IV
Or, il y avait là (et, si c'était une erreur, elle était bien excusable de la part d'un ancien parlementaire), il y avait là, disons-nous, un oubli des prescriptions de la Constitution nouvelle. Cela donna lieu à un incident : une lettre fut adressée le lendemain au président du Corps législatif par le ministre d'État, et M. Billault la lut à l'assemblée. Elle était ainsi conçue : « Monsieur le président, divers passages du rapport fait au nom de la commission du budget sur le projet des dépenses de l'exercice de 1 853 ont attiré l'attention du Prince-Président de la République. La commission y déclare persister, malgré l'avis défavorable du Conseil d'État, dans plusieurs des amendements qu'elle avait proposés. C'est méconnaître les dispositions formelles de l'article 40 de la Constitution et de l'article 51 du décret du 22 mars dernier. Aux termes de ces articles, les amendements présentés par les membres du Corps législatif doivent être considérés comme non avenus lorsque le Conseil d'État s'est prononcé contre l'adoption. Il n'est donc point permis de les reproduire, et le Corps législatif n'a plus que le droit de rejeter le chapitre entier auquel ces amendements se rapportent, s'il pense que ce rejet puisse avoir lieu sans entraver les services publics. Le Président de la République est convaincu que le Corps législatif, qui a déjà donné tant de preuves de son dévouement au pays,
ne s'engagera pas dans une voie qui le conduirait
à la violation de notre pacte constitutionnel »
Cette leçon directe, ce rappel brusque et forcé à la réalité de la situation produisit naturellement une sensation assez vive; M. de Chasseloup-Laubat déclara qu'en maintenant quelques-uns de ses amendements, la commission dont il était l'organe n'avait dû vouloir que le rejet des chapitres, ainsi que l'indiquait la Constitution. Un député appartenant à l'opinion légitimiste. M. Andren de Kerdrel, mais surtout M. de Montalembert, firent u entendre des discours d'une opposition très-vive. M. de Montalembert avait soutenu dans le principe la politique du gouvernement, et, partisan du coup d'État, s'était, comme nous l'avons vu, efforcé de faire voter tous les électeurs de sa nuance en faveur du Prince-Président; depuis, il s'était éloigné du pouvoir au moment de la publication des décrets sur les biens de la maison d'Orléans, et l'avait fait avec éclat. Sa vivacité fut très-grande dans la discussion du budget des dépenses, qu'il déclara ne pas vouloir voter; dans celle du budget des recettes, il formula une protestation très-hardie contre les décrets que nous menons de mentionner. Les dotations sénatoriales, dont quelquesunes avaient été accordées, quoique, en principe général, elles ne fussent pas encore admises; la création du ministère de la police, les fonds se-
crets qui figuraient à la fois au budget de ce ministère de fraîche date et à celui du ministère de l'intérieur; les dépenses exagérées de l'état-major de la garde nationale furent encore matière à discussions assez passionnées. Les conseillers d'État chargés de soutenir les projets du gouvernement, notamment M. de Parieu, président de la section des finances, répondirent avec assurance et vigueur. Enfin l'énorme majorité que le pouvoir nouveau avait obtenue dans les élections se dessina plus que jamais, et le Corps législatif donna ce spectacle d'une assemblée où l'opposition individuelle se produit avec énergie, mais dont le vote est presque unanime.
Le 28 juin 1852, un message du Président décennal de la République venait clore cette première session législative. Elle avait duré trois mois, comme le voulait la Constitution.
Une solennité militaire qui, dans les circonstances exceptionnelles où le pays se trouvait alors, avait une signification toute naturelle, mais dont l'opinion, à l'intérieur comme à l'extérieur de la France, s'était plu à exagérer la portée; une solennité militaire, disons- nous, avait lieu au Champ de Mars, le 10 mai, c'est-à-dire en pleine session
des grands corps politiques. Le Prince-Président semblait même avoir désiré que les représentants Jcs départements assistant à cette fête emportassent l'impression spéciale que leur laisserait l'attitude de ce peuple de Paris, qui, comme il le disait, « naguère dans son délire, était impatient de tout frein et saluait maintenant avec acclamations le retour d'un symbole d'autorité et de gloire, » en face de l'armée, qui, ayant, elle, la conscience du service qu'elle avait rendu, n'en accueillait pas avec moins d'enthousiasme ce symbole d'une époque toute guerrière.
Cette solennité, c'était la distribution des aigles.
Une chapelle monumentale avait été élevée au Champ de Mars; un dôme doré la surmontait et recouvrait un autel richement orné où l'archevêque de Paris devait appeler les bénédictions du ciel sur les drapeaux qui allaient être remis à chaque régiment de l'armée de Paris présents à la cérémonie ainsi qu'aux représentants des autres corps de l'armée française qui ne pouvaient, à cause de leur éloignement, s'y associer que par la pensée. Ces représentants des divers régiments français étaient des colonels, lieutenants-colonels, ou chefs de bataillon, et, pour les troupes indigènes de l'Algérie, des chefs arabes dont le costume pittoresque et les armes brillantes devaient attirer vivement l'attention et la curiosité pu-
bliques. Des tribunes avaient été disposées à droite et à gauche de la chapelle pour recevoir les grands corps de lÉtat, les ambassadeurs et ministres des puissances étrangères, les hauts fonctionnaires et les personnes conviées à jouir de cette solennité militaire à laquelle une foule immense de peuple assistait du haut des talus encore existants du Champ de Mars. En face de la chapelle et des tribunes s'étendait sur plusieurs lignes une armée de plus de soixante mille hommes.
Ce fut un très-beau spectacle. On s'y pressait dans l'attente d'un fait qui ne devait pas se produire : la foule s'était figuré que le président décennal voulait, profilant de la circonstance, se faire proclamer empereur par l'armée, tandis que les gens renseignés ou approchant assez le prince pour pouvoir, non pas connaître, mais deviner à peu près, par les tendances ordinaires de son esprit, quelles pouvaient être ses volontés à cet égard, comprenaient très-bien que décidé à imiter jusqu'au bout la conduite politique du premier consul Bonaparte, dans des circonstances qui, du reste, ne manquaient pas d'analogie, c'était à un nouveau vote du peuple, c'était au suffrage universel qui lui avait si bien réussi déjà, qu'il viendrait, dans un temps plus ou moins éloigné, demander la couronne impériale. Seulement, la fête de la distribution des aigles pouvait avoir, comme ma-
nifestation, une importance relative qui ne devait échapper à personne. Des cris assez fréquents de : « Vive l'Empereur » se firent entendre dans les rangs de l'armée; mais le simple cri de : « Vive Napoléon » les domina constamment. Peut-être les paroles prononcées par le prince à l'ouverture des chambres : « Conservons la République, » motivèrent-elles cette disposition des masses armées ou non armées et, en effet (pour nous servir dune locution familière ) , pourquoi se montrer plus royaliste que le roi? Dans tous les cas, ce n'était point ainsi que le second empire devait se faire. L'heure était proche, mais elle n'avait pas encore sonné.
Au commencement de la cérémonie, le prince avait lu un discours dans lequel il disait aux soldats que l'histoire des peuples était en grande partie Thistoire des armées, car, de leurs succès ou de leurs revers dépendait le sort de la civilisation et de la patrie : vaincues, c'était l'invasion ou l'anarchie, victorieuses, la gloire ou l'ordre. Aussi les nations comme les armées avaient-elles une vénération religieuse pour ces emblèmes de l'honneur militaire qui résument en eux tout un passé de luttes et de triomphes. L'aigle romaine adoptée par l'Empereur Napoléon au commencement de ce siècle avait été la signification la plus éclatante de la régénération et delà grandeur delà France. Disparue
dans les malheurs du pays, elle devait revenir lorsque la France relevée de ses défaites, maîtresse d'elle-même, ne semblerait plus répudier sa propre gloire. Reprendre les aigles, ce n'était point adresser une menace aux étrangers, c'était arborer le symbole de l'indépendance française, évoquer le souvenir d'une époque héroïque, restituer un signe de noblesse à chacun des régiments de l'armée.
Cette phrase faisait une allusion indirecte aux préoccupations assez vives que le retour aux emblèmes de l'Empire avait provoquées chez certaines puissances étrangères ; car, comme nous le disions tout à l'heure, à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur, l'opinion s'était émue en sens divers de cette solennité de la distribution des aigles, et en avait exagéré la portée.
Nulle part plus qu a Saint-Pétersbourg, cette impression n'avait été vive, parce que nulle part on n'envisageait avec plus de répugnance l'éventualité d'une restauration impériale en France. L'exclusion perpétuelle du trône prononcée par les traités de 4 814 et de 1815, contre la famille Bonaparte n'était point une lettre morte tant que le prince Louis- Napoléon se contenterait du titre de président de la république, mais du moment où, avec les aigles, l'Empire français reparaîtrait, la violation des traités était flagrante et, suivant le
Tzar Nicolas, il y avait lieu d'aviser aux nécessités de la situation.
L'Empereur de Russie s'était rendu à Vienne au mois de mai 1852, dans le but de conférer avec le jeune Empereur d'Autriche, François-Joseph et avec ses ministres, sur ces éventualités d'un avenir peut-être rapproché par la force des circonstances, aussi bien que par la volonté des hommes. Le prince Félix Schwarzenberg ne dirigeait plus alors les affaires extérieures de l'Autriche. Ce ministre fils du prince Schwarzenberg, ambassadeur en France sous le premier Empire, lors du mariage de Napoléon Ier avec l'archiduchesse Marie-Louise, esprit très-ferme, très-net, sans préjugés comme sans parti pris, véritable homme d'État, que le hasard avait, pour ainsi dire, placé sous la main de l'Autriche, au milieu d'une des périodes les plus critiques de son histoire, le prince Félix Schwarzenberg, disons-nous, avait fait ses débuts dans la diplomatie. Il était ministre à Naples en 1848, à l'époque des graves événements qui faillirent renverser du trône le roi Ferdinand. Quittant une ville où le gouvernement n'avait point encore recouvré assez de force pour pouvoir châtier l'insulte faite au représentant de l'Autriche, dont l'hôtel n'avait pas été respecté par l'émeute, il courut retrouver le vieux maréchal Radetzki, et mettre son épée à sa disposition. Le
prince Schwarzenberg possédait, en effet, le grade de général dans l'armée Autrichienne, mais n'avait jamais fait la guerre. Ses preuves de bravoure, de discernement militaire, il ne tarda pas à les produire, et marqua promptement la place qu'il devait occuper dans l'estime comme dans la confiance de l'armée. La cour d'Autriche, triste, abattue, était alors retirée à Inspruck, dans ce Tyrol, véritable Vendée de la maison de Hapsbourg, dont la fidélité à cette noble maison, était, en quelque sorte, traditionnelle. 11 fallait, dans des périls aussi grands, rendre à ces illustres exilés toute leur énergie, tout leur courage. Radetzki ne pouvait, pour remplir cette mission, envoyer un homme plus désigné par l'opinion, que le prince Félix Schwarzenberg. Ce dernier s'en acquitta avec cette verve d'audace et de confiance dans la fortune qui a toujours pour effet d'élever l'esprit et la volonté à la hauteur des obstacles qu'il faut vaincre. Mais il possédait d'autres qualités encore que celles-là. L'homme d'État apparaissait enfin, grâce à cette circonstance favorable, sous le général improvisé, sous le diplomate ; des idées larges et pratiques, de grandes vues, le signalèrent immédiatement à l'Empereur et aux Archiducs comme un des champions les plus vifs de leur cause et, en même temps, comme une individualité politique de la plus haute valeur. Cette impression n'était pas effacée lorsque,
quelques mois après, les événements devenant favorables à la cause impériale, la cour rentra dans Vienne et le gouvernement se reconstitua. Le prince Félix Schwarzenberg fut alors nommé chef du cabinet nouveau et apporta dans ces fonctions éminentes toutes les qualités qui le distinguaient.
Il avait trop bien compris la situation particulière de l'Autriche au milieu des bouleversements européens produits par la déplorable crise de 1 848, pour ne pas applaudir à toute tentative qui, en France, aurait pour but de reconstituer un état politique plus régulier et moins précaire, offrant aux puissances voisines des garanties de sécurité gouvernementale plus sérieuses et réelles. Le coup d État du 2 décembre fut favorablement accueilli par lui, parce que cet acte singulièrement énergique triomphait de la démagogie et l'atteignait dans l'avenir révolutionnaire qu'elle avait espéré . Les avantages que le gouvernement autrichien pouvait retirer des tendances nouvelles du gouvernement français devaient être aisément et promptement appréciés par un esprit aussi pratique que celui du prince Schwarzenberg. Il était donc devenu très-favorable à la France.
Mais l'empereur Nicolas ne devait plus le retrouver à Vienne : le 5 avril 1852, cet homme d'État qui, dans la matinée, avait présidé le conseil des ministres, et accompli sa laborieuse tâche de tous
les jours, s'évanouit tout à coup en achevant les préparatifs nécessaires pour se rendre à un dîner dapparat que donnait le prince Adolphe, son frère ; l'atteinte était mortelle et tous les secours qu'on lui prodigua furent sans effet. Le jeune empereur prévenu de cette défaillance soudaine du ministre qui avait toute sa confiance, s'empressa de se rendre à son hôtel, mais déjà le prince avait cessé d'exister. « Je perds en lui un serviteur fidèle, et un loyal ami, écrivit François-Joseph au prince Adolphe; la patrie perd un homme qui, dans les temps de crise, s'est mis avec un rare courage à la disposition de ma famille, et qui, depuis lors, s'est dévoué à la tâche qu'il s'était imposée, de raffermir l'ordre et le trône, avec un tel zèle et un tel succès que son nom tiendra désormais une place glorieuse dans les annales de l'Autriche. »
L'expression de ces regrets n'avait rien d'exagéré et les vues politiques du prince Schwarzenberg dominèrent assez longtemps dans les rapports du cabinet de Vienne avec celui de Paris. Le prince était tout à la fois président du conseil et ministre des affaires étrangères : la présidence du conseil fut supprimée par l'empereur qui déclara que désormais il assisterait très-régulièrement au conseil et qu'en son absence M. Bach, ministre de l'intérieur, en dirigerait les délibérations. Le portefeuille des affaires étrangères fut confié au comte Buol-
Sehauenstein, représentant de l'Autriche à Londres.
A l'arrivée de l'empereur Nicolas, il y avait un mois que le prince Schwarzenberg n'existait plus, mais la direction qu'il avait imprimée aux relations de son gouvernement avec le gouvernement français conservait un caractère de bienveillance qui n'existait déjà plus dans la pensée du tzar. L'empereur de Russie admettait à merveille qu'un président de la République française qui avait su dompter et museler le dragon révolutionnaire devînt président décennal, voire même président ou consul à vie, mais tout ce qui lui paraissait tendre à la restauration de l'Empire français dans la personne de l'un des membres de cette famille Bonaparte exclue du trône par les traités de Vienne, l'irritait et le mettait en défiance. Il voulait s'entendre avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse sur l'attitude à prendre en commun dans l'éventualité plus ou moins prochaine, mais presque inévitable, suivant lui, de cette restauration impériale dont la fête de la distribution des aigles lui semblait un avant-coureur. A Vienne, ce ne fut pas précisément de la froideur qu'il rencontra sur ce point, mais ce ne fut pas non plus de l'empressement et de l'initia tive. A Berlin, où le tzar se rendit en quitlant l'Autriche, l'accueil fut tout aussi empresse, tout aussi amical, niais l'attitude du roi et de m
ministres ne différa pas essentiellement, en ce qui touchait la France, de celle adoptée par François- Joseph et son cabinet. Les journaux commençaient à s'occuper de ces visites de l'empereur Nicolas à ses alliés allemands. Plusieurs d'entre eux, notamment les grandes feuilles anglaises, parlèrent de traité secret, d'engagement solennel contracté par les trois puissances en vue du rétablissement de l'Empire français. Mais en Prusse aussi bien qu'en Autriche les journaux officiels démentirent le fait. On avait pris pour une réalité ce qui était dans la pensée et dans le désir du tzar. La vérité historique est que, sans se lier les mains par un traité écrit, les puissances allemandes, voulant rester dans les limites d'une condescendance courtoise vis-à-vis de l'empereur Nicolas, convinrent que l'on agirait de concert dans le cas d'une restauration impériale en France, mais sans insister sur le caractère de cette action commune et surtout sans rien préciser. On remarquera ultérieurement le résultat négatif de cette auasi entente.
Quant au Prince-Président, il n'ignorait pas les tendances que l'empereur Nicolas apportait à Vienne, et il s'en préoccupait sans doute, puisque le soir même de la fête de la distribution des aigles il fit partir pour la capitale de l'Autriche un des hommes qu'il recevait dans son intimité et qui était personnellement très-connu de l'empereur Nicolas,
[Ie SÉRIE. — I.
avec la mission particulière et secrète de déclarer au tzar que la restitution des aigles à l'armée française n'impliquait en rien le rétablissement de l'Empire et qu'il n'était aucunement question d'une restauration impériale.
Cependant le chemin de fer de Paris à Strasbourg venait d'être terminé et son inauguration devait avoir lieu avec toute la solennité que commandait, en quelque sorte, l'importance exceptionnelle de cette voie qui, par son étendue, dépassait toutes celles construites jusqu'alors en France et mettait le Rhin à une journée de Paris. Le Président résolut d'inaugurer lui-même cette ligne ferrée et, comme il avait le dessein de se rendre à Bade dans un but que nous indiquerons tout à l'heure, il voulut profiter en même temps de cette occasion qui lui était si naturellement offerte pour s'édifier personnellement sur les vœux et les opinions des populations de l'est de la France.
Le convoi présidentiel quitta Paris le 17 juillet. Quelques-uns des ministres tels que MM. ïurgot, Fould, Lefebvre-Duruflé accompagnaient le prince ainsi qu'un assez grand nombre de sénateurs et de députés, particulièrement ceux dont les départements étaient traversés par la voie de fer. La curio-
site des populations était singulièrement surexcitée. C'était la première fois depuis le coup d'État que Louis-Napoléon s'éloignait de Paris et se montrait à la province.
A partir du bel embarcadère de Strasbourg jusqu'à Nancy, première grande étape de ce voyage,, une foule accourue de tous les points avoisinant le chemin de fer salua de ses acclamations le passage du convoi. L'enthousiasme avait une double cause et n'en était que plus grand. La présence du Prince, l'achèvement d'une voie magnifique s'unissaient dans la pensée du peuple à cette espérance vague qu'inspire toujours à la multitude un gouvernement nouveau marchant énergiquement, en dehors des utopies, dans la voie des vérités pratiques et s'appuyant sur le respect des traditions politiques, de l'ordre et du principe d'autorité. Telle était alors (il ne faut pas l'oublier pour bien comprendre l'enchaînement rapide des faits relatifs au rétablissement de l'Empire), telle était alors l'attitude trèsnettement dessinée du gouvernement du président décennal, et les cris de « Vive Napoléon » (car ce n'était pas encore « Vive l'Empereur » ), qui lui parvenaient incessamment au fond de son wagon tout rempli des bouquets qu'on lui jetait au passage, avaient par lef ait une signification antirépublicaine, parce que la République n'a jamais jusqu'ici présenté chez nous qu'un spectacle dé-
plorablc de luttes, de misère, d'anarchie ou de crimes.
Le convoi présidentiel s'arrêta dans un assez grand nombre de stations avant d'arriver à Nancy. Les principales furent Meaux, Châleau-Thierry, Épernay, Châlons-sur-Marne, Yitry-le-François, Bar-le-Duc, Toul. Sur tous ces points les autorités étaient réunies pour saluer le Prince, et les préfets de chacun des départements qu'il traversait raccompagnaient pendant le passage du convoi sur leur territoire respectif.
A Nancy une fête splendide lui avait été préparée; mais à Nancy également (ce qui avait pour lui une importance au moins aussi grande), il trouva et reçut M. de Hirschfeld, général prussien commandant les troupes des provinces rhénanes, envoyé avec plusieurs autres officiers pour complimenter au nom de son souverain le président de la République française, démarche qui prouvait les intentions toutes bienveillantes du roi de Prusse et fut attaquée avec une grande vivacité par le parti aristocratique que représentait la Gazelle de la Croix. Le général de Hirschfeld devait accompagner le Prince jusqu'à Strasbourg.
1. Ce fut ainsi que nous reçûmes le Prince-Président à Château-Thierry, et que nous l'accompagnâmes pendant le parcours de notre département, circonstance qui nous permit de bien juger l'esprit des démonstrations populaires.
Strasbourg!... ce n'était pas la première fois que Louis-Napoléon revenait visiter la vieille capitale de l'Alsace depuis cette tentative dramatique du 30 octobre 1836 dans laquelle il avait joué le principal rôle; mais lorsqu'il apercevait à l'horizon se dresser la sombre cathédrale, sa pensée devait toujours se reporter à la conspiration téméraire qui, tout en le désignant à l'attention publique, avait certainement contribué plus tard à lui donner un trône; son souvenir devait lui rappeler sans cesse cette longue nuit d'attente, cette terrible veille des armes passée dans l'humble maison de la rue des Orphelins, choisie à cause de sa proximité de la caserne d'Austerlitz, quartier du 4e régiment d'artillerie commandé par le colonel Vaudrey, et où il attendait avec une si vive anxiété les six coups du beffroi de la ville encore endormie. «Jamais, a écrit depuis le Prince, jamais les sons d'une horloge ne retentirent si violemment dans mon cœur. »
Cette fois, au lieu de l'exil1, c'était le triomphe, au lieu des froides railleries qu'on prodigue toujours à l'insuccès, les applaudissements et les louanges, qu'on ne manque jamais également de
1. Le 11 novembre, à deux heures du matin, Louis-Napoléon arrivait à Paris, à l'hôtel de la préfecture de police, où M. Delessert le reçut avec beaucoup de courtoisie. Il lui apprit que la reine Hortense était venue réclamer directement la clémence
prodiguer aux favorisés de la fortune; ce n'étaient plus le général Voirol, le préfet Chopin d'Arnouville venant le chercher à la prison Neuve pour le conduire à la préfecture, où l'attendait la chaise de poste qui devait l'entraîner rapidement vers Paris. Cette fois, toutes les autorités civiles, militaires, religieuses, allaient se pressant autour de lui, ainsi que les envoyés des princes allemands, et les populations de toutes les parties de l'Alsace, attirées par le désir de le voir non moins que par celui d'assister aux fêtes qui se préparaient. N'est-ce pas le cas de dire encore, avec le grand Tacite : Mihi quanto plura recenlium seu veterum revolvo , tanto magis ludibria rerum mortalium cunctis in negotîn observantur\
Le maire, l'évêque de Strasbourg le complimentent. Cent vingt de ces chars alsaciens que l'on remarque dans l'est de la France, couverts de feuillage et de fleurs et portant sous leurs berceaux des jeunes filles en costume national, défilent escor-
du roi en faveur de son fils, et qu'il allait repartir dans deux heures pour le port de Lorient où l'attendait une frégate française chargée de le conduire aux États-Unis. Le prince demanda pourquoi on ne le mettait pas en jugement, et M. Delessert lui répondit qu'on faisait pour lui ce que l'on avait fait pour la duchesse de Berry. (Histoire de mon temps, Irc série, liv. xi.)
1. Quant à moi, plus je médite sur les événements anciens et modernes, et plus je remarque les jeux du hasard dans toutes Les choses qui regardent l'homme. (Tacite, Annales, liv. III.)
tés de cavaliers rustiques devant l'estrade où il est assis, entouré de bannières sur lesquelles on lit : A Louis- Napoléon ï Alsace reconnaissante.
Le soir, la ville est illuminée, et la flèche ardente de la vieille cathédrale annonce longtemps dans la nuit aux populations rhénanes la fête que Strasbourg vient de célébrer.
Le lendemain, le prince passa en revue toute la garnison, et Ton exécuta devant lui un combat simulé représentant le passage du petit Rhin. Un bal splendide termina cette journée.
Le 20 juillet, il partait pour Bade, où l'attendait la grande duchesse douairière (née, comme l'on sait, Stéphanie de Beauharnais). Il avait été un moment question pour lui d'un mariage avec une jeune princesse, petite- fille par sa mère de la grande duchesse Stéphanie, et cette affaire de famille pouvait avoir contribué à lui faire entreprendre ce voyage, qui dès lors n'avait plus uniquement pour but de céder aux désirs vivement exprimés par la compagnie du chemin de fer de l'Est. Mais l'entrevue ne devait produire aucun résultat, et ce projet d'union plus ou moins sérieux, plus ou moins accepté par les deux parties intéressées, n'eut, en définitive, aucune suite.
Quelques jours après, le Prince était de retour à Paris et remettait les aigles à la garde nationale réorganisée, dans une revue qui contrastait, par
l'absence de toute animation, avec la fête précédente de la distribution des drapeaux à l'armée. Le voyage de Strasbourg l'avait mis en communication avec les populations de l'est de la France. L'accueil qu'elles lui avaient fait était sympathique et s'écartait sensiblement, par l'unanimité des démonstrations favorables, de leur attitude dans un premier voyage entrepris en 1850. Mais ce n'était pas de leur initiative que l'on pouvait attendre une bien vive impulsion dans la voie du l'établissement de l'Empire; ces populations calmes, froides, naturellement peu enthousiastes, pourront parfois, quoique sérieuses, recevoir des impulsions, subir un entraînement, mais jamais elles n'entraîneront personne.
Celles du midi, avec leur imagination, leur \ ivacité d'impressions, devaient paraître plus susceptibles de jouer ce rôle, et d'entreprendre la tache peu ordinaire de forcer la main et la décision du chef de l'État dans une question de cette nature. Bien qu'aucun prétexte ne pût être mis en avant pour ce déplacement nouveau, le Prince Président résolut cependant de visiter les départements du centre et du midi de la France, comme il venait de visiter ceux de l'est. Cette fois, la pensée politique ne pouvait pas se déguiser. Elle devait apparaître clairement aux yeux de tous, el c'était un encouragement pour les hommes de
bonne volonté. Ces derniers étaient nombreux, d'ailleurs.
Le 14 septembre, le prince quittait donc Saint- Cloud pour se rendre au chemin de fer d'Orléans, et, comme si Ton eût voulu donner à ce voyage une physionomie spéciale, ce furent les officiers de cavalerie de l'armée de Paris qui formèrent son escorte jusqu'à l'embarcadère.
Louis-Napoléon devait coucher le soir à Bourges, Quelques cris de « Vive l'Empereur! » se firent entendre dans les masses qui saluèrent son arrivée. Mais à Ne vers, on put, dès le lendemain, lire des inscriptions où le nom de « Napoléon III » apparaissait pour la première fois, et lors du défilé des communes rurales devant le Président, on remarqua qu'un grand nombre d'entre elles avaient adopté, en guise de cocarde aux chapeaux, des bulletins blancs portant les mots : « Louis-Napoléon, empereur. » Le Prince semblait, du reste, disposé à suivre cette fois le courant de l'opinion . Lorsque M. Charles Dupin, président du conseil général de la Nièvre, lui rappela, en le complimentant, que ce corps dont il était l'organe avait, dans le courant de sa dernière session, émis un vœu relatif à la stabilité du gouvernement issu de l'acte énergique du 2 décembre, le Président répondit : « Quand il s'agit de l'intérêt général, je m'efforce toujours de devancer l'opinion publique;
mais je la suis lorsqu'il s'agit d'un intérêt qui peut sembler personnel. » Phrase très-explicite, qui eut un retentissement immense. Désormais, il était reconnu, admis, clair pour tous que Louis-Napoléon, renonçant à avoir une volonté qui lui fût propre dans la délicate question du rétablissement de l'Empire, se laisserait aisément forcer la main par le sentiment public et ne repousserait pas la couronne qui lui serait offerte par les masses. L'enthousiasme des populations rurales s'accrut de cette conviction, et le travail secret des partisans du Prince se produisit désormais à ciel ouvert.
A Roanne, on trouva trois arcs de triomphe; à Saint-Étienne, on lisait sur la porte de la ville : Ave, Cœsar, imperalor. A Lyon, les ouvriers de la Croix-Rousse envoyèrent au Prince une députation pour lui exprimer le vœu que l'Empire fût promptement rétabli. Là, le chef de l'État eut une nouvelle occasion de faire connaître sa pensée : on avait voulu inaugurer en sa présence une statue équestre de Napoléon Ier, et cette cérémonie lui fournissait très-naturellement le prétexte d'un discours. « Lyonnais, dit-il, votre ville s'est toujours associée par des incidents remarquables aux phases différentes de la vie de l'Empereur : vous l'avez salué consul lorsqu'il allait, par delà les monts, cueillir de nouveaux lauriers; vous l'avez salué empereur tout-puissant; et lorsque l'Europe l'avait relégué
dans une île, vous l'avez encore des premiers, en 1815, salué empereur. De même, aujourd'hui, votre ville est la première qui lui élève une statue. Ce fait a une signification. On n'élève des statues équestres qu'aux souverains qui ont régné; aussi, les gouvernements qui m'ont précédé ont-ils toujours refusé cet hommage à un pouvoir dont ils ne voulaient pas admettre la légitimité. Et cependant, qui fut plus légitime que l'Empereur, élu trois fois par le peuple, sacré par le chef de la religion, reconnu par toutes les puissances continentales de l'Europe, qui s'unirent à lui et par les liens de la politique et par les liens du sang ? L'Empereur fut le médiateur entre deux siècles ennemis ; il tua l'ancien régime en rétablissant tout ce que l'ancien régime avait de bon; il tua l'esprit révolutionnaire en faisant triompher partout les bienfaits de la révolution. Voilà pourquoi ceux qui l'ont renversé eurent bientôt à déplorer leur triomphe; quant à ceux qui l'ont défendu, ai-je besoin de rappeler combien ils ont pleuré sa chute?... »
Il est vrai qu'après avoir fait cet éloge du régime impérial et en avoir établi la légitimité, le Prince, fidèle au plan qu'il s'était tracé, ajoutait dans son discours : « 11 est encore difficile pour moi de savoir sous quel nom je puis rendre les plus grands services. Si le titre modeste de président pouvait faciliter la mission qui m'était confiée
et devant laquelle je n'ai pas reculé, ce n'est pas moi qui, par intérêt personnel, désirerais changer ce titre contre celui d'empereur. »
Le voyage continuait cependant au milieu des démonstrations impérialistes. A Grenoble (et c'était très-naturel) on reçut le Prince comme s'il revenait de l'île d'Elbe. Mais, chose plus digne de remarque, à mesure que l'on s'avançait dans le Midi, c'est-à-dire dans ces mêmes départements où la réaction monarchique avait été si violente en 1815, où, plus récemment et dans beaucoup de circonstances, l'esprit royaliste s'était si hautement manifesté, on rencontrait plus d'ardeur à renverser la République déjà si ébranlée et à élever un trône nouveau sur ses débris dispersés. Les départements de la Drôme, de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, du Var, du Gard, de l'Hérault, de l'Ariége, de la Haute-Garonne, offrirent les mêmes phénomènes politiques. A Marseille, un complot avait été découvert et une machine infernale qui devait foudroyer le Prince à son entrée dans la ville venait d'être saisie, incident que le gouvernement s'efforça d'amoindrir en lui enlevant beaucoup de sa publicité, mais qui, sur les lieux mêmes, eut pour effet d'accroître l'enthousiasme et l'ardeur des masses. A Montpellier seulement quelques symptômes d'opposition se manifestèrenl par des cris de « Vive l'amnistie. »
On peut affirmer qu'en arrivant à Bordeaux, le Prince était parfaitement décidé à accepter la couronne impériale. Désormais il n'y avait plus sur ce point la moindre hésitation dans son esprit. Aussi se préparait-il à frapper un grand coup sur l'opinion et n'attendait-il plus qu'une occasion pour dire son dernier mot sur cette question qui tenait en suspens la France et l'Europe. Ce furent la chambre et le tribunal de commerce de Bordeaux qui fournirent l'occasion désormais recherchée. Des bruits avaient déjà circulé sur le sens du discours que devait prononcer le Prince-Président. La situation était d'un intérêt saisissant, et ce fut au milieu d'un silence plein d'anxiété et d'attente que Louis-Napoléon, se levant, prononça les paroles suivantes de cette voix dont nous avons cherché à indiquer le timbre particulier, et dans cette attitude froide et contenue, qui semblait dès lors lui être si naturelle qu'il lui eût été impossible de la modifier même au milieu des circonstances les plus exceptionnelles, les plus redoutables :
— Messieurs, l'invitation de la chambre et du tribunal de commerce de Bordeaux, que j'ai acceptée avec empressement, me fournit l'occasion de remercier votre grande cité de son accueil si cordial, de son hospitalité si pleine de magnificence, et je suis bien aise aussi, vers la fin de mon voyage, de vous faire part des impressions qu'il
ma laissées; le but de ce voyage, vous le savez, était de connaître par moi-même nos belles provinces du Midi, d'approfondir leurs besoins. Il a toutefois donné lieu à un résultat beaucoup plus important. En effet, je le dis avec une franchise aussi éloignée de l'orgueil que d'une fausse modestie, jamais peuple n'a témoigné d'une manière plus directe, plus spontanée, plus unanime, la volonté de s'affranchir des préoccupations de l'avenir, en consolidant dans la même main un pouvoir qui lui est sympathique ; c'est qu'il connaît à cette heure et les trompeuses espérances dont on le berçait et les dangers dont il était menacé. Il sait qu'en 1852 la société courait à sa perte, parce quechaque parti se consolait d'avance du naufrage général par l'espoir de planter son drapeau sur les débris qui pourraient surnager. Il me sait gré d'avoir sauvé le vaisseau en arborant seulement le drapeau de la France. Désabusé d'absurdes théories, le peuple a acquis la conviction que les réformateurs prétendus n'étaient que des rêveurs, car il y avait toujours inconséquence, disproportion entre leurs moyens et les résultats promis. Aujourd'hui la France m'entoure de ses sympathies, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. Pour faire le bien du pays il n'est pas besoin d'appliquer fie nouveaux systèmes, mais de donner avant tout confiance dans le présent, sécurité dans l'avenir.
Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à l'Empire. Il est néanmoins une crainte à laquelle je dois répondre. Par esprit de défiance certaines personnes disent : « L'Empire, c'est la guerre. » Moi je dis : «L'Empire, c'est la paix »
Des applaudissements, des acclamations interrompirent le Prince au moment où il prononçait ces paroles si graves, où il prenait pour ainsi dire cet engagement que nul portant le nom de Bonaparte ne pouvait prendre réellement dans la situation donnée; car s'il n'était pas absolument impossible que l'Empire futur fût la paix, il était également à peu près certain que, forcément, ce programme ne serait point une vérité, et s'il pouvait paraître habile de faire entendre de telles paroles à l'étranger dont l'attitude était expectante, il est évident que l'étranger pouvait y puiser aussi une confiance en lui-même dont l'empereur Nicolas devait quelques mois plus tard donner si inconsidérément, si impolitiquement des preuves trop convaincantes. D'ailleurs, nous le répétons, pour le peuple le mot Empire ne signifiait point la paix, il voulait dire gloire, prospérité, extension de la France jusqu'à ses limites naturelles. Telle était pour lui l'unique signification, la seule traduction de ce mot magique.
« C'est la paix, continua le Prince, car la France la désire, et lorsque la France est satisfaite, le
monde est tranquille. La gloire se lègue bien à titre d'héritage, mais non la guerre. Est-ce que les princes qui s'honoraient justement d'être les petitsfils de Louis XIV ont recommencé ses luttes ? La guerre ne se fait pas par plaisir, elle se fait par nécessité et à ces époques de transition où partout, à côté de tant d'éléments de prospérité, germent tant de causes de mort ; on peut dire avec vérité : Malheur à celui qui le premier donnerait en Europe le signal d'une collision dont les conséquences seraient incalculables ! J'en conviens cependant, j'ai, comme l'Empereur, bien des conquêtes à faire. Je veux, comme lui, conquérir à la conciliation les partis dissidents, et. ramener dans le courant du grand fleuve populaire les dérivations hostiles qui vont se perdre sans profit pour personne. Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ, qui, au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir de ses produits de première nécessité. Nous avons d'immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons, en face de Marseille, un vaste royaume à assimiler à la France. Nous avons tous
nos grands ports de l'Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore; nous avons partout enfin des ruines à relever, de faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher. Voilà comment je comprendrais l'Empire, si l'Empire doit se rétablir. Telles sont les conquêtes que je médite, et vous tous qui m'entourez, qui voulez comme moi le bien de notre patrie, vous êtes mes soldats. »
Lorsque aujourd'hui on relit ce discours dont le retentissement fut naturellement si grand, lorsqu'on réfléchit à ce magnifique programme pacifique, l'esprit s'étonne à bon droit de la facilité avec laquelle le Président, s'associant quelques mois plus tard à l'habile politique de l'Angleterre, qui avait alors une idée fixe : celle d'écarter nos armées le plus possible de ses côtes et d'épuiser, sinon leur courage, du moins leurs forces dans des entreprises lointaines et, tout d'abord, mal définies, l'esprit, disons-nous, s'étonne de la facile adhésion donnée par le Prince, quand nos troupes couvraient Constantinople, à cette colossale expédition de Grimée , véritable guerre de Troie, dont l'effet moral en Europe, quel que grand qu'il fût d'ailleurs , n'a jamais valu le sang et l'or qu'elle nous a coûté.
Les gouvernements et les peuples étrangers ont vivement et fréquemment reproché à Louis-Napoléon d'avoir dit : « L'Empire c'est la paix; » puis
IIe SÉRIE. — I. 9
d'avoir fait la guerre à plusieurs reprises, et de les forcer, pour ainsi dire, à se ruiner en dépenses militaires pour se tenir prêts à toutes les éventualités. Il est vrai que depuis lors, et tout récemment, il leur a offert un congrès où se régleraient les diverses questions qui peuvent troubler l'Europe. Seulement un intervalle de onze années sépare les deux faits. Disons qu'il eût mieux valu peut-être que le Prince -Président ne parût pas prendre un engagement en prononçant ces paroles célèbres, mais qu'après avoir tenu ce langage noblement explicite, il eût été certainement préférable qu'il ne tirât l'épée de la France qu'en vue d'intérêts trèsdirects qui passionnassent le pays, saisissant pour agir ainsi les occasions que lui offraient ses adversaires eux-mêmes, car en politique, comme en toute chose, les occasions perdues ne se retrouvent pas.
Ainsi tout était dit désormais dans cette question du rétablissement de l'Empire et, la volonté du Prince une fois exprimée, les choses devaient marcher avec rapidité. Des adresses rédigées en ce sens se signaient dans toutes les communes et étaient expédiées à Paris. Le Président y revint promptement lui-même.
En passant à Amboise, il annonça à l'émir Abdel-Kader, retenu depuis plusieurs années dans le vieux château historique qui domine le cours <\v la Loire, que la liberté allait lui être rendue et
qu'il serait transporté à Brousse, en Syrie, avec toute sa famille, nouvelle qui, malgré la réserve pleine de dignité qui était ordinaire à l'émir, lui causa un mouvement très-visible de joie. Se fier à son serment, croire à la loyauté de son caractère était certainement une habileté. Abd-el-Kader n'a jamais fait regretter, depuis, la mesure généreuse adoptée à son égard. Bien plus, lors des terribles événements dont la Syrie fut plus tard le théâtre, l'émir Fa complètement justifiée par sa noble conduite envers les chrétiens persécutés.
A Paris, lorsque le Prince y rentra, l'armée et la garde nationale concoururent à la solennité de sa réception. Paris, en présence des chaleureuses démonstrations des départements du Midi et du centre, voulait aussi donner son adhésion à la restauration impériale que cet enthousiasme avait décidée. La capitale ne pouvait pas, en cette circonstance, se laisser primer par des villes de moindre importance. La réception allait donc être splendide. Les boulevards furent couverts d'arcs de triomphe élevés soit par les municipalités, soit par la direction des théâtres, plusieurs par les soins et aux frais de simples citoyens. Le clergé, les magistrats, les collèges, les écoles, étaient rangés comme la garde nationale sur le passage de l'imposant cortège. Paris fut illuminé le soir, et le président décennal de la République put en ren-
trant aux Tuileries se dire qu'il y rentrait empereur. Rien, en effet, ne le séparait plus du trône, sinon des formalités vaines et un vote populaire dont le résultat pouvait être apprécié à l'avance.
Peu de jours après, le Moniteur publiait un décret convoquant le Sénat pour le 4 novembre 1 852, décret dont le préambule insistait sur les manifestations impérialistes qui venaient de se produire dans le pays, déclarait qu'elles avaient naturellement imposé au chef de l'État le devoir de porter la question devant le corps chargé par la Constitution, non-seulement de la sauvegarder et de la maintenir, mais encore de la perfectionner, de la développer, s'il en était besoin. Il convenait donc que le Sénat, après avoir délibéré sur cette question importante, émit un avis, et, dans le cas où cet avis serait favorable à un changement dans la forme gouvernementale, c'est-à-dire répondrait au vœu populaire, qu'un sénatus-consulte rédigé dans son sein fût soumis à l'acceptation du peuple français.
Le 4 novembre, le Sénat se réunit et le ministre d'État demanda la parole pour lui communiquer un message du Prince-Président. La nation venant de manifester hautement sa volonté de rétablir
l'Empire, le message exposait que si le Sénat émettait le même avis, il jugerait certainement convenable, comme le Prince le pensait lui-même , de conserver la Constitution de 1852. Les modifications qu'il serait indispensable d'y introduire ne toucheraient donc en rien à ses bases fondamentales. Le changement qui se préparait porterait principalement sur la forme, et cependant reprendre le symbole impérial était pour la France d'une immense signification. En effet, disait le message, dans le rétablissement de l'Empire le peuple trouvait une garantie à ses intérêts et une satisfaction à son juste orgueil : ce rétablissement garantissait ses intérêts en assurant l'avenir, en fermant l'ère des révolutions, en consacrant encore les conquêtes de 89. Il satisfaisait son juste orgueil, parce que, relevant avec liberté et avec réflexion ce qu'il y avait trente-sept ans l'Europe entière avait renversé par la force des armes au milieu des désastres de la patrie, le peuple vengeait noblement ses revers sans faire de victimes, sans menacer aucune indépendance, sans troubler la paix du monde.
La tâche de rapporteur de la commission sénatoriale échut à M. Troplong. M. Troplong avait tout d'abord pris dans le Sénat la place qu'il devait y occuper par son importance, et sa valeur personnelle. C'était en effet, un des meilleurs choix
qui eussent été faits lors de la composition du premier corps de l'État. Né dans la Haute-Garonne vers la fin du dernier siècle, en 1795, M. Troplong, jurisconsulte avant de devenir homme politique, s'était fait connaître par la publication d'un travail considérable, les Codes expliqués, qui avait de suite classé son auteur non-seulement parmi les légistes, mais aussi parmi les moralistes les plus distingués.
Après avoir franchi les divers degrés hiérarchiques de la magistrature et occupé, entre autres postes, celui de procureurdu roi en Corse, M. Troplong était devenu conseiller à la cour de Cassation, puis premier président à la cour d'appel de Paris. Ce fut dans cette situation que Louis-Napoléon le trouva, lorsqu'il dut procéder à la composition d'un sénat et ce choix fut, nous le répétons, lun des plus heureux.
Par une coïncidence singulière, M. Troplong avait profondément étudié l'histoire des Césars romains. Cette période des annales latines, si curieuse et intéressante, en effet, étaitdevenue le champ privilégié de ses investigations. Un mémoire relatif à l'influence du Christianisme sur le droit à cetteépoquehistoriqueavaitmême,plusieursannées auparavant, été fort remarqué lors de sa communication à l'Académie des sciences morales, dont M. Troplong était devenu membre sous le règne
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de Louis-Philippe; depuis, ce n'était plus seulement le droit mais encore la politique que 1 auteur de ce mémoire avait étudié et commenté dans ses savantes recherches sur l'ère des Césars.
Ces travaux antérieurs étaient singulièrement de nature à préparer M. Troplong à la tâche que lui imposait la commission du Sénat, en le choisissant pour son rapporteur. 11 la remplit avec beaucoup de ferveur et aussi avec beaucoup de succès. Dans ce rapport fort élégamment rédigé, cherchant à Rome des analogies et des exemples, trouvant dans la fatigue des guerres civiles, la raison suprême qui donna un trône au vainqueur d Actium, comme dans les effrayants excès de la révolution française et dans les saturnales qui les suivirent, il rencontrait la même cause directe, presque inévitable, de l'élévation de Napoléon 1" à l'empire, M Troplong insistait sur ce fait qu'à la suite des grandes épreuves politiques, après les secousses sociales, les nations se jettaient volontiers dans les bras d'un homme fort que la Providence leur envoyait quelquefois. Cet homme fort s'était montre au 10 décembre 1848, au 2 décembre 1851 , et la France lui avait confié son drapeau. Au reste, après l'amer sarcasme qui avait mis l'héritier d'une cou • ronne à la tête d'une République, il était évident pour le rapporteur que la France, toujours démocratique par ses mœurs, ne cessait pas d'être mo-
narchique par ses habitudes et ses instincts, et qu'elle voulait le maintien de la monarchie dans la personne du prince qui, se révélait à elle comme le conciliateur de deux siècles et de deux esprits , le trait-d'union du pouvoir et du peuple, le symbole monarchique de la démocratie organisée. Les régimes monarchiques antérieurs, bien qu'ayant rendu des services immenses et incontestables, avaient été accusés d'avoir placé le trône trop loin du peuple, et la République vantant son origine populaire, s'était habilement retranchée contre eux dans les masses qui se croyaient oubliées et méconnues ; mais l'Empire plus fort que la République sur le terrain de la démocratie lui enlevait cette objection. 11 avait été le gouvernement le plus énergiquement soutenu, et le plus vivement regretté par le peuple. Depuis que le régime Impérial avait disparu en 1814, le peuple n'avait pas cessé de voir dans l'Empire son émanation et son œuvre, et il le plaçait dans son affection bien au-dessus de la République, gouvernement anonyme et tumultueux dont il se souvenait bien plus par les violences de ses proconsuls, que par des victoires qui furent le prix de la valeur française. Voilà pourquoi la monarchie napoléonienne avait absorbe une première fois, et devait absorber une seconde fois la République. Suivant M. Troplong, la République était virtuellemeal dans l'Empire à cause du
caractère contractuel de l'institution, de la communication et de la délégation expresse du pouvoir par le peuple ; mais l'Empire l'emportait sur la République parce qu'il était aussi la monarchie, c'est-à-dire le gouvernement de tous, confié à l'action modératrice d'un seul, avec l'hérédité pour condition et la stabilité pour conséquence.
Quant au nom de Napoléon III que le nouveau souverain témoignait le désir de prendre, c'était ainsi que l'avaient acclamé les populations pendant son dernier voyage. Ce chiffre de trois avait d'ailleurs le mérite de rattacher directement le règne qui allait commencer à celui de Napoléon le Grand et de son fils qui, sans avoir occupé le trône, avait cependant été constitutionnellement proclamé empereur des Français.
Le sénatus-consulte établissait d'ailleurs, que la dignité impériale, héréditaire dans la descendance directe et légitime de Louis-Napoléon Bonaparte, l'était de mâle en mâle, par ordre de primogéniture et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Le nouvel empereur, s'il n'avait pas d'enfant mâle, pouvait adopter les enfants et descendants légitimes, dans la ligne masculine, des frères de l'Empereur Napoléon Ier et si, postérieurement à l'adoption, il lui survenait des enfants mâles, ses fils adoptifs ne devaient être appelés à lui succéder qu'après ses descendants légitimes. L'a-
doption était, du reste, interdite aux successeurs du nouveau souverain et à leur descendance1 .
Enfin, c'était en ces termes que la nouvelle modification gouvernementale était proposée à l'acceptation du peuple français : h Le peuple veut le rétablissement de la dignité Impériale, dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoptive, et lui donne le droit de régler l'ordre de succession au trône dans la famille Bonaparte, ainsi qu'il est prévu par le sénatus-consulte du 7 novembre 1852. » On le voit, rien n'était omis dans le document officiel qui préparait le rétablissement en France, quatre ans seulement après la proclamation de la seconde République, d'une nouvelle monarchie héréditaire, tout aussi forte, tout aussi absolue que la monarchie de Louis XIV, curieux et instructif sujet de réflexions philosophiques.
Le sénatus-consulte fut adopté presqu a l'unanimité, puisqu'un seul vote négatif vint protester contre les dispositions qu'il renfermait.
Cette voix solitaire faisant entendre son veto au milieu des adhésions bruyantes et des enthousiasmes trop souvent factices qui se produisent dans des circonstances semblables, c'était, on l'a