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Primerose

Oh ! combien il faut avoir de raison, de force et d'empire sur soi-même pour se défendre de l'attrait du merveilleux , et pour échapper entièrement à la crédulité qui en est la suite ! Tant de choses sont mystères pour nous , tout va si rarement au gré de nos désirs, et nous avons tant et de si vives passions, que notre imagination , plus forte que notre raison , éprouve à chaque instant le besoin d'un pouvoir surnaturel. L'ignorance des causes pique et fatigue la curiosité, qui aime mieux adopter l'impossible que de ne rien cxplicpier. Un malheur sans ressource omxe nécessairement à l'impérissable espérance

le vaste champ des chimères; nos passions, toujours plus fortes que les moyens qui nous sont donnés pour les satisfaire, appellent sans cesse à leur aide des secours plus puissants que la nature ; et de désirer à croire l'intervalle est presque nul : joignez à tout cela de l'ignorance ou de l'enthousiasme d'un côté, de l'esprit, de l'adresse et de la hardiesse de l'autre, et voyez arriver à la file les sorciers, les esprits, le diable et les miracles, les fées , les sylphes et les génies , et toute la chaîne des faiblesses humaines, depuis le fugitif et nocturne revenant, jusqu'au maître tout-puissant du tonnerre et des dieux.

Oh ! sublimes charlatans de nos jours, si vous avez pu créer encore des dupes, et même des fanatiques, comment , dans des temps moins éclairés, comment, dans les siècles

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de la chevalerie, une jeune fille amoureuse et malheureuse eiit-elle pn se défendre de croire aux prodiges ?>in

Mais écartons des réflexions trop graves, trop jirofondes peut-être, et voyons si ses malheurs vous inspireront l'intérêt vif et tendre que je n'ai pu m'empêcher d'éprouvermoi-même en essayant de vous en faire le réeit.

Gérard, duc de Valence, souverain d'une grande partie du Dauphiné , avait obtenu dans sa jeimesse toutes les faveurs de Mars et de l'Amour.

Franc, loyal, généreux et bon, mais d'un caractère d'esprit singulier jusqu'à l'originalité , il n'avait jamais voulu rien faire comme tout le monde .

Il avait fait ses premières armes sous nos rois, leur avait rendu d'importants services, et n'avait jamais sollicité de récompenses ; il avait remporté tous les prix dans les tournois,

et jamais, par un vain orgueil, n'avait humilié ses rivaux j il avait plu à mille femmes, et n'en avait jamais aimé qu'une ; il était riche et puissant , et cependant n'avait pas un ennemi : si bien que Gérard , se reposant sur ses lauriers dans son beau château de Valence, honoré et chéri de sa femme, adoré de ses vassaux , passait les jours les plus heureux entre l'amour et la bienfaisance.

On juge bien qu'un pareil homme avait du caractère. Il en avait , et peut-être un peu trop; quoique cet excès même, presque toujours bien placé, augmentât son bonheur en en détruisant la monotonie. Le bon Gérard était un peu entêté. Il faisait le bien , mais il le faisait toujours de la manière quelquefois bizarre qu'il avait imaginée : et rien ne le faisait revenir du parti qu'il avait pris. Il

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mettait une importance extrême à ses moindres fantaisies, et s'affligeait d'une contrariété comme un autre l'eût fait d'un malheur.

Toujours galant pour la duchesse, il fallait que celle-ci se prêtât avec soin aux surprises que Gérard imaginait sans cesse pour lui plaire : c'était là le plus grand plaisir de Gérard ; et, dans sa galanterie comme dans sa bienfaisance, toujours quelque singularité accompagnait l'action aimable ou la bonne action.

Mais comme Gérard avait le meilleur cœur possible, on s'arrangeait avec sa singularité, on la lui pardonnait, quelques uns même en profitaient , et tout allait le mieqx du monde.

Gérard n'eut de son mariage qu'un fils dont il voulut soigner lui-même Tenfance. Personne n'était plus en

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état que lui de le faire avec succès ; beaucoup d'esprit , vine grande instruction , les connaissances les plus étendues, la morale la plus pure et la plus douce ; rien ne manquait à Gérard. Avec le caractère qu'on lai connaît , on juge bien qu'il fut un peu despote ; aussi le jeiuie Gérardet prit- il l'habitude d'obéir aveuglément à son père, qu'il aimait beaucoup, et qu'il craignait un peu ; ou plutôt ce n'était pas son père qu'il craignait, mais le chagrin de lui déplaire. Le duc l'aimait tant, le récompensait si souvent, et le punissait si rarement, que Gérardet ne put s'empêcher, pendant les dix-huit premières années de sa vie , de s'attacher vivement à son père, et de prendre l'habitude de la soumission laplus aveugle à ses moindres volontés. hlOÎ ÙiVl. .i La duchesse adorait son fils : elle

avait eu soin de l)ien l'instruire du caractère de son père : l'enfant, par son secours, avait su bientôt n'être plus effrayé de ses singulaintés ; et, comme sa raison et son esprit avaient été très promptement formés , il s'était accoutumé sans peine à st^ prêter, comme tout ce qui entourait le duc, AUX idées originales dont le succès était nécessaire an bonheur de cet excellent père, q n" Jiniguno li op Gérardet, parveira à l*âgeidè'tlîx*huit ans, réunissait toutes les grâces du corps à tous les dons de l'esprit : grand , bien fait , adroit , et fort , d'une figure à-la-fois douce et inàk-, des yeux superbes et pleins de feu, un cœur excellent, l'esprit juste et cultivé, toujours riant, toujours aimable et bon; tel était Gérardet r il avait toutes les vertus de son père ; et, pour lui ressembler en tout.

il ne lui manquait que son défaut.

Gérard s'enorgueillissait de son ouvrage, la duchesse pleurait de joie rien qu'en pensant à son fils : toute la cour du duc, tous ses vassaux, admiraient , chérissaient Gérardet ; et l'on eût dit que le bonheur, méconnu du reste de la terre, était venu chercher pour toujours un asyle à la cour du duc de Valence, ''il était alors d'un usage constant que les grands vassaux de nos rois envoyassent leurs enfants à la cour de leur suzerain renouveler l'iiommagelige, faire leurs premières armes, gagner leurs éperons, et obtenir l'honneur d'être armés chevaliers.

Gérard ne voulait point commander ce devoir à son fils ; il voulait que l'honneur l'obligeât à lui demander la permission de le remplir. En effet Gérardet, pressé par le sentiment de

ce qu'il devait, et par le désir d'obtenir dans les tournois autant de gloire que son père s'en était jadis acquis, après avoir essuyé les larmes que Tidée de cette absence nécessaire faisait déjà répandre à la duchesse, vint demander à sou père sa bénédiction et l'ordre de partir. Gérard dissimula sa joie; et prenant l'air sévère : — Vous «Hes donc las de vivre avec nous, monsieur! eh bien! allez, je ne m'y oppose pas ; mais n'attendez rien de moi, je vous en avertis. — Mais, mon père, et mes équipages? voulez- vous que votre fils paraisse d'une manière indigne de vous? — Laissez-moi tranquille, vous dis-je; partez dcjnain à la pointe du jour , et n'en parlons plus. Gérardet baisse les yeux, et va conter à la duchesse son embarras.

La duchesse lui donna en souriant un baiser sur le front : — Enfant ! ne con-

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nais-tu pas ton père?... La soirée se passa tristement; le souper fut encore plus triste. La duchesse tâchait de cacher ses larmes à son époux. Gérardet levait timidement les yeux sur son père, et ses paupières devenaient humides lorsqu'il regardait sa mère.

Pour Gérard, il avait tâché d'armer sa figure d'un air de sévérité que ses yeux démentaient souvent : il ne parla que des devoirs d'un che^ alier,des moyens d'obtenir honneur, estime et amitié, même de ses rivaux. Ses leçons partaient de son cœur, et s'animaient de tout l'amour d'un père ; et cette soirée fut un cours complet de loyauté, de morale , de raison et de sentiment, r^.

Le lendemain à la pointe du jour Gérardet part sur un assez médiocre cheval , suivi d'un seul écuyer , et presque sans argent. Il avait demandé

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a dire uu dernier adieu à son pere, on le lui avait refusé ; et, malgré les deux mots de la duchesse, le coeur de Gérardet était oppressé.

11 fallait passer par uu petit bois assez agréable, situé a un quart de lieue de Valence, et que Gérard avait embelli sans cesse, le tout pour donner des surprises à la duchesse dont ce petit bois était la promenade favorite. Au milieu de ce bois était un pavillon solitaire entouré de tous les détails d'une métairie : c'était un des amusements de la duchesse, Gérardet en trouva le concierge sur la porte :

cet homme, qui avait été le mari de Ha nourrice, accourutau jeune voyageur, et l'arrêtant : — Vous partez donc, mon fils, lui dit-il : je suis bien vieux, peut-être ne vous reverrai-je plus; au moins, avant de vous éloigner, accordez-moi une dernière

grâce, arrêtez-vous quelques instants chez moi, venez vous y rafraîchir.

Gérardet ne put s'y refuser ; il entre. Quelle surprise! la cour était pleine des plus beaux chevaux, d'écuyers, et de pages à sa livrée. Le duc et Ja duchesse étaient assis sur la porte du pavillon. Gérardet saute à bas de son cheval; il est dans les bras delà duchesse, il est aux pieds de son père.

Celui-ci le relevé, l'embrasse... — Mon fils, lui dit-il, tout cela t'est destmé ; mon cœur est trop content du tien pour ne pas faire pour toi plus que tu ne peux désirer. C'est ici que j'ai voulu te dire adieu, c'est ici que j'ai voulu te combler de bénédictions. Oui, mon ami, ton père te bénit. Tu as fait sa joie et ses plaisirs depuis ton enfance, tu vas faire sa gloire dans la carrière nouvelle que tu vas parcourir; et à ton retour tu

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ôiu^,yroy. <f<ti/r'. .

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seras l'honneur et la consolation de sa vieillesse. Viens dans mes bras, mon fils ; viens dans ceux de ta mère; sois toujours ce que tu es, bon, généreux et loyal, et compte sur un père qui s'enorgueillit de t' avoir pour fils.

Je laisse à penser quelle fut la joie de Gérardet. La matinée entière se passa dans les plus doux épanchements; et Gérardet partit avec la suite la plus complète, la plus brillante, et muni de tout ce qui pouvait le faire paraître avec éclat, soit à la cour de son suzerain, soit dans les différents tournois, où il se promettait bien de se rendre après avoir reçu l'honneur de l'accoUade.

On se doute bien, sans que j'aie besoin de l'expliquer, que le singulier Gérard, prévoyant dès long-temps le voyage nécessaire de son fils, avait fait préparer d'avance tout ce que

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ce voyage exigeait ; et son goiit pour les surprises lui avait fait arranger celle dont je viens de rendre compte.

Mais laissons pour un instant cette intéressante famille. On devine aisément que le duc et la duchesse sont retournés à Valence, où les heureuses nouvelles qu'ils reçoivent sans cesse de leur fîls les comhlent de joie ; on voit la duchesse venir à sa métairie hien plus souvent qu'autrefois, et s'y rappeler les derniers adieux de son fils ; on suit Gérardet à la cour de nos rois et dans les tournois ; on lui voit remporter tous les prix, se couvrir de gloire et d'honneur : tout cela doit être ainsi, et je n'ai pas besoin de le dire pour que tout le monde le sache. Voyons, pendant l'absence de notre aimable Gérardet , ce qui se passait à la cour du comte de Beau-

Caire, ancien compagnon d'armes de noire bon Gérard.

Le comte de Beaucaire était issu d'un sang qui ne le cédait en rien à celui du duc de Valence ; il avait été brave comme tout le monde l'était alors ; il avait eu quelques succès , mais en si petit nombre qu'on n'en avait pas parlé; il n'avait jamais été le dernier de ses frères d'armes, mais aussi n'en avait jamais été le premier; homme très ordinaire, sans beaucoup d'esprit, sans grands vices, mais aussi sans grandes vertus ; il avait eu des maîtresses sans avoir d'amour, s'était retiré jeune dans son vieux château de Beaucaire, s'était marié par convenance , avait été mené par sa femme, sans cependant l'aimer beaucoup; et, depuis sa mort, était mené par sa fille unique, qui, profitant de la nullité de son père , lui faisait

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faire tout ce qu'elle voulait, et le soumettait à ses innombrables caprices.

Tel était en effet le caractère du comte : on lui faisait faire sans cesse tout ce qu'on lui persuadait qu'il voulait ; et sa fille lui persuadait à tel point ses propres désirs, qu'elle le faisait quelquefois clianger de volonté dix fois par jour, et que le pauvre bon homme était toujours convaincu qu'il ne le faisait que parcequ'il le voulait.

On juge quelle avait du être l'éducation de Primerose (c'était le nom de la fille du comte). Douée par la nature de tout ce qui peut rendre une femme aimable et séduisante, elle avait perdu trop tôt sa mère, et n'avait pas reçu des soins de son père tout ce qui doit rendre une femme intéressante. Primerose était légère,

inconsidérée, vaine sur-tout, et surtout capricieuse à l'excès. Elle savait rju'elleétait la plus belle; et sûre qu'elle devait plaire à tous les hommes, elle nen croyait pas un seul digne de lui plaire. Ses nombreux amants embellissaient sans cesse la cour du comte de Beaucaire, mais aucun ne pouvait se flatter d'avoir fait quelques progrès dans son cœur: elle s'amusait de tous, et n'en distinguait aucun; ridiculisait leurs soupirs et leurs soins, se plaisait a les désoler, et ne trouvait rien de si gai que ses continuelles méchancetés ; on dit même qu'elle employait souvent les ressources de la coquetterie pour augmenter ou le nombre ou l'ardeur de ses soupirants, aiin de se donner plus souvent ou avec plus de succès le petit plaisir de leur désespoir.

Quel âge avait donc cette dange-

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reuse beauté? Dix-huit ans. Mais, forcée de bonne heure à tout gouverner chez son bon-homme de père, obligée de faire les honneurs de sa cour et de mener toute sa maison, douée de l'esprit le plus vif et le plus fin, elle avait acquis bien vite tout Tart nécessaire pour enchanter tous les hommes, et faire le malheur de tous.

Je ne vous ferai pas sou portrait :

vous savez sans que je vous le dise que ce devait être la plus belle femme de son siècle; je laisse à votre imagination à vous la peindre.

Quant à son esprit et à son cœur, ce que je vous en ai dit vous a déjà prévenu contre elle. Ne vous laissez cependant point trop aller à cette prévention : Primerose, guidée par son désir même de plaire, avait senti qu'il fallait joindre aux grâces extérieures toutes les ressources de l'in-

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struction et des talents; elle avait donc cultivé son esprit ; et, grâce à sa facilité, elle avait porté jusqu'à la perfection les talents aimables qui sont la seconde beauté des femmes.

Quant à sou cœur, il n'était pas méchant au fond ; ses caprices ne passaient guère ses adorateurs, et mille bonnes qualités étaient cachées sous cet extérieur léger et brillant; ses femmes et ses domestiques l'aimaienl ; elle leur faisait du bien, les traitait avec indulgence et bonté, et ne laissait jamais échapper les occasions d'exercer ou de faire exercer par son père la plus active bienfaisance; mais elle avait absolument besoin de s'amuser, et elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que de désoler ses amants. A ce besoin de son esprit se joignait aussi un certain sentiment d'orgueil; sa beauté, sa naissance,

la richesse et la puissance de son père, l'habitude de la flatterie, tout lui persuadait que personne n'était digne d'elle. Inspirer toujours l'amour sans jamais le partager, tel fut le système de sa coquetterie ; elle le soutint avec obstination, et son amour-propre lui lit bientôt un point d'honneur de ne s'en jamais départir, quelque chose qui put en arriver.

C'est ainsi que bien souvent le cœur peut devenir aussi la dupe de l'esprit. La pauvre Primerose s'était presque interdit à elle-même la possibilité de revenir du parti qu'elle avait si inconsidérément adopté. Eh ! combien se préparait- elle de tourments, si jamais l'amour faisait sur elle des impressions profondes !

C'était à ce but que tendaient, et toujours sans succès, tous les chevaliers que sa beauté attirait à la cour

de Bcancaire ; chacun s'y distinguait par ses désirs et ses moyens de plaire; c'était un cercle continuel de plaisirs et de fêtes ; Primerose en était toujours l'objet, elle en jouissait, et pour toute récompense plaisantait le galant a qui elle les devait. Tournois, chasses brillantes, spectacles de tout genre, bals, concerts ; l'année n'avait point assez de jours pour tous les plaisirs qu'on prodiguait à Primerose, et l'année se passait sans qu'aucun de ses amants eût obtenu la plus légère faveur, la moindre espérance.

Telle était la situation de la cour de Beaucaire lorsque Gérardet , qui alors avait vingt-quatre iuis, et avall passé six années tant à la cour de nos rois qu'à chercher des aventures et a briller dans les tournois, revint auprès du duc et de la duchesse de Valence.

Sa force s'était accrue sans rien ùter

à ses grâces; l'usage du monde avait achevé son excellente éducation; et c'était, sous tous les rapports, le chevalier le plus parfait de l'Europe.

En cherchant des aventures il avait quelquefois trouvé des bonnes fortunes. En lît-il usage? c'est ce que son respect pour le sexe et son extrême discrétion nous ont empêchés de savoir.

Ce qu'il y a de certain, c'est que six mois encore avant son retour chez son père son cœur était parfaitement libre. Mais le duc de Beaucaire avait été appelé à la cour par ordre de son suzerain. Primerose avait voulu être du voyage ; l'air de la cour convenait fort à Primerose. Elle avait bien pressenti qu'elle y étendrait ses conquêtes; et, dans ce court voyage, Gérardet avait vu Primerose. Il l'avait vue, donc il l'avait aimée; et Gérardet, séduit pour la première fois de sa vie.

flatté par les convenances que cette union présentait sous tous les rapports, s'était attaché fortement au désir et à l'espoir de la former. Mais fidèle à tous ses devoirs, il n'avait voulu faire aucune avance, ni même chercher à plaire à Primerose, sans être sur de l'aveu du duc de A al en ce son père. Il était parti pour l'aller consulter et lui demander son approbation; se promettant bien, après l'avoir obtenue, de ne se présenter à Primerose que pour essayer de lui plaire, tâcher de s'en faire aimer, et ne devoir sa main qu'à elle-même.

Il avait bien entendu parler de sa coquetterie et de ses rigueurs ; mais l'amour et l'amour-propre se flattent toujours. D'ailleurs, se disait-il, l'envie exagère tout. Soit donc que le sentiment secret de ce qu'il valait lui donn«^t un ]>eu d'espérance, soit qu»-

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l'amour l'aveuglât, il se flatta d'obtenir de Primerose un bonheur interdit jusques-là à ses nombreux rivaux.

Son plan ainsi conçu, il vit repartir pour Beaucaire Primerose et son pece; et peu de temps après il prit lui-même le chemin de Valence.

C'était là que l'attendaient l'amour et la satisfaction paternelle. Il fut baigné des larmes de joie du duc et de la duchesse : celle-ci ne se lassait point de le regarder. Il était encore embelli; l'air mâle que son visage avait pris n'avait rien altéré de sa douceur. La duchesse l'admirait et le bénissait. Pour le bon Gérard, il s'épuisait en surprises : fêtes à la métairie, présents de toute espèce, bouquets, compliments de tous les corps du duché, honneurs de tout genre, et dont toujours son fils était l'objet ; telle était l'occupation du duc : il

épuisait son génie sans jamais trouver en avoir fait assez : une couronne de lauriers qui tombait à un signal donné sur la tète de Gérardet terminait ordinairement chaque fête. Un jour son écuyer, à qui il n'avait pu cacher toutes ses aventures, ^ joignit quelques branches de myrte. La duchesse s'en appel eut, le fît remarquer à son fils avec l'air d'une vive curiosité, Gérardet rougit, se cacha dans le sein de sa mère; et celle-ci n'en demanda pas davantage.

Gérardet, qui ne perdait point de vue les projets qu'il avait formés, entretint le duc et la duchesse de l'amour que lui avait inspiré Primerose, des idées qu'il avait conçues pour une alliance avec la maison de Beaucaire, et du parti qu'il avait pris de venir les consulter avant de se déclarer, même à Primerose. — Excellent en-

fant! s'écria la duchesse. — Comment diable ! s'écria le duc ; mais c'est une idée parfaite : le comte de Beaucaire fut mon frère d'armes et mon ami; c'est un bon garçon, un peu faible... Je veux... — Puis s'arrêtant tout-à-coup , et regrettant, pour le succès de ses éternelles surprises, de s'être laissé si fort aller à son premier mouvement : — Mon fils, reprit-il, nous verrons cela : je ne puis nier que l'affaire ne vous convienne ; mais vous êtes encore trop jeune pour vous marier : je ne veux plus que vous m'en reparliez ; attendez mes ordres.

Gérardet, étonné, commençait à concevoir de l'inquiétude : un sourire de la duchesse le rassura un peu, et il se promit bien de chercher au plutôt un instant favorable pour obtenir l'aveu positif de son père.

PRIMEROSE. Si-

Gérard les avait quittés brusquement. Monter à son cabinet, écrire bien vite au comte de Beaucaire, faire jjartir un exprès dans le plus grand secret, et ménager à son lils la plus heureuse de toutes les surprises, telle avait été l'idée du bon Gérard ; et sans doute on l'avait déjà devine.

Le duc avait écrit au comte, a son vieux camarade, la lettre la plus pressante, mais seulement en son nom, et sans parler de l'amour de son (ils. On sait que c'est une misère dont en général les parents s'occupent peu :

quand l'âge de le sentir est passe, on oublie aisément combien jadis on y mit d'importance. Gérard ne doutait point du succès : si l'héritière de Beaucaire convenait à l'héritier de Valence, celui-ci était pour Primerose le plus grand parti auquel elle pût prétendre.

Gérard comptait donc avec impatience les minutes qui devaient encore s'écouler jusqu'au retour de son Courier; il arrangeait déjà dans sa tète toutes les circonstances de la surprise qu'il préparait à son fils. — Je mettrai, se disait-il, la lettre du comte de Beaucaire dans un bouquet que je lui ferai donner par sa mère ; ce sera là que je placerai le présent de noce... Il sera d'un étonnement, d'une joie...

il viendra se jeter dans mes bras; ma femme pleurera et me caressera...

Il jouissait déjà de tout ce qu'il allait faire et voir, quand le retour de son Courier vint renverser tout son fantôme de bonheur, et détruire ces plans charmants qui l'avaient déjà rendu si heureux en idée.

Voici la lettre que lui rapportait le Courier :

« Je suis vivement sensible, mon

a vieil ami , à l'honneur que tu me a fais. Ton iîls est charmant, je le « sais; personne ne convient mieux « que lui à ma fille : mais pardonne « à l'amour d'un père ; le sort de '( Primerose ne dépend plus de moi, « mais d'elle-même. Je lui ai juré de « la laisser maîtresse de son choix, a. d'approuver celui qu'elle ferait; et, « pour la moins gêner, j'ai été jus- « qu'a lui promettre de ne jamais lui « proposer de mari, et de ne pas même « laisser entrevoir a qui je désirerais ce qu'elle donnât la préférence. Tu « vas peut-être hlàmer ma faiblesse; a mais, mon ami, comment refuser a quelqu»' chose à une fille comme a la mienne?

« Que ton fils vienne, qu'il chrr- « che à plaire, il sera en nombreuse oc compagnie : s'il réussit, je te le dis a franchement, ce sera le bonheur

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« de ma vie ; je l'aiderai de tout mon « pouvoir ; et, pour t'en donner une « preuve, je commence par cacher « entièrement à ma fille ta lettre et « ton message ; car il suffirait qu'elle c sût la démarche que tu viens de « faire auprès de moi , pour qu'elle « en accusât Gérardet, appelât cela oc une gaucherie, et en conçût une oc prévention dont elle ne reviendrait « jamais. »

Le reste de la lettre ne contenait que quelques excuses, et quelques expressions qui rappelaient l'amitié dont jadis les deux pères avaient été unis.

Le mécontentement et l'humeur de Gérard furent au comble. Il chercha dans sa tête tous les moyens possibles de recourir après cette surprise qui lui échappait si cruellement; mais, n'y voyant point de remède, il

vint, moitié honteux, moitié colère, conter à la bonne duchesse sa triste mésaventure.

Celle-ci le consola, l'appaisa, parvint peu-à-peu, et avec tout l'art qu'une longue habitudelui avait donné, à le rendre à des sentiments modérés: elle flatta son orgueil paternel, lui représenta son fils comme sur de plaire et de l'emporter sur ses rivaux, et fit si bien qu'elle obtint de l'humeur de son mari la grâce de Primerose et du comte de Beaucaire. Gérard eut de la peine a se rendre ; il s'était flatté d'un plaisir si vif, et la réponse du comte lui causait une si cruelle privation, qu'il était tenté a chaque instant de défendre a son fils de penser jamais à Primerose. Enfin les raisons de la duchesse et l'amour de (iérard pour ce fils chéri l'emportèrent sur son humeur; on appela Gé-

il PRIMEROSE.

rardet pour lui rendre compte de tout ce qui s'était passé, et lui permettre d'aller se présenter à la cour de Beaucaire.

Gérard en le voyant eut encore une rechute. — Ta Primerose , lui dit-il, me paraît une franche étourdie, une vraie bégueule, et son père un imbécille ; je devrais te défendre de jamais m'en reparler. Tiens, vois ce qui m'arrive... Alors il lui détailla tout ce qu'on vient de lire.

— Ah ! mon père, dit Gérardet, que de bontés! quel père vous êtes ! Et de quoi pouvez-vous vous plaindre?

Croyez-vous que mon cœur ne sente pas aussi vivement ce que vous avez voulu faire pour moi que si le succès eût couronné vos démarches? Non, mon père, jamais je n'oublierai ce trait de bonté de votre part; j'en ai toute la surprise; jouissez-en aussi

PRIMEROSE. Vi

vivement que j'en jouis moi-même — .

La duchesse reprit dans le même sens; et Gérard, enchanté de retrouver quelques unes de ces jouissances qu'il avait cru perdues , ranimé par les vives expressions de reconnaissance de son fils, se radoucit tout-à-fait, prit tous les arrangements qu'il désira , et courut bien vite préparer quelques surprises pour le départ de son Gérardet.

Celui-ci partit en effet pour la cour de Beaucaire, comblé de présents, et dans un état qui lui permettait d'y paraître avec éclat, et d'y surpasser ses rivaux par ses dépenses et ses entours, autant qu'il les surpassait en mérite personnel.

Gérardet n'était pas sans inquiétude sur le succès de son voyage :

tout ce qu'il avait appris du caractère de Primerose, la lettre du comte de

Beaucaire, la réputation de caprice, de rigueur et de légèreté qu'il voyait à sa belle maîtresse, et qui se confirmait toujours de plus eu plus à mesure qu'il approchait de Beaucaire, lui firent craindre de ne pas réussir; il allait même quelquefois jusqu'à redouter le succès de son entreprise :

il n'était pas assez amoureux pour ne plus voir les défauts de Primerose ; il voulait plus que de la beauté dans sa femme ; et sa raison, encore toute-puissante sur lui, lui fit prendre la résolution de ne se point déclarer aussitôt son arrivée à Beaucaire, mais de prendre du temps pour étudier l'esprit et le cœur de Primerose ; bien décidé, s'il ne pouvait pas unir l'estime à l'amour, à fuir la séduction de ses sens, à ne pas augmenter le nombre des victimes de cette belle, et à retourner à Va-

PRIMEROSE. i'J

lence sans même avoir fait comiaîtrc le motif de son voyage.

Pour réussir plus sûrement, il se détermina à ne paraître d'abord qu'incognito à Beaucaire. Il laissa toute sa suite dans un village voisin, et se rendit à la ville du comte, mis très simplement, et accompagné de son seul écuver de confiance. Cet écuyer était aussi son ami ; son âge, son expérience et ses vertus lui avaient mérité cette confiance : c'était cet homme, bien au-dessus de son état, qui avait présidé à sou éducation sous les ordres de son père, et qui ne l'avait pas quitté un instant pendant les six années de son absence de \ alence.

Ils arrivent à Beaucaire. Une fête superbe, que donnait le lendemain un des amants de Primerose, y avait attiré un tel concours qu'ils ne pu-

rent trouver place dans aucune hôtellerie de la ville. Ils cherchèrent à se loger dans un des fauxbourgs, et trouvèrent enfin une petite chambre chez une bonne veuve assez pauvre, mais qui les reçut de son mieux. Cette chambre n'était séparée d'un galetas voisin que par quelques planches mal jointes, Gérardet entendit des pleurs, des sanglots dans cette pièce voisine : il approcha l'œil d'une des ouvertures delà cloison, et vit, à la lueur d'une faible lampe, un vieillard malade étendu sur une paille de douleur; autour de lui une femme d'environ quarante ans, à peine vêtue et dans un état de maigreur effrayant, cinq enfants demi-nus, tous ces infortunés présentant l'aspect de la plus affreuse misère ; leur silence n'était interrompu que par quelques sanglots. Cependant Gérardet entend bientôt le

vieillard dire à la femme qui était auprès de lui : — Laisse-moi mourir, ma fille; conserve tes forces et tes secours pour ces enfants qui en ont plus besoin que moi. Je le vois, le ciel m'a condamné : je respecte ses ordres sévères, et n'en murmure point ; mais laisse-moi... Tout nous abandonne :

tu t'es épuisée pour moi , tu m'as donné le pain de tes enfants, ton travail n'a pu suffire pour nous faire vivre tous ; c'est trop, ma fille, c'est trop : puisse le ciel t'en récompenser! quant a moi, je vois qu'il ne m'est plus permis de conserv er la moindre espérance— . Gérardet ne pouvait résister à son attendrissement, et était prêt à se précipiter auprès de ces malbeureux pour les secourir, quand il entendit la femme répondre ainsi à son père : — Pourquoi désespérer, mon père ? ma fille est allée au palais : tu sais qu'il est là

âos anies généreuses que le pauvre n'implora jamais en vain. Attendons le retour de ma fille; elle nous apportera sans doute des consolations — .

Ces derniers mots frappèrent Gérardet, et il résolut d'attendre aussi la suite de cet événement,

A minuit la jeune fille arriva. — Je l'ai vu, dit -elle, je l'ai vu cet ange tutélaire... Demain h la pointe du jour il veut vous voir, il veut voir manière... Reposez, mon père, reposez tranquille ; demain vos peines finiront. —

Ce rayon d'espoir rendit un peu de calme à cette famille éploréej et un sommeil impérieusement commandé par la fatigue et les peines du jour, vint interrompre pendant quelques instants leurs douleurs. i

Gérardet et son écuyer, plus vivement intéressés encore par l'annonce

PU I M K II O s E. :ji)

qu'avait faite la jeune fille, ne se toucherent point et attendii'ent le Jour avec impatience. Déjà il paraissait, tléja toute la rille retentissait des préparatifs de la fête qui devait commencer dès neuf heures du matin, lorsque la porte de cette chambre voisine s'ouvrit ; Gérardet y vit entrer deux femmes simplement mises, et dont l'une avait le visage couvert d'uiiToile, qu'elle détacha aussitôt; (juelle fut la surprise de (iérardet en reconnaissant dans cette jeune personne sa chère Primerose ! C'étnit elle en effet qui, accompai^nee de la témnie respectable qui l'avait nourrie et élevée, venait consoler, s*courir elle-même ces infortunes. Quel spectacle enchanteur pour Gerardel!

11 ne perdit pas un seul de ses mouvements, pas une seule de ses pensées. 11 lui vit prendre des soins si

4o PRIMEROSE.

touchants et si tendres, il lui vit mettre une telle générosité, une telle délicatesse dans ses consolations et dans ses dons, que son cœur n'eut plus de force pour résister à tant de vertus réunies à tant de charmes, et qu'un amour tel que Gérardet était digne de le sentir l'attacha pour jamais à l'adorahle Primerose. Les vertus font naître aussi les passions ; celle de Gérardet acquit dès cet instant une violence extrême, et il s'y livra d'autant plus que sa raison l'approuvait et même l'augmentait.

Primerose ne voulut point s'en rapporter à d'autres qu'à elle-même pour secourir cette famille affligée :

elle fit venir devant elle par la bonne veuve chez qui la scène se passait, les premiers aliments qu'elle voulut leur faire prendre avec la modération indispensable pour qu'ils n'en

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fiisseut pas incommodés; elleejivoya chercher par la même voie les vêtements et les meubles nécessaires; Ht venir le médecin du palais ; régla avec la veuve la pension de toute là famille, jusqu'à ce qu'elle eût pu prévenir son père, et trouver avec lui le moyeu d'arracher entièrement ces infortunés à leur misère; et s'oublia tellement dans ses tendres soins, qu'il était onze heures du matin avant qu'elle se ressouvînt qu'un amant lui donnait ce jour-la une fête qui devait commencer à neuf heures. ¥Me ne quitta cette famille reconnaissante que lorsqu'elle n'eut plus rien a faire pour , elle, et partit emportant ^eis vives bénédictions, mais j)l us encore le cœur de Gérard et.

Elle arrive au palais : on l'attendait, on s'impatientait} Tamaiit surtout, le donneur de fête, était au dés-

espoir; tout ce qu'il avait préparé allait manquer par ce retard. Primerose était enchantée; désoler un amant, quel plaisir ! On la pressait de paraître, mais bien inutilement ; il y avait une toilette à faire; et Primerose, qui cependant n'en avait pas besoin, ne manquait jamiiis à ce devoir d'une jolie femme.

Enfin à deux heures Primerose voulut bien faire la grâce de paraître. Le déjeûner, préparé dèsneuf heures, après cinq heures d'attente se trouva détestable. Le dîner n'était pas prêt : on voulut regagner les cinq heures perdues, en pressant, en accumulant tous les objets de la fête; et tout fut brusqué, mêlé, confondu, tout manqua. Primerose riait de tout son cœur du désespoir et de la colère de son amant. Elle trouvait tout cela charmant ; et la fête ainsi culbutée

la divertit mille fois davantage, que si elle eût eu le succès que desirait celui qui la donnait.

Le soir au bal, qui tut assez beau, Primerose ne voulut pas y prendre part, et dit assez haut pour être entendue du malheureux amant ({u'elle désespérait : — En vérité, je suis trop fatiguée des plaisirs du jour pour pouvoir dajiser — . Ce dernier trait acheva de désoler l'infortuné; et s'oubliant daus sa colère, il osa adresser de vifs reproches à Priuierose. — Eh ! de quoi avez-vous à aous plaindre?

répondit celle-ci : vous ai-je prié de m'aimer, et de me donner des fêtes?

De quel droit préteudez-vous enchaîner mon cœur ou ma reconnaissance ?

Je ne veux point domier l'un, ni jamais devoir l'autre : reprenez votre raison, et comptez que vous n'égarerez jamais la mienne — . Le pauvre

lioiiiine se retira confus, sortit flu bal, et bientôt de Beaucaire même, après avoir payé la fête, jurant bien de n'y revenir jamais, et maudissant et Primerose et l'amour.

Son départ laissa le champ libre à une douzaine de chevaliers que tant de caprices n'avaient pu encore éloigner de Primerose. Mais elle les traita avec tant de légèreté, de dureté même, elle s'amusa si cruellement à leurs dépens, que Gérardet, témoin secret de tout ce qui se passait à la cour de Beaucaire, ne put lui-même s'empêcher de les plaindre.

Quelle étonnante femme ! disait-il ; quel mélange inconcevable de preuves de bonté, et de traits d'inhumanité!

11 chercha à deviner les causes de cette contrariété si frappante, et la trouva bientôt dans l'étude approfondie qu'il fît de Primerose. Il vit

I' R I M E II O s E. li'J

que l'une venait naturellement du cœur de cette belle, et que l'autre n'était qu'un travers de son esprit ; il crut que l'amour pourrait l'en corriger, s'il parvenait à l'inspirer; et plus passionné que jamais pour elle, il résolut d'employer un innocent artifice pour réussir à lui j)laire, et se présenta à la cour du comte sans laisser pénétrer ses vues.

Primerose, toujours flattée, prévenue, fatiguée même par les hommages qu'on lui rendait, était sans cesse défendue des traits de l'amour par l'amour-propre. Il résolut de feindre l'indifférence, et d'enchaîner Primerose par les efforts mêmes qu*^elle ferait pour détruire et punir cette fausse indifférence.

Ses amants, à force de fadeurs et de soupirs, Tennuyaient sans cesse.

Gérardet savait qu'il n'y avait pas de

meilleur moyen pour déplaire que d'ennuyer. Il résolut de profiter de son masque d'indifférence pour conserver sans cesse auprès de Primerose de la gaieté, de la vivacité, de l'amabilité , et sur -tout de la variété.

Avait-il pris la bonne route pour arriver au cœur de Primerose? c'est une question dont je fais juges toutes les femmes; et toutes, j'en suis sûr, conviendront que Gérardet ne se trompait pas. Aussi sa ruse eutelle le plus entier et le plus prompt effet. Il parut à Beaucaire dans tout son éclat, fut aimable , charmant ; son cœur paraissait toujours libre, partant son esprit toujours gai : il amusa Primerose; Primerose ne put se passer de lui. Un homme aimable et sensible, qui vivait auprès d'elle, et ne l'adorait pas, c'était une nou-

veauté qui ne pouvait manquer de l'intéresser. Bientôt elle s'offensa de son intlifférence, n'épargna aucuns frais pour la vaincre; et dupe de ses propres efforts , son cœur s'puyrit enfin à l'amour, g m ^lilffîij.nfi'l Le rôle de G érardet était pénible; tromper ce qu'on aime, ne pas oser lui peindre tout ce qu'on ressent, maîtriser la plus impérieuse des passions, et être sans cesse eu garde contre soi-même : il fallait tout l'amour qu'il avait pour ne y)as se trahir. 11 en vint à bout cependant, et, avant de se déclai-er, parvint à s'assui'er qu'il n'aimait pas seul, et que Primerose partageait les sentiments qu'il éprouvait. Alors il dit à Primerose quelques mots qui marquaient un peu plus que de l'estime. Primerose, enchantée , les interpréta bien vite comme elle le désirait : elle était

4o PRIMEROSE.

fîere d'avoir \aincvi celui que l'on n'appelait à Beaucaire que Faimable indifférent. L'amour mettait à profit toutes les jouissances de son orgueil, et bientôt Gérardet osa lui demander lapermission de l'obtenir de son père.

Primerose y consentit; et le comte de Beaucaire, au comble de la joie, se félicita d'acquérir un tel fils.

Cependant Gérardet n'agissait encore qu'avec la plus grande précaution ; il craignait de laisser paraître tout son amour : l'étude continuelle qu'il faisait du cœur de Primerose, lui apprenait que le dépit d'une indifférence impardonnable entrait encore pour beaucoup dans les sentiments dont elle était agitée; il tremblait qu'une rechute de caprices ne lui enlevât tout le bonheur dont il allait jouir.

Il se promettait bien de découvrir

un jour à Primerose combien il l'avait aimée ; mais je ne sais quelle voix secrète lui défendait d'en risquer l'aveu. Primerose était encore si près du caprice, même avec lui, qu'il sentait que cet aveu pouvait le perdre; et quelque jouissance qu'il y eût trouvée, quelque désir qu'il eu eût, il résolut de continuer à garder ce pénible secret, et d'attendre que Primerose fût plus en état de l'entendre sans danger pour lui.

Le comte de Beaucaire et Gérardet avaient écrit au vieux Gérard; Gérardet lui avait même envoyé cet écuver chéri dont j'ai déjà parlé. Celui-ci sétait lié de la plus intime amitié avec la vertueuse nourrice de Primerose ; c'était par son moyen que Gérardet avait su mille détails intéressants de sa maîtresse ; c'était par son moyen qu'il avait souvent saisi

5o PRIMEROSE.

l'occasion de lui plaire, et de partager ses bonnes actions; c'était enfin en partie par lui qu'il avait su les progrès que sa ruse lui faisait faire sur le cœur de Primerose ; et c'était ce qui lui avait fait conserver assez de courage pour soutenir jusqu'au bout son pénible rôle.

L'écuyer, arrivé à la cour de Valence, rendit compte au duc et à la duchesse de tout ce qui s'était passé à Beaucaire, de la conduite de Gérardet, des progrès qu'il avait faits sur le cœur de Primerose, et de la demande que Gérardet leur faisait de hâter par l'envoi de leur consentement les plus doux instants de sa vie.

L'écuyer ne manqua pas, suivant les instructions secrètes qu'il en avait reçues de Gérardet, de représenter Primerose ornée de toutes ses vertus.

Il raconta la scène du vieillard, dont lui-mùme avait été témoin, y joignit tous les détails que lui avait appris la fidèle nourrice son amie, et enchanta par son récit Gérard et la duchesse. Cette certitude du bon choix de son fils ne fut pas de trop pour Gérard , qui , comme on sait, gardait un peu rancune , et qui avait encore sur le cœur le mauvais succès de ses premières démarches dans cette affaire.

Oh ! pour cette fois il se promit bien desVndédommageramplement; etridéesenled'avoir unaussi beau sujet de surprises et de galanteries l'enchantait. Cette idée, jointe à celle du bonheur de sou fils, et des avantages qu'apportait à sa maison une telle alliance, l'espoir d'une nouvelle génération s'élevant sous ses veux, et perpétuant la noble maison de Valence,

tout s'unit pour rendre Gérard le plus heureux des pères et des hommes. Il ne craignait plus à présent de voir s'échapper cette flatteuse espérance; tout était arrangé, convenu, certain ; et il se livra sans crainte à toutes les jouissances de son imagination.

Ses réponses furent bientôt prêtes :

il chargea l'écuyer des plus riches présents pour Primerose, le fit repartir au plus vite pour Beaucaire, manda à son fils et à son vieil ami que, s'il n'avait craint de retarder le bonheur des deux amants par un voyage qui eût exigé quelques délais, il eût voulu, ainsi que la duchesse, aller assister à cette heureuse union ; mais que leur âge et les embarras d'un pareil déplacement , le désir qu'ils avaient de tout préparer pour recevoir leur belle-fille comme elle le méritait, leur faisaient préférer de

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remettre tous leurs droits au comte ; qu'ils demandaient que les noces se fissent aussitôt le retour de l'écuver, et que tout de suite Gérardet leur amenât sa belle moitié, qui serait reçue à Valence comme la souveraine de tout le duché. Comme on l'avait laissé le maître de fixer toutes les époques, (et c'était une jouissance que Gérardet avait voulu ménager à son père) , il régla avec l'écuyer le j our du mariage, le jour du départ des deux nouveaux époux, ceux de leur passage sur chaquepoint du duché de Valence, et enfin celui de leur arrivée; et sitôt que l'écuyer fut reparti, il ne pensa, ne rêva plus qu'à se surpasser lui-même en inventions aimables pour rendre ce voyage et cette arrivée un objet d'étonnement continuel pour sa future belle-fille, et de bonheur pour son fils. Tout fut bien-

tôt préparé, les ordres donnés, les rôles distribués ; chaque point de la route fut disposé suivant les intentions du duc. Et je laisse à penser tout ce que fît le bon Gérard dans une telle circonstance, et d'après le caractère qu'on lui connaît.

L'écuyer, de retour à Beaucaire, rendit compte de sa mission. Gérardet et son beau-pere étaient au comble de la joie. Primerose la partageait, tout en s' étonnant d'avoir fait tant de chemin en si peu de temps, elle, qui méprisait l'amour, et s'était si long-temps flattée de l'inspirer toujours sans le ressentir jamais. Plus Gérardet voyait approcher le moment de son bonheur, plus son secret lui devenait pénible ; il allait presque jusqu'à se le reprocher par délicatesse ; ou plutôt le besoin qu'a l'amour de n'avoir point de secrets pour l'objet

PRIMEROSE. :>CJ

aimé , la contrainte insupportable dans laquelle il avait vécu, lui faisaient chercher mille prétextes pour se prouver à lui-même qu'il ne devait plus cacher à Primerose combien il l'avait aimée. Chaque jour Gérardet devenait plus tendre : il ne contenait plus les mouvements violents dune passion si fortement comprimée ; ce n'était plus un indifférent vaincu avec peine, c'était un amant passionné, brûlant depuis long-temps; et ce changement si prompt étonnait Primerose. Gérardet n'était plus maître de lui ; il ne croyait plus que son bonheur pût être encore incertain ; il se livrait à toute la force de son amour. Enfin, la veille même de son mariage, aux genoux de Primerose, son secret tout entier lui échappa :

— O la plus aimée des femmes ! lui dit-il, ne fais pas à ton amant l'in-

jure de croire qu'il ait pu être un seul jour insensible à tes charmes :

il t'adora dès l'instant qu'il te vit : pardonne-lui s'il feignit d'être indifférent ; c'était le seul moyen pour lui d'arriver à ton cœur. — Quoi ! s'écria Primerose, vous m'aimiez, et vous m'avez trompée ! Ah ! Gérardet, peuton feindre quand on aime? Votre cœur avait donc médité d'avance les moyens de me séduire ? Ah ! laissezmoi croire que vous étiez indifférent : j'aime mieux avoir à vous reprocher un amour trop tardif qu'une fausseté coupable, qu'un froid calcul incompatible avec une passion forte et vraie... Gérardet, vous me feriez douter même de votre amour actuel. — Primerose n'avait pas osé dire , n'osait même pas se rendre compte de ce qui l'affectait le plus dans l'aveu de Gérardet. Elle était revenue depuis trop

peu de temps à la raison, elle avait eu une trop longue habitude du caprice, son amour, heureux jusqu'alors, avait fait des impressions trop peu profondes sur son cœur, pour que le dépit d'avoir cédé à cette singulière séduction ne l'affectât pas vivement.

Sou amour-propre se mit de la partie : elle fut humiliée de sa défaite, blessée de l'opinion qu'il fallait que Gérardet eût conçue de son caractère pour se croire obligé à cette dissimulation. L'amour eut beau combattre en faveur de Gérardet; le premier mouvement fut tout entier pour l'humeur. Primerose était vive, ne s'était jamais contrainte sur rien ; l'humeur devint de la colère, et malheureusement Primerose se livra tout entière à ce premiermouvement. Plus malheureusement encore ce fut dans ce même instant que le comte de Beau-

calre, ne voyant plus de risque à faire connaître à Primerose combien Gérard lui-même avait désiré son alliance, imagina de lui montrer la première lettre qu'il avait reçue de lui : on se rappelle que l'amour y avait été oublié. Primerose rougit de dépit:

elle se vit tout de suite la dupe d'un arrangement de famille, sacrifiée à des convenances... C'était, selon les idées qu'elle avait nourries jusqu'alors, un passe-droit fait à la beauté, un manque de délicatesse, un outrage à l'amour ; et sa tête, un peu romanesque, et déjà égarée par le dépit, osa douter un instant de la passion de Gérardet, et croire sa conduite l'effet prémédité de l'ambition d'un père ; ou plutôt son humeur se hâta de saisir ce prétexte.

Gérardet s'apperçut avec frayeur de l'impression que venaient de pro-

duire et son involontaire franchise, et la mal-adresse du comte. Il voulut essayer de la détruire : Primerose l'écoutait à peine ; Primerose était offensée. Chez tous les hommes , et plus encore dans une jolie femme, l'amour-propre est un tyran auquel on ne résiste pas. Primerose saisit un prétexte pour quitter Gérardet , et courut s'enfermer dans le lieu le plus reculé de son appartement. Là, livrée a elle-même, elle laissa tomher quelques larmes de dépit ; les torts de Gérardet se grossirent à ses yeux , et les résolutions les plus bizarres et les plus exagérées se présenten nt à son esprit, trop irrité dans ce moment pour entendre les représentations de son cœur.

Je ne sais, mais il me semble que l'humeur est une maladie qu'il est impossible aux amants d'éviter. Plus

6o PRIMEROSE.

leurs sentiments sont extrêmes, plus la passion consume toutes leurs forces, moins ils doivent avoir d'empire sur eux pour vaincre le sentiment pénible de l'humeur : c'est ce qui fait tant de querelles entre eux, et par suite de si doux racommodements.

L'humeur en effet est une fièvre du cœur qui ne vient que par accès ; cet accès a son commencement, sa force, et son déclin ; et l'on sent tellement cette vérité, qu'on se dépêche toujours de profiter de la force de l'accès pour exercer sa vengeance, parcequ'on sait fort bien qu'on ne le voudrait plus si l'on attendait son déclin.

La malheureuse Primerose se hâta donc de saisir le milieu de son accès pour aller trouver le comte de Beaucaire, lui jurer qu'elle ne serait jamais à Gérardet, et l'obliger à écrire

PRIMEROSE. 6l

cette bizarre décision au duc et a la duchesse de Valence. Si le comte de Beaucaire eût eu la moindre connaissance du cœur, en différant vingtquatre heures, tout en paraissant partager la colère de sa fille, il eût donné à l'accès le temps de s'affaiblir ; mais, subjugué depuis long-temps par Primerose, il osa à peine lui faire quelques représentations, et lui obéit, trop vîtey hélas! pour son bonheur.

Primerose, les yeux baignés de larmes , et parfois étincelants de colère, était arrivée chez son père, avait juré devant lui haine éternelle à Gérardet, l'avait accusé d'avoir eu d'elle une opinion défavorable qu'elle ne lui pardonnerait jamais, et de l'avoir trompée, trahie, séduite, pour la sacrifier sans délicatesse à de méprisables convenances. Elle l'avait peint comme le plus fourbe des hommes ;

capable d'une telle imposture, il pouvait se rendre coupable de toutes les autres; un amour si froidement calculé ne pouvait être de l'amour ; un homme tellement maître de luimême ne pouvait être un homme sûr , et l'effrayait pour toujours.

Son humeur chargea le tableau. Et le faible comte eut la cruelle complaisance d'obéir au délire de sa fille. Celle-ci ne le quitta point qu'elle n'eût vu partir le Courier qui portait à Valence la nouvelle de cette éclatante rupture : — Il m'en coûtera, disait-elle, mais au moins je serai vengée — . Après avoir consommé cette imprudente et cruelle vengeance, elle courut se renfermer dans son appartement ; et là, son amour-propre satisfait commença à laisser parler l'amour. Elle pleura , mais ce fut de douleur de perdre Gérardet ; elle sen-

PRIMEROSE. G'i

tit alors combien elle l'aimait : l'accès d'humeur était à son déclin ; elle avait assez fait pour sa vanité ; le sentiment reprenait ses droits; et Gérardet, charmant, aimable et tendre, Gérardet, dont la passion s'était dans ces derniers temps expliquée trop vivement pour pouvoir n'être qu'une feinte, ne se présentait plus à son imagination qu'accompagné de regrets. Hélas! elle n'était pas aussi malheureuse qu'elle allait le devenir ; un reste d'humeur et d'orgueil la soutenait encore : l'amour alhiit bientôt se venger à son tour.

Gérardet, dévoré d'inquiétude,était retourné chez lui, ne pouvant croire que son imprudent aveu dût avoir d'aussi cruelles suites. Quel fut son désespoir, quand un officier du comte vintlui signifier la prière de sortir surle-champ de Beaucaire. C'était en-

core une des belles imaginations de Primerose, et un des ordres qu'elle avait intimés à son père dans le fort de son accès d'humeur. Au même instant, il vit entrer la fidèle nourrice de Primerose , et son cœur déchiré put s'épancher devant cette femme respectable, et devant son vertueux écuyer. Il en avait besoin; son désespoir eût pu avoir des suites fâcheuses, s'il n'eût trouvé à s'exhaler, et si la tendre raison de ces deux confidents n'en eût modéré les premiers transports. Gérardet leur raconta toute sa conduite passée , l'aveu irréfléchi que sa passion venait de lui arracher ; et comme il ne savait pas encore jusqu'à quel point Primerose avait porté sa vengeance , et qu'un courier fût déjà parti pour Valence, il se flatta de ramener Primerose à des sentiments plus mode-

PRIMEROSE. Oj

rés. La bonne nourrice lui ùta malgré elle cette dernière ressource , en lui apprenant tout ce qu'avait fait Primerose.

Gérardet comprit a Tinstant que son bonheur était perdu pour jamais; non qu'il désespérât du cœur de sa maîtresse, mais il connaissait Gérard son père; il jugea tout de suite qu'un pareil caprice , qu'un tel éclat, serait un crime a ses yeux, qu'il croirait son hoiuieur offensé, et que jamais il n'accorderait le pardon de Primerose, quelque chose qui pût arriver. La douleur qui le saisit lui fit perdre la raison deux jours entiers. Son écuyer ne le quitta pas un instant : la bonne nourrice ne faisait qu'aller et venir sans cesse du palais du comte à la maison du malheureux amant ; et ce fut grâce à leurs soins que Gérardet reprit assez

de calme pour sentir plus vivement toute la force de ses maux.

Primerose , qui n'était plus soutenue par son humeur, maudissait sa précipitation etsoninjustice: — Quoi !

disait-elle, j'ai pu regarder comme un outrage la preuve de l'amour le plus vif et le plus tendre ! Ai-je donc oublié mon caractère passé , et que sans cet heureux artifice Gérardet n'eût été , comme les autres, que le jouet de mes caprices ? Ai-je donc oublié que sa passion était trop vive et trop tendre pour n'être qu'une imposture ?

J'ai pu accuser Gérardet ! j'ai pu me priver moi-même de mon amant et du bonheur ! O malheureux orgueil !

sotte vanité ! précipitation funeste — ! Peu s'en fallut qu'elle ne tombât dans le même état que Gérardet : enfermée chez elle, se livrant au désespoir, les yeux baignés de larmes, rougissant

de sa conduite, et n'osant confier à personne ses remords et sa honte, elle était la plus malheureuse des femmes :

et cette leçon terrible lui donna en un instant toute l'expérience qui lui manquait. Ses caprices, son humeur, la faisaient trop souffrir, pour craindre encore quelques nouvelles rechûtes : il ne manquait à Primerose que ce dernier degré de raison ; et le malheur, en le lui faisant acquérir, venait de rendre Primerose parfaite.

Mais à quoi servait ce désespoir mutuel? Le mal était fait, le coup était porté; Gérard avait reçu le fatal Courier jGérard , plein d'honneur, bercé des plus douces espérances, voyait son fils rejeté, banni par une famille qui devait s'honorer de l'adopter; (iérard entrait en fureur a la seule idée d'une telle insulte; toutes ses anciennes préventions étaient confîr-

mées, augmentées. C'était la première peine vive qu'il eût éprouvée de sa vie, et cette peine excitait dans son cœur une espèce de rage. Les efforts de la duchesse eussent été impuissants pour le calmer ; mais la duchesse elle-même partageait ses sentiments, autant que la douceur de son caractère le lui permettait. Ordonner à son fils de quitter à l'instant Beaucaire sans revoir ni le comte ni sa fille, n'attendre que le retour de ce fils offensé pour se disposer à porter la guerre et la dévastation dans les états du comte de Beaucaire ; telles furent les premières résolutions de Gérard. Un courier partit porteur de ses ordres pour faire revenir Gérardet à Valence , sous peine de la malédiction paternelle,

Gérardet, déchiré mais soumis , partit à l'instant pour Valence avec son

fidèle écuyer ; mais dans ses tendres adieux à la nourrice de Primerose, il ne put s'empêcher de laisser voir son ame tout entière. — Je l'aime, lui dit-il, je l'aimerai toujours: dites-le lui, nourrice, si cela peut adoucir ses peines ; sinon qu'elle m'oublie :

moi je ne l'oublierai jamais — . Parlez, seigneur, répondit en pleurant la bonne nourrice ; partez ; tâchez d'appaiser votre père : le bonheur peut encore exister pour vous. —

Ces derniers mots rendirent un peu fie courage à Gérardet. Son écuyer avait su par son amie le désespoir dans lequel était plongée Primerose.

Ce désespoir ne pouvait être que l'effet de l'amour ; Gérardet en était sûr: il ne s'agissait donc que d'arrêter les suites de l'imprudence de Primerose ; il ne fallait donc qu'appaiser Gérard : mais c'était l'impossible.

Cependant, comme l'amour ne croit jamais à l'impossible, Gérardet partit moins désespéré qu'il n'aurait dû l'être, se flattant d'un succès auquel son écuyer ne croyait pas, mais dont il entretenait l'espoir dans le cœur de son maître pour l'empêcher de succomber entièrement à sa douleur.

A peine Gérardet fut-il arrivé sur les terres de Valence qu'il trouva à chaque pas les préparatifs charmants que son père avait faits pour recevoir sa belle-lille. C'était autant de coups de poignards pour son cœur ; chaque objet de ce genre qu'il trouvait, en renouvelant ses regrets, augmentait son désespoir de fléchir l'irrité Gérard.

Son écuyer lui fît changer de route, et le ramena à Valence accablé de douleur, tourmenté d'une fièvre vio-

lente, et dans un état inquiétant pour sa vie.

La vue du danger de ce fils si cher augmenta encore la fureur de Gérard, et la douleur de la duchesse. Gérardet fut long-temps à reprendre ses forces ; et ce ne fut que bien avant dans sa convalescence qu'on put essayer de parler de l'aventure de Beaucaire. Les premiers mots de Gérard ôterent à son fils tout espoir de le fléchir. Sa haine et son désir de vengeance étaient au comble; il enveloppait également dans ces deux sentiments le père et la fille ; et son fils n'osa même pas lui parler de ce qui jusques-là avait flatté son espérance.

Tout ce qu'il tâcha d'obtenir fut qu'on ne porterait point la guerre dans les états du comte, et qu'on ne massacrerait pas ses innocents vassaux pour punir le caprice d'un enfant.

D'ailleurs il n'essaya seulement pas de justifier Primerose. Comment Gérard aurait-il pu comprendre qu'une querelle d'amants, un misérable intérêt de vanité, était la seule cause d'une rupture aussi offensante ? Comment Gérardet aurait-il pu lui persuader qu'il était encore aimé après la conduite qu'avait tenue Primerose ?

Tout cela était si bizarre et si invraisemblable, qu'il n'y eût rien entendu de sang froid ; pouvait-on essayer de le lui faire entendre quand on le voyait aveuglé par la colère et le ressentiment?

Gérardet se résigna donc à attendre du temps, et des tendres soins de sa bonne mère, quelque adoucissement dans les sentiments du duc, et il ne négligea aucuns soins, aucune occasion pour calmer son courroux, et se rendre plus clier encore à son cœur.

Il n'avait pas eu de peine à faire revenir la duchesse : elle était femme, bonne et sensible; elle avait aimé son époux avec passion: l'histoire du cœur de Primerose ne lui parut pas invraisemblable, et elle sentit qu'il n'y avait rien d'impossible dans tout ce que son fils lui en apprenait : des lettres que la bonne nourrice écrivait au fidèle écuyer, que celui-ci montrait à Gérardet, et que ce dernier ne manquait pas de porter à sa mère, confirmaient de plus en plus les idées que tous deux s'étaient formées de la malheureuse Primerose. Depuis le départ de Gérardet, tout était changé à la cour de Beaucaire : Primerose sur-tout n'était plus la même; une sombre mélancolie avait succédé à cette légèreté si vive et si brillante : était-elle seule, ses yeux ne cessaient de répandre des larmes : fallait-il qu'elle pa-

rût chez son père, morne et silencieuse, on voyait dans tous ses mouvements une contrainte qui n'indiquait que trop le trouble de son ame.

Les amants, écartés par le triomphe de Gérardet, s'étaient flattés de quelques succès en apprenant son départ... Primerose avait été sensible, donc elle pouvait le devenir encore ; ils étaient revenus en foule. Primerose n'en avait voulu recevoir aucun ; elle avait rejeté et leurs hommages et leurs fêtes. La tristesse et l'eimui habitaient cette cour jadis si renommée par ses plaisirs et sa gaieté ; et le comte de Beaucaire, qui n'avait jamais eu de ressource en lui-même, puni de son imprudente faiblesse pour les caprices de sa fille, trouvait les jours plus longs que des années, et ne savait à quoi perdre son temps.

Cette longue douleur dePrimerose,

cette constance clans sa mélancolie, sa conduite envers tous ses amants , prouvaient à la duchesse combien son fils avait raison , et pressaient le généreux et tendre Gérardet de mettre un terme aux peines et aux regrets de celle qu'il aimait,

La duchesse, touchée de pitié pour le sort de nos deux amants, promit a son fils d'employer en sa faveur tout sou empire sur son époux, et de tenter un nouvel effort auprès de lui : elle en avait déjà fait beaucoup, qui , sans réussir, avaient au moins accoutumé le duc à en entendre parler sans se mettre en fureur- Mais sa colère, en acquérant une apparence lie sang froid, n'en avait pris que plus de forces; et dans le même temps ou la duchesse se préparait à faire un dernier effort pour le fléchir, Gérard prenait la cruelle et irrévocable

résolution d'ôter tout espoir au pauvre Gérardet.

Le coup porté à Gérard avait été trop rude : il était offensé dans ce qu'il appelait son honneur; et, loin que le temps l'eût rendu plus indulgent pour une passion dont l'idée seule le révoltait, toutes ses pensées n'avaient eu pour but que de punir Gérardet de ce qui lui paraissait la plus avilissante obstination.

La colère et l'orgueil l'aveuglaient pour la première fois de sa vie : il oubliait que l'amour honnête et vertueux a des droits qu'un père même doit respecter; il oubliait que si la désobéissance des enfants les rend coupables, l'injuste sévérité des pères rend ceux-ci plus coupables encore ; il oubliait que la tyrannie même paternelle conduit à la révolte ; et n'écoutant que son orgueil, sa haine et

l'RIMEROSE. 77

sa vengeance, il pensa que le sacrifice d'un amour qui l'offensait était possible à Gérardet, et il crut devoir l'exiger. Pour se venger du comte, pour punir Primerose, et pour se délivrer en même temps des persécutions de la duchesse et de son fils , il résolut de détruire entièrement toutes leurs espérances , d'exiger dt- Gérardet qu'il acceptât une autre épouse de sa main ; et le bon Gérard, injuste et cruel tme fois dans sa vie, put alors se porter à cet excès de sévérité, qui sans doute est un crime dans un père, et que la passion même ne peut excuser.

La duchesse, qui ignorait ce qui se |)assait dans l'ame de Gérard, crut, eu commençant l'attaque qu'elle lui avait préj)arée, n'avoir à redouter que l'emportement qu'il lui avait déjà montré quelquefois , lorsqu'elle avait voulu

lui en parler : elle savait que Gérard revenait promptement de ce premier mouvement, et elle se promettait bien de profiter de ce retour au sentiment pour obtenir ce qu'elle desirait . Quelle fut sa surprise de ne trouver pour la première fois dans son époux qu'une sévérité froide et grave , qui annonçait une détermination invariable, et détruisait à-la-fois toutes ses espérances et celles de son fils! — Madame, lui dit Gérard, votre époux est affligé d'avoir à vous rappeler à vous-même vos devoirs. Pardonnez; voilà la première fois que je me sers avec vous de telles expressions ; voilà la première fois que je vous refuse; mais aussi vous abusez de votre empire. Pouvez- vous être assez peu sensible à notre injure commune pour servir l'indigne passion de Gérardet ? et pouvez-vous croire que son orgueil-

leuse maîtresse pût jamais faire son honheurPNon, madame, non; ne m'en parlez plus : je suis affligé, humilié d'avoir à donner un tel ordre à ma femme et à mon fils — . La duchesse, effrayée du ton sévère qu'avait pris son époux, accoutumée à son amour, et jamais à sa colère ou a ses reproches, se jeta dans ses bras les yeux liaignés de larmes. — Mon amie, dit Gérard, ton amour pour ton (ils t'a égarée ; mais ce fils coupable doit, s'il ne veut encourir ma juste indignation , réparer ses torts envers moi par l'oubli le plus prompt de son indigne amour, et par la plus entière soumission à mes volontés : je vous charge, madame, de les lui faire connaître. Ecoutez-moi, et porte7,-lui mes ordres; car je ne serais pas assez, maître de moi pour retenir ma juste indignation s'il osait y résister.

8o PRIMEROSE.

Mon fils aurait dû ressentir comme moi notre commun outrage ; mon fils aurait dû courir aux armes, et me vengei-. Les dangers qu'il a courus m'ont d'abord fait excuser sa faiblesse; ses prières ont suspendu ma vengeance : mais il est temps qu'il la serve ; il est temps qu'il répare son bonneur et le mien. — O mon ami, s'écria la duchesse, il adore Primerose ! — Eh ! que peut-il espérer ? répliqua Gérard : quand j'aurais assez peu d'honneur pour oublier l'injure que j'ai reçue, pourrais-je jamais consentir à l'unir à une femme dont l'affreux caractère le rendrait le plus infortuné des époux ? En vain m'avezvous dit qu'elle aimait Gérardet , et que l'amour la corrigerait... Est-il aimé de celle dont il n'a reçu que des mépris et des outrages? Et quand elle l'aimerait, l'amour peut-il quelque

PRIMEROSE. 8l

chose sur l'orgiitil et sur la coquetterie? le malheur seul, le plus extrême malheur, pourrait faire ce miracle; et Primerose n'est-elle pas à l'abri du malheur, grâce sur-tout à la lâche passion de mon fils, qui ne sait ni ressentir une offense, ni la punir?

Non , madame , non ; que mon fils n'espère jamais obtenir de moi un aveu qui ne pourrait que le rendre le plus malheureux des hommes; qu'il serve enfin ma vengeance ; qu'il aille porter l'effroi et la désolation jusques dans le palais du comte de Beaucaire ; que Primerose et son père arrivent a un tel degré de honte et de malheur qu'ils intéressent ma pitié même ; que mes yeux soient témoins de l'humiliation et du repentir de cette orgueilleuse beauté : alors seulement je pourrai croire au changement de son odieux caractère ; alors seule-

ment, peut-être... Mais, non; mon fils s'est obstinément refusé à venger ainsi mon offense. Eh bien ! qu'il la punisse au moins en renonçant à son avilissant amour, en ôtant à son indigne Primerose l'espéraiîce de le revoir à ses pieds; qu'il forme d'autres nœuds, qu'il accepte une épouse de ma main, et que cet acte éclatant d'abandon et de mépris punisse à -la-fois et l'orgueilleuse Primerose et son père insolent. Voilà mes ordres absolus , madame : faites-les connaître à votre fils ; qu'il vous jure de s'y soumettre ; ou qu'il renonce à son père, à vousmême ; qu'il nous fuie , et ne reparaisse jamais devant mes yeux. —

La duchesse, au désespoir,fiten vain les plus grands efforts pour adoucir cet excès de rigueur, pour obtenir au moins quelques délais : Gérard avait dès long-temps prémédité d'être

Inflexible. Il croyait que l'honneur lui en faisait une loi ; et dès lors il étouffait comme des faiblesses tous les sentiments de son cœur. D ne voyait pas encore que la colère et le désir de la vengeance étaient chez lui les deux causes secrètes de ce fantastique honneur. En vain la duchesse alla-t-elle jusqu'à embrasser ses genoux; Gérard eut la force cruelle de lui résister ; Gérard, pour la première fois de sa vie, se rendit coupable par cette barbare sévérité. Hélas! il devait en être étrangement puni.

La duchesse, seule et au désespoir, sentit quel coup affreux elle allait porter à son malheureux lils en lui faisant connaître les ordres de son père irrité : elle n'osa pas les lui dire, et sa main tremblante les lui transmit dans une lettre qu'elle arrosa de ses larmes.

A la lecture de ces ordres funestes Gérardet demeure immobile ; la violence de son désespoir fut prête à lui faire oublier le respect qu'il devait à son père : tout était perdu, fini pour lui ; plus d'espérance de fléchir Gérard, plus de moyens de revoir Primerose , ni de reprendre des droits sur son cœur. Il fallait la fuir pour toujours, puisqu'il ne pouvait plus espérer de lui porter le pardon de Gérard.

Mais ces refus cruels d'un père étaient accompagnés d'ordres plus cruels encore, d'ordres dont la proposition seule l'indignait. Il avait cru que son père avait abandonné ses idées de vengeance, et ce père les lui représentait avec plus de violence que jamais. Il voulait plus, il voulait l'en rendre l'instrument. Quelle affreuse alternative son père osait lui proposer ! ou porter l'effroi et la désolation jus-

ques dans le palais du comte de Beaucaire , y faire couler les larmes de Primerose , la réduire aux dernières extrémités de l'humiliation ou du malheur, ou lui marquer l'ahandon et le mépris en formant d'autres nœuds :

le cœur de Gérardet frémissait également d'horreur à cette effroyal)le alternative ; lui qui eût donné tout son être pour sa chère Primerose, la rendre malheureuse, ou lui être infidèle !

son ame tout entière se soulevait à la seule pensée de ces deux crimes commandés par la vengeance d'un père. Il sentit que révolté même de l'idée de l'ohéissance, il ne pourrait revoir celui qui la lui commandait, sans risquer de sortir des homes du devoir; il se soumit donc .i la dernière partie de cet ordre cruel; et prenant la résolution de se bannir lui-même, et de fuir pour jamais un père jadis si cher,

il renonça à-la-fois à sa famille, à sa patrie, et au bonheur.

Il n'eut pas même l'idée de faire agir de nouveau sa malheureuse mère; il était bien sûr qu'elle avait fait tout ce qu'il lui avait été possible : il alla seulement lui dire un dernier et éternel adieu; et quand la duchesse lui demanda avec effroi ce qu'il allait devenir, ce qu'il allait faire : — Mourir, ma mère, mourir, répondit Gérardet; vous fuir, fuir à jamais mon cruel père, fuir l'objet de mon malheureux amour, et aller chercher dans la Terre-Sainte une mort infaillible et glorieuse — . La duchesse voulut inutilement changer cette fatale résolution. Gérardet ne pouvait plus vivre à Valence auprès d'un père qui avait pu se porter à un tel excès de vengeance, et qui exigerait une obéissance dont son cœur

frémissait. Retourner a Beaucaire sans l'aveu de Gérard était impossible : il lui fallait renoncer a Primerose; il ne lui restait donc qu'a mourir. Il partit la nuit même du jour où il avait reçu la lettre de la duchesse; il partit déguisé, suivi de son seul écuyer de confiance, em])ortant cette fatale lettre cause de son désespoir, et qu'il relisait sans cesse pour tâcher de l'augmenter encore.

Oh ! combien il était malheureux, l'aimable Gérardet ! il perdait pour toujours l'objet de son t'onstant amour; il le perdait par la cruauté d'un père qu'il s'était jadis si bien accoutumé à respecter et à chérir, et dont l'idée ne se présentait plus à son imagination qu'avec effroi. Il fuyait la plus tendre des ineres, et la fuyait pour ne la jamais revoir :

son ame était déchirée dans toutes

ses affections les plus chères; et la mort seule pouvait finir des peines aussi violentes et sans remède.

Le cœur de Gérard était-il plus tranquille? Non, sansdoute. L'explosion violente du ressentiment de ce père irrité, mais sensible et bon, avait commencé à amortir sa haine.

Elle s'était augmentée, fortifiée, tant qu'il avait nourri dans le secret son fatal dessein : à peine l'eut-il fait connaître à la duchesse, que sa sensibilité essaya de reprendre ses droits. Il se représenta la douleur, le désespoir, que ses ordres, quelque justes et raisonnables qu'ils lui parussent, allaient porter dans le cœur de la duchesse et de son fils : sa bonté fît quelques efforts pour les lui faire révoquer ; mais l'orgueil de l'autorité paternelle, mais le ressentiment, encore trop violent, ne pouvaient sitôt permettre à la bon-

té et au sentiment de reprendre leur empire. Gérard n'eut qu'un commencement de repentir ; il fallait un long temps pour que cet heureux {j;erme put produire de bons fruits.

Le départ de son fils et ses tristes adieux, dont la duchesse lui rendit compte, avancèrent chez lui les heureux progrès de l'indulgence et de la sensibilité. Son fils l'abandonnait, mais il n'allait pas aux pieds d'une maîtresse braver l'autorité dun père, il allait chercher la mort en combattant les infidèles. Cette conduite, le refus même de servir une vengeance qu'il commençait intérieurement a se reprocher, augmentèrent secrètement son estime pour son fils. II l'eût arrête, rappelé dans ses bras, s'il n'eût pas été trop près de sa colère ; mais l'impression en était encore trop violente.

Il laissa son fils suivre une resoluti(»n

à laquelle les préjugés du temps empêchaient qu'on osât mettre obstacle; et combattu à-la-fois par un reste de ressentiment, par les effets de sa sensibilité, et par son inquiétude pour son fils, il resta plongé dans la plus profonde douleur, et tâcha seulement d'affecter une fermeté qu'il était loin d'avoir au point où il la faisait paraître.

Mais laissons la duchesse pleurer son fils infortuné; laissons Gérard combattre encore sa bonté naturelle par un reste de passion qui s'affaiblissait chaque jour; laissons le repentir faire des progrès dans son cœur : de tous les sentiments c'est celui qui fait le plus vite le plus de chemin dans une belle ame, dès qu'une fois il a pu y trouver accès ; et suivons notre intéressant Gérardet.

Absorbé dans sa douleur, se lais-

sant conduire lentement par son cheval, il suivait en silence les rives du Rhône, sans même regarder son fidèle écuyer, qui, craignant tout du désespoir de son maître, ne le perdait pas de vue un instant. Ils allaient chercher à Marseille un vaisseau qui fit voiles vers la Terre- Sainte. Il fallait passer près de Beaucaire. Cette idée réveilla toute la douleur, tout lamour de Gérardet. Quand il fut arrivé a la hauteur de Beaucaire, il sentit naître le \if désir de voir au moins encore une fois avant de mourir cette Primerose qu'il avait tant aimée, qu'il adorait, et dont il allait se séparer pour toujours. Sa raison combattit en vain ce désir; Tamour fut le plus fort : — Qu'ai-je a craindre? se disait-il; je me rendrai méconnaissable a tous les yeux, aux siens même; je la verrai; peut-être

serai-je témoin des soupirs que lui coûte Gérardet : que je la voie un seul instant, et je mourrai moins infortuné.

Plus que toutes les autres passions, l'amour, comme on le sait, se nourrit de chimères. Gérardet amoureux et malheureux, se débattant contre son désespoir, s'attachait aux moindres fantômes d'adoucissement de ses maux ; ainsi que de tous les amants, il saisissait comme remède les idées même les plus contraires à ses véritables intérêts, et courait augmenter ses regrets en croyant les rendre moins vifs.

Il n'eut pas la force de résister au désir impérieux qui l'entraînait vers Beaucaire; il eut soin seulement de se déguiser lui et son écu} er de manière à ne pouvoir être reconnus.

Il enferma ses beaux cheveux sous un réseau grossier, revêtit l'habit d'un pâtre ; et, la tête couverte d'un grand chapeau de paille à la manière provençale, il entra dans Beaucaire. Il y passa plusieurs jours sans pouvoir trouver l'occasion devoir Primerose.

Celle-ci, qui était loin de croire si près d'elle l'objet de son amour et de ses regrets, renfermée dans le palais du comte, n'en sortait presque plus que lorsque son père, qui périssait d'ennui, l'entraînait à quelque partie de chasse, seul amusement qui lui fût resté.

Gérardet n'entendit parler dans Beaucaire que de la douleur et de la mélancolie de Primerose; il en fut témoin lui-même : il savait qu'il en était l'objet. Il voyait que sans la rigueur de son père, il pourrait rendre le bonheur à cette intéressante

beauté et le retrouver lui-même. Son désespoir était au comble ; et l'on sait que l'amour au désespoir ne laisse plus d'empire à la raison : toutes les forces sont épuisées , et , en pareil cas, on n'est plus en état d'entendre que l'amour et le désespoir. Gérardet ne peut plus quitter Beaucaire. Gérardet, inconnu, ignoré, errant sans cesse autour du palais du comte, suivant tous les pas de Primerose, n'est plus capable de s'arracher des lieux qu'elle habite, de fuir l'air qu'elle respire. Il la voit, veut la revoir encore, ne trouve plus de motifs pour se refuser au moins cette consolation; son habit de pâtre le cachera à tous les yeux, son père le croira parti pour la Palestine , il ne compromettra ni Primerose ni luimême; mais au moins il la verra, la suivra sans cesse, jusqu'à ce que

PRI5IEROSE. 9^

l'amour et la douleur aient termine sa vie.

Telles étaient les folles idées de Gérardet, telles étaient les trompeuses combinaisons de son amour. Hélas ! il n'avait plus assez de raison pour se souvenir qu'on ne compose pas avec cette passion, et qu'il n'y a pas d'excès auxquels elle n'arrive, de crimes même qu'elle ne fasse commettre a l'ame la plus pure.

On était dans cette saison brûlante où le soleil, sur-tout en Provence, embrase l'air, et cause une chaleur s«)uvent insupportable. Le comte et sa iîlle étaient partis pour une de ces cbassesqueledésœuATenientdu comte lui rendait nécessaires, et auxquelles Primerose assistait par complaisance, ou plutôt par indifférence. Pleurer dans son appartement, ou pleurer au fond de la forêt, j)endant que la cour

et le comte forçaient un cerf, c'était la même chose pour elle. Gérardet avait suivi la chasse sous son habit de pâtre ; sans cesse sur les pas de Primerose, caché entre les arbres, il repaissait ses yeux du plaisir de la voir, et de lavoir pleurer pour lui. L'heure de midi amena l'heure de la halte. L'échanson du comte, chargé du soin de la préparer, faisait ordinairement transporter par des mulets les provisions nécessaires, mettait dans des vases revêtus d'osier et les vins exquis des bords du Rhône et l'eau limpide de la fontaine du palais. Primerose, qui s'était oubliée dans ses tristes rêveries loin du rendez-vous marqué pour la halte, avait fait courir son cheval rapidement pour s'y rendre. Elle était en nage. Son père ne voulut pas qu'elle bût , suivant son usage ordinaire, l'eau pure et glacée

que sa soif ardente lui faisait désirer; il voulut absolument qu'elle en corrigeât la crudité en y mettant quelques gouttes d'un vin salutaire. Primerose obéit : l'éclianson la servit suivant Tordre du comte; mais, par une méprise que la ressemblance des flacons occasionna, au lieu d'eau il mêla du vin bouillant de Côte-Rôtie dans le plus fort vin de l'Hermitage ; et Primerose altérée but tout d'un trait ce capiteux mélajige sans presque s'appercevoir de sa force. L'effet en fut prompt et violent. Primerose, qui jamais n'avait bu de ces vins brûlants, se sentit étourdie, la tête lourde et embarrassée : elle crut que la cbaleur du lieu où elle était en était cause;elleessayade gagner un endroit de la forêt plus ombragé et plus frais. Ses premiers pas furent assez surs; mais à mesure qu'elle avança, à me-

sure que la fraîcheur la frappa, le désordre de ses esprits augmenta, son corps chancelait sur ses jambes mal assurées, ses yeux succombaient au sommeil, et, tombée sur un gazon épais dans un des points les plus sombres et les plus écartés du bois, elle céda à l'assoupissement le plus profond.

L'effet du mélange qu'elle avait pris fut tel qu'elle perdit entièrement connaissance , et qu'elle arriva à cet état fâcheux , trop souvent produit par le vin, et qui ressemble plus à la mort qu'à la vie.

Dans le premier moment on ne fut point inquiet de son absence; on était accoutumé à la voir s'écarter des chasseurs, et l'on respectait sa solitude et sa mélancolie.

Elle était déjà depuis quelque temps dans cette position affligeante, et non méritée, lorsque le malheureux Gé-

PRIMEROSE. (jij

rardet, qui rôdait sans cesse au tour des lieux où respirait Primerose, et qui n'avait pu approcher assez de celui de la lialtc pour voir ce qui s'y était passé, traversa par hasard le bosquet où dormait Primerose. Son visage fortement coloré ne laissait pas à Gérardet la possibilité de craindre qu'une indisposition subite fût la cause de l'état où il la voyait. Primerose en effet était dans un désordre extrême; légèrement vêtue à cause de la chaleur, sa chute non préparée, le désordre de ses esprits, ne lui avaient pas permis de remédier à celui de ses vêtements.

Oh ! que de charmes j)arurent aux yeux de Gérardet T Oh ! qui pourra rendre ce qui se passa alors dans le cœur de cet infortujié, dans ce cœur déjà affaibli depuis si long -temps par ses douloureux combats ! Ce n'est

lOO PRIMEROSE.

plus du sang qui coule dans les veines de Gérai det; c'est du feu, c'est Vénus tout entière, et toutes ses fureurs...

Gérardet sent qu'il n'est plus maître de lui; il sent que rien ne peut plus l'arrêter; un reste de vertu le porte à réveiller Primerose : il va se découvrir, il va se perdre ; n'importe : — Primerose ! s'écrie-t-il. Primerose !

éveille-toi! sauve-toi! sauve-moi de moi-même — ! Primerose était hors d'état de l'entendre. Gérardet, effrayé de son silence et de son propre délire, se précipite auprès d'elle pour l'éveiller en couvrant ses mains de baisers.

A peine a-t-il appuyé sa bouche sur cette main brûlante, que sa raison achevé de s'égarer ; il ne respire plus, tous ses sens sont embrasés, son cœur palpite avec violence ; l'amour et la nature l'emportent... C'en est fait;

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l^o9t^tfy, g:1cu^.

PRIMEROSE. loi

Gérardet est coupable, le crime est consommé, et le malheureux Gérard est vengé bien au-delà de ses vœux .

Quels affreux remords allaient punir Gérardet de la révolte de ses sens ! Revenu à lui-même, effrayé du crime qu'il ^-ieut de commettre, il ne se voit plus quavec horreur. L'idée de la malheureuse Primerose déshonorée par lui s'attache à son ame et la déchire : il croit en fuyant sa \\ctime qu'il va pouvoir se fuir luimême ; mais non, le remords le poursuit et la venge : Gérardet, trop faible pour soutenir tant d'émotions violentes , égaré, chancelant dans sa fuite, s'éloigne à peine de cinquante pas dans l'épaisseur du bois, et tombe sans connaissance.

Cependant Primerose n'avait pas été pleinement insensible à son outrage; elle en avait éprouvé le senti-

loi PRIMEROSE.

ment, comme on éprouve celui d'un songe pénible et funeste. On la cherchait par-tout pour continuer la chasse. Sa bonne nourrice, conduite plus sûrement que les autres par l'inquiétude et l'amitié, fut la première qui parvint à ce lieu d'horreur et de honte, à ce lieu où Primerose venait de perdre à-la-fois et l'honneur et le peu de bonheur qu'elle pût trouver encore dans son innocence.

La bonne nourrice, frappée du désordre qui règne dans les vêtements de Primerose encore endormie, s'approche d'elle, voit à ses côtés un chapeau de pâtre ; c'était celui de Gérardet : cette vue redouble ses craintes... Bientôt, hélas ! elle ne peut plus douter du malheur de Primerose. L'effroi la saisit, un torrent de larmes s'échappe de ses yeux : elle s'assied auprès de l'infortunée, et pense dou-

PRIMEROSE. I o3

lonreusement à la conduite qu'elle doit tenir.

Cacher ce funeste événement à tout l'univers, à sa fille même, si elle l'ignore, comme son profond sommeil peut le faire supposer; garder seule dans son cœur un secret affreux , dont les effets devaient être moins terribles s'il restait inconnu; abandonner à ses remords l'audacieux criminel pour ne point compromettre sa victime ; tel est le parti que son cœur et sa raison lui dictent, et auquel elle s'arrête.

Qu'elle était loin de soupçonner Gérardet d'un pareil attentat! Hélas!

en pleurant pour Primerose, elle pleurait aussi pour Gérardet; pour Gérardet, à qui un misérable pâtre venait de ravir le bien le plus précieux pour lin amant, pour un époux. En effet le chapeau de paille trouvé près de

Primerose ne lui laissait pas de doutes sur l'auteur du crime ; et la aialheureuse nourrice ne jetait qu'avec effroi les yeux sur ce muet témoin.

Ce qu'elle ne pouvait sur-tout concevoir, c'était comment Primerose avait pu perdre l'usage de ses sens au point d'être ainsi livrée sans défense à cet horrible outrage. La santé qui brillait sur ses j oues parées du plus vif incarnat, ne pouvait faire supposer que le monstre eût profité d'un moment d'évanouissement. Primerose dormait encore, et du sommeil le plus profond : rien n'indiquait une violence, impossible d'ailleurs si près du comte et de sa suite. Primerose pouvait seule expliquer ce mystère :

il fallait obtenir d'elle cet éclaircissement avec ménagement , et de manière à ne lui pas découvrir son malheur, s'il était possible qu'elle l'igno-

PRIMEROSE. lOJ

ràt. La nourrice essaya donc d'éveiller Primerose. Ses sens étaient encore appesantis : cependant les vapeurs du perfide mélange commençaient a se dissiper ; et Primerose, tirée avec peine de son Icthaigique sommeil, put reconnaître sa bonne nourrice ; elle la fixa, essaya de se soulever , et laissa retomber sa tête sur ses genoux. La nature de cet assoupissement, la difficulté de quelques paroles qu'essaya de proférer Primerose , firent soupçonner à la nourrice une partie de la vérité, et l'haleine de cette infortunée acheva de la lui découvrir. La nourrice se rappela l'ardente soif de Primerose, devina la méprise de l'échansou ; et bien sûre de l'ignorance alîsoiue où était sa chère fille de tout ce qui s'était passé pendant son sommeil, elle se confirma de plus en plus dans la

résolution de le lui laisser ignorer, comme à tout le reste du monde.

Elle fit quelques pas pour appeler les gens du comte ; lui fit dire que sa fille, s'étant trouvée indisposée, allait retourner à Beaucaire ; fit approcher une des litières de suite ; couvrit d'un voile les yeux encore appesantis de Primerose ; et la soutenant entre ses bras , elle la conduisit jusqu'à la litière, et la ramena dans son appartement, où elle la fit coucher, et veilla toute la nuit auprès d'elle.

Ce ne fut que bien avant dans cette même nuit que l'extrême fraîcheur du bois commença à rappeler Gérardet à la vie, et à lui rendre l'usage de ses sens. Sa première idée fut l'étonnement de se trouver à cette heure seul au milieu delà forêt. Son évanouissement avait suspendu l'action de sa mémoire ; et pliit au ciel

qu'il eût pu effacer entièrement chez lui le souvenir de son crime! Gérardet ne retrouva toutes les facultés de son ame que pour être déchiré par l'horreur de lui-même, et par le plus affreux désespoir. Rentré dans Beaucaire h la pointe du jour, il s'enferma dans le réduit qu'il hahitait ; et là, morne, silencieux, ahsorbé, il refusa pendant deux jours entiers toute espèce de nourriture. Son écuyer faisait d'inutiles efforts pour l'arracher à cet état de stupeur ; en vain lui rappelait-il ime mère inconsolable de sa perte, un père, une amante...

Au nom de ces objets jadis si chers, le criminel Gérardet ne sortait de son anéantissement que pour entrer dans un accès de fureur mille fois plus dangereux encore. Il succomba a tant d'agitations , et une maladie affreuse, en acca])lant son corps, sus-

Io8 PRIMEROSE.

pendit par un continuel délire les maux de son ame.

Son fidèle écuyer, n'osant révéler à personne le secret du séjour de son maître à Beaucaire, privé par-là d'une partie des secotn-s de l'art, résolut de le transporter dans un lieu où il pût sans danger lui donner tous les soins nécessaires. Il acheta une litière et des mulets, et le conduisit à petites journées vers la grande chartreuse, dont le frère de Gérard était général.

Ce vénérable cénobite chérissait Gérardet son neveu. Il avait long-temps vécu dans le monde ; il avait connu toutes les faiblesses des malheureux mortels; son expérience lui avait appris l'indulgence ; et sa piété, aussi douce que vive, en avait fait l'ami du ciel, et le père de tous les infortunés. Ce fut entre ses bras que l'écuyer transporta Gérardet : il lui confia tout

ce qu'il savait de l'histoire de son maître, mais ne put l'instruire sur le dernier événement, dont Gérardet lui avait dérobé la connaissance. Hélas !

il eût voulu pouvoir se le cacher à lui-même.

Ce fut dans cet asyle sacré que Gérardet après bien du temps et des soins, et grâce aux secours compatissants du védérable chartreux, reprit et ses forces et sa raison. Le remède qu'employa ce bon religieux fut de le remettre mieux avec lui-même, d'adoucir l'horreur de ses remords, en lui montrant son crime presque comme involontaire , mais sur-tout de lui reudre l'espérance, en lui faisant entrevoir qu'il pouvait n'être pas irréparable. Gérardet avait avoué à son oncle la cause de son désespoir; dans un des intervalles lucides de sa maladie, croyant toucher au terme de sa

IIO PRIMEROSE.

vie, il l'avait supplié de l'entendre en confession, et lui avait révélé l'affreux mystère qu'on vient de lire.

Cet aveu avait seul contribué à soulager l'horreur qui l'accablait ; il avait au moins quelqu'un à qui il pouvait parler de ses peines.

Le bon et sensible ministre des autels était trop au-dessus des préjugés de son état pour ne pas sentir que ce n'étaient ni des reproches ni des châtiments qu'il fallait à cet infortuné, mais de la consolation et de l'espérance : il avait employé toutes les ressources que lui donnaient son expérience et sa profonde connaissance du cœur humain, pour faire rentrer dans l'ame de Gérardet le calme nécessaire à la conservation de sa vie, et avait fait naître un commencement d'espoir dans ce cœur déchiré.

Il fît plus , il résolut de ne pas

tromper l'espoir qu'il faisait naître.

Gérardet lui avait remis la fatale lettre qui contenait les cruelles volontés de son père, il ne lui avait rien caché de tout ce qui lui était arrivé dans son dernier voyage de Beaucaire; et ce fut sur cette connaissance que le bon religieux régla sa conduite. Il cacha toutes ses démarches à Gérardet, trop faible pendant long-temps poiun'avoir pas besoin des plus grands ménagements; il se contenta d'entretenir doucement son espérance, évita tout ce qui pouvait donner des secousses trop vives à cette ame déjà si fortement ébranlée; et Gérardet, grâce à ces tendres soins, et dans la paix et le silence du cloître, put reprendre peu -à-peu sa santé, ses forces, et sa raison.

En même temps le bon religieux fît partir le fidèle écuyer pour Beau-

Caire, avec ordre de l'instruire jour par jour de ce qui s'y passerait. Il n'était pas sans inquiétude sur les suites du délire de son neveu, et il voulait au moins savoir tout ce qui pourrait arrivera Primerose, pour laquelle les aveux de Gérardetlui avaient inspiré le plus vif intérêt.

Il écrivit à Gérard et à la duchesse; et autant il avait été indulgent pour leur fils, autant il fut sévère pour eux. Son âge, ses vertus, et son état, lui en donnaient le droit. Sans leur faire connaître le dernier événement, qu'il ne tenait que de la confession de Gérardet, il se servit de la connaissance qu'il avait de la lettre de la duchesse pour leur faire les plus touchants reproches sur leur cruelle et imprudente sévérité; il leur peignit l'état affreux de leur fils, le danger où il était encore pour sa vie ; reprocha à Gé-

i-ard l'excès coupable de sa haine et de sa vengeance ; parla avec cet ascendant que donne la vraie et solide piété ; porta la conviction, et affermit le repentir dans le cœur de ce père égaré. Il leur défendit sur-tout de venir à la chartreuse : il sentait que leur vue ne pourrait pas être encore supportée par Gérardet, et lui arracherait le reste de vie qu'il tâchait de lui conserver. Ce dernier trait était la punition qu'il leur infligeait ; mais son cœur bon ne put se refuser à l'accompagner de quelque adoucissement, et il leur donna à la fin de sa lettre l'espérance de revoir un jour ce Gis reudu à la vie, à leur amour, et peut-être au bonheur.

Je n'ai pas besoin de dire l'impression que fît cette lettre sur le cœur du duc et de la duchesse. Celle-ci n'avait point de reproches à se faire,

Il4 PRIMEROSE.

elle n'eut que de la douleur ; le duc eut davantage, il eut des remords.

Cette lettre acheva l'ouvrage que sa bonté seule avait commencé ; il se reprocha d'avoir porté son fils à cet excès de désespoir : non qu'il fût encore revenu sur le compte de Primerose, ni qu'après de tels exemples de caprices , après de si cruelles inconséquences , il la crût une épouse digne de Gérardet ; mais ce qu'il se reprocha, ce fut d'avoir méconnu la violence d'une passion à laquelle la raison doit quelquefois céder, quelque déraisonnable qu'elle paraisse.

Gérard répondit dans ce sens à son frère, lui permit de porter l'espérance dans le cœur de son fils, jusqu'au point où elle lui paraîtrait nécessaire pour le retour de sa santé et de sa raison, et lui promit de s'occuper du bonheur de cet enfant éga-

ré, c'est ainsi qu'il l'appelait , aussitôt qu'il serait en état d'en jouir.

C'en était assez pour le bon religieux, qui dans ce moment n'en pouvait espérer davantage, et ne desirait même pas au-delà. Il fallait avant tout rétablir les forces épuisées du pauvre Gérardet; et comme il devait s'écouler un long temps avant l'entier succès des soins qu'on lui prodiguait, son oncle ne douta pas d'amener les choses pendant cet intervalle au point où il les voulait.

Mais laissons Gérardet entre les mains de ce vieillard compatissant; il est bien : il est plus heureux que l'infortunée Primerose, dont l'état cruel m'attire, pour ainsi dire, malgré moi, et ne me laisse plus la liberté de m'occuper d'aucun autre objet.

A son réveil, le lendemain du jour

IIO PRIMEROSE.

fatal dont j'ai été obligé de vous dévoiler l'horreur, elle ne se rappela qu'à peine les événements de la veille. La bonne nourrice affecta même de l'en distraire ; et si Primerose n'eût pas éprouvé en elle un changement extraordinaire, dont elle ne pouvait se rendre compte, elle eût repris ses habitudes et sa mélancolie passées, sans même chercher à retracer à sa mémoire cette affreuse journée. Mais Primerose n'était plus la même : quelques légères souffrances , le souvenir de ce qu'elle prenait pour un songe funeste, un trouble vague, une inquiétude qui s'étendait sur tout ce qui l'entourait, sans qu'elle pût fixer son objet, tout la portait à revenir sur les détails de ce jour, qu'elle était encore loin de soupçonner si affreux pour elle.

— Ma mère, disait- elle à la bonne

P R I M F. R O s K. II-

nourrice dont elle déchirait le cœur, ma mère, que m'est-il donc arrivé?

d'où m'est venu cet affreux assoupissement? Ah! que j'ai souffert, ma bonne ! de quels rêves affreux j'ai été tourmentée!... Écoute, je veux te le conter; il me poursuit par-tout : tu m'aideras à en débarrasser mon imagination frappée.

Après mille songes sans suite et sans ordre, je révais au malheureux Gérardet; tusais que son image m'occupe sans cesse : j'ai cru entendre sa voix; mon cœur a tressailli... Sauvetoi, me disait-il, Primerose, sauvetoi... Je crus pouvoir fuir, quoique je ne visse point le danger dont m'avertissait cette voix si chère ; mais il me fut imjjossible, et j'éprouvais qu'un obstacle invincible me rendait immobile : alors je crus me sentir pressée par un monstre affreux qui se jetait

Il8 PRIMEROSE.

sur moi. Je veux crier, ma voix ne peut se faire entendre; je me vois sans défense entre les bras d'un misérable pâtre qui consomme sur moi le crime le plus affreux. Oh! quel comble d'horreur! Au même moment ce pâtre prend à mon imagination égarée les traits de Gérardet. . . Je ne sais ce que devint la suite de ce rèxe terrible ; mille autres non moins sinistres fatiguèrent mon long et involontaire sommeil : je les ai tous oubliés, mais je ne puis chasser le souvenir de celui-là. —

La nourrice, effrayée du récit de ce songe si près de la vérité , ne put retenir ses larmes. — Tu pleures , ma bonne ! lui dit Primerose en cachant sa tête dans son sein ; tu pleures ! eh ! pourquoi ? —

— Eh! qui ne pleurerait pas? répondit la bonne nourrice qui tâchait de se remettre de son trouble ; qui ne

PRIMEROSE. Iig

pleurerait pas en voyant à quels écarts se livre votre imagination ? Le cœur toujours plein de Gérardet , vous le voyez par-tout, vous attachez son image à tous les objets. Allons, remettez-vous, ma fille : un rêve peutil vous troubler à ce point ? peut-il vous occuper si long-temps? La chaleur, et le vin auquel vous n'êtes point accoutumée , ont provoqué ce sommeil profond dans lequel je vous ai trouvée ; votre imagination fatiguée a seule produit tous ces songes làcheux dont vous vous plaignez. Vous souffrez, dites-vous, vous ne vous retrouvez plus la même : eh bien ! ma fille, c'est encore l'effet de votre ivresse involontaire. Soyez tranquille, n'appréhendez point de suites fâcheuses ; c'est votre mère, c'est votre amie qui vous répond de vous-même — . Quelques caresses , ces paroles consolan-

tes souvent répétées, rendirent un peu de calme à Primerose. Mais combien la bonne nourrice avait à souffrir !

combien il fallait qu'elle prît sur ellemême pour pouvoir donner ces consolations mensongères !

Au bout de quelque temps la santé de Primerose au lieu de se rétablir s'altéra davantage : dès le troisième mois elle sentit des incommodités bien nouvelles pour elle ; un dégoût presque absolu, un malaise général et constant , des maux de cœur , de fréquents vomissements ; le symptôme le plus certain de la maternité s'y j oignit : et Primerose , trop innocente pour comprendre son état, ne savait à quoi attribuer ses souffrances. Elle les confiait à sa bonne nourrice , qui ne les comprenait que trop bien , et qui ne savait quel parti prendre. Elle craignait, en découvrant ce qu'elle avait

PRIMEROSE. l'2.l

deviné, de compromettre la vertu et l'innocence de Primerose. La vérité de son malheur était assez invraisemblable pour qu'on pût soupçonner l'honneur de cette malheureuse enfant, et sa propre sincérité. Elle redoutait la colère du comte, qui, tout faible qu'il était surtout le reste, était extrême sur ce point, comme tous les nobles de ces temps à demi policés.

Elle craignait encore plus le désespoir de la vertueuse Primerose ; et , se flattant quelquefois que le ciel et le temps feraient naître quelque événement qui sauverait cette infortunée, ou lui en inspirerait les moyens , elle ne pouvait se résoudre à rompre le silence, bien qu'elle sentît tont le danger de se taire.

Pendant qu'elle était ainsi suspendue entre la crainte de parler et la nécessité de le faire, le comte conceu

vait de vives inquiétudes sur la prétendue maladie de sa fille, dont il était loin de soupçonner la cause.

Il avait consulté ses médecins ; tous avaient été d'un avis différent , sans qu'aucun eût deviné ou paru deviner la véritable cause des souffrances de Primerose. Chacun avait ordonné son remède, qu'heureusement la bonne nourrice avait supprimé sans le dire à personne. Enfin le comte , voyant le mal empirer de jour en jour , résolut de faire une consultation générale de tous les gens de l'art de Beaucaire et des environs. La nourrice ne pouvait arrêter ces tendres soins : l'exemple de l'ignorance ou de la discrétion des -médecins de la cour lui fit espérer que les nouveaux consultés ne dévoileraient pas davantage le secret de Primerose , et lui laisseraient encore la possibilité de chercher

PRIMEROSE. r li

les moyens de la sauver. Le comte, ayant rassemblé tous ces docteurs dans son palais, fit appeler sa fille, et voulut être présent à leur examen . Dans le nombre des consultants se trouvait un vieux chirurgien d'un village assez éloigné, homme instruit, mais brusque, et accoutumé a ne jamais peser ses paroles ni déguiser la vérité, insouciant, s'inquiétant peu de tout ce qui n'était pas son état, et sachant à peine qu'on Teût fait Nenir pour Primerose : tout ce qui lavait frappé, c'était qu'on l'avait fait venir pour une femme malade.

A peine tut-il regardé Primeroîne :

— Pardieu ! dit-il, ce n'est pas là une maladie bien difficile à guérir : il faut, monseigneur, que vos médecins soient de grands ânes pour ne pas voir que cette femme-là est grosse.

- Que dites-vous? dit le comte éper-

du. — Il dit vrai, répondirent les médecins de la ville, assez contents intérieurement de trouver cette occasion d'humilier les médecins de la cour. Le comte se tourna vers ceuxci ; leur silence et leurs regards baissés ne lui confirmèrent que trop cette affreuse vérité. Primerose s'évanouit; et si on ne l'eût transportée sur-lechamp dans son appartement, je ne sais jusqu'où le premier mouvement de fureur eût emporté le comte. Sa rage lui ôta toute idée de prudence; il oublia qu'il avait trente témoins de sa honte, ne pensa pas même à leur commander de garder un secret qui au reste ne pouvait l'être long-temps avec tant de confidents; et il ordonna qu'on lui amenât à l'instant la nourrice, sur qui il s'était reposé de la garde de sa fille. La pauvre nourrice, instruite de tout ce qui venait de se

passer par le porteur des ordres du comte, et plus encore par l'état dans lequel on lui rapportait Primerose, la laissa entre les mains de ses fenimes, prit avec elle le fatal chapeau de paille qu'elle avait j usques-là soigneusement caché, et se rendit au\ ordres du comte.

Furieux et menaçant, l'outrage a la bouche et la rage dans les yeux, il lui demande compte de la conduite de saillie, et de la sienne même. La nourrice, avec le sang froid que donnent l'innocence et la vertu, lui fait un récit fidèle de tout ce qu'elle sait, et de tout ce qu'elle a deviné; elle rapproche les époques, rappelle au comte lesdétails decette chassedéja oubliée, montre le chapeau qu'elle a tnmvé à cùti' de Primerose endormie, raconte jusqu'au rêve de cette malheureuse enfant, et ne laisse plus de doute sur

le crime qui a été commis. Ses longues vertus, le respect et l'estime dont elle jouissait, la simplicité et l'air de vérité de son récit, convainquirent le comte de toute l'horreur de la situation de Primerose. Elle n'était point coupable, mais elle ne pouvait être vengée ; l'auteur de son outrage était inconnu, d'un sang vil. La rage, la honte et le désespoir étaient dans le cœur du comte, la désolation et l'effroi remplissaient son palais; et le crime involontaire de Gérardet avait fait plus que n'eût pu désirer ou ordonner la vengeance de Gérard.

Le comte de Beaucaire chercha vainement les moyens de découvrir l'auteur de sa honte pour le faire périr dans les plus cruels supplices :

vainement sa douleur s'exhala en cris de rage et de fureur; son malheur

était sans remède. La bonne nourrice se jeta à ses pieds : — Au moins, seigneur, lui dit-elle, épargnez votre fille. C'est pour vous la consener que je vous ai caché jusqu'à ce jour ce fatal secret, que ses suites seules ont pu me forcer à vous découvrir : aidez-moi à sauver Primerose de son désespoir. — Allez, répondit le comte en baissant les yeux, allez, sauve/ sa vie ; mais qu'elle ne reparaisse jamais devant moi : je ne pourrais supporter sa vue, ma honte, et sa douleur. —

La nourrice revole auprès de sa malheureuse fille. Elle était sortie de son évanouissement, et, plongée dans les plus cruelles méditations , elle avait repassé dans sa mémoire toutes les circonstances de son malheur.

Elle s'était tout de suite rappelé et son fatal rêve, et ce qu'elle avait

laS PRIMEROSE.

souffert depuis. Mille détails, qu'elle n'avait pu saisir d'abord, faute de les entendre, se présentèrent alors à son esprit, et lui expliquèrent tout ce que sa bonne nourrice lui avait caché avec tant de soin. Jusques-là, l'image de Gérardet avait toujours accompagné le souvenir de son prétendu rêve : il était clair maintenant que cette image seule était le fruit de son imagination, et que le crime du pâtre était l'affreuse vérité.

Primerose déshonorée, avilie par la publicité de sa honte, rougissant d'elle-même, perdant à-la-fois l'honneur et son amant, n'écouta plus que son désespoir. En vain sa fidèle nourrice essaya-t-elle de l'adoucir, les résolutions les plus sinistres remplirent le cœur de cette infortunée. La première à laquelle elle s'attacha fut de se donner la mort. Mais cet être in-

nocent qu'elle portait dans son sein, cet être qui lui faisait horreur, mais dont cependant elle allait être mère, ce malheureux fruit d'un crime affreux, arrêta son bras ; elle consentit a vivre jusqu'après sa naissance : mais, ne pouvant supporter ni la vue de son père, ni celle de tous ceux qui pouvaient la connaître, espérant fuir sa propre honte en se dérobant a tous les yeux qui en avaient été témoins, elle prit la résolution secrète et invariable de fuir seule et pour toujours, et Beaucaire et son père ; d'aller à Marseille attendre l'instant de la naissance de son enfant dans l'asyle de l'indigence ; de le déposer dans celui de la pitié, et de terminer aussitôt après ses tristes jours. L'amitié de sa nourrice lui fit désirer un instant de la prendre pour confidente : mais cette même amitié eût

l3o PRIMEROSE.

peut-être trahi sa fuite, et n'eût pas à coup sûr souffert sa mort ; elle s'arracha donc à cette dernière consolation.

Primerose avait du caractère et du courage ; ses affreux malheurs avaient achevé de la former, et de bannir ces légers défauts qui avaient prolongé son enfance bien avant dans sa jeunesse. Si Primerose eut la force de concevoir un pareil projet, elle eut aussi celle de l'exécuter ; et la nuit qui suivit la fatale consultation faite par le comte, elle échappa à tous les yeux, se couvrit des habits d'un page qu'elle eut l'art de dérober, et sortit sans être apperçue du palais et de la ville de Beaucaire. Un cheval, qu'elle acheta ce qu'on voulut à l'extrémité du fauxbourg, lui facilita les moyens de s'éloigner avec rapidité; et elle était déjà loin lorsqu'on s'ap-

PRIMEROSE. I^>l

perçut le lendemain matin de son évasion.

Sa nourrice, qui depuis long-temps n'avait pris aucun repos , avait été invitée par Primerose, qui paraissait plus tranquille, à se livrer au moins cette nuit-là au sommeil. Elle avait cru devoir profiter de cette invitation pour retourner auprès du comte , tâcher de remettre sa tète, et d'obtenir de lui qu'il ne punît pas Primerose d'un malheur comme d'un crime. Le comte avait été long- temps a se rendre ; il s'était fait répéter mille fois toutes les circonstances de son déshonneur, dans l'espérance de trouver des moyens de vengeance ; il avait résisté jusqu'au matin aux prières et aux larmes de la bonne nourrice :

il se rendait enfin, et consentait à revoir, à consoler lui-même la pauvre Primerose, lorsqu'on vint leur

l32 PRIMEROSE.

apprendre à l'un et à l'autre sa fuite inattendue.

Ils jettent un cri de douleur : tous les gens du comte sont à l'instant rassemblés ; ordre de parcourir toute la ville , toutes les routes voisines ; récompenses sans bornes pour celui qui le premier en pourra rapporter des nouvelles, ou la rendre à son père. . . .

Soins inutiles, inutiles recherches ; Primerose avait pris trop d'avance :

il était décidé dans les décrets de la Providence qu'elle subirait son sort tout entier , et que le comte, en croyant l'avoir perdue pour toujours, serait long- temps puni de ses coupables faiblesses.

Cependant d'aussi étranges nouvelles s'étaient rapidement répandues dans toute la ville : l'étonnement était extrême. L'écuyer de Gérardet, caché

PRIMEROSE. l33

dans Beaucaire par Tordre de l'oiiclr de son jeune maître, apprit à-la-fois et le malheur de Primerose et sa fuite. Il ne put le croire ; et tremblant de trouver d'affreuses vérités au milieu des bruits vagues et toujours croissants dont tout Beaucaire était rempli, il se détermina à se découvrir à la fidèle nourrice, son ancienne amie, et à ne s'en rapporter qu'à elle sur tout cet événement qu'il ne pouvait comprendre. Il hésita d'abord à cause de l'incognito qu'on lui avait ordonné de garder : mais l'intérêt de Gérardet l'emporta ; il monta au palais , et demanda à parler à celte femme respectable.

Reconnu pour l'écuyer de Gérardet, on l'introduisit avec empressement auprès d'elle; et sa vue lui arracha de nouvelles larmes. L'écuyer ne crut pas devoir lui avouer le se-

l34 PRIMEROSE.

jour secret que Gérardet avait fait à Beaucaire ; il lui dit seulement que cet amant, toujours tendre et passionné, lui avait ordonné de s'y rendre, et de s'y tenir caché, afin qu'il pût avoir sans cesse des nouvelles certaines de sa chère Primerose; qu'il avait exécuté fidèlement ses ordres en restant inconnu pour tout le monde, et même pour elle ; mais que, frappé d'effroi aux bruits qui venaient de se répandre, il n'avait pas cru manquer à son devoir en venant savoir d'ellemême ce qu'il devai tcroire, et quelle était la vérité.

La nourrice était trop vraie, et estimait trop son ami pour user avec lui d'une dissimulation d'ailleurs bien inutile d'après l'éclat que le comte avait fait. La vérité était plus favorable à Primerose que tout ce qu'on aurait pu inventer pour adoucir son

histoire. Elle n'eut donc rien de caché pour l'écuyer de Gérardet, entra dans les plus grands détails, raconta toute l'histoire de la fatale chasse, de l'erreur de l'échanson , et de ses affreuses suites ; elle rappela toutes les dates, les moindres circonstances, et vit avec une espèce de consolation comhien son ami partageait sa douleur.

En effet le hon écuyer ne pouvait s'empêcher d'être frappé du singulier rapport qu'il voyait entre l'époque du malheur de Primerose et celle du violent désespoir de Gérardet. Il y avait dans cet événement une obscurité effrayante, mais impénétrable pour lui. Combien son effroi ne redoubla-t- il pas quand la fidèle nourrice lui eut nrontré le fatal chapeau trouvé près de Primerose! L'écuyer le reconnut ; un G et un P entrelacés

l36 PRIMEROSE.

en chiffre dans le travail de la paille ne lui permirent pas de douter que ce ne fût celui de Gérardet. O dieu ! quel trait de lumière pour cet homme honnête et loyal ! Gérardet, son Gérardet coupable d'un tel crime !

Cela était impossible. . . Mais pourtant ce témoin non suspect. . . Il fallait percer cette obscurité ; il fallait, avant d'accuser le plus vertueux, le plus délicat des amants, avoir des preuves encore plus sûres que ces muets indices... L'écuyer eut la prudence de dissimuler la cause de son trouble , et l'adresse , en quittant son amie , d'emporter avec lui sans qu'elle s'en apperçût ce chapeau, qu'il n'avait que trop bien reconnu, et qui pouvait trahir Gérardet , s'il était possible que Gérardet fût coupable.

Inutile désormais à Beaucaire , il crut n'avoir rien de plus pressé que

PRIMEROSli. l37

<le retourner à la grande chartreuse, porter à l'oncle de son maître ces tristes nouvelles et ses affreuses découvertes. Cet oncle généreux pouvait être plus instruit qu'il ne l'était lui-même ; le récit qu'il allait lui faire pouvait faire naître ou confirmer des conjectures importantes ; le bon religieux pourrait peut-être en tirer parti pour le salut des deux amants : il n'y avait donc pas un moment à perdre, il fallait se hâter de tout découvrir à l'homme le plus indulgent et le plus sage.

Olui-ci n'avait pas besoiii du témoin que lui nipportait Técuyer pour connaître un crime que Gérardet lui avait avoué lui-mém»- avec le déchirement du remords ; mais son cœur se brisa au récit des suites terribles que ce crime venait d'avoir.

Il fit cacher l'écuver, lui défendit de

l38 PRIMEROSE.

reparaître aux yeux de Gérardel , à qui la moindre connaissance de ces événements eût achevé d'ôter la vie, et qui commençait à peine à entrer en convalescence. Il alla se renfermer dans sa cellule; et après avoir médité long-temps sur ce qu'il devait faire , voici le parti auquel il s'arrêta.

Il pensa qu'un récit fidèle fait à Gérard des suites de sa vindicative sévérité serait ce qui l'en ferait le plus fortement repentir. Il lui écrivit donc et les aveux de son fils et le récit de l'écuyer : chargea ce dernier de lui porter ses lettres, et de lui présenter comme une preuve de plus le fatal chapeau ; puis, tranquille sur la conduite que Gérard devait tenir et tiendrait, il ne s'occupa plus que des moyens de sauver Primerose de tous les dangers qui la menaçaient.

La piété des fidèles avait rendu la chartreuse aussi riche que puissante.

Le général avait de nombreux vassaux, et un grand nombre d'officiers à ses ordres : il fit appeler ceux dont il était le plus sur; et après leur avoir donné ses instructions, il leur dépeignit l'objet de leur recherche; il les envoya aux environs de Beaucaire, et sur toutes les routes qui y aboutissaient; puis, adressant au ciel ses puissantes et ferventes prières, il attendit du temps et de sa bonté la fin des malheurs de l'intéressante Primerose, et de son coupable amant.

Primerose, dont la résolution était inébranlable, employa tous ses soins à n'être point découverte. Elle ne doutait point que son père n'eut mis toute sa maison à sa suite : elle vit (pi'elle ne pouvait manquer d'être ra menée à Beaucaire si elle suivait les

l4o PRIMEROSE.

roules fréquentées ; elle prit donc le parti de s'arrêter quelque temps assez près de Beaucaiie, dans une retraite entièrement ignorée, et d'attendre pour continuer sa route vers Marseille qu'on eût renoncé à d'infructueuses recherches. Après avoir traversé le Rhône elle quitta le grand chemin, et par des sentiers à peine frayés, elle arriva à la demeure d'un pauvre pêcheur qui s'était creusé une espèce de maison dans des rochers près du Rhône, et qui, accablé par l'âge, \ vivait avec sa femme, ses deux filles, et son jeune fils. Fatiguée de sa course rapide, et plus encore de ses inquiétudes et de sa douleur, elle demanda l'hospitalité à ces bonnes gens ; et après plusieurs jours passés dans cette espèce d'antre sauvage et ignoré du reste du monde, elle changea son cheval, qui eût pu la faire reconnaître, contre

l'àne paisible du vieillard, troqua son habit de page contre un de ceux du jeune pêcheur ; un bat couvert d'une couverture à demi usée lui servit de selle ; et Primerose, ainsi méconnaissable, se disposa à continuer son voyage.

Que se passait-il alors dans son ame ? Je dois l'avouer ; elle éprouvait une sorte d'adoucissement à ses peines; la certitude de n'être point connue, de n'avoir pas à rougir devant tous les yeux qui la fixaient, de ne plus dépendre que d'elle-même dans l'exécution de ses affreuses résolutions; tous ces motifs lui rendaient assez de calme et de présence d'esprit pour pouvoir se livrer aux soius qu'exigeait le parti qu'elle avait pris, et ces soins même étaient une distraction de plus à son désespoir.

Le matin du jour qu'elle avait fixe

llil PRIMEROSE.

pour son départ de la retraite du pêcheur, elle était prête à s'établir sur sa tranquille monture, lorsqu'elle apperçut deux cavaliers, qui, tournant un des angles du rocher, se trouvèrent à cinquante pas d'elle , sans qu'elle eût pu prévoir leur approche. L'effroi la saisit ; elle crut entendre l'un de ces cavaliers dire à l'autre : — C'est elle... la voilà. — Elle se rejeta dans la maison du pêcheur, en referma brusquement la porte, et attendit en tremblant qu'on vînt l'arracher de son asyle. Ce qui l'étonnait le plus, c'est qu'elle avait cru reconnaître dans le cavalier dont les paroles l'avaient si fort effrayée, l'écuyer de Gérardet ; mais bientôt elle ne put douter que tout ce qu'elle avait cru voir et entendre ne fût l'effet de son imagination frappée. Tout le jour se passa comme les précédents ; même silence

autour de la maison du ])êcheur ; personne ne parut j et elle jugea que les propos des deux cavaliers étaient ceux de voyageurs égarés qui venaient de trouver la route qu'ils avaient cherchée. Elle ne différa donc plus son départ; et le lendemain, ayant dit adieu à ses hôtes, elle partit ; et suivant les sentiers qu'on lui avait indiqués, elle s'enfonça dans un petit bois, qu'elle devait traverser pour regagner le chemin de Marseille.

A |X'ine était-elle au milieu de ce bois, qu'elle entendit marcher derrière elle. Elle se retourne, et voit assez près une espèce de religieux, de ceux qui, vivant solitaires, étaient alors comme aujourd'hui connus sous le nom d'hermites, et étaient en grand nombre, particulièrement en Provence.

Cet hermite paraissait d'un âge extrêmement avancé ; une longue barbe

blanche ombrageait son menton; ses yeux avaient cependant encore du feu et de l'éclat, bien que toute sa personne annonçât la vieillesse, mais c'était la vieillesse la plus belle et la moins infirme.

Cet hermite était monté sur un mulet, petit, mais vif et bien allant, qui portait , outre l'hermite, deux grands paniers pendant aux deux côtés de l'espèce de selle qui le couvrait.

— La paix soit avec vous, dit l'hermite à Primerose qu'il eut bientôt rattrapée. — Grand merci, mon père, répondit le faux pêcheur. — Voulezvous bien, dit l'hermite , permettre que nous fassions route ensemble ? Ce bois n'est pas sûr, dit-on,et cela pourra vous être utile ; car pour moi, grâce à Dieu, mon âge et mon état m'ôtent toute espèce de crainte — . Primerose

ne vit pas de moyens de se refuser à la prière de l'hermite ; et les voilà côte-à-cùte, clieminant de tout le pas de l'àne, sur lequel l'hermite mesurait le pas de son mulet.

L'hermite avait de l'esprit, aimait à parler, à raconter sur-tout, comme tous les vieillards de son âge. Primerose, toute préoccupée qu'elle était, ne put s'empêcher de l'écouter ; d'abord par la crainte d'être soupçonnée si elle laissait paraître une trop forte distraction, puis bientôt par l'attrait qu'elle trouva aux discours de l'hermite.

La morale la plus pure, la plus douce et la plus indulgente, les ressources les plus variées dans l'esprit, je ne sais quel charme irrésistible, tout excita la confiance de Primerose. Elle fut entraînée à mettre aussi un peu du sien dans la conversation ;

l46 PRIMEROSE.

et Primerose, élevée à la cour la plus polie de toute la Provence, était étonnée de trouver tant de mérite, et d'amabilité même, dans un pauvre hermite des roches du Rhône.

Primerose avait bien pu prendre les habits du pêcheur, mais elle n'avait pu acquérir en même temps son ignorance et son langage : en vain cherchait-elle quelquefois à les imiter ; elle faisait des étourderies continuelles auxquelles l'hermite ne paraissait pas prendre garde. Quelques heures se passèrent de cette sorte; et Primerose, qui ne connaissait pas les chemins, se laissait conduire par son vénérable guide qui l'avait assurée les connaître parfaitement.

Dans ces temps de piété et de foi, l'extérieur de la sainteté, l'habit de cénobite, attiraient la confiance et commandaient le respect. Primerose

à ce préjugé de son siècle joignait l'estime que les discours du vieillard avaient commandée à son ame étonnée : de l'estime on passe bien vite à l'admiration; et une fois qu'on en est a ce point, on arrive bientôt à croire tout possible.

Ces temps étaient encore ceux où Ton croyait au merveilleux, aux miracles. Il s'en faisait cbaque jour en Provence qui trouvaient et des témoins nombreux, et un bien plus grand nombre encore d'esprits couvaincus et toujours prêts à l'être. Primerose, sans partager cet excès de crédulité, n'avait pas beaucoup réfléchi sur les principes qui doivent diriger et éclairer notre foi : on a^ait occupé son enfance de tous les contes et de toutes les erreurs ordinaires. On sait que les impressions de cet âge ne s'effacent jamais bien, et sont toujours

prêtes à reparaître à la moindre occasion. Primerose était malheureuse, par conséquent plus faible : accablée d'une affliction à laquelle rien dans la nature ne pouvait porter remède, l'espérance, qui ne perd jamais ses droits, la disposait à recevoir les consolations trompeuses que le merveilleux pouvait donner à son imagination frappée. Ainsi, avec l'ascendant que l'hermite avait déjà pris sur elle, rien n'était plus facile que de la mener au point de le croire im être surnaturel, un de ces amis du ciel à qui Dieu n'ose rien refuser.

11 était midi. L'hermite proposa à Primerose de s'arrêter un moment à l'ombre pour se rafraîchir et prendre un peu de nourritvire. Primerose, chez qui le besoin se faisait vivement sentir, ne s'y refusa pas ; elle quitte son âne, aide le bon vieillard à des-

cendre de son mulet : celui-ci tire les provisionsde ses paniers;ils s'asseyent sur l'herbe, et commencent leur repas frugal. L'hermite offre à Primerose une coupe dans laquelle il verse du vin de l'hernùtage.

— O dieu! mon père, jamais! s'écrie l'infortunée, qui à cette vue sent son visage se couvrir d'une rougeur subite et ses yeux se remplir de larmes. — Eh bien!... bien, reprend l'hermite, ne vous gène^ pas... Si la fille du comte de Beaucaire eût eu votre prudence, elle ne serait pas si malheureuse. —

A ces mots Primerose ne peut plus se contenir; elle sent que sa douleur va la découvrir : il faut fuir cet imprudent, ce dangereux hermite. Elle se levé et marche rapidement vers son àne. — Eh quoi ! vous me quittez, mon fils? s'écrie le vieillard. — Oui,

l5o PRIMEROSE.

mon père : le jour s' avance, et je n'ai plus faim — . Alors, comme il était d'un usage constant de faire toujours quelques dons aux pieux li ermites que l'on rencontrait. Primerose, oubliant qu'elle n'est qu'un pauvre pêcheur, cherche la bourse d'or qu'elle avait emportée de Beaucaire dans sa fuite. . . Que deviendra-t-elle ? comment continuera-t-elle son voyage? sa bourse ne se retrouve plus. Elle cherche des yeux autour d'elle avec inquiétude.

— Qu'est-ce, mon fils? dit l'hermite qui la fixait sans cesse; vous avez perdu quelque chose? — Ce n'est rien, mon père, dit Primerose en cherchant toujours; ce n'est rien. — Pauvre enfant, reprend l'hermite, tu devrais bien avoir plus de confiance en moi ; je le mérite, et je vais t'en donner une preuve : tu cherches ta bourse; elle est d'un réseau verd, brodé d'or;

dessus est un cœur percé d'une flèche ; elle contient soixante pièces d'or et onze pièces d'argent... — Ah! mon père, vous l'avez donc trouvée ? — Non, mon enfant; mais je tiens du ciel quelques dons heureux, etje sais que tu l'as laissée dans l'habit que tu portais avant de prendre celui qui te couvre, et qu'elle est restée chez ton hôte; ton trouble d'hier matin te l'a fait oublier.

Comment peindre la surprise, l'effroi même de Primerose ? Cet hermite, ce vieillard, qu'elle voit aujourd'hui jKJur la première fois, sait qu'hier elle a changé ses habits contre ceux qu'elle porte; il sait qu'elle a été vivement troublée; il sait ce que contient sa bourse, et jusqu'à sa couleur et ses ornements... Quel pouvoir surnaturel l'a pu si bien instruire ?

et s'il sait tout cela, il sait donc aussi

li)2 PRIMEROSE.

qui elle est, il connaît donc sa honte et ses malheurs... Son imagination se frappe et parcourt rapidement un espace immense. Elle tombe à genoux à la place même où elle se trouve, et tendant ses mains tremblantes vers le vieillard : — O mon pere^ s'écriet-elle, pardonnez-moi^ bénissez-moi ! ...

— Releve-toi, mon enfant, dit le vieillard eu souriant ;• reviens, reviens; ne me crains pas ; je ne saurai rien que ce que tu voudras me dire; je veux tout devoir à ta confiance, je ne veux user de mon pouvoir que pour ta consolation et ton bonheur — .

Ces mots rassurent Primerose : l'air du vieillard était si touchant, son visage portait une telle empreinte de bonté et de noblesse, ses yeux versaient de si consolantes larmes. . . Primerose, tremblanteet le regard baissé, se rapproche timidement de lui, se

Pa4r.tS3

{/o9{yrt>y, \.'/rt/uy .

met à genoux à ses côtés , et attend en silence les ordres de cet ami du ciel. — Allons, enfant, lui dit l'hermite en lui donnant légèrement deux ou trois coups caressants sur sa joue colorée; remets-toi là, et continue un repas qui t'est nécessaire : nous causerons après, si tu veux; mais sur-tout ne me crains pas ; je serai aussi peu curieux, aussi discret que tu le voudras.

Primerose subjuguée obéit sans répondre, reprend les fruits qu'elle avait quittés et les achevé, sans oser encore regarder le trop pénétrant herniite. — Eh bien ! mon fils, lui dit l'hermite, tu n'oses donc pas encore fixer les yeux sur moi ? Écoute, je ne veux j)as te faire de peine, quoique tu m'en aies fait une bien grande tantôt en voulant me quitter ; mais , mon enfant, souviens-toi donc que le consen-

l54 PRIMEROSE.

tement seul fait le crime. Levé hardiment les yeux vers le ciel ; il te voit sans courroux, tu peux le regarder sans crainte — . Une rougeur plus vive encore colora le visage de Primerose. L'hermite, pour la distraire de cette impression dont il craignait les suites, se hâta de lui reparler de sa bourse perdue. — Mon enfant, lui dit-il, tu as du chagrin d'avoir perdu ta bourse ; mais va, sois tranquille : le ciel t'aime, il t'a éprouvée, il ne veut plus que tu souffres de nouvelles peines . Tiens, vois-tu ce buisson ? c'est sous la pierre que tu vois à côté que ta bourse est venue se cacher hier ; et comme la somme qu'elle contient pourrait bien ne pas suffire aux besoins que je prévois que tu pourras avoir, on a eu soin d'y joindre quelque chose qui pourra te servir en cas de nécessité.

Primerose crut d'abord que Thermite se moquait d'elle : cependant ce qu'elle en avait déjà vu ne lui permettait pas une incrédulité que son imagination déjà frappée lui rendait d'ailleurs impossible. Elle se levé, arrive au buisson, renverse la pierre, et voit sa bourse, sa propre bourse, telle que le vieillard l'avoit dépeinte. Elle la ramasse, I'ouatc, et y trouve, outre l'argent qu'elle savait y être, six diamants fort beaux et d'un assez, grand prix.

— Ah! mon père, s'écria Primerose, que puis-je offrir au ciel, à vousméme,pour tant de bienfaits? — Nous aimer, dit le vieillard; c'est tout ce qu'il veut ainsi que moi : j'y ajoute de sa part l'ordre de ne pas être injuste envers toi-même; et de la mienne celui de ne jamais me quitter sans ma permission.

l56 PRIMEROSE.

Cette dernière demande étonna Primerose, l'effraya même un instant.

Ses malheurs lui avaient appris la méfiance ; et d'ailleurs elle avait formé une si ferme résolution d'aller finir à Marseille ses déplorables jours. . . Que voulait-il faire d'elle? où voulait-il la conduire?... Elle tremblait de prendre un engagement dont les suites lui étaient inconnues. L'hermite devina son embarras; et de ce ton de candeur qu'on ne peut jamais feindre : — Sois tranquille, mon enfant; je te dispense de ta promesse si jamais j'exigeais de toi quelque chose de contraire à l'honneur ou à la vertu — —

Primerose hésitait cependant encore, lorsqu'elle entendit le bruit de chevaux arrivant à toute bride. Elle regarde, voit le bois rempli de gendarmes conduits par un officier,qu'elle

croit reconnaître pour un des capitaines de son père. Elle se jette avec effroi dans les bras de Thermite. — O mon pere, s'écrie-t-elle, mon père, sauvez-moi — ! L'hermite avait fixé attentivement l'officier : il ne paraissait point ému ; et pressant Primerose contre son cœur : — Nous ne pouvons leur échapper, lui dit-il, tu le vois; mais fais-moi la ])romesse que je t'ai demandée, et je prierai le ciel qu'il te sauve du danger que tu me parais craindre si vivement.

La fraveur décida Primerose. — Sauvez-moi, mon pere; je vous promets de ne vous jamais quitter que par votre ordre. — Tu me le jures, reprit en souriant l'hermite, foi d'honnête homme, ou... d'honnête femme, comme tu voudras?... — Oui, oui, je vous le jure, mon pere — . Alors l'hermite la quittajit va au devant de la

l58 PRIMEROSE.

troupe, lui ordonne d'arrêter, s'approche de l'ofGcier, lui dit deux mots à l'oreille ; et à l'instant l'officier et sa troupe s'en retournent par le même chemin qu'ils avaient pris pour entrer dans le bois. L'hermite revient trouver Primerose, qui ne sait plus si cet étonnant vieillard est un simple mortel ou un ange consolateur chargé par le ciel de la protéger .

L'hermite profita de cette disposition pour graver encore davantage dans son esprit les idées qu'il avait cherché à y faire naître ; il parla de ce qu'il venait de faire comme de la chose la plus simple : et Primerose, subjuguée par l'étonnement, l'admiration et l'estime, sentit qu'elle ne pouvait se repentir de la parole qu'elle venait de donner, et qu'elle était bien loin du désir d'y manquer.

PRIMEROSE. I jy

Les gendarmes éloignés, l'hernùte laissa h Primerose le temps nécessaire pour affaiblir l'effet de la frayeur qu'elle venait d'avoir, et bientôt lui proposa de se remettre en marche. — Où allons-nous, mon père ? lui répondit Primerose d'un air timide et soumis. — Tu le sauras, ma fille; mais viens, suis-moi, et sois sans crainte — . A ce mot de ma fille elle rougit encore. — J'ai tort, reprit i'hermite ; j'oubliais que je ne devais rien savoir, et tout obtenir de ta confiance. — Vous la méritez bien, mon père; mais épargnez ma honte et mes remords.

— Je ne sais, répliqua I'hermite, si tu te reproches véritablement les fautes réelles que tu as commises; je crois que ta conscience prend le change : l'état où tu es, le désespoir dans lequel je t'ai vue depuis plusieurs jours que je m'intéresse à toi, me

l6o PRIMEROSE.

prouvent que ta tête s'est égarée, que tu ne raisonnes pas juste, et que tu te punis de ce dont tu n'es pas coupable, tandis que tu oublies tes véritables fautes. — Quoi! mon père, vous m'avez vue depuis plusieurs jours!

O ciel ! dans quels moments et par quel mystère?... — Doucement, ma fille : si je respecte vos secrets , respectez les miens. Vous voulez tout savoir, et tout me taire ; cela n'est pas juste : il faut que tout soit égal à cet égard entre nous. — Eh ! mon père, cela est-il possible? Vous êtes tout mystère pour moi , et rien ne l'est pour vous; vous me connaissez, Aous savez jusqu'à mes plus secrètes pensées ; et moi, depuis douze heures que je vous vois, je n'ai pas encore pu seulement comprendre la moindre de vos actions. — Eh bien! que t'importe, répondit l'hermite en sou-

riant, si mes actions n'ont eu pour hut que la tranquillité et radoucissement de tes peines? Ta curiosité cherche inutilement à me connaître; tu n'as qu'un seul moyen pour y parvenir, c'est la plus entière confiance.

Primerose resta rêveuse. — Quelle bizarrerie, se disait-elle, a cet homme qui sait tout, de vouloir tout apprendre de moi-même! Quel peut être son dessein — ?... L'hermite la laissa réfléchir; mais, la voyant trop absorbée dans ses pensées, il chercha a la distraire ; et l'amenant par degré à changer d'entretien, il remplit le reste de la soirée par la conversation la plus animée, la plus instructive, et dont lui seul lit presque tous les frais.

Ce fut ainsi qu'ils continuèrent [tendant quatre jours leur voyage , sans qu'il leur arrivât d'événements remarquables. Ces quatre jours furent

lÔT. PRIMEROSE.

remplis seulement des soins les plus consolateurs de la part de l'hermite, et de la plus tendre reconnaissance du côté de Primerose, dont la curiosité extrême redoublait en raison de la prolongation d'un tel mystère.

A la fin du quatrième jour, au coucher du soleil, ils se trouvèrent auprès d'une petite maison écartée, placée dans un vallon charmant et solitaire, et où l'on n'entendait que lebruit de quelques ruisseaux, qui venaient, en se jouant au milieu d'une prairie délicieuse, ceindre la petite maison, et arroser un jardin entièrement consacré à l'utile, et parfaitement cultivé.

L'hermite frappe dans ses mains ; à ce bruit un pont tournant, destiné à traverser un des contours de la petite rivière, se place de lui-même devant eux. Ils passent; et dès qu'ils

PRIMEROSE. l6'S

sont de l'autre côté, le pont revient prendre sa place, sans que Primerose put voir la main qui le faisait mouvoir. L'hermite ne paraît pas faire la moindre attention à rétonnement de Primerose, et s'avance vers la maison. Il ordonne à la porte de s'ouvrir, fait entrer Primerose, la conduit a un petit appartement aussi simple que commode, lui en montre tous les détails, l'invite à s'n reposer, lui promet que personne n'y viendra troubler son repos, et sort en lui disant qu'il veut la laisser seule et tranquille, et qu'il ne reviendra que pour le souper.

Le sommeil était ce qui pressait le moins Primerose : sa curiosité et sa surprise étaient au comble; et ces deux sentiments avaient acquis une telle force qu'ils suspendaient presque celui de sa douleur. Primerose,

l64 PRIMEROSE.

après s'être bien assurée de sa parfaite solitude, examine toutes les parties de son appartement, cherche, va, revient , désirerait trouver quelque indice qui pût au moins lui dévoiler quelque partie du mystère. Elle ne trouve par-tout qu'élégante simplicité, propreté recherchée, et rien d'ailleurs de merveilleux. Ayant tout vu au dedans, elle ouvre la fenêtre pour satisfaire au dehors sa curiosité, et respirer l'air pur et frais du vallon. Le crépuscule durait encore; la fenêtre donnait sur des platesbandes bordées de fleurs . . . Primerose les aimait; elle s'écrie sans y penser : — Ah ! les belles fleurs — ! A l'instant elle entend un léger bruit derrière elle, se retourne, et voit à ses pieds un bouquet magnifique, composé de fleurs pareilles à celles qui étaient sous sa fenêtre.

PRIMEROSE. l65

Elle oublia le cri qu'elle avait jeté, crut qu'on avait deviné son seul désir... — Allons, dit-elle, il est clair que je suis sous la puissance de quelque être surnaturel et bon, qui s'est attaché à moi pour me sauver de mon désespoir : rien de ce qui m'est arrivé depuis ma sortie de chez le pécheur n'est dans l'ordre des choses possibles. Attendons, soumettons-nous, et mettons notre confiance dans l'Être suprême — .Primerose, ainsi résignée, ramassa le magique bouquet, et se jeta sur un lit de repos. Quelque temps après, l'hermi te arriva : — Voulez-vous venir souper, ma fille? lui dit-il , sans seulement regarder le bouquet. — Comme vous voudrez, mon père. — Comment! comme je voudrai, ma fille! Mais je n'entends point que mou pouvoir vous ùte votre volonté, ni même votre liberté :

l66 PRIMEROSE.

VOUS êtes maîtresse ici, et maîtresse absolue; je me ferai un vif plaisir de vous y servir : votre ame y retrouvera la paix et la tranquillité; et peut-être obtiendrai-je enfin de vous cette confiance entière que jevous ai demandée, et qui me ferait un si grand plaisir — . Primerose rougit. — Allons, allons, n'en parlons pas; cela viendra avec le temps, dit l'hermite : il faut souper, voilà ce dont il s'agit à présent — .

A ces mots il l'entraîne dans un petit sallon de marbre blanc, voisin de l'appartement de Primerose. Sa forme circulaire, un des bras du ruisseau qui coulait autour de ses parois, des lumières bien ménagées, tout lui donnait l'apparence d'un lieu enchanté.

Primerose le regardait avec étonnement, quand l'hermite lui demanda s'il fallait servir. Primerose, qui ne voyait ni table ni rien de préparé,

pRiMEROsr:. 167

répondit qu'elle le voulait bien, A peine eut-elle achevé de répondre , que le plancher s'ouvrit, et qu'il en sortit une table chargée des mets les plus fins et les plus délicats. Primerose n'avait pas besoin de ce nouvel enchantement pour être entièrement convaincue du pouvoir surnaturel de l'hermite. Ellle soupa plus tranquille qu'elle ne l'avait été jusques-là, et se retira dans son appartement , où le sommeil vint bientôt réparer les fatigues de son voyage.

L#e lendemain , le lendemain encore, et tous les jours suivants, nouvelles surprises, nouvelles galanteries de la part de l'hermite , qui paraissait chaque jour de plus en plus content de sa chère fille ; c'est ainsi qu'il appelait Primerose.

Primerose, chaque matin, se levait plus reconnaissante des bontés de

l68 PRIMEROSE.

son hôte, et dans la ferme résolution de lui faire enfin tous ces aveux qu'il paraissait désirer si vivement; et tous les jours sa timidité , et je ne sais quelle fausse honte , arrêtaient ces aveux prêts à s'échapper.

Dès le second jour de son arrivée dans la petite maison elle avait commencé à voir son hôte moins souvent ; il n'y venait plus que deux fois dans le jour, pour le déjeûner, et pendant une partie de l'après-dîner. Primerose restait seule sans trouble et sans effroi : une belle bibliothèque qui ornait la petite maison , de petits ouvrages de tous genres, l'exercice de ses nombreux talents , remplissaient le temps des absences de l'hermite.

Convaincue que tout ce qui se passait autour d'elle était l'effet d'un pouvoir surnaturel, elle n'avait pas même cherché à savoir quelles mains

invisibles la servaient : la certitude du merveilleux avait détruit toute sa curiosité , et ranimé son espérance.

Au bout de quelque temps néanmoins, comme on finit par s'accoutumer à tout, Primerose revint de la distraction bien naturelle que lui avaient causée des événements si extraordinaires. Elle commença à réfléchir sur sa position présente et sur les malheurs qui l'v avaient conduite.

— Où suis-je ? se disait-elle, et par quel étraiige enchaînement de circonstances me trouvé -je... je ne sais où... je ne sais entre les mains de qui?... moi... déshonorée par un misérable qui m'est inconnu !... moi qui porte dans mon sein le fruit de son crime ! moi qui ai fui la cour de mon père pour aller terminer

ma carrière loin de tout ce qui m'était cher encore ! . . . S'est-il fait quelque changement en ma faveur ? Mon sort est toujours le même ; je ne dois point changer de résolution... Cependant je me trouve plus tranquille... Ah !

je le sens, c'est l'effet des soins et des consolations de ce sensible et puissant hermite . Mais quelle peut en être la fin? Cet homme , pour me consoler sans doute, me fait espérer le bonheur...

Hélas ! cela n'est pas en son pouvoir : en vain me prouve-t-il que je ne suis pas coupable du crime dont je suis victime , le bonheur peut-il exister pour moi sans Gérardet ? O mon Gérardet ! ô toi qui, depuis mon malheur comme avant, n'as cessé d'occuper ma pensée, c'est sans doute de mon amour pour toi que l'on veut exiger l'aveu ! Mais non ; ne crains M

pas que Primerose te fasse partager ^

sa honte; non... Je mourrai de douleur de n'être pas à toi ; mais, quand même tu serais assez généreux pour daigner encore partager mon sort, non... jamais Primerose ne peut devenir ton épouse; jamais... jamais...

Il ne lui reste qu'à mourir.

Plus elle voyait approcher l'instant de la naissance de son enfant , plus ces tristes idées prenaient d'empire sur elle. Elle redevint sombre et rêveuse; sa mélancolie, son désespoir même, reprirent toute l'activité que la rencontre et les soins de l'hermite n'avaient fait que suspendre. L'hermite s'en apperçut, feignit de ne le pas remarquer, et continua d'être avec elle comme il avait été jusqueslà, lui demandant, chaque soir en la quittant, si les aveux qu'elle lui avait promis seraient pour le lendemain.

L'hermite n'eut bientôt plus besoin

l'JT. PRIMEROSE.

de cet aveu si désiré des sentiments de Primerose pour Gérardet ; les occupations continuelles de Primerose suffirent pour l'en instruire. En effet, Primerose voyant s'approcher l'époque qu'elle s'était fixée pour cesser d'être, voulut laisser un monument de son malheur, et ayant désiré des couleurs et des pinceaux, composa un tableau où elle représenta le funeste événement qu'elle méditait. Elle y plaça Gérardet effrayé, attendri, voyant à ses pieds sa Primerose s'enfonçant un poignard dans le sein ; et dans le lointain un pâtre emportant un enfant nouveau né : au bas elle écrivit : 3Ial/ieurs de Primerose. Bien qu'elle se crût seule dans la petite mai son ,un surcroît de prudence l'avait engagée à travailler à ce tableau, dont elle s'occupait sans relâche, dans un cabinet dont elle emportait constamment

la clef, dès qu'elle cessait d'y être.

Quel fut son étounement d'y trouver uii jour, au lieu du tableau qu'elle avait composé, un autre sujet représenté sur la toile portée par son chevalet ! on y vovait Gérardet aux genoux de Primerose, et la regardant d'un œil suppliant et désespéré ; on voyait Primerose en courroux repoussant l'infortuné Gérardet; et sur le côté le comte de Beaucaire déchirant l'acte de mariage préparé pour les deux amants : au bas du tableau on lisait : Seule faute de Primerose.

A cette vue, cette infortunée, surprise, éperdue, tombe à genoux devant ce nouveau tableau : — Vous avez bien raison, sagehermite,s'écriet-elle; voilà mon seul crime; voila la seule cause de tous mes malheurs...

O mon cher Gérardet, toi que j'adorai toujours , même dans le mo-

ment où mon caprice et ma colère te bannirent de ma présence ; toi que j'adore plus que jamais, ne méprise pas ta Primerose ! Elle va mouinr du désespoir de ne pouvoir être à toi ; et son bras, en vengeant l'injure qu'elle t'a faite, punira, non son crime involontaire, mais le moment funeste où elle osa rompre des engagements que son cœur desirait et n'a cessé de regretter.

Tout était avoué, connu : le tableau composé par Primerose instruisait de ses funestes résolutions; et l'effet du second tableau prouvait assez à ceux qui pouvaient en avoir été témoins, combien Primerose avait aimé, combien elle aimait encore Gérardet, et combien elle était digne de lui.

Un léger bruit qu'elle crut entendre dans son appartement la tira de cet état violent. Elle se hâta de sortir de

son cabinet de travail, et d'en otei la clef. C'était l'hermitequi venait la voir à une heure non accouturaée, et qui, entrant librement chez elle, arait été prêt à la surprendre auprès du tableau.

Le bruit qu'il avait fait avertit Primerose ; et celle-ci n'avait pas eu le temps de se remettre entièrement de son trouble. — Je viens, ma fille, lui dit l'hermite du ton le plus ému, et d'un air d'intérêt qu'elle ne lui avait pas encore vu; je viens pour causer avec vous, et d'objets bien importants. Remettez-vous, calmezvous ; votre ami ne voudrait pas vous causer la moindre peine, vous en êtes bien sûre ; ainsi écoutez-moi sans crainte. C'est votre bonheur seul qui a occupé tous mes moments depuis que je vous connais ; c'est pour votre bonheur que je vais vous parler; et

comptez que je réussirai à le faire.

A ce début Primerose lui tendit une de ses belles mains, et versa un torrent de larmes qui la soulagèrent.

L'hermite prit cette main, la pressa contre son cœur; et après avoir laissé à Primerose le temps de se remettre, il continua ainsi :

— Fille de Beaucaire, vous ne doutiez pas que votre nom , vos aventures, vos plus secrètes pensées, ne me fussent connus ; vous avez eu assez de preuves de mon pouvoir pour être bien sûre que rien ne m'était caché, que le passé et l'avenir étaient toujours présents à mes yeux ; vous avez vu avec quel soin j'ai ménagé votre timide délicatesse, et quel usage j'ai fait du pouvoir que vous m'aviez donné sur vous : le temps approche où je vais réaliser les promesses de bonheur que je vous ai faites : comptez-y,

Primerose: croyez encore au bonheur; votre ami l'exige de vous , il vous l'ordonne; et votre ami, qui ne vous trompa jamais, a des droits à votre confiance etàvotre obéissance aveugle.

Je vous avais demandé des aveux dont je n'avais pas besoin, mais que je voulais devoir à vous-même : j'ai eu tort, et je vous en demande pardon : ces aveux devaient trop vous coûter; je vous en dispense; je suis content de vous ; votre ame est telle que je la désire; le malheur a détruit pour toujours les légers défauts qui corrompaient en vous mille bonnes qualités; vous êtes au point où mon cœur vous souhaitait. Le ciel va mettre un terme à vos longues épreuves ; c'est en son nom que je vous l'annonce. Espérez, Primerose, et jurezmoi de ne disposer de vous-même que de mon consentement; iurez-Ie moi :

je l'exige pour vous sauver d'un désespoir qui m'est connu, et que le ciel et l'amour même condamnent.

Primerose, ne pouvant plus douter que le vieillard ne fût instruit de ses plus secrètes pensées, fut subjuguée par ce dernier trait au point de ne pas même oser lui faire une seule objection. L'espérance, la douce espérance, venait encore aider au merveilleux pour la soumettre entièrement au secourable liermite. Elle lui jura donc l'obéissance la plus aveugle sur tout et dans tous les instants, à quelque objet qu'elle put s'étendre, à quelque point qu'elle pût aller.

L'hermite lui donna un baiser sur le front; et la pressant contre son cœur : — Cliere enfant, lui dit-il, tu ne t'en repentiras pas... Puis reprenant le calme et le sang froid nécessaires pour ce qui lui restait à dire : —

Primerose, continua- t-il, je sais que tu aimes; tu es également aimée : en m'occupant de ton bonheur, crois-tu quej 'aie négligé celui de ton amant?. . . — O mon père, s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses deux mains, de quoi me parlez-vous? Suisje digne encore de Gérardet? Voyez l'état où je suis, le crime dont j'ai

été victime... — Eh bien! reprit

l'hermite, connais-tu tous les décrets de la Providence? Faibles mortels, qui prétendez juger les événements que le ciel a conduits ! aveugles que vous êtes ! vous l'accusez toujours, tandis que ses voies vous sont toujours inconnues... Que sais-tu, ma fille, si ce crime n'est pas lui-même la cause de ton bonheur futur? l'obscurité qui l'environne ne devrait-elle pas au moins suspendre ton jugement?

Cruelle enfant, après avoir déchiré

le cœur de Gérardet pour un caprice, tu veux encore le priver du seul bonheur, du seul espoir qui ait pu l'attacher à la vie !

Un langage si nouveau et si extraordinaire, le ton d'inspiration qu'avait pris l'hermite, tout frappa Primerose du plus extrême étonnement.

De quelle foule d'idées nouvelles, de quelles nouvelles espérances, de quelles nouvelles incertitudes l'hermite venait de jeter les germes dans son àme ! Elle était agitée, respirait à peine, et la succession rapide de ses pensées se peignait sur son visage altéré.

— Calme-toi, dit l'hermite en la pressant de nouveau sur son sein : tu m'as promis d'obéir; calme-toi, remets-toi : voilà le premier ordre que je te donne. Je ne te quitterai plus jusqu'au moment de tes couches; et

PRIMEROSE. I 8f

alors tu verras si tu veux que je me sépare de toi; alors je te dispenserai de l'obéissance, ce sera moi qui me ferai un plaisir de t'obéir à mon tour.

Primerose, hors d'elle-même, ne sachant plus ni ce qu'elle fut, ni ce qu'elle est, tombe aux pieds de l'hermite, baise ses mains respectables, les arrose de ses larmes, et, relevée, consolée, rassurée par lui, parvient avec bien de la peine et du temps a reprendre un peu de calme.

L'hermite l'emmené prendre l'air dans le jardin de la petite maison, la console, l'intéresse, ne la quitte plus; et jamais ses soins n'avaient été ni si vifs ni si tendres.

Le lendemain matin Primerose retourne furtivement au cabinet de peinture : ce n'est plus le même tableau que la veille, un autre a pris sa j)lace. Primerose est représentée

l82 PRIMEROSE.

fiansun superbe appartement, au moment où elle vient de mettre son enfant au jour; Gérardet est à genoux près de son lit, tient sa main contre son cœur, et couvre cet enfant de baisers; un homme et une femme respectables , qu'elle ne connaît pas, sont au chevet de son lit, et la regardent avec attendrissement : les traits de l'homme ne lui sont cependant pas entièrement inconnus, mais elle ne peut se rappeler où elle les a vus. Cet incompréhensible tableau lui paraît un rêve, elle doute si elle veille; et, dans l'impossibilité d'accorder ce qu'il représente avec toutes les idées dont elle a été jusque-là remplie, elle court appeler l'hermite pour lui demander les éclaircissements qu'elle désire. L'hermite la suit... Hélas!

le tableau a disparu. Primerose baisse les yeux, et plevire. L'hermite la ras-

sure. — Je sais tout, lui dit-il; uiais sois tranquille; soumets-toi à la Providence, et, sans chercher à «'xpliquer ce que tu ne peux encore comprendre, ne rejette rien de ce qui sert à nourrir ton espérance ; et sois bien sûre que rien n'est impossible a ton ami et à l'amour.

— A présent, ma chère fillt- , dit l'hermite en l'entraînant hors du cabinet, j'ai une lettre à te faire écrire : prends cette écritoire, et écris sous ma dictée. — Mais à qui, mon père?

— Point de curiosité, ma tille; tu If Siiuras ; écris : ne m'as-tu pas promis obéissance aveugle — ? Primerose prend la plume, et le vieillartl dicte ce qu'on va lire :

0 Ta Primerose t'aima dfs qui- (t tu parus à ses yeux ; un caprice n qu'elle n'a cessé de pleurer la renc( dit injuste un seul jour; elle en fut

a trop rigoureusement punie. Enfin « ses peines et les tiennes sont à leur « terme. Reviens auprès d'elle, mon « doux et tendre ami, reviens dans « ses bras goûter et lui rendre le « bonheur.

a Ton père repentant n'attend plus « que cet instant pour tomber à tes « genoux et aux miens, et nous de- « mander pardon de son erreur, et « du mal qu'elle nous a fait. Nous « lui pardonnerons, mon ami ; il a « fait ce qu'il a pu pour le réparer. v( Quant à ta Primerose, plus digne « que jamais de toi, elle te pardonne « aussi, porte ta grâce dans son sein, « et n'a besoin que de te revoir pour « ne rien désirer. Adieu, Gérardet, ce adieu; aime ta Primerose autant ce qu'elle t'adore. »

— Quelle étrange lettre me faitesvous écrire là, mon père! interrom-

pait à chaque instant Primerose. — Va toujours , répondait l'hermite :

crois-tu en savoir plus que moi? — Mais, mon père... répliquait encore Primerose confondue. — Mais, ma fille, vous m'avez juré de m'obéir; écrivez, faites ce que je vous ordonne— . La lettre avançait toujours pendant ce singiilier débat; et l'hermite souriait de temps en temps à l'embarras de Primerose, qui ne concevait rien à tout ce qu'elle écrivait.

La lettre achevée, l'hermite lui dit de la signer. — Oh ! pour cela je n'en ferai rien, répliqua Primerose.

— Je l'exige, dit sérieusement l'hermite. Primerose signe. — Je suis content de toi ; c'est bien, ma fille. J'ai voulu t'éprouver, et tu peux être tranquille ; ton ami ne voudrait pas te compromettre — . En disant ces mots il prenait la lettre, la pliait.

lH6 PRIMEROSE,

et la mettait dans sa poche; puis, comme par réflexion, il en retire le papier ployé, et le déchire. — Il vaut mieux, dit-il, que je le déchire devant toi; cela te causera moins d'inquiétude— .L'hermite, qui plus que personne savait l'art des distractions, entraîna Primerose vers d'autres objets, et ne lui parla plus pen riant quelques jours de ce qui venait de se passer.

Enfin Primerose commença à ressentir les approches d'un événement depuis long-temps prévu. Seule et sans secours, elle sentit redoubler ses inquiétudes : elle en avertit l'hermite en rougissant. — Je le savais, lui répondit celui-ci, et j'ai tout préparé pour cela : cette nuit, pendant votre sommeil, je vous ai fait transporter, avec la maison où vousêtes, aux portes de Valence. — Comment, mon père!

aux portes de Valence! — Oui, ma

fille; regardez par cette teiièlre, \ous en apperceve/, les tours au-dessus de ces arbres.

Primerose stupéfaite regarde , et voit effectivement des tours qu'elle u'avait pas encore apperçues depuis son séjour dans la petite maison. Plus de moyens de douter de ce que vient de dire l'hermite. — Mais, mon père, vous avez donc perdu la raison ! ne peut s'empêcher de dire Primerose ; moi aux portes de Valence ! — Oui, ma lille, répondit froidement l'hermite : j'ai pensé que c'était la le lieu où il convenait le mieux que vous fissiez vos couches; et comme cette maison serait trop incommode pour ce moment-la, j'ai même décidé que NOUS accoucheriez dans le palais du duc — . A force d'étonnement Primerose devenait stupide : elle avait tant de choses à dire sur un arrangement si

bizarre, qu'elle ne savait par où commencer. L'iiermite ne lui en laissa pas le temps. — Ma fille, je sais tout ce que vous pensez, je sais tout ce que vous voulez me dire; mais ne perdons pas un temps précieux, et qui doit être mieux employé : si mes bienfaits, si le serment que vous m'avez fait de m'obéir, ne suffisent pas pour vous déterminer, tenez, lisez les prières de votre amant, lisez les ordres du duc et de la duchesse de Valence, et décidez- vous — . A ces mots il lui remit entre les mains une lettre de Gérardet ainsi conçue :

« Adorée Primerose, au nom de (( l'amour le plus tendre, viens revoir a ton malheureux et coupable amant:

« suis le bon et respectable hermite ; c( c'est Gérardet qui t'en conjure. »

Au bas était écrit : a Nous supplions « Primerose de suivre le guide que

a Gérardet lui indique. » Signes, le duc et la duchesse de Valence.

— Je n'ai plus rien à dire, mon père, dit Primerose; ma raison est confondue, mon obéissance doit être aveugle : partons ; je vous suis partout où vous voudrez me conduire — .

L'hermite saisit sa main, et la baise eu laissant tonxber une larme ; puis, la soutenant entre ses bras, il hâte sa marche autant que son état le permettait. Ils arrivent au bout d'un <}uart-d'heure auprès des murs de Valence. L'hermite ouvre une porte cachée, ils montent un escalier assez obscur ; et Primerose se trouve dans ce même appartement que lui avait représenté le dernier tableau placé sur son chevalet. 11 était temps, la marche de Primerose avait avancé l'instant de sa délivrance. A un signal de l'hermite les portes de l'appartement

s'ouvrent; une femme respectable , dont l'air annonce la noblesse et la bonté, entre suivie des femmes nécessaires à cet intéressant moment; une nourrice jeune et fraîche l'accompagne ; quatre femmes portent une layette superbe dans les corbeilles les plus galantes ; une corbeille plus petite , mais garnie du plus riche écrin et des bijoux les plus élégants, est placée près du lit de douleur sur lequel on a couché Primerose : tout cela s'exécute dans le plus profond silence. L'hermite s'approche de l'oreille de Primerose, qu'un étonnement incroyable distrayait même des douleurs de l'enfantement : — Taistoi, lui dit-il, et laisse faire — . Un moment après, voyant que Primerose étouffait les cris que la nature et ses douleurs commandaient : — Pourquoi te contraindre, ma fille? je t'ordonne

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de te livrer librement aux mouvements que ton état commande — .

Primerose obéit ; et au bout de trois heures elle met au monde un fils, dont l'hermite se saisit aussitôt , et (|ue ses mains tremblantes élèvent vers le ciel, et déposent ensuite sur le sein de Primerose.

— Jouis^ ma fille, lui dit-il, jouis sans mélange et sans nuage du plaisir (Têtre mère : cet enfant fera ton bonheur et ta gloire — . Primerose émue, transportée , j)rend cette innocente créature dans ses bras , la couvre de ses baisers , et regarde en pleurant riiermite attendri , d'un air qui arracha des larmes des yeux de tous les spectateurs.

Les femmes qui entouraient Primerose, commandées par une garde qui paraissait aussi compatissante qu'expérimentée , la transportèrent

dans un lit superbe préparé dans la même pièce. On rangea l'appartement ; la nourrice et les femmes s'occupèrent de l'enfant aux pieds mêmes du lit de la mère, qui ne pouvait en détacher ses yeux; et au bout d'une heure de calme et de repos l'hermite s'approcha du lit de Primerose.

— Ma fille, lui dit-il, si votre état passe jusqu'ici vos espérances, si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, c'est maintenant que j'en exige la preuve. J'implore de vous le pardon de deux coupables, accordez-moi leur grâce ; je vous la demande à genoux—. L'hermite avait en effet pris cette posture. — O mon père! s'écria Primerose, puis-je, dois-je vous refuser quelque chose? ne vous ai-je pas juré la plus douce obéissance .'' Qu'ils paraissent, mon père; et, quelle que soit leur offense, Primerose leur

pardonne , Primerose les bénira.

-7- Tu n'en verras qu'un dans ce moment, ma fille ; tu ne serais peutêtre pas encore en état de supporter la vue de l'autre... Ces deux coupables te sont déjà bien chers ; l'un est mon fils, Gérardet, ton amant ; l'autre est moi-même , Gérard , duc de Valence , cause première de tous tes malheurs. — Quoi ! mon père, s'écria Primerose , vous êtes le père de Gérardet! — Oui, ma fille : c'est moi qui t'ai mal jugée, méconnue ; c'est moi qui portai le désespoir dans le cœur de mon fils ; c'est moi qui le réduisis a un tel point d'égarement , que, dans le délire de sa raison et de ses sens, il put s'oublier jusqu'à outrager. . — Ah ! n'achevez pas , mon père , s'écria douloureusement Primerose. L'herniite se jette sur l'enfant, le met sur le sein de sa mère : M

— Voilà son fils, Primerose ; il te demande sa grâce — . Primerose fixe cet innocent enfant , regarde l'hermite , et sourit... — Viens, mon fils! s'écrie Gérard; tout est pardonné, oublié ; l'innocence et le bonheur viennent de renaître pour nous — .A ces mots Gérardet se précipite auprès du lit de Primerose; il pleure, ses sanglots ôtent à sa voix la force de s'exprimer. Primerose lui tend la main , le relevé , lui montre son fils : sans parler l'un et l'autre ils couvrent de leurs baisers ce fruit du délire, et ce gage du pardon ; leurs bouches serencontrent, et l'amour a scellé sur leurs lèvres, et le plus doux raccommodement, et le plus entier oubli du passé.

La duchesse , car c'était elle qui avait voulu prodiguer elle-même ses soins à Primerose , la couvrait de

caresses et de baisers. L'hermite, qui lie l'était plus, et qui avait dépouillé son froc et sa longue barbe , versait aussi d'abondantes larnus de joie.

Primerose , ivre d'étonnement et de bonheur, jouissait sans penser seulement à s'informer de tout ce qu'il Y avait d'incompréhensible dans cet événement; portant tour-à-tour les yeux surGérardet, sur son fils, et sur Gérard ; son cœur était trop plein pour qu'elle pût se rendre compte d'un seul des sentiments qu'elle éprouvait.

Les médecins observèrent qu'il était prudent d'arrêter dans un pareil moment de si vives émotions; et Primerose, à qui la vie devenait bien chère, obéit aux conseils que dictait leur prudence. Elle es'^aya de prendre un peu de repos; une maih dans celles de Gérardet , l'autre dans celles de

Gérard , et son fils sur ses genoux , la nature agit en sa faveur : sa fatigue lui procura quelques heures de sommeil ; et dans ce moment , en voyant sa charmante figure, on eût cru voir celle d'un ange. A son réveil Gérard la prévint qu'on allait consacrer son union avec Gérardet par les cérémonies de la religion, et donner en même temps à son fils les grâces du baptême. Elle vit entrer le bon chartreux , oncle de Gérardet , suivi des ministres des autels ; et bientôt l'épouse légitime de Gérardet, et la mère de l'héritier de Valence , put lever ses beaux yeux vers le ciel, sans craindre ni un reproche ni un remords (l).

(i) A l'époque où ce bon chartreux quitta son cloître pour venir à Valence bénir l'union de nos heureux époux, la loi qui défend au général de sortir de

On laissa Primerose se remettre de tant de fatigues et d'émotions.

Les ardentes caresses de Gérardet, les tendres soins de Gérard, les bontés constantes de la duchesse, et plus encore la vue de cet enfant devenu si cher à son cœur, rendirent bientôt à son ame toute sa tianquillité et tout son bonheur. On a dit et avec raison que les émotions heureuses i:wont jamais de suites fâcheuses :

la santé de Primerose en fut la preuve. Elle releva de son lit maternel plus fraîche, plusbelleet plus fortequ'elle n'avait jamais été. La paix de Tame,

l'enceinte de la grande chartreuse n'existait point encore; elle n'a été en vigueur que vers la fin du quatorzième siècle, et elle fut alors une innovation, un cliangenicut apporté à la règle de S. Benoît, donnée dans l'origine par S. Bruno aux monastères qu'il fonda.

cette satisfaction douce qui suit l'innocence reconnue, brillaient sur son visage, et avaient effacé les traces de ses pénibles inquiétudes et de sa longue douleur. Elle avait souvent demandé qu'on lui expliquât la foule de mystères qui l'avaient entourée depuis six mois. Gérardet, en l'embrassant, la remettait toujours; et Gérard en riant lui ordonnait de se taire, et lui disait que c'était l'hermite qui le voulait.

On avait résolu d'attendre pour revenir sur ces souvenirs pénibles qu'elle fût entièrement rétablie : on le lui fit entendre aisément; et comme, une fois au port, on n'est plus si pressé de savoir la route qu'on a tenue pour y arriver. Primerose se contenta de jouir, sans se laisser tourmenter par une curiosité qu'on lui avait promis d'ailleurs de satisfaire.

Dès les premiers moments elle avait parlé de son père, et sur-tout de sa bonne nourrice. Gérard lui avait répondu qu'elle ne s'inquiétât point, et que l'hermite se chargeait du soin de les rendre témoins de son bonheur.

En effet, aussitôt après le mariage de Primerose et le baptême de son enfant, le vénérable chartreux était parti pour Beaucaire, accompagné de l'écuyer de Gérardet; il avait remis au comte les lettres de Gérard, avait instruit la bonne nourrice de tout ce qu'on vient de lire ; et le comte, trop heureux d'en être quitte à si bon marché, n'avait pas hésité à ratifier le mariage de sa fille, et avait fait toutes ses dispositions pour l'aller revoir à Valence.

Quant à la fidèle nourrice, on sent quelle fut sa joie, quels furent ses ravissements. L'écuver en fut témoin et les

partagea. Ils partirent tous deux pour Valence à la suite du comte de Beaucaire ; et Primerose, préparée avec soin et ménagement à l'arrivée de son père, le reçut sans émotions dangereuses, tomba à ses pieds, lui demanda son pardon et sa bénédiction, et lui parut plus charmante et plus aimable que jamais. Elle eut bientôt repris tout son ascendant sur lui ; et peu s'en fallut que le comte n'en vînt bientôt à trouver que tout ce qui s'était passé était le mieux du monde.

Primerose entretint souvent sa bonne nourrice, et la fixa pour toujours auprès d'elle et de son fils. Je laisse à deviner tout ce qu'elle dit à cette femme qui lui avait servi de mère, et de quelle nature furent les nombreuses confidences qu'elle lui fit.

Tout le monde ainsi rassemblé, heureux et tranquille, Primerose,

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pleinement rétablie, demanda qu'on voulût bien enfin satisfaire sa curiosité. On se donna rendez-vous dans la petite maison ; et là, Gérardet aux genoux de Primerose lui fit le récit de tout ce qui lui était arrivé jusqu'à son transport à la grande chartreuse.

Il eut la délicate attention d'adoucir les torts de son père, et de ménager le généreux vieillard qui les avait si bien réparés; mais quand il fut au moment critique de son fatal égarement, il rougit, s'embarrassa. Primerose, trop grande pour montrer encore de la faiblesse après avoir pardonné : — Eh bien ! dit-elle en lui montrant son fils, je vais achever pour toi : tu m'as donné ce charmant enfant — . Gérardet, confus, humiUé de tant de bontés, se jeta en pleurant sur la main qu'elle lui tendait : et \r duc et la du-

chesse la pressèrent dans leurs bras, — Bien, ma fille ! lui dit Gérard, bien!... Cet acte de courage met le comble à mon admiration pour toi — .

Gérardet acheva son récit ; et Gérard commença le sien, qui était nouveau pour tout le monde, même pour son fils : la duchesse savait seule tout ce que son époux avait fait pour ses deux enfants.

Gérard raconta comment, après avoir reçu les lettres que l'écuver de Gérardet avait apportées de la grande chartreuse, et avoir appris de lui tous les détails de cette funeste aventure, il avait frémi de sa barbarie passée, et du danger auquel il avait exposé les deux amants ; comment la violence de ses remords lui avait fait prendre le parti de voler lui-même réparer le mal qu'il avait fait, s'il en était temps encore ; comment il s'é-

tait fait accompagner dans ses recherches par l'écuyer de Gérardet, et avait été assez heureux, grâce à lui, pour retrouver Primerose à la porte du pêcheur; comment alors il s'était attaché à ses pas sous l'habit d'un hermite , tant pour la défendre, que pour étudier son cœur, et justifier ou détruire les violentes préventions qu'i 1 avait conçues contre elle; comment la naïveté et la douleur de Primerose l'avaient intéressé dès cette première rencontre ; et par quel art enfin il était parvenu à étonner son imagination, à lui paraître un être surnaturel, et à pouvoir se rendre maître de toutes ses volontés.

Le temps pendant lequel Primerose s'était cachée chez le pêcheur avait suffi à Gérard pour y arriver luimême ; il était entré chez ce bonhomme après le départ de Primerose,

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et y avait trouvé la bourse qu'elle y avait oubliée; de là, prenant un détour, il l'avait été cacher dans le bois ; puis, rejoignant Primerose, il avait conduit aisément tous les événements de celte journée merveilleuse. Les gendarmes éloignés si facilement par ses deux mots magiques n'étaient autres que sa propre suite à qui il commanda de rebrousser chemin.

Quant à la petite maison, elle avait toujours été à un quart de lieue de Valence; quelques arbres élagués pendant la nuit avaient suffi pour découvrir à l'œil de Primerose les tours de la ville qu'elle n'avait pu voir jusques-là.

Au surplus, cette petite maison avait été construite depuis long-temps, et avec beaucoup d'art, pour multiplier sans cesse les surprises que Gérard aimait à faire à la duchesse ;

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Géiardel même se ressouvenait avec plaisir d'y avoir jadis reçu la bénédiction paternelle : un mécanisme adroit et des serviteurs zélés et discrets en avaient produit tous les prestiges.

Primerose, enchantée d'avoir été trompée d'une manière si heureuse , ne sortait des bras du bon Gérard que pour passer dans ceux de la duchesse et de son époux,

Gérard termina son récit en disant qu'il était facilement et promptement revenu de ses préventions contre Primerose; qu'il ne lui était resté long-temps qu'une forte inquiétude, celle de savoir si son fils, qu'elle avait si cruellement refusé, lui était encore cher; que c'était là l'aveu qu'il avait si constamment demandé , et qui lui semblait nécessaire pour rendre les deux amants pleinement heureux;

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que le long silence de Primerose à cet égard l'avait affligé jusqu'au jour où la scène des tableaux lui avait appris tout ce qu'il voulait savoir ; qu'alors, sûr du succès de ses vœux, il ne s'était plus occupé qu'à préparer son fils à tant de bonheur ; que ce fils , revenu à la santé par les soins de sou digne oncle, avait été rappelé à Valence par la lettre même que Primerose lui avait écrite sous la dictée de riiermite , et que celui-ci avait feint de déchirer.

Tout le reste de l'histoire Primerose le savait, et en avait été témoin. Elle avait pardonné ; il ne lui restait plus qu'à jouir. Et tout ce qui l'entourait lui jura de ne vivre que pour la rendre heureuse, et lui faire oublier tous ses malheurs passés.

On admira le génie fertile du bon Gérard; son goût pour les surprises

avait été servi au-delà de ses désirs.

Gérard promit de n'en jamais faire que pour le bonheur de ce qui l'entourait; et la plus constante félicité vint établir son séjour à Valence, au milieu des plus tendres époux et sous l'aile tutélaire du meilleur per«" et de la meilleure des mères.

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