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CHAPITRE II

§ 10. — L'arrangement des parties d'un corps se trouve toujours changé dans une certaine étendue, par l'application d'une force mécanique incidente. Mais c'est dans les corps organiques que nous sommes le plus habituellement frappés des changements d'arrangement produits par les forces mécaniques. C'est un caractère des colloïdes qu'ils cèdent avec une grande promptitude aux pressions et aux tensions, et qu'après cela ils recouvrent plus ou moins complètement leurs formes primitives, quand la pression ou la tension cessent. Il est clair qu'à défaut de cette élasticité, la plupart des actions organiques seraient impossibles. Des altérations de forme non-seulement temporaires mais permanentes se trouvent facilitées par la nature colloïde de la matière organique. Une pression continue sur un tissu vivant (peut-être en ce qu'elle retarde l'absorption de matériaux nouveaux pour remplacer les matériaux vieillis décomposés et emportés par la difi'usion) , diminue peu à peu et finalement détruit son pouvoir de reprendre la forme qu'elle avait auparavant. Ainsi la matière dont l'organisme est construit est modifiable par l'arrêt d'une force ou par une ten-

sion continue, à un bien plus haut degré que la matière ordinaire.

§ 11. — La sensibilité pour certaines forces qui sont quasi mécaniques, sinon mécaniques au sens usuel du mot, se montre dans deux particularités de la matière organique, qui sont unies par un rapport étroit, comme aussi de toute autre matière qui prend le même état d'agrégation moléculaire.

Les colloïdes absorbent une grande quantité d'eau en vertu d'un pouvoir qu'on a appelé « affinité capillaire », et subissent en même temps un grand accroissement de volume et un changement de forme. Par contre, ils abandonnent avec la même vitesse cette eau par évaporation, reprenant plus ou moins leur état primitif. Qu'ils résultent de la capillarité ou de la diffusibilité relativement grande de l'eau, ou de ces deux propriétés à la fois, ces changements doivent être remarqués comme des exemples d'un autre mode d'après lequel les arrangements des parties dans les corps organiques sont affectés par les forces mécaniques.

Nous en trouvons un autre mode dans ce qu'on appelle osmose. Quand sur les deux faces opposées d'un diaphragme perméable, et spécialement d'un diaphragme de substance colloïde se trouvent placées des solutions miscibles de densité différente, un double déplacement s'opère : une grande quantité de la solution la moins dense passe à travers le diaphragme pour se rendre dans la solution la plus dense; il en résulte un accroissement considérable du volume de la plus dense aux dépens de la moins dense. Cette opération qui paraît dépendre de plusieurs conditions n'est pas encore bien comprise. Quelle qu'en soit l'explication, c'est une opération qui. tend continuellement à introduire des

changements dans les corps organiques. Des déplacements de ce genre ne cessent de se produire à travers les surfaces des plantes et des animaux. Un très-grand nombre des changements de forme visible que subissent les germes organisés sont principalement dus à rimbibitioji de leurs membranes limitantes par les liquides ambiants.

On pourrait ajouter qu'outre les altérations directes que rimbibition et le déplacement de Teau et des solutions aqueuses par les colloïdes produisent dans la matière organique, ils en produisent d'autres d'une njanière indirecte. Comme ils sont les instruments qui introduisent dans les tissus les agents des changements chimiques, et en éliminent les produits des changements chimiques, ils concourent à entretenir d'autres redistributions.

§ 42. — Gomme je l'ai montré ailleurs (Premiers principes y § 103), la chaleur, c'est-à-dire une élévation de la vibration moléculaire, permet aux forces incidentes de produire plus aisément des changements d'arrangement moléculaire dans la matière organique. Mais en outre la chaleur amène <îertains changements vitaux d'une façon- si directe qu'elle en est la principale cause.

La propriété des colloïdes organiques de s'imbiber d'eau, et d'introduire avec l'eau dans leur propre substance les matériaux qui opèrent les transformations ne serait pas continuellement active, si l'eau imbibée devait demeurer en place. C'est parce qu'elle s'échappe et qu'elle est remplacée par une eau qui contient plus de matériaux, que la succession des changements se trouve maintenue. Chez les animaux et les végétaux supérieurs, l'élimination de l'eau se trouve facilitée par l'évaporation ; et la proportion de l'évaporation se trouve, toutes choses égales, déterminée par la chaleur. Bien

que le courant de la sève dans l'arbre soit principalement causé par une action, probablement osmotique, accomplie dans les racines, il est certain que la perte d'eau qui a lieu à la surface des feuilles, et l'absorption d'une plus grande quantité de sève par les feuilles qui en est la conséquence et qui se fait par attraction capillaire, doit aider beaucoup la circulation. La langueur d'une plante exposée au soleil tandis que la terre autour des racines est sèche, nous montre combien l'évaporation vide les vaisseaux de la sève; et la promptitude avec laquelle une fleur fanée se ranime quand on la met dans l'eau, nous fait voir le rôle que joue l'action capillaire. Puis donc que l'évaporation à la surface d'une plante aide à produire des courants de sève à l'intérieur de la plante, nous devons regarder la chaleur qui produit celte évaporation comme ayant un rôle de cause dans les redistributions de matière efi*ectuées par ces courants. Dans les animaux terrestres, la chaleur aide pareillement les changements qui s'effectuent. L'exhalation de vapeur d'eau par les poumons et la surface de la peau, qui constitue le principal moyen d'élimination de l'eau que nous avalons, entretient dans les tissus la persistance de ces courants dont la cessation mettrait fin à la vie. En effet, quoique le système vasculaire distribue des fluides nutritifs dans les canaux qui se ramifient par tout le corps, l'absorption de ces fluides dans les tissus dépend en partie de l'élimination des fluides que les tissus contiennent déjà. Par suite, dans la mesure où l'élimination est favorisée par l'évaporation, et l'évaporation par la chaleur, la chaleur est un agent de redistribution dans l'organisme animal.

§ 13. — La himière, dont nous savons qu'elle modifie tant de composés inorganiques, qui opère les changements

chimiques utilisés dans la photographie, qui cause la combinaison de certains gaz, qui change les arrangements moléculaires de bon nombre de cristaux, et laisse des traces de son action même sur des substances extrêmement stables, la lumière produira, nous pouvons nous y attendre, des effets tranchés sur des substances aussi complexes et aussi instables que celles qui entrent dans la composition des corps organiques. Oui, la lumière en produit, et quelques-uns de ces effets sont au nombre des plus importants que la substance organique subisse.

Les changements moléculaires opérés par la lumière chez les animaux n'ont guère qu'une importance secondaire. Nous voyons la peau se foncer à la suite de l'exposition aux rayons du soleil. Nous connaissons aussi les modifications de la rétine qui produisent en nous des sensations de couleur. Sur certains animaux qui n'ont pas d'yeux et qui sont formés d'une substance demi-transparente, la lumière en la traversant effectue un changement manifesté par du mouvement. Mais, d'une manière générale, l'opacité des animaux limite l'action de la lumière à leur surface, et réduit ainsi à de faibles proportions son influence physiologique (1).

Chez les plantes, les rayons solaires qui produisent chez nous l'impression de jaune sont les agents immédiats des changements moléculaires à l'aide desquels s'accumulent d'heure en heure les matériaux d'un développement à venir. Des expériences ont montré que lorsque le soleil frappe de sa lumière les feuilles vivantes, elles se mettent à exhaler de l'oxygène, et à accumuler du carbone et de l'hydrogène, résultats qui sont dus à la décomposition par les rayons so-

(1) L'accrx)issement de la respiration qui résulte de la présence de la lumière est probablement un effet indirect. Il provient probablement de la réception d'impressions par les yeux, et de la stimulation nerveuse qui en résulte.

laires de l'acide carbonique et de Teau absorbés. Il est admis maintenant que grâce à certaines ondulations d'éther qui pénètrent dans leurs feuilles, les plantes sont mises en état de dépouiller de leur oxygène ces deux éléments dont leurs tissus sont principalement construits.

Cette transformation d'ondulations éthérées en arrangements moléculaires instables dont le renversement met en liberté les forces emmagasinées, sous de nouvelles formes, est une opération qui sert de base à tous les phénomènes organiques. Nous ferons bien de nous arrêter un moment pour considérer s'il n'est pas possible de serrer de plus près l'interprétation de cette opération. Certaines découvertes récemment faites dans la physique moléculaire nous serviront de fil conducteur pour en pénétrer l'essence.

Les éléments dont se compose le problème sont les faits suivants : les atomes de diverses matières pondérables existent à l'état de combinaisons : ceux qui sont combinés ont les uns pour les autres une forte affinité, mais ils ont aussi une affinité moins forte pour d'autres atomes environnants engagés dans d'autres combinaisons. Les atomes unis en vertu de cette forte affinité, et mêlés à d'autres auxquels ils sont susceptibles de s'unir, sont exposés aux ondulations d'un milieu relativement rare au point qu'il semble impondérable. Ces ondulations sont de deux espèces : elles diffèrent beaucoup par la longueur, ou par la fréquence avec laquelle elles reviennent à un point donné. Sous l'influence d'ondulations d'une certaine fréquence, certains atomes quittent des atomes pour lesquels ils ont une forte affinité et se joignent à d'autres pour lesquels ils ont une alTmité faible. C'est-à-dire que des ondes particulières d'une matière relativement impondérable déplacent certains atomes de leurs combinaisons, et les engagent dans deâ combinaisons nou-

velles. Or les découvertes de Bunsen et de KirchofT sur Tabsorption de certaines ondulations luminifères par les vapeurs de certaines substances, appuyées par celles du professeur Tyndall sur l'absorption de la chaleur par des gaz, montrent clairement que les atomes de chaque substance sont en harmonie avec les ondes d'éther d'une certaine longueur, par le nombre des vibrations ou bien par la vitesse de récurrence. Chaque espèce particulière d'atomes peut être mise en oscillation par une espèce particulière d'onde d'éiher, qui disparaît absorbée en produisant l'oscillalion des atomes; réciproquement les atomes peuvent par leurs oscillations engendrer ce même ordre d'ondes d'éther. D'où il résulte que malgré l'immense différence qui sépare la densité de l'élher de la matière pondérable, les ondes de l'un peuvent mettre les ondes de l'autre en mouvement quand les chocs des ondes se trouvent réglés par une mesure qui corresponde avec les oscillations des atomes. Dans ce cas, les effets des ondes sont cumulatifs; et chaque atome acquiert graduellement un moment composé d'un nombre incalculable de moments infinitésimaux. Coubidérez de plus qu'à moins que les nombres d'un atome chimiquement composé ne soient liés de manière à rendre tout mouvement impossible (supposition en désaccord avec les conceptions de la science moderne) nous sommes obligés d'admettre qu'ils sont susceptibles de vibrer à l'unisson ou en harmonie avec ces mêmes espèces d'ondes éthérées qui les affectent quand ils soiit libres de toute combinaison. D'un côté l'atome composé aura comme unité un nouveau coefficient d'oscillation déterminé par ses attributs comme unité; d'un autre côté les éléments conserveront leurs coefficients originels d'oscillation, soumis seulement à des modifications par influence réciproque. Dans ces conditions nous

LA MATIÈRE organique; 25

continuellement actif que la vie suppose ne pourrait sub* sister. D'autre part, sans l'union de ces éléments extrêmement mobiles en des composés immensément complexes, dont les atomes relativement vastes qui les composent sont rendus relativement immobiles par leur inertie, la fixité mécanique qui empêche les éléments des tissus vivants de se diffuser en même temps que les produits usés qui résultent de la décomposition des tissus, ne pourrait se constituer.

§ 9. — Ainsi dans les substances dont les organismes sont composés, les conditions nécessaires à la redistribution de matière et de mouvement qui constitue l'évolution se trouvent remplies bien plus qu'il ne semble.

Les affinités mutuelle^ des principaux éléments organiques ne sont pas actives dans les limites des températures où les actions organiques se produisent, et l'un de ces éléments a pour caractère spécial son indifférence chimique. Les composés formés par ces éléments en s' élevant dans l'échelle de la complexité, deviennent progressivement moins stables. Les composés plus complexes où ces quatre éléments entrent en même temps que les composés de deux autres éléments qui s'oxydent très-rapidement, ont une si grande instabilité, que la décomposition s'opère sous les conditions atmosphériques ordinaires.

Les éléments dont les corps vivants sont construits ont une tendance exceptionnelle à s'unir en multiples, et à former des groupes de produits qui ont les mêmes éléments chimiques, mais qui, différant par le mode d'agrégation, possèdent des propriétés différentes. L'isomérisme et le polyraérisme qui y dominent montrent d'une autre façon l'aptitude des substances organiques à subir des redistributions. Dans les composés très-complexes qui sont les organes

des actions vitales, il existe un genre et un degré de mobilité moléculaire qui constitue la qualité plastique qui les rend propres à l'organisation. Au lieu de rextrême mobilité moléculaire possédée par trois des quatre éléments organiques quand ils ne sont pas engagés en combinaison, au lieu de la mobilité moléculaire diminuée, mais grande encore, possédée par leurs combinaisons plus simples, que leur nature gazeuse et liquide rend impropres à manifester quelque peu l'opération de l'évolution; au lieu des propriétés de leurs combinaisons moins simples, qui lorsqu'elles ne sont pas rendues par trop mobiles par la chaleur, prennent la forme par trop rigide de cristaux, nous trouvons dans les colloïdes dont les organismes sont en grande partie composés, le compromis qur convient entre la fluidité et la liquidité. On ne peut les réduire aux conditions par trop mobiles des liquides et des gaz, et pourtant ils ne prennent pas l'état par trop fixe des solides. Gomme ils n'ont pas le pouvoir de s'unir entre eux en des arrangements polaires, leurs atomes restent doués d'une certaine liberté relative de mouvement qui les rend sensibles aux petites forces, et les agrégats qui en sont composés possèdent la plasticité.

Tandis qu« la grande inertie de ces atomes organiques grands et complexes, ne leur permet pas de recevoir le mouvement des ondulations, de l'éther, et les réduit à des formes d'agrégation moins cohérentes, il y a lieu de penser que cette même inertie facilite les changements d'arrangement entre leurs atomes constituants, puisque dans la proportion où une force incidente n'imprime qu'un faible mouvement sur une masse, elle n'en est que plus capable d'imprimer du mouvement aux parties de la masse en relation les unes avec les autres. Il est encore plus probable que les contrastes

extrêmes que présentent les divers éléments des atomes très-complexes au point de vue de la mobilité moléculaire, contribuent à rendre modifiables les mouvements de ces atomes.

Enfin, la grande différence qui existe entre la diffusibilité des colloïdes et celle des cristalloïdes permet dans les tissus des organismes une redistribution singulièrement rapide de matière et de mouvement; à la fois parce que les colloïdes, facilement perméables par les cristalloïdes, peuvent subir Taction chimique dans toutes les parties de leur masse, au lieu de n'y être exposés que par leur surface. De plus, les produits de décomposition étant aussi des cristalloïdes, ils peuvent s'éliminer aussitôt que produits pour faire place à des transformations nouvelles analogues. De sorte que tandis que les atomes composites dont les tissus organiques sont formés possèdent une faible mobilité moléculaire qui les reml propres aux opérations qui exigent de la plasticité, il résulte de l'extrême mobilité de leurs constituants irréductibles, que les produits usés de Factivité vitale s'échappent aussitôt qu'ils sont formés.

Ajoutez que la chaleur, ou la vibration moléculaire augmentée, où se maintiennent les organismes supérieurs, augmente encore la facilité des redistributions, non-seulement en aidant les changements chimiques, mais en accélérant la diffusion des substances cristalloïdes.

amplitude que la cohésion des atonies unis se trouve affaiblie, en même temps que ces oscillations amènent l'un d'entre eux dans la sphère d'action d'autres atomes avec lesquels il se combine. C'est de cette façon seulement qu'il semble possible qu'une telle force produise un tel transfert. De plus, en même temps que nous sommes mis en état de concevoir comment la lumière opère ces changements moléculaires, nous acquérons la connaissance de la méthode par laquelle les mouvements insensibles qui nous arrivent du soleil se trouvent emmagasinés de façon à engendrer plus tard des mouvements sensibles. C'est l'accumulation de chocs infinitésimaux qui fait entrer en oscillation les atomes de matière pondérable. La quantité de mouvement que chacun d'eux vient à acquérir, le fait passer à une position d'équilibre instable, d'où il sera plus tard aisément déplacé. Quand il le sera, en même temps que les autres atomes pareillement et simultanément affectés, tout le mouvement qui s'était préalablement imprimé sur lui se dégagera subitement.

Mais laissons de côté la spéculation; ce qu'il nous importe de noter, c'est le grand fait que la lumière est un agent universel de changement dans les substances organiques. Il n'est pas nécessaire que nous déterminions comment la lumière produit ces compositions et ces- décompositions, il est nécessaire seulement d'observer qu'elle les produit : que la substance caractéristique appelée chorophylle, qui donne aux feuilles des plantes leur couleur verte fait son apparition toutes les fois que les pousses pâlies des plantes se trou* vent exposées au soleil; que les pétales des fleurs, incolores dans le bouton, acquièrent leurs brillantes couleurs dès qu'elles sontépanouies; et qu'à la surface externe des animaux sont induits des changements analogues. Ces faits nous donnent de larges inductions qui nous suffisent pour le moment.

§ 44-. — Nous arrivons maintenant à la force qui l'emporte sur toutes celles qui opèrent des changements dans la matière organique, à savoir Taffinité chimique. Avec quelle rapidité les substances animales et végétales se trouvent modifiées par d'autres qui sont mises en contact avec elles, nous en voyons chaque jour des exemples. Outre les nombreux composés qui causent la mort de Torganisme au sein duquel ils sont introduits, il en existe un grand nombre qui opèrent de ces effets plus doux appelés médicaux, effets qui impliquent, comme les autres, des réarrangements moléculaires. Même on peut dire qu'il n'est guère de composé chimique soluble, naturel et artificiel, qui, ingéré dans le corps, ne produise des changements dont les effets sont plus ou moins apparents.

D'après ce que nous avons vu dans le dernier chapitre, il est manifeste que l'extrême altérabilité de la matière organique par les forces chimiques est la principale cause de ces réarrangements moléculaires actifs que les organismes, et spécialement les organismes animaux, nous présentent. Dans les deux fonctions fondamentales de nutrition et de respiration, nous voyons les moyens qui servent à assurer l'approvisionnement de matériaux destinés à ce réarrangement moléculaire actif.

En effet, Topération de la nutrition animale consiste dans l'absorption d'une part de substances complexes, en état par là même de subir des altérations chimiques, et d'autre part de substances plus simples, susceptibles de les leur faire subir. Les tissus contiennent toujours de petites quantités de sels alcalins et terreux, qui pénètrent sous une forme dans l'organisme et en sont rejetés sous une autre. Bien que nous ne sachions pas le rôle spécifique que jouent ces sels, nous pouvons pourtant de leur présence et des

transformations qu'ils subissent dans le corps, conclure sans témérité que leurs affinités: chimiques concourent à effectuer quelques-unes des métamorphoses qui ne cessent de s'opérer.

Mais la substance inorganique de laquelle dépendent ce» métamorphoses de la substance organique, n'est pas absorbée en même temps que les aliments soUdes et liquides ; elle est absorbée aux dépens du milieu ambiant, air ou eau, selon les circonstances. Que l'oxygène absorbé, soit par la surface générale comme chez les animaux inférieurs, soit par les organes respiratoires, comme chez les animaux supérieurs, constitue la principale cause des changements moléculaires qui ne cessent de s'opérer dans les tissus vivants, ou bien que, réduit au rôle de balayeur, il se borne à favoriser ces. changements en emportant le produit des décompositions accomplies par un autre agent, il n'en reste pas moins vrai que ces changements sont entretenus par son intervention. Que l'oxygène absorbé et diffusé dans toute l'étendue de l'organisme effectue une oxydation directe des colloïdes organiques qu'il traverse ou qu'il détermine d'abord la formation de composés plus simples et plus oxydés, qui subissent plus tard une oxydation plus avancée et se trouvent ramenés à des formes plus simples, cela importe peu au point de vue du résultat général. En tout cas, il est certain que les substances dont le corps animal est composé y pén^rent sous un état d'une faible oxydation et très*instable, et que la plupart l'abandonnent sous un état d'oxydation complète et stahle. Il s'en suit donc que quels que soient les changements spéciaux accomplis, l'opération générale est un passage d'un état d'équilibre chimique instable à un état d'équilibre chimique stable. Que cette opération soit directe ou indirecte, la somme du réarrangement moléculaire et celle du mouve-

ACTIONS D£S VORCBS SUR LA SIATIÈRE ORGANIQUE. él

ment dégagé pendant le réarrangement doivent être les mêmes.

§ 15. — Il y a une autre espèce de redistribution des unités composantes des organismes qui n'est pas uniquement effectuée par les affinités des unités qui y sont comprises, mais par d'autres affinités, et c'est une raison de penser que la redistribution qui s'opère de la sorte est d'une grande importance si elle n'est pas la plus importante de toutes. Dans les circonstances ordinaires où s'exerce l'action chimique, les substances, au nombre de deux, ou plus* nombreuses qui y prennent part, subissent elles-mêmes, des changements de réarrangement moléculaire ; et les changements sont limités aux substances mêmes. Mais il est d'autres circonstances où l'action chimique qui s'opère ne s'arrête pas aux substances d'abord engagées ; elle met en train des actions chimiques, des changements d'arrangement moléculaire dans les substances ambiantes, qui sans cela seraient demeurées en repos. Il y a encore d'autres cas où le simple contact avec une substance en repos elle-même est la cause qui fait subir à d'autres substances des métamorphoses rapides. Dans la fermentation nous voyons un exemple de la première espèce de ce genre d'action chimique communiquée. Une partie de levure, tout en subissant elle-même des changements moléculaires, convertira 400 parties de sucre en alcool et en acide carbonique ; tout le temps qu'elle met à se décomposer, une partie de diastase « est capable d'effectuer la transformation de plus de 1000 parties de son poids d'amidon en sucre. )» Comme exemples de la seconde espèce, on peut mentionner les changements subitement produits dans bon nombre de colloïdes par des parties ténues de diverses substances qui s'y ^joutent, substances qui ne

subissent aucune transformation manifeste et qui ne subissent aucun effet appréciable du contact. La nature de la première de ces deux espèces de changement moléculaire communiqué, qui concerne d'une manière spéciale notre étude, se trouve représentée d'une façon grossière par des changements visibles communiqués de masse à masse, quand une série de masses a été arrangée d'une façon spéciale. L'exemple le plus simple est celui que nous offre un jeu d'enfant qui consiste à dresser des briques sur le petit côté, à les aligner eii les rangeant de telle manière que lorsque la première est renversée elle renverse la seconde, la seconde la troisième, la troisième la quatrième, et ainsi de suite jusqu'au bout de la rangée. Cet exemple nous montre un certain nombre d'unités placées chacune dans un état d'équilibre instable, et disposées les unes par rapport aux autres dételle sorte que chacune en passant a un état d'équilibre stable donne une impulsion à la voisine, qui suffit pour la faire passer ainsi de son état d'équilibre instable à un état d'équilibre stable. Or, puisque dans un mélange d'atomes composés aucun atome ne peut subir de changement dans l'arrangement de ses parties sans qu'il existe un mouvement moléculaire qui doive causer quelque dérangement dans le Toisinage, et puisqu'un atome adjacent dérangé par ce mouvement communiqué peut subir une altération dans Tarrangement de ses molécules constituantes, si cet arrangement n'est pas sftable; enfin, puisque nous savons que les atomes soumis au déplacement par cette force dite catalyse sont instableSy et que ceux qui résultent du déplacement sont plus stables^ il nous paraît probable que la transformation est réellement analogue* en principe à l'exemple familier que nous avons donné. Que ce mode d'interprétation convienne ou non, il y a bien des raisons de penser qu'à ce genre d'ac-

tion se rapporte la production d'un grand nombre de métamorphoses vitales. Examinons les divers groupes de faits qui suggèrent cette conclusion.

Dans le dernier chapitre (§ 2) nous avons remarqué incidemment Fextrème instabilité des composés azotés en général. Nous avons vu que plusieurs de ces composés sont

susceptibles de détoner sous Tinfluence la plui^ légère,

quelquefois sans cause apparente; que, parmi les autres, la grande majorité est très-facilement décomposée par la chaleur et par d'autres substances. Nous apercevrons la signification iinportanle de ce caractère général, si nous le rapprochons du fait que les substances capable» de mettre en branle des changements moléculaires étendus de la façon que nous avons décrite plus haut, sont toutes azotées. La levûre est formée de cellules végétales contenant de l'azote, qui croissent en absorbant la matière azotée du moût. Pareillement, le cryptogame appelé Torula cervisiœ qui facilite si activement la formation de l'acide acétique aux dépens de l'alcool, est un mycoderme, qui, sans doute, comme tous ceux de sa classe, est riche en azote. La diastase par laquelle s'effectue la transformation de l'amidon en sucre, pendant la germination de l'orge,. est aussi un corps azoté. De même la substance appelée synaptase, principe albumineux contenu dans les amandes, qui a la propriété d'opérer plusieurs métamorphoses dans les matières auxquelles il est associé. Ces composés azotés comme les autres de la même famille sont remarquables par la rapidité avec laquelle ils se décomposent, et les changements étendus qu'ils produisent dans les oxyhydrocarbures qui les accompagnent varient de caractère selon que les décompositions des ferments varient de degré. Nous avons encore à noter un fait qui a un sens pour nous, ce sont les contrastes chimiques entre les organismes qui

entretiennent leurs fonctions à Taide de forces extérieures, et ceux qui les entretiennent à l'aide de forces dégagées au dedans d'eux-mêmes. En comparant les animaux et les plantes, nous voyons que tandis que les plantes, ayant pour caractère comme classe de ne contenir que peu d'azote, dépendent des rayons du soleil et en tirent leur activité vitale, les animaux au contraire, dont les forces vitales ne dépendent pas de la même source, se composent principalement de substances azotées. Toutefois il existe une exception marquée à cette profonde distinction ; et cette exception est particulièrement instructive. Parmi les plantes, il est un groupe considérable, les champignons, dont un grand nombre d'espèces, sinon toutes, peuvent vivre et pousser dans l'obscurité, et qui présentent cette particularité d'être bien plus azotées que d'autres plantes. Nous trouvons encore un troisième ordre de faits d'une signification analogue quand nous comparons les diverses parties d'un même organisme. La semence d'une plante contient de la substance azotée en plus grande proportion que le reste de la plante; la semence diffère du reste de la plante par son aptitude à mettre en train, en l'absence de la lumière, des changements vitaux étendus, ceux qui constituent la germination. Pareillement dans le corps des animaux les parties qui entretiennent les fonctions actives sont azotées, tandis que celles qui ne le sont pas, les dépôts de graisse par exemple, n'entretiennent aucune fonction active; la transformation appelée dégénération graisseuse étant l'accompagnement de la perte de la vitalité. Voici encore un lait qui peut servir à éclairer davantage le sens des précédents, à savoir que dans aucune partie de l'organisme où des changements vitaux s'opèrent la substance azotée n'est complètement absente. On dit communément que les plantes, ou du moins toutes les parties des plantes moins

les semences sont non-azotées. Cela n'est vrai que relativement et non absolument. La quantité de substance albuminoîde contenue dans les tissus des plantes est extrêmement petite comparée à la quantité qu'en contiennent les tissus des animaux ; mais tous les tissus végétaux qui accomplissent des fonctions actives, contiennent, quelque substance albuminoïde. Dans toute cellule végétale vivante, il y a une certaine partie qui contient de l'azote. Cette partie sert de point de départ aux changements qui constituent le développement de la cellule. Si l'on ne peut pas dire que Vutricule primordialy comme on appelle cette partie azotée, est l'auteur de tous les mouvements subséquents subis par la cellule, il n'en <lemeure pas moins la partie où l'activité indépendante est la plus marquée.

Est-ce que du rapprochement de ces faits nous ne tirons pas une idée du rôle joué par la substance azotée dans les changements organiques? Nous voyons que les composés azotés en général sont très-prompts à se décomposer, et que leur décomposition implique souvent Un dégagement subit et considérable de force. Nous voyons que les substances appelées ferments qui durant leurs propres changements moléculaires mettent en train des changements moléculaires dans les oxyhy«lrocarbures qui les accompagnent, sont toutes azotées. Nous voyons que chez les organismes et dans les parties de chaque organisme, il y a une relation entre la somme de substance azotée présente et la somme d'activité indépendante. Nous voyons encore que même dans les organismes et les parties d'organismes où l'activité est moindre, les changements qui s'opèrent sont mis en mouvement par une substance contenant de l'azote. Est-ce qu^il ne semble pas probable que ces composés extrêmement instables ont partout pour effet de communiquer aux composés les moins

instables qui leur sont associés des mouvements moléculaires qui les conduisent à un état stable, comme ceux qu'ils subissent eux-mêmes? Les changements que d'après cette supposition la matière azotée produit dans un corps, sont évidemment analogues à ceux que nous la voyons produire hors du corps. Hors du corps, certains oxyhydrocarbures en contact continu avec la matière azotée sont transformés en acide carbonique et en alcool, ei à moins d'un obstacle qui s'y oppose l'alcool est transformé en acide acétique; les substances formées se trouvant plus oxydées et plus stables que les substances détruites. Dans le corps ces mêmes oiyhydrocarbures et quelques hydrocarbures, en contact continu avec la matière azotée, sont transformés en acide carbonique et en eau : substances qui sont aussi plus oxydées et plus stables que celles dont elles proviennent. Puisque l'acide acétique lui-même se résout par une oxydation plus avancée en acide carbonique et en eau, nous voyons que la principale différence entre les deux cas consiste en ce que l'opération s'effectue plus complètement dans le corps que hors du corps (1). Si donc nous poussons plus loin la similitude dont nous avons fait usage plus haut, les atomes des oxyhydrocarbures et des hydrocarbures contenus dans les tissus sont, comme les briques dressées, placées dans un équilibre qui n'est pas le plus stable, mais pourtant dans un équilibre si stable, qu'ils ne sauraient être renversés par

(1) Ne ferait-on pas bien de rechercher si l'alcool n^*e8t pas plus ou moins transformé dans le corps en acide acétique? Si, mis en contact avec de la matière azotée en voie de changement, en présence de Toxygène, l'alcool subit cette transformation hors du corps, il ne semble pas improbable qu'il se comporte de môme dans le corps, par la raison surtout que la température élevée qui favorise le changement dans un cas existe aussi dans l'autre. 11 est hors de propos de rapporter ici les divers faits qui appuient cette hypothèse. Tout ce que je puis dire, c'est qu'ils semblent écarter quelques-unes des difficultés qui pour le moment embarrassent la question.

les forces chimiques et thermiques que le corps fait agir sur eux. D'autre part, se trouvant comme les briques rangées pareillement et portant sur une base très-étroite, les atomes azotés contenus dans les tissus sont dans un équilibre si instable, qu'ils ne peuvent résister à ces forcest Quand ces atomes azotés délicatement posés en équilibre tombent en des arrangements stables, ils donnent une impulsion aux atomes non azotés plus fermement posés en équilibre qui les fait aussi tomber dans des arrangements stables. Un fait curieux et significatif, c'est que dans les arts nous ne nous conten* tons pas d'utiliser ce même principe de mettre en mouvement des changements étendus dans des composés comparativement stables, à l'aide de composés beaucoup moins stables; mais que nous employons pour cela des composés de la même classe. La méthode moderne de mettre le feu à

une pièce de canon consiste à placer tout près de la poudre que l'on veut décomposer et faire détoner, une petite quantité de poudre fulminante qui se décompose et détone avec une extrême facilité, et qui en se décomposant communique le mouvement moléculaire qu'elle met en liberté à la poudre à canon qui se décompose moins aisément. Si nous demandons la composition de cette poudre fulminante, on nous répond que c'est un sel azoté.

Ainsi diverses preuves nous amènent à conclure qu'outre les réarrangements moléculaires produits dans la substance organique par l'action chimique directe, ily en a d'autres d'une importance analogue qui sont produits par l'action chimique indirecte. Il paraît même que la conclusion que certaines transformations parmi les principales qui se produisent dans l'organisme animal sont dues à cette force dite catalyse, nous est imposée par l'aspect général des faits, indépendamment des interprétations détaillées que nous en avons pu donner.

Nous savons que les diverses substances amylacées et sucrées prises comme aliment subissent une décomposition dans leur course à travers le corps. Nous savons que ces substances ne passent pas dans les tissus comme éléments de leur composition, mais seulement dans les fluides qui les pénètrent; et par conséquent que leur métamorphose n'est pas un résultat immédiat des activités organiques. Nous savons que leur stabilité est telle que les forces thermiques et chimiques auxquelles ces substances sont exposées dans les corps, ne peuvent les décomposer. La seule explication qui s'offre à nous, c'est donc que la transformation de ces oxyhydrocarbures, en acide carbonique et en eau, est due à une action chimique communiquée.

§ 16. Ce chapitre aura rempli son but s'il a donné une idée de l'extrême facilité avec laquelle la matière organique se modifie sous l'action des forces ambiantes. Lors même que l'espace le permettrait, il serait inutile de décrire en détail lès changements immensément variés et compliqués que les forces à l'action desquelles elle est soumise à chaque instant opèrent dans les corps vivants. Nous traitons de la biologie dans ses grands principes, et il nous suffit de noter jusqu'où va la sensibilité spéciale des substances dont les organismes sont construits, pour les diverses influences qui agissent sur eux. Nous avons suffisamment mis en lumière leur sensibilité spéciale dans les pages qui précèdent.

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