‹ Princesses de ScienceChapitre 6 sur 6 · DOCTEUR THÉRÈSE GUÉMÉNÉ · texte numérisé non relu

DOCTEUR THÉRÈSE GUÉMÉNÉ

jUne animosité plus violente que jamais lui vint soudain contre la mauvaise femme qui avait dévasté la vie de Fernand. Et ce sentiment la domina jusqu'à lui faire affronter bravement, presque insolemment, cette visite. Elle se disait : 0 Voici qu'elle l'espionne maintenant !... »

Ayant rajusté devant une glace les ondulations de ses cheveux, elle s'en alla au salon, intrépide, prête à tout subir pour celui qu'elle savait sien à jamais.

Thérèse l'attendait, debout, près du piano. Elle était vêtue de noir. Mais, de la hautaine image qu'avait gardée madame Jourdeaux,rien ne subsis-

tait plus qu'une mince jeune femme aux yeux très tristes, sans arrogance, sans dédain, sans reproches, sans haine.

Un peu timidement, elles s'abordèrent, se pénétrant l'une l'autre avant d'échanger une parole. Et l'attitude de Thérèse apaisa la tendre femme.

— Vous avez voulu me voir, madame?

— J'ai eu besoin de vous voir, rectifia Thérèse avec un accent de telle loyauté, un désir si évident de sincérité, que madame Jourdeaux pressentit dès lors le ton que prendrait l'entretien.

Mais, encore une fois, elles se regardèrent avec défiance, en femmes ennemies dont la mesure et la réserve ne tiennent qu'à la courtoisie.

Leur commune élévation de cœur, sinon de cerveau, les faisait égales, dignes l'une de l'autre. Bien plus, elles se ressemblaient : de même stature, de même taille, avec des robes que la mode de la saison faisait identiques.

Thérèse enfin parla :

— On a dû vous dire, madame, que j'étais une femme orgueilleuse etfière, une femme froide, égoïste et dure. Puisque je vous estime assez pour être venue vous trouver aujourd'hui, je veux que vous m'estimiez aussi, que vous me connaissiez et me jugiez. Je ne suis pas une femme orgueilleuse, mais une femme qui souffre. Je vous sais bonne ; et je suis venue vous demander votre aide dans un grand malheur qui me fxrappe.

— Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, madame, mon aide vous est acquise.

Thérèse, après une pause, reprit avec effort :

— J'ai, madame, une mère excellente à qui je ne dirais pas ce que je vais vous avouer. Je ne Tai dit à personne, et c'est pour la première fois que ces mots, qui me coûtent beaucoup, vont sortir de mes lèvres. Je veux que vous sachiez cela, tout d'abord, pour comprendre quelle marque de confiance absolue je vous donne là. Je vous demande la vôtre en échange.

Madame Jourdeaux perdait son assurance agressive. Elle croyait sentir encore à son cou les bras de celui qui était le mari de cette femme, elle croyait entendre ses phrases passionnées, elle se rappelait ses baisers, son étreinte : elle devenait livide. Elle dit :

— Madame, vous avez toute ma confiance, encore une fois, si je puis vous rendre service, je suis à vous.

— Il y a quatre ans, continua Thérèse, j'épousais le docteur Guéméné. J'en avais vingt-cinq; et, si ce n'est plus pour une femme la prime jeunesse, pour une étudiante qui s'est absorbée dans un travail ardu, c'est au moins encore une jeunesse sentimentale très neuve, très inexpérimentée, avec des idées fausses, quelquefois trèslarges, souvent trèslimitées. Je n'avais pas terminé mes études médicales; le docteur me demanda d'y renoncer : je ny pus consentir. Nous nous sommes mariés et nous

avons connu un grand bonheur dans Tamour le plus tendre.

Sa voix s'altérait ; elle reprit son assurance, d'un eiïort, et poursuivit :

— Le docteur est la nature d'homme la plus belle, la plus délicate. Dans notre ménage, il était le meilleur. Je Taimais. J'aimais aussi ma médecine. Il faut aimer son mari uniquement. Je le savais mal ; j'aurais dû me contenter de mon grand bonheur d'épouse, j'ai voulu y joindre celui que je puisais dans mon métier... Vous voyez, madame, quelle confession je vous fais... Pendant que je me trouvais heureuse, mon mari ne l'était pas. Le partage de ma vie a été longtemps sa peine constante. La punition vint vite. J'avais un beau petit bébé que j'ai perdu, peut-être — je n'ai jamais eu le courage d'en convenir — par ma faute. Et le mari que j'aimais... je l'ai perdu aussi.

Elle ferma les yeux, un moment, se recueillit comme pour reprendre la force de continuer. Et, plus bas, péniblement :

— Voilà l'orgueilleuse et hautaine femme que vous avez devant vous, madame ; elle vous dira toute sa peine et toute son humiliation comme elle la dirait à l'amie la plus fidèle. Vous pouvez me comprendre, je le sais, et c'est pourquoi je vous ai choisie. Mon mari, qui a souffert à soa foyer, qui a vu périr son rêve, m'a retiré son cœur et l'a donné à une autre femme. Cette femme, je la connais, je l'estime, mais je la juge. Elle m'a pris mon

bonheur, elle le tient dans ses mains ; peut-être s'y croyait-elle autorisée par mon peu de soin à le conserver. Mais, que feriez-vous, madame, si une femme v^n avait usé pareillement à Tégard de votre cœur, de votre amour, du mari que vous aimeriez passionnément?

Elles étaient aussi blanches Tune que l'autre, et baissaient la tête toutes deux.

Madame Jourdeaux dit timidement :

— Peut-être serais-je allée trouver cette autre femme en toute loyauté ; et, si elle n'était pas coupable, si elle n'avait à se reprocher qu'un sentiment très pur, sans faute, sans tache, elle m'aurait reçue comme une amie. D'aimer le même homme, nous aurions pu beaucoup souffrir ; mais, moi, je ne l'aurais pas méprisée...

— Oui, dit Thérèse rêveusement, vous auriez eu raison...

Elles se regardèrent. Des larmes jaillirent de leurs yeux.

Thérèse ajouta :

— Je ne suis plus médecin. J'ai voulu donnera celui qui me délaissait cette preuve suprême d'amour de lui sacrifier la moitié de ma vie. Mais si petite est maintenant la place que je tiens dans ses pensées qu'à peine a-t-il pris garde à mon acte. Ainsi le déchirement que j'ai subi, et que vous ne pouvez comprendre, madame, — - car il m'a semblé commencer de mourir en cessant d'être ce que je fus jusqu'ici, — 03 déchirement

est devenu inutile : je n'ai pas reconquis ce cœur qui appartient désormais à une autre. Pourtant le bonheur n'est pas seulement pour moi au foyer, il y attend aussi ce compagnon inconstant qui vivra misérable tant qu'il errera loin de la paix, de Tordre, de la famille. Si celle qui croit Taimer Taimait véritablement, elle souhaiterait qu'il revînt là.

— Madame, reprit la douce femme en essuyant ses larmes, celle qui aime votre mari ne vous vaut pas : vous êtes la plus grande, la plus généreuse, vous êtes celle à qui fatalement iJ reviendra, car vous détenez les liens les plus anciens, les plus réels, la souveraineté de l'épouse. Cette femme regrettera cruellement de vous avoir mal jugée. Vous verrez, vous verrez, elle disparaîtra, elle s'effacera de la mémoire même de celui que vous aimez. Vous le posséderez de nouveau tout entier...

— Est-ce possible? demanda Thérèse.

— Soyez-en certaine, répondit madame Jourdeaux.

Quand elles se dirent adieu, les mains longuement serrées, à la porte, la veuve demanda :

— Voulez-vous m'embrasser, madame?

Elles s'embrassèrent comme deux sœurs qui ne se reverront jamais.

Le lendemain, Guéméné, tremblant de bonheur, décachetait, à sa table de travail, la lettre de

madame Jourdeaux si fiévreusement attendue depuis la veille.

Elle disait :

Mon ami,

Pardonnez-moi la peine que je vais vous faire. Je me réveille enfin d'un long et coupable sommeil. Dieu a permis que ce fut avant d'avoir sombré dans le mal.

Vous êtes uni à une noble femme dont vous avez le devoir de faire le bonheur. Si elle a eu quelques torts, ne les avez-vous pas exagérés? Examinez-la mieux ; examinez-vous : voyez s'il ne reste pas au fond de vous-même des racines vivaces de l'amour d'autrefois.

J'ai un fils qui aura vingt ans quelque jour. Je suis son éducatrice, et dois rester pour lui l'idéal du bien. Quelle autorité trouverais-je en moi-même si je me laissais aller à une faiblesse inavouable, et que lui répondrais-je le jour où il découvrirait dans le passé de sa mère le secret qu'il faut traîner jusqu'à la fin, en le cachant avec des ruses, des mensonges, une incessante duplicité ?

Entre nous, qu'y a-t-il? Certes un grand amour, Vamitié la plus douce, mais aussi un bonheur sans base, établi en dehors de tout ordre, de toute loi. Nos destinées, d'elles-mêmes, divergent. Vous avez votre femme et j'ai mon fils. Voilà pour chacun de nous les assises de l'existence véritable, de la vie morale,

du bonheur. Nous donner Vun à Vautre, mon pauvre cher ami, aurait Hé renoncer à toute paix, à toute dignité. Notre amour irrégulier aurait fini dans V amertume et dans la honte.

Il finit aujourd'hui dans des larmes très pures. Vous ne me retrouverez pas boulevard Saint-Martin, mon ami : je vais en Lorraine, mon pays. J'y rejoindrai mon père, qui habite là-bas très seul. Entre ce cher vieillard, mon petit chéri et le souvenir de notre amitié, ma vie s^écoulera dans le calme. Pour vous, retournez-vous, de toutes les forces de votre volonté, vers la compagne à qui vous avez juré, un jour, de Vaimer éternellement.

Deux heures plus tard, alarmée de ne pas le voir sortir, Thérèse entra dans le cabinet de son mari.

Elle le trouva prostré devant sa table, les tempes dans les paumes, les yeux rougis, une lettre étalée sur son buvard. Elle devina tout de suite la vérité : la rupture promise hier, qu'elle n'attendait cependans pas si prompte, si radicale.

Elle s'approcha, un peu craintive. Certes, elle le comprenait, ce ne pouvait être encore l'efîusion, l'élan passionné qui lui ramènerait son mari, mais un immense espoir en l'avenir lui venait. Et elle se mit à murmurer lentement, près de lui :

— Tu as un grand chagrin, Fernand, mais tu n'es pas seul. Une amie est là qui te consolera. Je suis toute à toi maintenant ; tu me trouveras

t-otijours. La maison te sera douce, va... Que ferat-on de mon cabinet de consultation? Peut-être un laboratoire de sérothérapie pour t'épargner la course quotidienne à l'École. Tu as une œuvre à accomplir, Fernand ; je t'aiderai : tu triompheras. Moi, je serai ta compagne, tout simplement, ton obscur préparateur, et, comme nous l'avait dit un jour, délicieusement, Dina Skaroff, « ton assistante ».

Guéméné brisé, l'âme malade, se retourna vers Thérèse : il souffrait encore beaucoup, et s'abandonna à elle comme un blessé.

C'était la saison des nids. Dans les peupliers d'Italie, qui frissonnaient au-dessus du fleuve, un pigeon gris, à la collerette verte et soyeuse, becquetait sa femelle de son bec ciselé comme un bijou de corail rose.

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