorce. Sa salle à manger abondait en dattes fraîches et sèches, qui pleuvaient dans sa bouche. Il ne regrettait qu'une chose : une paire de gants. Le bonheur n'est jamais complet.

Tous les jours se levaient purs et sereins, Entre ses deux repas, il se livrait à l'étude et à la méditation. Quand une pensée profonde illuminait son cerveau, il l'écrivait sur une feuille de palmier, et prenait un extrême plaisir à la relire vingt fois. Avant le sommeil, il se donnait une leçon d'astronomie, sous ses splendides constellations.

Jamais un voisin jaloux n'épiait sa conduite ; jamais un journal ne s'occupait de lui ; jamais un policeman ne l'arrêtait avec sa baguette ; jamais un percepteur ne lui réclamait de taxes. Il était libre comme l'air de sa chambre.

Laissons un instant notre heureux solitaire sur son palmier, et descendons sur la rive gauche du Nil, où un nouvel incident de cette histoire va se révéler par le malheur d'Adamson. M. Darlingle, botaniste anglais, cherchait des lotus jaunes sur les rives désertes du Nil, accompagné de deux Arabes armés de carabines.

Hérodote a vu des lotus jaunes ; mais Hérodote avait le privilège de voir des choses absentes, et, entre autres, deux pyramides de six cents pieds de hauteur au milieu du lac Mœris.3° Il pouvait donc bien avoir vu des lotus jaunes. Il est vrai, depuis son temps, ils ont disparu ; ce qui oblige les botanistes consciencieux à les chercher toujours.

Il y a des choses qui bouleversent l'imagination quand on les rencontre au désert. Darlingle avait donc raison quand il poussa un cri d'épouvante sur la rive du Nil. Il venait de voir 3I deux bottes, l'une debout et fière, l'autre inclinée sur sa tige comme fatiguée d'un long repos.

Rien n'est stupide à voir comme deux bottes qui attendent le portier dans le corridor d'un hôtel ; mais les sentiments qu'elles peuvent inspirer sur la rive déserte du Nil sont inexprimables. On pousse un cri, et on recule d'horreur.

Il faut dire aussi que les vêtements laissés sur le rivage du Nil avaient disparu, soit que le courant du fleuve les eût emportés, soit qu'un crocodile les eût avalés en passant. Les bottes seules restaient debout, et un peu à l'écart sur un rocher.

Les deux fidèles Arabes n'avaient jamais vu de bottes de leur vie ; 32 ils s'effrayèrent de la frayeur du botaniste, et firent feu bravement sur les deux tiges de cuir qui tombèrent percées de quatre balles. Cette exécution ne pouvait rassurer l'esprit de Darlingle ; cependant il sut gré aux Arabes de leur dévouement, et les remercia par un geste expressif.

Sur la cime ce son palmier, Adamson entendit les coups de feu des Arabes, et tressaillit. Il sortit de sa chambre à coucher, entra au vestibule, écarta quelques feuilles, et vit trois hommes arrêtés sur la rive du Nil. Sa première pensée fut une courte malédiction lancée contre ceux qui venaient le troubler dans sa solitude et sa méditation ; mais, ensuite, la faiblesse humaine l'emporta ; il résolut de faire des signaux de détresse à ces trois êtres humains. Il coupa donc une longue branche de palmier, la dépouilla de ses feuilles jusqu'à l'extrémité, et l'agita au-dessus de l'arbre, tandis que de l'autre il lançait au Nil des grappes de dattes, seuls projectiles qu'il eût 33 à sa disposition.

La botaniste se retourna au léger bruit du fleuve causé par une

grêle de dattes, et, cette fois, il éprouva encore une surprise plus grande que la première ; il vit un palmier agitant un énorme plumet en l'absence de toute brise, et cette découverte lui causa une joie infinie après le premier moment de surprise. Il aurait donné tous les lotus jaunes pour ce palmier curieux, car il croyait avoir découvert une nouvelle espèce de palmier à laquelle il allait donner le nom de palmier- D arlingle .

Mais les Arabes, ces enfants du désert, avec leurs yeux de lynx, venaient de découvrir une forme humaine sous l'épais feuillage du palmier de l'île, et leurs gestes la désignaient au botaniste, qui, absorbé par le bonheur de sa découverte, ne comprenait rien aux gestes des Arabes, et ne pensait qu'à la sensation produite par le palmier-Darlingle dans le monde savant. Les deux Arabes insistaient toujours ; aussi, Darlingle, malgré le désir qu'il avait de ne s'occuper que de lui-même, fut enfin forcé à suivre la direction de leurs doigts.

Troisième surprise dans la même heure, la dernière absorbant 34 les autres. Il avait vu distinctement un visage, et même un visage anglais, et une main qui secouait une branche dépouillée et surmontée d'un panache.

Les trois hommes tinrent conseil : il s'agissait de trouver un bateau, et de secourir ce voyageur en détresse ; l'un des Arabes proposa un avis qui fut adopté. On se mit en marche pour un village, éloigné de 35 plusieurs milles dans le désert ; et, après deux heures brûlantes, et une course rapide à travers le sable, on atteignit le village, et y trouva heureusement un pêcheur avec une barque, laquelle fut tout de suite lancée à l'eau.

On descendit le Nil, et l'île du palmier parut bientôt à l'horizon, et, à mesure qu'on approchait, les Arabes aux yeux de lynx témoignaient quelque inquiétude, et échangeaient des signes d'intelligence. Après un quart d'heure le doute n'était plus permis ;

ils avaient réellement vu un énorme crocodile qui rôdait autour du palmier. Ils firent part de36 leur découverte au botaniste, qui atteignit sa quatrième surprise du jour, et trembla de froid sous cent dix degrés Fahrenheit.

Le crocodile voyait arriver la petite barque comme une proie ou comme un péril ; il se préparait à la défense ou à la fuite, selon l'importance ou le nombre des agresseurs. Couché au bord du fleuve, immobile comme un crocodile empaillé, il tenait sa gueule ouverte pour avaler le premier ennemi qui arriverait.

Les deux Arabes, qui connaissaient très bien les mœurs de ces monstres, se tenaient debout à l'avant de la barque ; ils ajustèrent, ils prononcèrent une syllabe, et leurs deux coups de feu n'en firent qu'un.

Les balles entrèrent par le seul côté vulnérable, la gueule ouverte. Le monstre secoua la tête avec des contorsions comiques, et, vomissant des flots de sang noir sur le sable, il ferma ses yeux baignés de larmes, et ne remua plus.

Adamson rajusta le désordre de sa toilette végétale, chercha des gants, par habitude, et, n'en trouvant point, il descendit avec les plus délicates précautions pour ne pas déchirer son habit, et ne pas choquer son compatriote, qu'il avait très bien reconnu de loin à ses cheveux et à ses gants.

Les Arabes sont graves, mais leur sérieux disparut dans un rire immodéré lorsqu'ils aperçurent le costume d'Adamson. Le botaniste lui-même, rassuré par la mort du crocodile, se mordit les lèvres pour épargner à son compatriote le spectacle d'une hilarité anglaise, fort déplacée en pareille occasion.

Le botaniste et le savant se serrèrent les mains, à la mode de leur pays, et se racontèrent leurs histoires. Adamson pria Darlingle de vouloir bien arrêter, par un ordre, les rires des trois Arabes, car il était décidé à porter plainte à son consul. Alors

g6 LIVRE DE LECTURE.

Darlingle ôta son habit, 'et le donna généreusement à son compatriote, qui le mit de suite, et le boutonna étroitement.

Le moment du départ fut solennel. Depuis Lord Byron, les Anglais ont pris l'habitude de saluer les îles ou les continents qu'ils abandonnent sans espoir de retour.37 Adamson salua son palmier, et, en l'embrassant, il déposa quelques larmes sur son écorce ; il fit ensuite une collection de toutes les feuilles qui avaient servi à son ameublement et à ses autres usages domestiques. Ces précieuses reliques étaient destinées à la National Gallery de Londres. Au nom de cette ville, M. Darlingle remercia le savant, et ne perdit pas l'occasion de prononcer un speech long d'une heure, sur le lieu même où ce don était fait si généreusement.

De son côté, Adamson se montra généreux envers le botaniste ; il le remercia au nom de la science pour cette précieuse découverte du palmier-Darlingle, qui ajoutait un individu de38 plus à la grande famille des palmiers ; il promit même d'écrire, dans la Belfast Review, une notice qui prouverait que ce palmier, découvert par le zèle infatigable de Darlingle, était d'une nouvelle espèce.

Le savant et le botaniste s'unirent dès ce moment, d'une amitié étroite. Ils renoncèrent l'un à la presqu'île de Méroë, l'autre aux lotus jaunes, et songèrent à se faire nommer consuls dans quelque ville de l'Inde.3?

En retournant, Adamson se souvint de son vœu après le péril passé, chose rare ! Il baisa les saints orteils de la statue de Memnon ; et, en apercevant les Pyramides, il daigna leur faire le plus gracieux salut. À la première occasion, il écrivit un article admirable sur l'intrépide voyageur et botaniste Darlingle, qui avait découvert le palmier-Darlingle au péril de sa vie, en tuant deux reptiles de l'espèce la plus venimeuse. L'article était illustré d'un

dessin sur bois 4° représentant le nouvel arbre agitant son panache dans l'air. Darlingle, à son tour, annonça au monde l'expédition aventureuse de M. Adamson qui s'était hasardé au-dessus de la troisième cataracte, et qui avait tué deux crocodiles au moyen de l'électricité.

Toutes les choses du monde se passent ainsi, ou à peu près ; et ceux qui ont médité sur l'homme ne seront point étonnés de lire la fin de cette histoire vraie.

Adamson représente aujourd'hui l'Angleterre à Chandernagor ; 4I il possède une superbe habitation sur le Gange ; 42 il a six éléphants dans ses étables ; il commande à 43 dix serviteurs ; il a épousé une créole charmante. Eh bien ! très souvent, dans ses jours d'oisiveté, il regrette la douce vie qu'il menait dans son appartement du palmier de l'île ; mieux encore ! il regrette le spectacle émouvant que lui donnait le crocodile ; il regrette sa soif brûlante étanchée avec des gouttes d'eau !

L'ennui, cette soif de Pâme, le saisit quelquefois si violemment, qu'il se trouve prêt à quitter ses éléphants, son habitation, sa femme, pour revoir son palmier, et y passer quelques jours ; et si le gouverneur lui donne un congé, ce projet se réalisera.

Est-ce que,44 par hasard, l'infortune serait le bonheur? Cela expliquerait pourquoi on ne le rencontre jamais en ce monde.

Méditons !

C'était vers l'année 1441 ; dans une des salles du château de Cogoreo, dans le duché de Gênes,2 trois personnes se trouvaient réunies, un vieillard, dont l'habit et les epaulettes désignaient un officier supérieur de marine, un homme encore jeune, et un enfant d'une douzaine d'années, grand, mince, et les cheveux un peu roux. Cet enfant s'appellait Christophe ; l'homme encore jeune était son père, et le vieillard aux 3 epaulettes était son grand-oncle l'amiral.

L'excessive chaleur qui règne en Italie dans l'été interrompt ordinairement, de deux à six heures, toutes les occupations; chaque habitant ne songe qu'à s'y soustraire, soit en se retirant dans le lieu le plus frais de son habitation, soit en cherchant le repos dans le sommeil. Donc, le père dormait sur un lit de repos, l'amiral dormait sur son grand fauteuil, Christophe seul ne dormait pas.

Assis devant une table sur laquelle était placé un globe, et audessous une carte géographique, il tenait les yeux fixés tantôt sur les deux objets qu'il retournait en tous sens, tantôt sur son oncle, dont le sommeil prolongé semblait lui faire éprouver une sorte d'impatience que sa figure expressive ne prenait aucun soin de dissimuler. Néanmoins, évitant de faire le moindre bruit qui pût troubler le repos de son oncle, il continuait en silence ses observations géographiques. Une douleur de goutte 4 au seul pied qui lui restait, ayant réveillé l'amiral, il ouvrit les yeux, et remarqua

avec étonnement les yeux de Christophe fixés sur les siens.

"Eh bien! que fais-tu?" lui demanda-t-il. "J'attends." — " Quoi? " — " Votre réveil, mon oncle." — " Ah ! pour la grande question," dit l'amiral, en étendant sa jambe sur un tabouret ; " voyons, parle ; je t'écoute." — " Étes-vous bien réveillé, mon oncle?" demanda Christophe. "Ne le vois-tu pas?" — "C'est très sérieux, mon oncle ; cela mérite beaucoup d'attention, et il ne faut pas 5 me répondre au hasard."

L'amiral regarda son neveu en affectant un grand sérieux ; et puis, tout à coup fiant aux éclats,6, ajouta, —

" Voyons, parle donc." — " La terre est ronde, n'est-ce pas, mon oncle ?" — " C'est clair comme le jour, mon neveu ; après ? " 7 — " Et vous qui êtes amiral, et les autres, et personne 8 n'a jamais songé à faire un voyage autour d'elle." — " Est-ce que cela se peut?" 9 répondit l'amiral en haussant les épaules.10

" Mon oncle, si l'on peut faire vingt lieues sur mer, on en peut faire deux mille, trois mille, autant qu'il y a de lieues." " — " Oui, et Ton se perd." — " Ainsi personne n'a essayé "... — " De se perdre?" — "Non, mon oncle, d'aller au-delà des limites communes." — " Et pourquoi? " — " Pour voir s'il n'y a pas d'autres peuples que nous." — "C'est su," répondit l'amiral, "s'il y en avait, nous en aurions vu ; ils seraient venus nous voir." — " Vous supposez donc qu'ils aient plus d'intelligence que nous, qui ne l'avons pas encore tenté? "

A cette question inattendue, l'amiral leva vivement la tête sur son neveu, qui sans remarquer ce mouvement reprit, —

" Une supposition, mon oncle. Il y a des hommes à Cogoreo, et il y a des hommes à Pavie ; eh bien, si les hommes de Cogoreo ou ceux de Pavie n'avaient jamais songé à faire le trajet de Cogoreo à Pavie ou de Pavie à Cogoreo, comment sauraientils s'ils ont des voisins? " — " Où veux- tu en venir? " I2 reprit l'amiral, de plus en plus étonné. " Voyez ce globe, mon oncle, voyez

comme ce côté est bien habité, et comme cet autre est vide. Comment pouvez-vous supposer que Dieu ait perdu I3 cette immense partie de la terre? C'est impossible ! Dieu ne peut avoir rien fait d'inutile.14 Vous ne me répondez pas, mon oncle ; est-ce que je dis des bêtises?" — "En vérité," dit l'amiral stupéfait. " tu me fais des observations, des questions absurdes ; pourquoi veux- tu qu'il y ait 15 des peuples dans une autre partie du monde que la nôtre ? " — " Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y en ait, mon oncle ?" — " Pourquoi je ne veux pas ? pourquoi je ne veux pas?" répétait l'amiral de plus en plus embarrassé. "Oui, pourquoi ne le voulez- vous pas?" — "Parce qu'il n'y en a pas." — "Et comment le savez-vous, puisque personne n'y est allé?" L'amiral resta bouche béante,16 et enfin il dit brusquement,- —

" Eh bien ! vas y voir, toi." — " C'est bien I? ce que je ferai, mon oncle." — " Tu es fou," dit l'amiral ; " pourquoi ne vas-tu pas voir aussi s'il y a des hommes dans la lune ?" — " Parce qu'on n'a pas encore trouvé de chemin de communication," répondit l'enfant avec un sérieux qui appartenait l8 à l'âge de raison.

"Tu es fou," répéta encore l'amiral. " Mon oncle, avez-vous lu Ptolémée? '"9 — "Vois mes mains brunies parle soleil, mon teint hâlé, mes cheveux blanchis bien avant l'âge, les blessures sur mon corps, ma jambe que j'ai laissée dans le détroit de Gibraltar, et dis-moi si tu penses qu'un homme comme moi ait eu le temps de lire ces bêtises-là." — " Si vous aviez lu Ptolémée "... répondit Christophe sans s'émouvoir. " D'abord, qu'est-ce que c'est que Ptolémée?" interrompit l'amiral. "Était-il amiral, général, ou même mousse?" — "C'est un livre ancien, mon oncle, que j'ai lu dans la bibliothèque du père Pablo à Pavie ; et il enseigne de belles choses, je vous assure. C'est lui qui m'a donné l'idée de me faire marin." — " Et qui t'a mis dans la tête des mondes qui n'existent pas?" — " C'est à dire qui sont inconnus,

CHRISTOPHE COLOMB. IOI

mon oncle, ce qui ne veut pas dire 2° qu'ils n'existent pas." — " Il y tient," 2I dit l'amiral en riant, " il y tient ; du reste, puisque tu sais tant de choses, Christophe, tu ne devrais pas ignorer qu'un certain Marco Polo,22 en voulant aussi aller à l'orient trouver des pays inconnus, n'a rien trouvé, et a failli se perdre." — " Eh bien ! j'irai à l'occident, moi, mon oncle — mais voici mon père, vous savez que c'est un secret que je viens de vous dire." — " Tant pis, mon neveu ; car j'aurais régalé la famille de tes aventureux projets." — " Je viens de voir le patron de la barque de la Bonne Vierge,"23 dit le père en entrant, et en s'adressant à son fils; "il consent à te prendre avec lui, Christophe ; tu te rendras demain matin, à l'auberge du Bon Pilote, c'est là que tu le trouveras ; il va à Marseille." — " Tu pourras le prier d'aller un peu plus loin, n'est-ce pas, Christophe? jusqu'aux pays inconnus que tu sais," dit l'amiral, clignant l'œil avec une malicieuse ironie.

Christophe rougit sans répondre ; le pauvre enfant se sentait humilié de voir tourner en plaisanterie une chose que sa jeune et déjà profonde imagination lui montrait si belle et presque si religieuse.

Le lendemain l'auberge du Bon Pilote trouva Christophe exact au rendez-vous donné par le patron de la Bonne Vierge. Il s'embarqua avec lui ; et bien qu'on connût alors très peu l'art de la navigation, le jeune homme n'en acquit pas moins 24 une grande expérience dans les différents voyages qu'il entreprit.

Toujours préoccupé de sa grande idée de découvrir un nouveau monde, Christophe Colomb passa près de quarante années de sa vie à visiter les parties connues du globe ; et se raffermissant tous les jours davantage dans la probabilité de son projet, il se rendit à Lisbonne, lieu où se réunissaient les hommes les plus habiles de toutes les nations en géographie et en navigation ; les Portugais étant alors le peuple dont la navigation était la plus avancée.

Établi avec son frère à Lisbonne, il y avait épousé la fille d'un navigateur portugais. Causant continuellement de son idée fixe, un parent de sa femme, Pierre Torréa, lui apprit qu'étant, dans un de ses voyages, à Porto Santo, il avait trouvé sur le rivage des pièces de bois qui avaient l'air de venir de loin, et qu'un vent d'ouest impétueux avait sans doute poussées sur la côte ; d'autres navigateurs lui assurèrent aussi qu'ils y avaient rencontré des cannes à sucre d'une grosseur extraordinaire, et des plantes d'une espèce tout à fait inconnue.

À peu près à cette époque, Martin Behaïm,25 aidé des deux médecins de Jean II, roi de Portugal, venait d'inventer une machine avec laquelle on pouvait observer la latitude en pleine mer ; c'était l'astrolabe. Pensant avec raison qu'aidé de cet instrument il pourrait demeurer longtemps éloigné de la terre sans courir risque de s'égarer, et persuadé de l'authenticité des faits qu'on lui avait rapportés, il s'occupa seulement à mettre son projet à exécution. Mais il lui était impossible de supporter les frais d'un tel voyage ; en conséquence il s'adressa à sa patrie ; la république de Gênes rejeta son projet avec mépris.

Christophe Colomb eut alors recours au roi de Portugal, qui promit de l'examiner. Jean II comprit bien l'importance de ce projet, mais, avec une mauvaise foi, il chargea un de ses courtisans de le faire secrètement mettre à exécution. Le pilote à qui on confia une si belle tâche était peu instruit ; dans ce tempslà on ne s'éloignait jamais des côtes de 2Ô plus de vingt ou trente lieues, de sorte que lorsque cet homme se vit en pleine mer, sans autres guides que les astres, dont il ignorait même la marche, il devint le jouet des flots, et ne regagna la terre qu'après avoir erré longtemps sur la vaste étendue des mers, et avoir essuyé plusieurs désastres. Pour se justifier de son ignorance, il traita Colomb de visionnaire ; 27 et celui-ci, choqué de la perfidie du roi

de Portugal et du peu de justice qu'on lui rendait, quitta ce pays.

Mais il ne renonça pas pour cela28 à son idée ; la caressant depuis son enfance, chaque pas qu'il faisait dans la science la lui rendait plus chère, la lui faisait paraître plus probable. Pendant qu'il se rendait en Espagne pour la proposer au roi Ferdinand, il envoya son frère à Londres faire aussi des propositions aux Anglais. Ce fut à peu près en 1484 que Colomb arriva au port de Palos, et de là il se rendit à Madrid.

Alors, les lumières n'étaient pas aussi avancées que de nos jours, et un homme d'un mérite extraordinaire, s'adressant à des intelligences bornées, courait le risque d'être souvent méconnu; c'est ce qui arriva à notre héros. Il y avait cinq ans qu'il habitait Madrid, qu'il n'avait pas même obtenu une audience ; son frère éprouvait les mêmes difficultés à Londres.

Rebuté, mais non découragé, Colomb, déterminé à s'adresser à toutes les cours plutôt que de voir s'éteindre en de vains efforts une pensée si brillante, quitta un beau matin l'Espagne, et prit le chemin de2? la France. A deux lieues de Santa-Fé, où était la cour d'Espagne, il vit venir à lui un courrier qui lui remit une lettre du père Marchena, un de ses amis ; cet homme avait eu l'art d'intéresser la reine Isabelle en faveur de Christophe Colomb ; il lui avait fait sentir le danger d'abandonner à une autre puissance une recherche qui, si elle réussissait, devait rendre 3° le gouvernement qui l'aurait exécutée puissant entre tous les autres gouvernements. Isabelle était digne de comprendre cette entreprise ; elle promit d'en faire31 les frais, et fit ordonner32 à Colomb de se rendre auprès d'elle.

Le 14 avril 1492, la recherche d'un monde nouveau fut décidée ; on signa les articles d'un traité, par lequel Christophe Colomb reçut les titres héréditaires d'amiral et de vice-roi dans

toutes les mers, îles, et terres qu'il découvrirait. Le 12 mai suivant, il se rendit à Palos, où devaient se faire les préparatifs. La reine d'Espagne donna à Colomb trois navires pour aller tenter cette conquête : la Santa-Maria commandée par Colomb luimême, la Pinta commandée par Alonzo Pinçon, et la Nina confiée aux ordres de Yanez Pinçon, frère du précédent. Ces trois navires portaient ensemble cent vingt hommes d'équipage.

Enfin le 3 août 1492, on mit à la voile.33 Mais les peines du grand homme qui avait conçu un si vaste projet, n'étaient pas près de finir ; jusqu'à présent tous ses efforts n'avaient tendu qu'à se faire comprendre ; le plus difficile venait de s'accomplir,34 le plus dangereux commençait.

L'escadre se dirigea d'abord sur les îles Canaries où elle resta trois jours. Le premier jour après le départ, il y eut peu de vent, puis du calme, de sorte que ce ne fut que le second jour qu'on perdit la terre de vue. Dans notre siècle aucun matelot ne serait effrayé de se trouver en pleine mer, mais dans ce temps-là, chaque homme d'équipage ne voyant plus de terre autour de lui, se crut perdu ; les uns soupirèrent, d'autres se mirent à pleurer, la plupart crièrent qu'ils ne la reverraient jamais. Colomb seul sentait son cœur plus à l'aise ; l'océan, dont il dépassait pour la première fois les limites,35 lui paraissait son domaine, c'était sa conquête, il lui appartenait ; aidé de l'astrolabe, dont il se servait le premier, il avait imaginé des règles pour fixer la position des vaisseaux par la latitude et la longitude ; il avançait donc en toute sûreté, consolant ses matelots et ranimant leur courage ; chaque jour était pour ce profond observateur un pas de 3Ô plus fait vers une science nouvelle ; il calculait avec l'astrolabe la hauteur méridienne du soleil, et vérifiait sur l'étoile polaire la direction de l'aiguille aimantée. Attentif à remarquer tous les phénomènes, ni les différents aspects des astres, ni la variation des vents et des éléments, rien n'échappait à sa sagacité.

Le 15 août, éloigné de l'île de Ferro à peu près de trois cents lieues, par un temps calme on vit un trait de feu qui se précipita dans la mer, à la distance de cinq lieues des vaisseaux. Ce phénomène, joint à l'observation que les vents étaient contraires pour retourner en Espagne, fit supposer à l'équipage qu'il était perdu, que jamais il ne reverrait sa patrie. Cependant le jour suivant on aperçut des oiseaux qui ne s'éloignent jamais des côtes de plus de vingt lieues et ils ranimèrent son courage ; des plantes marines, détachées sans doute du fond dé la mer ou appartenant à quelque île, flottant à la surface des eaux, persuadèrent les matelots du voisinage de la terre. La joie et la confiance reparurent parmi eux ; mais aussi mobiles que les flots qui les portaient, les matelots, voyant à chaque instant leur espérance trompée, se découragèrent, et se plaignirent un moment après, d'avoir été entraînés loin de leur famille pour être ainsi abandonnés, sur des mers inconnues, aux caprices d'un fou ou d'un aventurier.

Le 2 1 le vent tourna tout à coup au sud-ouest ; contraire pour avancer, ce vent était favorable pour retourner en Espagne ; les matelots décidèrent qu'il fallait en profiter.

" Retournons dans notre patrie ! " criaient-ils en s'adressant à leur amiral dont ils méconnaissaient les capacités. " Nous avons assez battu les mers ; les vents sont bons, retournons de suite."

"Mes enfants," leur dit Colomb avec douceur, " laissez-vous conduire par moi ; encore un peu de patience, et nous toucherons au but de nos désirs. Ces vents légers qui vous paraissent favorables pour retourner en Espagne, sont pour moi un signe certain du voisinage de la terre ; cédez à ma voix, ou du moins," ajouta-t-il avec fermeté, " obéissez au 37 chef que votre roi vous a donné."

" Le roi a été trompé par vous," dit un des plus hardis ; " s'il était ici, s'il voyait comme vous vous jouez de nous, il nous dé-

lierait du serment que nous vous avons fait ; en un mot, nous sommes des hommes libres, des Espagnols, et nous voulons retourner chez nous."

Agissant avec la prudence que demandait un pareil danger, Colomb allait de l'un à l'autre de ses matelots ; il encourageait ceux-ci, promettait à ceux-là que le voyage touchait à sa fin, et menaçait les plus obstinés de l'autorité du roi. Dans la journée on vit plusieurs oiseaux, et l'on prit des crabes de mer dans les herbes flottant à la surface des eaux. L'amiral crut pouvoir38 profiter de ces circonstances, et il ordonna aux matelots de continuer la route vers l'ouest ; alors l'orage éclata d'une manière terrible. Se formant en groupes sur le pont, les matelots firent succéder les menaces aux murmures. " C'est un fou," disait l'un en désignant la chambre où l'amiral était occupé à écrire les détails de son voyage, " un fou qui veut devenir grand à nos dépens." — "Aux dépens de notre vie," ajoutait un second. — " Quelle idée de croire découvrir 39 des terres inconnues," disait un troisième, qui s'appelait Toreo ; " d'abord, mes amis, vous êtes témoins que je n'ai jamais cru à cette bêtise-là." — " Ni moi non plus," 4° répliquait un quatrième ; " aussi vrai que je m'appelle Fernandès, j'ai toujours dit que nous avions tort d'aller si loin."

— " Oui ; mais comment retourner?" observa Toreo. "C'est facile," dit son voisin, un grand et gros homme, d'une voix sombre.

— "Eh bien! puisque c'est facile," dit Toreo, "décide-le, toi."

— " Je le jetterai à la mer le soir quand il se promène sur le pont," reprit l'autre. " Ce sera un accident." — " Tais-toi, c'est lui," dirent sourdement quelques-uns.

En effet, l'amiral passa devant les groupes qui complotaient sa mort ; les avait-il entendus ? c'était ce que chacun se demandait, et ce que personne ne pouvait affirmer, car l'amiral était calme et froid. Cela se passait le 25 septembre, au coucher du soleil.

Colomb donna quelques ordres en passant, puis, s'approchant d'Yanez Pinçon, il se mit à causer avec lui. Au même instant un jeune mousse, très attaché à l'amiral et auquel celui-ci avait dit quelques mots à l'oreille 4I en passant, monta sur un mât, et tout à coup s'écria, " Terre, terre ! "

Discussions, murmures, projets de mort, tout cessa devant ce cri ; ils coururent en foule sur le pont, dirigeant les regards au sud-ouest, où la main du mousse était étendue, et effectivement on aperçut à la distance de vingt-cinq lieues environ, une masse obscure qui ressemblait à une île ou à un assemblage de nuages.

L'amiral fut le seul qui ne s'y trompa pas ; il savait bien que ce n'étaient que des nuages, mais il fallait à tout prix changer la direction de ces esprits mécontents. Son stratagème réussit donc en partie. La nuit se passa tranquillement à naviguer vers cette terre inconnue ; mais quand le jour reparut, les indications de terre se dissipèrent avec le soleil levant. Néanmoins, la route de Pouest dans laquelle on s'était engagé fut continuée sans de nouveaux obstacles.

Cependant le grand nombre d'oiseaux que Ton voyait tous les jours, les morceaux de bois qui flottaient en plus grand nombre autour des navires, tout prouvait que les promesses de Colomb ne pouvaient tarder à se réaliser. Ces présages répétés empêchaient les matelots de se livrer au désespoir; l'abattement continuait toujours, mais les murmures avaient cessé. Au milieu de cette inquiétude générale, de ce découragement universel, l'amiral seul conservait sa sérénité et sa sécurité ; plus il avançait dans sa route, plus les probabilite's se multipliaient, et plus son triomphe devenait certain.

Le ier octobre et le jour suivant les espérances se soutinrent; mais le 3, rien ne s'étant encore offert à la vue, les gens de l'équipage craignirent qu'on n'eût dépassé quelques îles, où sans doute

ces oiseaux se rendaient ; l'amiral fut inébranlable ; l'esprit de révolte s'empara de nouveau de ces hommes. Malgré sa fermeté, sa présence d'esprit, et les bonnes et douces paroles qu'il savait distribuer, Colomb voyait avec une terreur qu'il s'efforçait péniblement de dissimuler, approcher l'instant42 où il ne pourrait plus les maintenir ; mais le 4 octobre les oiseaux se multiplièrent tellement, et vinrent voler si près du navire, qu'un matelot en tua un d'un coup de pierre ; le 7 on crut encore voir la terre ; et la A7ina, qui était en avant, fit une décharge de son artillerie. La joie succéda au désespoir ; cela continua encore un jour ou deux, et les espérances de terre étant une seconde fois trompées, le découragement fut d'autant plus grand que la joie avait été plus vive.

Dans les troupes immenses d'oiseaux qui continuaient à planer dans les airs, Colomb en remarqua une espèce qu'il savait ne jamais s'éloigner de terre ; cette espèce se dirigeait vers le sud-ouest.

" Allons, mes enfants," dit-il à son équipage, " courage, nous touchons au but de nos peines et de nos fatigues ! Il faut que je vous l'avoue aujourd'hui, je savais ne pas rencontrer de terre43 avant d'avoir fait cent cinquante lieues en mer; ce terme est dépassé, nous devons en trouver dans les environs ; voyez ces oiseaux, Dieu les envoie au-devant de 44 nous pour nous guider ; examinez la direction qu'ils prennent en volant. C'est en se dirigeant d'après le vol des oiseaux, que les Portugais ont fait presque toutes leurs découvertes. Il est temps de me détourner de la route que j'ai suivie jusqu'aujourd'hui; guidons-nous sur ces messagers du ciel."

Le 8 on prit une douzaine d'oiseaux de différentes couleurs ; pendant la nuit on en vit beaucoup de grands et de petits, et on remarqua qu'ils allaient du nord au sud ; à la pointe du jour, leur nombre avait augmenté, et ils volaient toujours dans la même direction. L'air devenait frais, et le vent apportait une odeur

végétale favorable aux désirs de l'équipage ; mais ces pauvres gens avaient été si souvent la dupe, soit de leurs observations, soit même de leurs yeux, qu'ils paraissaient insensibles à tous ces présages.

Le 1 1 octobre, un jonc encore vert passa près du vaisseau, et l'instant d'après on remarqua une espèce de poisson qui se tient toujours près des rochers. La Pin ta attrapa une planche travaillée par la main des hommes. Ce même jour, la Nina aperçut un rameau d'épines chargé de fruits ; au coucher du soleil on trouva fond. Le vent soufflait alors avec inégalité,45 et cette nouvelle circonstance acheva de prouver 4Ô à Colomb que la terre n'était pas loin. L'heure de la prière du soir étant arrivée, comme les matelots s'agenouillaient pour la faire, Colomb se mêla à eux.

" Remercions Dieu," leur dit-il d'une voix si émue que l'émotion se communiqua aux matelots ; " remercions Dieu, mes enfants, de 47 nous avoir conservés pendant un si long et si périlleux voyage ; vous avez souffert, c'est vrai, mais une si grande gloire vous attend au bout de vos peines, que vous direz vous-mêmes ne pas avoir acheté48 cette gloire trop cher. Quant à moi, mes enfants, je vous pardonne vos plaintes et vos murmures ; je n'attendais pas que vous eussiez la même confiance que l'étude et mes réflexions m'avaient donnée. Maintenant," ajouta-t-il en se relevant, " pendant la nuit que chacun veille exactement, car au point du jour, je vous l'affirme, vous verrez la terre. En outre de la pension que le roi a promise à celui qui l'apercevra le premier, je lui promets une veste de velours. Attention, mes enfants."

Colomb, en achevant ces mots, au lieu d'aller se coucher, se rendit sur la poupe de son vaisseau, où il s'assit, les yeux fixés sur l'endroit où il espérait voir cette terre si désirée. Sur 49 les dix heures du soir il aperçut une lumière, et il appela quelques compagnons pour la voir, mais lorsqu'ils arrivèrent, la lumière avait

disparu. Cette nuit était celle du n au 12 octobre 1492, nuit mémorable, comme vous allez le voir.

À deux heures après minuit la Pinta, qui était en avant, découvrit la terre ; vous jugez avec quelle impatience on attendit le jour, avec quelle ardeur mêlée de curiosité on désirait contempler cette terre que chacun désespérait de jamais voir. Enfin, à la pointe du jour, ces gens, qui depuis trente-cinq jours de navigation n'avaient eu sous les yeux que le ciel et l'eau, aperçurent en face d'eux le spectacle ravissant de montagnes et de collines couvertes de la plus agréable verdure ; à cette vue, Colomb, les yeux baignés de larmes, le cœur plein de la plus douce volupté qu'il soit donné à l'homme de ressentir, chanta un Te Deum que l'équipage des trois navires répéta en chœur.

Après avoir remercié Dieu de l'heureux succès accordé à son entreprise, il prit en main l'étendard royal, et, donnant ordre de mettre un bateau à la mer, il s'y embarqua avec Alonzo et Yanez Pinçon. En posant le pied sur la terre de ce nouveau monde qu'il avait rêvé depuis son enfance, et pour la découverte duquel il lui avait fallu presque toute une vie d'homme,50 il s'y précipita à deux genoux, resta un moment comme accablé sous le poids des émotions qui l'assaillaient, et se relevant, il nomma l'île San- Salvador, et en prit possession au nom du roi d'Espagne.

Alors seulement il s'aperçut qu'il était entouré d'hommes et de femmes d'une couleur olivâtre et tout nus, qui le regardaient en silence. Au même instant tous les hommes de l'équipage qui venait de débarquer, et sur le visage desquels à la plus grande joie se joignait un véritable repentir, s'agenouillèrent devant Colomb, lui demandèrent pardon des chagrins qu'ils lui avaient causés, le proclamèrent amiral et vice-roi des Indes, et lui jurèrent obéissance.

Le 14 janvier 1493, la flotte se remit en route pour l'Espagne ;

CHRISTOPHE COLOMB. Ill

elle aborda le 15 mars de la même année au port de Palos, d'où sept mois et demi auparavant Colomb s'était embarqué pour entreprendre le voyage le plus mémorable que jamais mortel eût osé entreprendre. L'enthousiasme le plus vrai, le plus extraordinaire, l'accueillit à son arrivée ; toutes les cloches sonnèrent, les magistrats, suivis de tous les habitants, vinrent le recevoir sur le rivage ; on ne se lassait pas de le voir, de l'admirer, de le questionner ; son voyage pour se rendre à la cour d'Espagne fut un triomphe continuel ; on accourait de toutes parts pour voir cet homme qui avait vu un monde nouveau. À Barcelone, où il fit son entrée publiquement, toute la ville vint au-devant de lui.

Il était précédé des Indiens qu'il avait amenés, qui avaient conservé le costume de leur pays, et qui portaient dans des corbeilles et des bassins découverts l'or, les bijoux, et les autres choses rares qu'il rapportait de l'Inde. Il s'avança lui-même au milieu d'une foule immense jusqu'au palais. Ferdinand et Isabelle l'attendaient assis sur leur trône ; mais aussitôt qu'il apparut, ils se levèrent, et, empêchant Colomb de se mettre à genoux pour leur présenter ses présents, ils lui ordonnèrent de s'asseoir en leur présence.

Christophe Colomb fit trois autres voyages en Amérique, mais ce grand homme ne reçut jamais la juste récompense de ses services. Il mourut à Valladolid, le 20 mai 1506, accablé des fatigues de ses longs voyages et du chagrin causé par l'ingratitude des Espagnols auxquels il avait rendu tant de services. Il était âgé de soixante-cinq ans.

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