MADAME RAISIN
C'est encore tout un roman. Fille d'un comédien de province, elle débuta en Angleterre, & la cour même de Charles II, — elle débuta deux fois, dit la chronique scandaleuse, au théâtre et à la cour. Charles II fit durer toute une année la lune de aùel. La Raisin était merveilleusement douée par la nature : grande, blanche et belle, elle avait la grâce ondoyante du cygne; ses yeux étaient noyés dans je ne sais quelle volupté pénétrante; sa bouche , un peu grande , avait des sourires à la Corrége et à la Prudhon , des sourires de roses et de lys , tant les lèvres jouaient bien avec les dents. Elle revint en France, courut la province, débuta à la Comédie , et fut pour Campistron ce que la Champmeslé fut pour Racine. Elle créa quelques rôles effacés de ce tragédiste au pastel, mais heureusement pour elle, elle créa beaucoup de rôles de comédie , par exemple : Lucinde de t Homme â bonnes fortunes; Cydalise, de la Coquette; Clarisse, du Grondeur; Isabelle, du Distrait,
Elle avait épousé le comédien Raisin, qui n'était son mari que les vendredis , parce que son amant le Dauphin lui recommandait de faire vigile et jeûne. Le mari mourut à ce régime, et Louis XIV, qui se mêlait de tout , même des amours de son fils, dit à la veuve que si elle voulait continuer ses galanteries avec le Dauphin , elle devait quitter le théâtre , parce qu'il ne
jugeait jpas convenable — lui, le roi — qu^ane femme que son fils aimait continuât de servir à Tamusement du public. Et comme elle comprit, sur la parole de Louis XIV, qu'elle était destinée désormais à jouer de plus grands rôles , elle renonça au théâtre y moyennant quoi le roi lui accorda une pension de dix miUe livres.
La Raisin se repentit-elle d*avoir lié sa vie à ce grand Dauphin qui était un petit esprit? 11 lui fallut se soumettre & tous les caprices de cette volonté quasi royale qui avait peur du diable et ne songeait qu*à son salut , même dans les voluptés illicites. Le croira*t-on? il fallait que la Raisin jeûnât avec lui, — il fallait qu'elle priât dans le même latin d'occasion — il fallait qu'elle fit autant de fois que lui le signe de la croix ! A certains jours de l'année, surtout pendant le carême, ils s'enfermaient tons les deux avec du pain , de l'eau et des noix ; — ils couchaient sur la dalle, séparés par quelque emblème de la Passion.
Comédie pour comédie, la Raisin aimait mieux la Comédie française, mais elle se résignait de bonne grâce dans l'idée* qu'elle expiait ses péchés et qu'elle gagnait une stalle au ciel.
Le Dauphin mourut, la Raisin se trouva pauvre, car sa pension ne lui fut plus payée ; elle s'adressa au roi , qui répondit que ces choses -là regardaient madame de Alaintenon. Le duc d'Orléans, qui ne jugeait pas les femmes par madame de Maintenon, mais par madame de Parabère, répara un peu les fautes du roi en accordant à la Raisin une pension de dix mille livres.
La vie de cette femme fut romanesque jusqu'au bout. Elle venait de se retirer au château de la Davoisière, en Normandie , lorsque dans une promenade ses chevaux s'emportèrent , brisèrent son carrosse et la jetèrent mourante sur le chemin.
Celle^i fut tout d'une pièce. Elle était née tragédienne, elle avait l'énergie, la fureur, la passion, mais elle n'était pas née femme, elle n'avait ni la beauté, ni la grâce, ni le charme. Aussi ne joua-t-elle bien que les Athalie et les Agrippine. C'était
une Amazone dépaysée, elle battait ses amants tant elle aimait à faire la guerre ; il fallait pour être aimé d'elle avoir beaucoup d'argent , et montrer les vertus d'Hercule sans jamais filer aux pieds d'Omphale. MademoiseUe Rachel, ce roseau, cette âme ardente, ce soufQe divin, a prouvé victorieusement que cette force d'Amazone n'était pas la vraie force.
Mademoiselle Raucourt voyant que tout le monde écrivait autour d'elle, écrivit un drame pour le Théâtre-Français, sous le titre de Henriette. Le sujet était pris au théâtre allemand, le style n'était d'aucun pays. Selon Grimm, aucun des chefs-d'œuvre de Racine et de Voltaire n'attira une plus grande afiluence au théâtre que le drame de mademoiselle Raucourt , représenté pour la première fois le vendredi 1** mars 1782. a Quoique le succès de la première représentation ait été plus qu'équivoque, elle n'en a pas moins excité tant de curiosité, que l'empressement du public s'est soutenu jusqu'à présent; on en est, je crois, à la sixième représentation, avec une merveilleuse constance. En persistant à trouver le drame détestable, mais l'auteur, sous l'uniforme prussien, charmant, on ne s'est point encore lassé de venir siffler l'un et applaudir l'autre. Il y aurait en vérité de l'humeur à ne pas trouver ce partage assez équitable. »
Le chroniqueur de la grande Catherine avait parlé ainsi des débuts de mademoiselle Raucourt :
tt On dit que celte charmante créature, si imposante au théâtre, est très-simple hors de la scène, qu'elle a toute la candeur et toute l'innocence de son âge , que tout le temps qu'elle ne consacre pas à l'étude de son art , elle s'occupe encore des jeux de son enfance; que son père est si décidé de lui conserver ses mœurs et sa sagesse , qu'il porte toujours deux pistolets chargés dans sa poche, pour brûler la cervelle au premier qui osera attenter à la vertu de sa fille. On a fait des dissertations à perte de vue, pour découvrir métaphysiquement par quel prestige une fille si neuve et si innocente pouvait jouer au théâtre les transports et les fureurs de l'amour avec tant de passion. Son succès n'a pas été moins grand à la cour qu'à Paris. Le roi, qui n'aime pas la tragédie, a été fort occupé de mademoiselle de
Raucourt. Sa Majesté lui a fait donner une gratiûcation de cinquante louis. Elle lui a aussi fait présent d'un habit de théâtre. Madame la comtesse Du Barry lui a laissé le choix ou d*un superbe habit de théâtre ou de trois belles robes de ville ; la sage Raucourt a choisi le premier , disant qu'elle ne sortait pas assez pour avoir de belles robes en ville. Ce n'est pas, par parenthèse, un petit contraste que de rencontrer la belle reine de Garthage qui vous a tant imposé au théâtre , en petite robe modestement vêtue, la contenance timide et embarrassée, dans le coin d'un appartement de quelque grande dame de la cour. » Et plus tard , qui donc a dit :
La glaciale et brûlante Raucourt , ^
Qui de ses feui a fait rougir 1* Amour.
C'est Saint-Just qui a dit cela.