‹ Prévost-Paradol; étude suivie d'un choix de lettresChapitre 16 sur 42 · Le sujet de la thèse était /a Sensation · texte numérisé non relu

Le sujet de la thèse était /a Sensation

esprit. Cet esprit-là est à nous tous, et il faut le garder, brillant et tranchant comme notre meilleure épée.

Le mien, cher ami, s'épuise et s'amoindrit, moins encore par l'effet d'un fastidieux travail que par les frottements douloureux et continus de la vie. Nous sommes tous , cher ami , comme ces délicats instruments des cabinets de physique qu'on emploierait tout à coup à raboter des planches ou à tailler des pierres. L'Ecole nous a gâtés. Tenons ferme pourtant ; persévérons dans l'être, et agrandissons-nous.

A toi de cœur, A. W

PREVOST-PARADOL A LEVASSEUR

Mardi, 10 octobre 1852.

Mon cher ami, ta lettre m'a d'abord bien attristé. Je t'ai vu seul et malade dans un hôtel de province, et j'ai pensé que Gréard et moi nous étions très semblables aux Juifs dispersés après la destruction du temple ^ La fin de ta lettre m'a un peu consolé et je crois que tu es maintenant raffermi sur ta base et aussi solide que jamais de corps et d'esprit. C'est à mon tour d'être en ruine, et tu rirais, selon ton impitoyable habitude, si tu me voyais depuis hier emmailloté et ne montrant à un grand feu que le bout de mon nez, le tout sous prétexte d'un rhume de cerveau, mon supplice de tous les automnes. Je n'ai dans mon infirmité aucune de tes consolations, ni une classe à faire, ni de petits drôles à moraliser, ni un avancement rapide à espérer tous les huit jours.

Et à ce propos, je vais te donner le secret de ton avan-

1. Au sortir de l'École normale, Levasseur avait été envoyé à Alcnçon, Gréard à Metz.

cernent. Vous avez été tous mal placés faute de chaires convenables, mais placés selon votre rang de sortie, et on a l'intention de vous élever par degrés, quand des vides le permettront. Gréard est sorti le premier de l'École, tu es le second, et ainsi de suite; Belot est, je crois, le dernier des littérateurs, et de là, son exil à Blois; Gaucher a la place de Taine qui prend un congé. Ordinaire, Duvaux, Lalande ne sont pas encore casés, et voilà l'état des choses. Bénis donc notre heureuse étoile et l'impartialité bienveillante de l'administration envers les deux survivants de notre triumvirat. On attend ici des révolutions dans le personnel de l'École. Les professeurs de grec, de français, vont être réduits ; on ne sait qui partira.

Après les affaires universitaires, viennent les miennes, moins brillantes encore. Je suis dévoré par une sorte d'oisiveté occupée qui chasse le travail. Lettres à écrire, visites à faire, caprices à satisfaire, devoirs de toutes les couleurs à remplir; en un mot, tout le menu tracas de la vie m'agite de la façon la plus stérile. Je passe des empêchements de la maladie aux distractions de la santé. Où sont nos bonnes longues études de l'École, ce laborieux loisir que tu vas retrouver en province et que je poursuis? Mets à profit ton temps d'exil, mon cher historien, et enferme-toi, envers et contre tous, dans ta petite chambre qui donne sur la place d'armes.

J'ai assisté, sur les estrades du Gouvernement, à la fête du 16 octobre. Il n'est rien de tel que le défilé de la cavalerie par un beau temps.

200 PREYOST-PARADOL.

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