‹ Principes de littérature [microforme]Chapitre 113 sur 225 · MADAME DE SÉVIGNÉ A SA FILLE · texte numérisé non relu

MADAME DE SÉVIGNÉ A SA FILLE

Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690.

Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année ; cependant la voilà déjà bien cemmencée ; et vous verrez que, de quelque manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt passée, et nous trouverons bientôt le fond de notre sac de mille francs. *

Vraiment vous me gâtez bien, et mes amis de Paris aussi : à peine le soleil remonte du saut d’une puce, que vous me demandez, de votre côté, quand vous m'attendrez à Grignan ; et mes amis me prient de leur fixer dès à cette heure le temps de mon départ, afin d’avancer leur joie. Je suis flattée de ces empressements, et surtout des vôtres qui ne souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avec sincérité, que d’ici au mois de septembre, je ne puis recevoir aucune pensée de sortir de ce pays ; c’est le temps que j'envoie mes petites voitures à Paris, dont il n’y a eu encore qu’une très petite partie. C’est le temps que l'abbé Charrier traite de mes lods et ventes, qui est une affaire de dix mille francs : nous en parlerons une autre fois ; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faire un pas avant le temps que je vous ai dit; du

* Madame de Sévigné comparait les douze mois de l’année à un sac de mille francs, qui finit presque aussitôt qu’on a commencé y puiser.

reste, je ne vous dis point que vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes d’une manière dans mon cœur, que je craindrais fort que monsieur Nicole ne trouvat beaucoup à y circoncire : mais enfin telle est ma disposition. Vous me dites la plus tendre chose du monde, en me sonhaitant de ne point voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez. Nous sommes bien loin de nous rencontrer dans nos souhaits, car je vous ai mandé une vérité qui est bien juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute v.udra bien exaucer, qui est de suivre l’ordre tout naurel Je la sainte Providence : c’est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la vieillesse ; ce sentiment est raisonnable et le vôtre trop extraordinaire et trop aimable.

Vous me demandez si je suis toujours une petite

* dévote qui ne vaut guère ; oui justement voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, à mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c’est que je sais bien ma religion, et de quoi il est question : je ne prendrai point le faux pour le vrai ; je démêle ce qui est solide de ce qui n’en a que l'apparence ; j'espère ne point m'y méprendre, et que Dieu, m'ayant déjà donné de bons sentiments, m'en donnera encore : les grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront ; en sorte que je vis dans la confiance, mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde de trouver notre Corbinelli /e mystique du diable; votre frère en pâme de rire ; je le gronde comme vous. Comment, /e mystique

du diable ! un homme qui ne songe qu’à dé‘run n empire, qui ne cesse d’avoir des liaisons ve les ennemis du diable, qui sont les saints et ntes de l'E glise ! un homme qui ne compte pour \ son chien de

corps, qui souffre la pauvreté chrétiennement, vous direz philosophiquement ; qui ne discontinue point de célébrer les perfections et l'existence de Dieu ; qui ne juge jamais son prochain, qui l’excuse toujours ; qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain;

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