PREVOST-PARADOL A MICHEL CHEVALIER
Samedi, 24 janvier 1863.
Mon cher confrère.
Je vous remercie de votre livre et je répondrai bien franchement à votre lettre.
Il n'y a rien qui vous soit personnel dans la phrase que vous me rappelez, et comme vous n'avez jamais eu que de très aimables procédés à mon égard, je serais injustifiable de vous avoir attaqué personneUement. Mais il ne serait pas moins injuste d'exiger que je fasse à mes relations amicales avec vous le sacrifice de mon opinion décidée et depuis longtemps déclarée sur l'école de Saint-Simon.
Je n'ai jamais caché, lorsque j'en ai eu l'occasion, mon sentiment à cet égard; ma brochure sur les Anciens Partis, qui m'a valu une condamnation, en porte témoignage. Je reproche à l'école saint-simonienne une préoccupation exclusive du sort matériel des peuples et une coupable indifférence pour leur liberté et leur dignité poHtique. En un mot, je vois chez eux le principe de la souveraineté du but appliqué au développement de l'industrie et du bien-être ; et peu leur importe que les peu-
pics se gouvernent eux-mêmes ou qu'ils soient gouvernés par un maître, pourvu qu'on améliore leurs conditions d'existence, absolument comme certains catholiques souffrent volontiers le pouvoir absolu, pourvu que celui qui le tient le fasse servir au triomphe de l'Église. Ce sont là des sentiments qui, en général, me blessent; mais, dans l'état présent de la France, ils me paraissent intolérables, et je crois de mon droit et de mon devoir de les combattre. Je ne romps point pour cela avec les amis que je puis avoir dans l'école saint-simonienne, faisant toujours passer les relations personnelles avant les dissensions politiques; mais je n'abdique nullement ma liberté d'action et de langage à l'égard de leurs doctrines. Je ne cesserai jamais de croire et de dire que le plus grand et le plus urgent des bienfaits, c'est de rendre au pays le gouvernement de lui-même ; et voilà ce qui me sépare entièrement de l'école saint-simonienne, satisfaite en général d'un régime favorable à l'application de ses principales idées. De là, mon cher confrère, un dissentiment entre nous, qui ne tournera jamais de ma part en attaques personnelles, mais que j'exprimerai sans doute plus d'une fois encore et avec la plus entière liberté de langage, — tout en regrettant que nos relations amicales en soient refroidies, si vous trouvez, contrairement à mon opinion, qu'elles doivent s'en ressentir. Maintenant vous me rendrez fort heureux, je n'ai pas besoin de vous le dire, si vous me donnez le droit, par quelque démarche publique, de vous distinguer de cette école et de vous proclamer saint-simonien libéral, afin que ces mots cessent de jurer ensemble. Vous siégez au Sénat : faites un discours contre l'irresponsabilité ministérielle, qui permet au gouvernement d'entreprendre les plus folles entreprises, contre le système électoral, qui ferme aux honnêtes gens indépendants du pouvoir ou de la démagogie l'entrée de la Chambre, contre le régime de la presse, qui étouffe nos plus justes plain-
tes, enfin contre la loi de sûreté générale, qui tient suspendus sur notre tête, même après une condamnation de presse, l'internement et l'exil. Ce jour-là, ma sympathie pour vos opinions sera d'accord avec mes sentiments de confraternité et avec ma considération pour votre talent. Jusque-là, je vous appellerai bien volontiers mon confrère, et tant que vous le permettrez, mon ami; mais je ne pourrai, en conscience, vous donner le nom de libéral.
Votre dévoué, P.-P.