‹ Présidence décennale, second empireChapitre 4 sur 35 · Mort le 18 février · texte numérisé non relu

Mort le 18 février

nelles, il n'affectait pas seulement pour elles, mais il éprouvait véritablement une sorte de mépris. Nous nous rappelons lui avoir entendu dire en riant : « Les gouvernements constitutionnels sont des gouvernements de majorités dans lesquels c'est la minorité qui fait la loi. » Tout ce qui ressemblait en Europe au rétablissement ou à l'établissement du pouvoir absolu, ne pouvait donc que réjouir sa pensée en donnant raison à ses idées favorites. Mais en ce qui touchait la France, il y avait chez l'empereur Nicolas une nuance d'appréciation que l'histoire ne doit pas manquer d'indiquer, car elle peut servir à faire comprendre les complications graves qui ne devaient pas tarder à surgir dans les relations du cabinet de Saint-Pétersbourg avec celui des Tuileries. Nicolas Ier admettait bien Louis-Napoléon Bonaparte comme président, soit décennal, soit à vie, d'une république française qui n'avait plus de république que le nom; mais c'était avec une grande répugnance que, se reportant aux décisions dynastiques du Congrès de Vienne, et s'en considérant pour ainsi dire comme le défenseur naturel et obligé, il admettait la possibilité que, par le fait d'événements ultérieurs, la présidence décennale d'un Bonaparte se transformât en couronne impériale. Ces premières impressions ont eu, nous le répétons, une influence décisive sur les actes subséquents du

gouvernement russe, et il est utile de ne pas les perdre de vue.

Dès la première nouvelle du coup d'État du 2 décembre, tous les petits souverains de l'Allemagne s'étaient, du reste, tournés du côté de la Russie en prévision de guerres possibles ; et ce rôle de protecteur des faibles, l'empereur Nicolas l'aimait presque autant que celui d'adversaire de la révolution, rôle qui a fait sa grandeur et son originalité historiques jusqu'en 1851, et , malgré la fin malheureuse du règne du tzar, a conservé à ce règne une certaine physionomie imposante.

En Suède et en Norvège, la nouvelle de la révolution qui venait de se produire à Paris fut accueillie avec plus de surprise que de sympathie. L'amour-propre suédois se souvenait des procédés ailiers du premier empire français à l'égard de son gouvernement; le libéralisme norvégien s'enflammait à la pensée d'une constitution républicaine si facilement renversée. Le patriotisme des deux peuples se révoltait à l'idée de la reconstruction du trône de Napoléon Ier.

Le Danemark, au contraire, ce dernier et fidèle allié de la France dans la mauvaise fortune (et fidèle à ses dépens, comme chacun sait) vit d'un œil favorable le triomphe de Louis-Napoléon. Déjà le gouvernement présidentiel avnit offert ses bons

24 HISTOIRE DE MON TEMPS. i.1852

offices et s'était interposé avec bienveillance dans le grave conflit dano-allemand à propos de la question des duchés de Schlessvig et de Holstein. Maintenant que le pouvoir du Prince-Président devenait un pouvoir quasi absolu, le Danemark ne pouvait-il en attendre une action plus favorable et plus décisive encore?

L'Autriche, de même que la Prusse, mais bien plus encore que la Prusse, applaudit au coup d'État. L'Autriche, qui ne pouvait pas prévoir qu'un jour viendrait où ce gouvernement, qui se fondait sur les ruines de la république française, s'attaquerait à elle et diminuerait sensiblement sa puissance, ne voyait dans le succès du président qu'une victoire décisive remportée sur la démagogie et l'esprit révolutionnaire dont elle avait eu tant à souffrir en Italie et en Hongrie. Des jours plus calmes, plus prospères, allaient donc luire pour les monarchies absolues de l'Europe, et en supposant que des guerres internationales se produisissent pour un remaniement de la carte de l'Europe au profit de la France, l'Autriche, par sa position géographique, n'était- elle pas isolée et ne pouvait-elle parfaitement demeurer en dehors du conflit si elle le jugeait nécessaire? Depuis longtemps la vieille politique de nos rois , l'abaissement de la maison d'Autriche, n'avait plus sa raison d'être et devait être laissée par les véritables

hommes d'État dans la poudre des chancelleries. L'intégrité du territoire et du pouvoir autrichiens n'était-elle pas désormais indispensable à la juste pondération des influences et à l'équilibre de l'Europe? En Autriche, le souverain et ses ministres étaient parfaitement d'accord dans leur approbation absolue de l'acte du 2 décembre.

Il n'en était pas absolument de même en Prusse : le roi Frédéric-Guillaume IV1 n'avait pas pour la constitution prussienne de 1850 une tendresse bien expansive, et le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte n'était pas fait pour affermir cette constitution de fraîche date; mais, d'un autre côté, il semblait aussi de nature à augmenter beaucoup la force d'initiative de la France en concentrant son action gouvernementale dans une seule et même main et, si les guerres extérieures remplaçaient les révolutions intestines, quelle puissance autant que la Prusse pouvait raisonnablement craindre pour une portion de son territoire? Aussi, à Berlin, le gouvernement fut-il divisé dans son appréciation de la révolutiqn qui venait de s'accomplir à Paris. Elle inspira plusieurs écrits remarquables empreints d'une grande hostilité contre le régime parlementaire, mais en même temps elle réveillait les susceptibilités du patriotisme germanique.

l. Mort le 2 janvier 3 861.

Les États italiens accueillirent avec une grande joie la nouvelle du triomphe de Louis-Napoléon sur l'esprit révolutionnaire. C'était en effet leur propre cause qu'ils venaient de gagner et tous avaient besoin de calme et de stabilité par suite des rudes épreuves de 1847, 1848 et 1849. Le Piémont, forcé de redevenir humble après la déroute de Novarre, comprenait lui-même combien il était heureux pour lui que les tendances démagogiques eussent été violemment comprimées en France, car, victorieuses, elles eussent pu le conduire aux abîmes en lui forçant la main pour recommencer avec l'Autriche une lutte de laquelle il n'eût jamais pu sortir que démembré et sanglant. A Naples, où le roi Ferdinand avait, lui aussi, combattu systématiquement la révolution et en avait triomphé, l'enthousiasme fut sans mélange; à Rome, quelques cardinaux prévoyants se souvenant de la lettre du Prince-Président à son aide de camp Edgard Ney, ne virent pas sans quelques appréhensions secrètes le pouvoir omnipotent remis aux mains de Louis-Napoléon Bonaparte, mais Pie JX les rassura. Ses rapports personnels avec le président étaient tels qu'il demeurait convaincu que jamais aucune atteinte à l'autorité ou à la puissance pontificale ne viendrait de ce coté.

L'Espagne et le Portugal pouvaient subir le contre coup d'iinc victoire des démagogues en

France; comme à Vienne, comme à Naples, on se réjouit donc à Madrid et à Lisbonne de l'énergique initiative prise par le Prince-Président.

Le gouvernement néerlandais avait accueilli avec une satisfaction plus franche que le gouvernement belge le fait qui venait de se produire à Paris. Il ne pouvait pas en effet entretenir les mêmes appréhensions relativement à l'intégrité de son territoire, ou pour mieux dire, à son existence que le petit royaume de fraîche date créé à ses côtés et à ses dépens. Un incident parut de nature à redoubler ces craintes très-naturelles de la Belgique : deux écrivains français réfugiés à Bruxelles venaient d'attaquer avec la plus nerveuse insolence, dans un journal intitulé le Bulletin^ le coup d'État du 2 décembre et ceux qui l'avaient fait. La légation de France reçut aussitôt Tordre de demander au gouvernement belge que les deux écrivains fussent poursuivis, et ils le furent; mais le jury les acquitta. On exigea alors leur expulsion dans des termes très-vifs, ce qui donna lieu à une boutade du général de Saint-Arnaud et lui fit dire : « Il serait bien plus simple, en vérité, d'expulser le gouvernement belge lui-même. » A cette date se rapporte un projet presque aussi promptement abandonné, du reste, qu'il avait été conçu, et qui faisait occuper immédiatement la Belgique par nos divisions les plus rapprochées des frontières du

Nord et cantonnées dans les départements limitrophes.

Quelques difficultés de détail se produisirent également, au début, avec la confédération helvétique. La Suisse, pays devenu essentiellement démocratique, ne pouvait pas voir avec faveur un lait politique tel que celui du 2 décembre, car ce fait lui semblait avec raison de nature à ébranler les principes républicains dans le monde entier et portait le coup le plus sensible au radicalisme en Europe. Le gouvernement fédéral accueillit donc avec autant de défiance que les populations ellesmêmes la nouvelle du changement politique survenu en France , et un incident ne tarda pas à changer ces défiances en craintes véritables : le 5 décembre, sept réfugiés français qui se trouvaient à Lausanne y firent imprimer un appel à l'insurrection adressé au peuple français. Cette tentative, on le comprend, ne pouvait avoir aucune portée. Le gouvernement fédéral n'en fut pas moins mis en demeure d'expulser de la Suisse les signataires de cet écrit, et il mit au début de l'affaire une certaine mollesse dans l'exécution des mesures qu'on lui demandait, mollesse qui indiquait, sinon un mauvais vouloir positif, du moins de grandes irrésolutions. Le langage de la presse helvétique était bien fait également pour blesser profondément le nouveau gouvernement français.

M. de Salignac-Fénelon, alors notre représentant en Suisse, dut adresser de très-vives observations au directoire fédéral. Le ministre français déclarait « que la France ne pouvait pas admettre, dans une affaire qui concernait ses nationaux, un autre juge qu'elle-même, » et que, « en ce qui concernait les nécessités politiques et les moyens les plus prompts et les plus directs d'arriver au but, la France seule avait le droit de décider ce qu'il convenait de faire. » M. de Fénelon terminait en disant : « Le Président de la république attend du gouvernement fédéral, eu égard aux rapports qu'il voudrait bien entretenir avec lui et qu'un refus de satisfaire à ma réclamation compromettrait gravement, qu'il lui donnera cette preuve de l'esprit de bon voisinage et d'amitié qui a été si longtemps traditionnel en Suisse. Une conduite opposée amènerait immédiatement des complications fâcheuses et imposerait au gouvernement de la république le devoir de penser à des mesures qu'il appliquerait, il est vrai, à contre cœur, mais qu'il serait forcé d'adopter contre son gré si la demande que j'ai l'honneur de faire auprès de Votre Excellence n'atteignait pas son but. »

Le conseil fédéral répondit par une récapitulation des faits; déclara que le territoire helvétique n'était point le foyer de complots contre la France ou d'autres États; que toute tentative de menées

politiques qui parvenait à la connaissance de l'autorité provoquait son intervention immédiate et spontanée, et que les décisions du conseil fédéral recevaient toujours l'exécution qui était dans le domaine du possible. Que ce qu'on était, sans contredit, en droit de demander, c'était qu'il fut pris des mesures contre les individus qui fourniraient matière à des réclamations et que l'exercice de l'hospitalité envers les étrangers fut mis en harmonie avec les obligations internationales que l'on ne songeait point d'ailleurs à contester, u Mais, ajoutait la note, si le conseil fédéral suisse ne refusait pas d'obtempérer à la demande qui lui est laite, il violerait de la manière la plus grave la constitution fédérale ainsi que ses devoirs sacrés envers le pays qui lui a confié le pouvoir directorial et exécutif supérieur; car il doit voir dans cette demande une atteinte profonde portée à l'indépendance, à la dignité, à la liberté de la confédération, puisqu'il devrait se désister du droit appartenant à tout État indépendant d'accorder ou de refuser de son chef et sous sa responsabilité le séjour à des étrangers. Il doit voir de plus, dans cette demande, une intervention décidée dans les affaires de la Suisse; car, si le gouvernement français ne reconnaît d'autre juge que lui-même des nécessités (h; la politique et des moyens les plus propres à atteindre son but, il ne saurait cependant, sans

méconnaître les notions les plus positives du droit des gens, vouloir imposer son jugement à d'autres États, ni leur contester le droit de décider euxmêmes ce qu'ils ont à faire et à laisser faire sur leur territoire. »

Ce langage était d'une irréfutable justesse et les exigences avaient été poussées trop loin. De ce côté, d'ailleurs, comme du côté de l'Angleterre, il y avait entre Louis-Napoléon Bonaparte et plusieurs des hommes politiques de la Suisse des souvenirs personnels, des amitiés individuelles. L'ancien bourgeois de Thurgovie, l'ex-capitaine d'artillerie au service de la Confédération, l'ami et presque l'élève du général Dufour, ne pouvait pas laisser s'envenimer des conflits de cette nature. Une note conciliante du cabinet français et une réponse modérée du gouvernement suisse mirent un terme à l'incident. Mais, en dehors des sphères ofticielles, la population helvétique conserva contre le nouveau gouvernement français les germes d'une rancune qui plus tard devait se manifester dans une foule de circonstances et de détails.

Nous avons, dans la première série de ce travail, esquissé quelques-uns des traits du prince Louis- Napoléon. Cela pouvait suffire alors aux exigences

de notre récit. Maintenant que, grâce au coup audacieux et habile qu'il a tenté, personnage principal, il domine toute la scène et devient par la force naturelle des choses, par la raison irréfutable du succès, non-seulement le point de mire de la France entière, mais encore celui de l'Europe inquiète et expectante, il importe d'insister davantage et de concentrer toute son attention sur cette figure historique en essayant d'en reproduire l'indécis et impénétrable, plutôt que changeant, caractère.

La photographie, précieux cadeau fait par la science moderne à l'histoire, est destinée, sans doute, à rendre beaucoup de services à cette dernière. Que ne donnerions-nous pas pour avoir l'image exacte, l'image préseutée comme dans un miroir, de certains hommes de l'antiquité ou des temps historiques plus rapprochés de nous? Mais la photographie comme la médaille la plus ressemblante, comme le portrait le mieux dessiné, ne peut, même dans sa perfection, donner que l'homme sans l'action et sans la parole, et laisse ainsi à la description le soin de compléter son œuvre au profit de l'intérêt ou de la curiosité des générations futures.

Lorsqu'il ne s'agit point d'une de ces figures insignifiantes devant lesquelles l'historien passe sans beaucoup s'y arrêter; lorsque le personnage conserve son importance personnelle, quelle que soit.

d'ailleurs, celle des événements au milieu desquels il apparaît, l'avenir en exagère la physionomie ou la rapetisse souvent outre mesure. A un contemporain plus qu'à tout autre, peut-être, et à un contemporain qui a vu de près, il est possible de fixer avec quelque exactitude des traits dont le temps effacera ou dénaturera si vite la véritable, l'historique expression.

Le prince Louis -Napoléon était de taille moyenne. Son visage ne reproduisait en rien le type connu et populaire de Napoléon Ier (il est à remarquer, du reste, que le roi de Hollande était de tous les frères de Napoléon celui qui lui ressemblait le moins). Des cheveux châtain clair peu abondants, des yeux d'un gris bleu, petits et d'un ovale allongé, un nez aquilin et très-prononcé, des moustaches épaisses, retombant sur la bouche et dont les extrémités amincies étaient roulées et prolongées à la Hongroise, tels étaient les principaux détails qui frappaient à première vue et, pour ainsi parler, au passage. Mais, lorsqu'on s'arrêtait un instant à considérer attentivement cette tête plus développée en hauteur qu'en largeur, c'est-à-dire plus anguleuse que carrée, on remarquait de suite que toute la physionomie en était dans les yeux quoique, par le fait, ces yeux n'exprimassent rien de précis, d'affirmatif, de certain. Perdus dans le vague et n'indiquant la pensée intime que par

IIe SÉRIE. — I.

certaines lueurs passagères, si rares qu'il eût été superflu de compter sur elles pour deviner ou surprendre les désirs, les intentions, les espérances du prince, ces yeux qui rappelaient beaucoup, pour la nuance et la forme, les yeux de la reine Hortense, étaient, en politique, une force immense, un puissant auxiliaire, et, pour tout dire, un inappréciable avantage. Aucun homme d'État, aucun diplomate, quels que fussent d'ailleurs son talent d'investigation, sa science des physionomies, son habitude des cours, n'a jamais pu espérer découvrir sur le visage du prince la moindre trace de sa pensée intérieure. Parlant peu, paraissant écouter avec une très-grande attention son interlocuteur et le laissant développer à loisir son idée, cette idée fût-elle même tout opposée à ses propres convictions, le futur empereur, ne se livrait jamais, répondait par monosyllabes si la communication s'accordait avec ses vues et, dans le cas contraire, ne faisait entendre ni dénégation ni refus, mais, par un geste familier et bien connu des personnes qui l'approchaient, roulait ses moustaches en penchant légèrement la tête de côté, ne regardait plus le personnage qui lui adressait la parole et faisant un pas en avant, indiquait de la sorte que l'entretien nepouvait pas aller plus loin. Se laissant rarement entraîner à promettre, il se rappelait ses promesses quelquefois à de longs intervalles, et

les remplissait scrupuleusement. 11 est arrivé même que l'intervalle s'étant trop prolongé et le temps ayant placé le solliciteur dans des conditions différentes, la réalisation de la promesse, se produisant sans qu'il fut consulté, n'était plus de nature à le satisfaire, bien plus, lui devenait fatale, et cependant le prince, avec une singulière et très-remarquable mémoire des détails, avait exactement rempli son engagement. Affable et doux envers les subalternes qui l'entouraient, il ne gardait généralement pas rancune pour les grandes offenses politiques et semblait parfois très-irrité dans les petites choses de détail souvent indignes de son attention. Il acceptait parfaitement la contradiction quant aux affaires importantes et sérieuses, rarement dans les questions secondaires. Versé dans la connaissance des langues étrangères, heureuse compensation d'un grand malheur, l'exil, il avait le goût des occupations littéraires et s'y était livré avec ardeur durant les jours pénibles de la captivité. Une aptitude spéciale pour les travaux de son arme, l'artillerie, s'était manifestée dans une publication relative à l'usage ancien et moderne du canon. C'était jusqu'alors (la vie de César n'avait pas encore paru) la plus vantée des productions de sa plume, les autres renfermant des théories que nous appellerons néo-sociales, prêtant à la controverse et aux dénégations ardentes des

partis conservateurs, d'une application difficile et embarrassante, d'ailleurs, dans la situation nouvelle où le président décennal se trouvait placé. En général, sa politique semblait plutôt subordonnée aux impressions quotidiennes des événements qu'à un système préconçu et suivi de longue date. Très-différent en cela de Napoléon 1er, il adoptait même, certaines mesures à titre d'essai et n'hésitait pas à y renoncer s'il le jugeait nécessaire, procédé qui tout excellent qu'il soit dans les choses de la vie privée, n'avait pas encore été appliqué à la politique. Dépourvu des facultés oratoires qu'on peut nommer extérieures, c'est-à-dire du geste et de l'ampleur sonore de la voix, peu rompu, du reste, à l'improvisation, ses discours et allocutions n'en frappaient pas moins très-fréquemment par des phrases d'un tour pittoresque et singulier qui, exprimant une pensée très-vraie, se gravaient facilement et tout naturellement dans le souvenir. Sa voix lorsqu'il Félevait avait quelque chose de métallique, mais son débit présentait une sorte de monotonie que le mouvement de la physionomie ne relevait pas. Quant aux arts, il avait cultivé le dessin dans les loisirs de sa jeunesse et, comme plusieurs membres de la famille Bonaparte, il préférait la peinture à la musique dont les beautés le laissaient plus froid, ne ressemblant pas sous ce rapport à la reine Horion se.

sa mère. Très-habile dans les exercices du corps, il avait étudié assez longtemps l'escrime à Genève et montait à cheval dans une rare perfection. Une certaine disproportion corporelle entre la longueur du buste et celle des jambes faisait même que le prince ne paraissait jamais plus à son avantage qu'à cheval et revêtu de l'uniforme militaire.

Tel était l'homme qui , en dépit des attaques passionnées dont il était l'objet dans les hautes sphères de la société parisienne , avait du moins rendu à la France et à l'Europe le service signalé de surprendre et de vaincre le parti démagogique qui s'était donné rendez-vous pour ses sinistres desseins au mois de mai 1852, époque de la nouvelle élection d'un président de la république; tel était l'homme auquel était dévolue la tâche immense de gouverner notre pays, tout en reconstituant et renouvelant tous les pouvoirs de l'État.

M. Thiers, parlant du général Bonaparte, premier consul, dans sa belle Histoire du Consulat et de l'Empire, a dit « un genre de connaissance, fort regrettable dans l'exercice de l'autorité suprême lui manquait alors, c'était la connaissance, non pas des hommes, mais des individus. Quant aux hommes, en général, il les connaissait profondément ; mais ayant toujours vécu aux armées, il était étranger aux individus qui avaient figuré dans la révolution. Il y suppléait en s'aidant du

témoignage de ses collègues. Mais, grâce à une pénétration rapide, à une mémoire prodigieuse, il allait connaître bientôt le personnel du gouvernement aussi bien que celui de son armée1. »

La même remarque doit s'appliquer au Prince- Président. Il avait pu dans le cours de sa vie agitée, connaître et apprécier les hommes en général. Mais quant aux individus composant la génération politique nouvelle, l'exil d'abord, la captivité ensuite les lui avaient rendus presque absolument étranger s, en dehors de certaines notabilités parlementaires et militaires sur lesquelles son attention s'était naturellement portée, et qu'il avait pu étudier théoriquement dans l'éloignement et la solitude.

Parmi les hommes qu'il avait employés comme ministres ou maniés comme fonctionnaires pendant la durée de sa première présidence, parmi ceux qui, faisant partie de l'Assemblée législative, avaient pu avoir des rapports avec lui, il ne faut point perdre de vue, en effet, que le plus grand nombre avaient refusé leur adhésion au nouveau gouvernement ou ne pouvaient pas décemment, retournant leur habit politique d'une façon aussi ridiculement soudaine, accepter des emplois de L'homme qu'ils outrageaient grossièrement la veille,

Page 1