‹ Principes de philosophie positiveChapitre 1 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

J. B. BAILLIÈRE et FILS

LIBRAIRES DE I.'ACADÉittK IMPÉRIALE DE MÉDECINE Rue llautuleuille, 19, prés le boulevard Saint-Germain

ïtl««lriil I linnlrr, I AlpwVork

C. Bailli-BaIllicrs | Hippolytk Bailli ne I Baillikre BnoTiieus

Tous droits réserves.

Les Principes de Philosophie positive sont la reproduction de la Préface d’un disciple par M. Littré, et des deux premières leçons du Cours de Philosophie positive , par Auguste Comte. Cet ouvrage peut servir d’introduction à l’élude Cours de Philosophie positive. C vol. in-8.

CoRBtiL, typ. et fier, de Cnit-fc.

Pendant que la philosophie et la littérature qui régnent dans l’enseignement et dans les académies, et qui, en conséquence, ont dans le monde la grande place et la haute main, ignoraient M. Comte, ou, recevant par ouïdire nouvelles de ses travaux, ne se crovaient pas, pou ries dédaigner, obligées de les connaître, une partie du public, ouverte par des dispositions spontanées aux doctrines positives, achetait son livre, le lisait et avait fini par en épuiser la première édition. Aussi l’ouvrage était-il devenu rare; on ne le trouvait plus dans la librairie; et, quand il se rencontrait dans quelque vente, il fallait le payer un prix exorbitant. C’était par la seule force de la doctrine et des choses qu’il avait ainsi cheminé ; car, à la fois, rien n’avait été fait pour le pro-

pager, et rien n’avait été concédé aux faiblesses de l’esprit contemporain ; et, comme cet ancien maître qui écartait de son école les esprits étrangers à la géométrie, l’auteur écartait de la sienne tous ceux qui auraient voulu •arriver à la philosophie sans passer par la science.

Il était donc devenu utile, je dirai même, il était devenu urgent de rendre accessible à une nouvelle génération le livre qui nous a formés et qui demeurera le fondement de la philosophie positive. On ne peut méconnaître que cette nouvelle génération est mieux préparée que nous ne l’étions; que l’atmosphère ambiante s’est chargée de quelques éléments intellectuels qui alors lui étaient étrangers ; et que des notions inconnues, il y a une trentaine d’années, sont devenues familières et servent de germes à une évolution ultérieure. C’est ainsi que s’effectuent les mutations de l’esprit humain. En cet état, on ne s’étonnera pas que de divers côtés soit née la pensée de réimprimerie Cours de philosophie positive. Un jeune Russe, possédé de l’amour de la science, M. G. Wyrouboff, songea à s’en ‘charger et à faire ce cadeau au monde studieux; des motifs indépendants de sa volonté l’en empêchèrent. Madame Comte voulut alors se mettre

en son lieu et place, dévouer h celte œuvre non pas son superflu, mais son nécessaire, et, la publiant volume par volume, subvenir, de l’un sur l’autre, aux frais de l’entreprise. Pendant qu’elle s’efforçait, l’attention d’un éditeur, qui depuis longtemps jouit de la confiance du public, fut attirée; et dès lors une prompte exécution fut assurée.

Quelques personnes avaient désiré qu’on annolât l’ouvrage à cause d*es différences qui se sont produites dans l’état scientifique depuis le moment où M. Comte composa son livre. Mais cela n’a paru aucunement nécessaire. Sans doute, la philosophie positive est fondée sur la science; et une science mal faite et insuffisante la rendrait ruineuse comme elle le serait elle-même; sans doute aussi, les quarante ans environ qui se sont écoulés depuis que M. Comte fit sa provision encyclopédique ont amené, dans les différentes branches, de notables extensions, d’importantes découvertes et de fécondes théories. Cependant rien de tout cela n’a touché au fondement de la philosophie positive. Le livre de M. Comte est un livre, non de science spéciale, mais de science générale. Si, durant ces quarante années, il était survenu quelque chose qui, changeant l’esprit de la science, la forçât de re-

noncer, en un point ou en l’autre, à sa méthode, il s’ensuivrait que la philosophie positive, dont le titre et la gloire est de transporter cette méthode de l’ordre spécial dans l’ordre général, perdrait sa raison d’être et s’écroulerait avec tant d’autres conceptions systématiques qui sont des accidents du développement de la pensée collective. Mais cela n’est pas; les accroissements contemporains n’infirment rien, et par conséquent confirment tout.

Ce fut en 1826 que M. Comte publia le plan de son grand traité, et en 1842 qu’il eil écrivit les dernières lignes. Seize ans s’écoulèrent donc entre la conception et l’achèvemeot; mais la conception avait eu tant de sûreté, que, malgré ce long espace de temps, l’achèvement y répondit de tout point; et tel le plan avait été tracé, tel il fut rempli. Le premier volume, renfermant les préliminaires généraux et la philosophie mathématique, parut en 1830. La crise survenue dans la librairie à la suite des événements politiques interrompit cette publication, qui fut reprise en 1835, année où parut le second volume comprenant la philosophie astronomique et la philosophie de la physique proprement dite. A l’origine, M. Comte avait entendu ren-

fermer toute la matière en quatre volumes; d’abord la chose alla selon son dessein, elle troisième, qui fut publié en 1838, ne dépassa pas l’étendue projetée : la philosophie chimique et la philosophie biologique le remplirent. C’est à la philosophie sociale que devait être consacré le quatrième et dernier volume; là, dans cette sixième partie, qui est entièrement de la créât ion deM. Comte, tout était nouveau, tout était à faire, et tout fut fait. Mais les prévisions d’étendue ne suffirent plus, la matière s’allongea, et le quatrième volume (1839) ne comprit que la portion dogmatique de la philosophie sociale, c’est-à-dire l’exposition de la destination politique qui lui est propre, de l’esprit scientifique qui la caractérise, et de ses théories générales sur l’existence et le mouvement des sociétés humaines. Le reste devait tenir dans un cinquième volume ; à son tour, ce cinquième volume (1841) se trouva trop étroit pour ce reste qui n’était rien de moindre que l’appréciation fondamentale de l’ensemble du passé humain ; l’auteur, s’en excusant, fait valoir la nouveauté, la grandeur, la difficulté du sujet. L’excuse est légitime; et, en le lisant, chacun y reconnaît toute la concentration d’idées compatible avec une suffisante clarté d’exposition, se sentant conduit dans

le labyrinthe ries faits et des révolutions par un guide à qui l’histoire a remis son peloton. Enfin le sixième et dernier volume fit sou apparition (1842). Ainsi fut accompli ce qu’on doit appeler l’œuvre philosophique du dixneuvième siècle : donner à la philosophie la méthode positive des sciences, aux sciences l’idée d’ensemble de la philosophie.

Celle brève formule a besoin d’ètre développée. Ceux qui se représenteront la suite des spéculations philosophiques, sauf la philosophie positive, depuis Platon et Aristote jusqu’à nos jours, reconnaîtront qu’elles forment, quelque mérite relatif qu’elles aient d'ailleurs suivant les temps, une masse confuse où l’on ne distingue les rapports de la philosophie, ni avec la nature, ni avec l’enseignement. Cela tient à la source subjective dont elles émanent. Dominées par des conceptions à priori , leur ordre n’est ni celui de la conception cosmique, ni celui du développement historique, ni celui de la graduation didactique. Je les comparerais volontiers à ce que sont dans la botanique et dans la zoologie les systèmes artificiels à l’égard des méthodes naturelles. Les systèmes sont souvent fort ingénieux, et, dans tous les cas, furent provisoirement utiles, fournissant un lien aux faits isolés; mais que de défauts

dans leur simplicité apparente et dans leur coordination factice! Ils conjoignent ce qui s’écarte, ils écartent ce qui est conjoint, et ne sont avec la nature dans aucune connexion essentielle. Ils ne soupçonnent pas l’ordre réel; ce point capital est pour eux lettre close. L’esprit, tant qu’il reste borné aux notions subjectives, est satisfait s’il trouve une exacte conformité entre les prémisses et les conséquences; mais l’esprit, alors qu’il passe aux notions objectives, rejette comme une vaine pâture cette conformité entre les prémisses et les conséquences, si les prémisses ne sont pas les faits fournis par l’observation et l’expérience.

L’ordre conforme à la constitution du monde, au développement de l’ histoire et à la gradation de l’enseignement, ordre qui a toujours échappé à la philosophie métaphysique, a été établi dans sa Iriplicité connexe par la philosophie positive.

Le monde est constitué par la matière et par les forces de la matière : la matière dont l’origine et l’essence nous sont inaccessibles ; les forces qui sont immanentes à la matière. Au delà de ces deux termes, matière et force, la science positive ne connaît rien. D’anciennes théologies ont supposé un état chaotique où.

comme dit le poêle interprète des notions traditionnelles, les choses molles étaient avec les choses dures, les choses sans poids avec les choses pesantes. Un tel chaos est une imagination ; il est incompatible avec ce que nous savons des forces immanentes, et toujours notre esprit voit les substances arrangées suivant la pesanteur, l’électricité, le magnétisme, la lumière, l’élasticité, les affinités chimiques, et, quand il y a lieu, les combinaisons vitales. Mais voici ce que l’étude de ce monde, que l’immanence rend étranger au chaos théologique, a montré : les propriétés physiques sont manifestes en toute substance, dans quelque état qu’elle soit, isolée ou non isolée, et s’exercent sur les masses ; les propriétés chimiques n’apparaissent qu’entre deux substances, ont besoin de la binarité et s’exercent sur les molécules ; enfin les propriétés vitales, dépassant la binarité, ne sont compatibles qu’avec un état moléculaire plus composé. Telle est la gradation réelle qu’on observe dans l’ordre du monde ; et avec cet ord i e doit concorder toute philosophie. Tel est le premier et essentiel fondement de la philosophie positive.

Ce n'est pas tout . Si la philosophie métaphysique a manqué cet ordre réel, la philosophie inconsciente, ou, autrement dit, le dé\eloppe-

ment naturel a dû le suivre, guidé par la nécessité des choses qui ne permettait qu’au fur et à mesure l’accès de ces trois complications ou échelons. Cela, en effet, est arrivé. Dès que le génie de Al. Comte eut pénétré dans les obscurités de l’histoire, il reconnut que, dans leur constitution successive, les sciences avaient suivi l’ordre naturel et ne s’étaient échelonnées que selon les échelons de complication que les choses mômes présentaient (I). C’est là le second fondement de la philosophie positive.

Enfin un enseignement encyclopédique est obligé de se conformer, comme a fait l’histoire, à l’ordre réel, naturel des choses. En effet, prenez les six sciences dont on va voir se dérouler les philosophies dans cet ouvrage, et suivez-les en partant de la dernière qui est aussi la plus compliquée et la plus difficile. La sociologie ne peut être étudiée avec sûreté, si l’on n’a pas des notions précises sur la biologie, qui est la doctrine des corps vivants. A son tour, la biologie, cà cause de la grande fonction de la nutrition, est fermée à qui ne possède pas les théories chimiques. Celles-ci, à leur point hiérarchique, supposent toutes

(1) Voyez, touchant la distinction entre la constitution des sciences et leur évolution, mon livre sur Auguste Comte et lu Philosophie positive , p. 285, 2 e édition.

Jf

les actions physiques, pesanteur, calorique, électricité, magnétisme, lumière. Enfin la physique elle-même, tant céleste que terrestre, est un domaine où l’on ne peut pénétrer, si l’on n’est pas muni de cet instrument puissant nommé la mathématique. De la sorte, en reprenant l’arrangement naturel, ascensionnel, didactique des sciences, on étudie la mathématique pour aller à la physique, de là à la chimie, à la biologie, à la sociologie. C’est là le troisième fondement de la philosophie positive.

Ainsi la philosophie positive est la seule qui fasse connaître comment sont connexes ces trois choses, l’ordre des propriétés immanentes, l’ordre de la constitution successive des sciences, et l’ordre de leur enseignement hiérarchique.

M. Comte fut un novateur. C’est une qualité toujours dangereuse à celui qui la porte ; et l’on peut dire de ce genre d’hommes ce que Bossuet a dit des ambitieux qui semblent nés pour changer le monde : que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu’il en parait bon nombre dans l’iiisloire à qui leur audace a été funeste. Le prudent Foritenelle conseillait aux imprudents qui ont la main pleine de vérités de la tenir bien fermée. Le monde n’aime pas à être dérangé des idées reçues, et il ne manque

PRÉFACE D’UN DISCIPLE. la

guère de faire payer leur bienvenue aux idées nouvelles ; plus tard il élève des statues à ceux qu’il a laissés mourir dans l’oubli ou fait mourir de désespoir. Plus tard mais laissons ce

que ce mol a de triste pour ne considérer que ce qu’il a de glorieux. L’esprit que la grandeur et la beauté des conceptions ont saisi est jeté par un généreux et sublime besoin dans les labeurs ardus et dans les entreprises périlleuses ; la vocation commande, et il obéit.

Mais qu’est-ce qu’un novateur ? Quand on considère d’une part la marche de l’esprit humain, de l’autre le monde tel qu’il est constitué, on voit bien maintenant que cette marche consiste justement à connaître cette constitution. L’esprit humain n’a point un développement qui soit indépendant, c’est-à-dire un développement tel que, renfermé en lui-même et restant dans l’ignorance de la constitution du monde, il s’élève, par une élaboration interne, dans les suprêmes régions du vrai et du bon.

Par une nécessité très-curieuse à constater, ces suprêmes régions ne s’ouvrent pour lui qu’à la condition de labourer avec un effort infini le champ cosmique, comme le corps est obligé d’arroser de sueurs lesguércls pour en retirer le pain qui le nourrit. Ainsi ce qui porte le monde intellectuel et moral est tout entier dans

Ja connaissance de l’ordonnance générale des choses. Pline a une phrase peu remarquée où il dit : « Ira-t-ou prétendre qu’il y a un Jupiter «ou un Mercure, des dieux désignés par des « noms à eux et une liste de personnages cé- « lestes ? Qui ne voit que l'interprétation de la « nature rend digne de risée une pareille ima- «ginalion (1) ? » Le trait de cette phrase est dans l’interprétation de la nature qui condamne le polythéisme. L’interprétation de la nature est ce que je viens de nommer connaissance de l’ordonnance générale du monde. Celui qui modifie celle connaissance est un novateur.

Celui qui la modifie beaucoup est un novateur puissant. Cette connaissance, l’histoire le montre, se divise en deux catégories, la connaissance imaginée et la connaissance vérifiée. Plus le domaine de la connaissance vérifiée est petit, plus celui de la connaissance imaginée est grand, et, réciproquement, plus le domaine de la connaissance vérifiée est grand, plus celui de la connaissance imaginée est petit ; jusqu’à ce qu’en fin la connaissanc e imaginée, chassée de position en position, se réfugie dans l’absolu, dans la recherche des causes premiè-

(l) Jovem quideni, aut Mercurium, aliterve alias inter se vocari, et esse cœlestem nomenclaturam, quis non interpretatione

ualuræ fateatur irridendum (Hiat. nat., Il, b.)

res et finales. Ce partage, comme tout ce qui est le produit du progrès des choses, fut accepté et fait encore loi pour beaucoup d’esprits. Il semblait même impossible qu’une telle situation pût changer ; car où prendre les idées générales sinon dans cet antique arsenal où se conservaient toutes celles qu’avait enfantées le passé? Pourtant ce terrain même était précaire. Fonlenelle, avec sa profondeur qu’il voilait sous l’agrément, avait dit : « Jusqu’à présent, « l’Académie des sciences ne prend la nature « que par petites parcelles ; nul système géné- « ral, de peur de tomber dans l’inconvénient « des systèmes précipités, dont l’impatience de « l’esprit humain ne s’accommode que trop « bien. » 11 avait vu du même coup d’œil et le vice actuel des sciences positives, et la possibilité qu’un jour il en disparût. Ce jour est arrivé. La grande innovation qui a donné un système général aux sciences positives est l’œuvre de M. Comte ; et aussitôt s’est ouverte une immense source d’une généralité nouvelle qui n’a rien de commun avec la généralité ancienne, la frappe de désuétude et la met hors d’usage.

Au moment où M. Comte expiait le plus durement d’avoir mis dans le monde de hautes vérités que l’on méconnaissait sans doute, mais que l’on ne méconnaissait pas assez pour

jr

ne pas lui en porter envie, comme à ce personnage que Dante a célébré (1), il a plus d’une fois amèrement regretté de n’avoir pas le modeste patrimoine qui permit à Descartes d’échapper aux persécutions et de s’attacher en paix à ses immortelles méditations. On peut, sans blesser l’analogie, comparer à 1-opération de M. Comte l’opération de Descartes; semblables par leur nature, elles sont dissemblables par le degré d’évolution mentale où elles furent exécutées. M. Comte trouva la philosophie occupée par la métaphysique; il la rendit positive. Ûescartes trouva la philosophie occupée par les entités scolastiques ; il la rendit purement rationnelle, donnant pour loi au monde extérieur le mécanisme, et au monde intérieur la raison subjective. Ce mot de raison subjective, qui, employé comme il l’est ici, a une suffisante clarté, suggère aussitôt, par correspondance et par balancement, celui de raison positive qu’il faut expliquer. La raison subjective, outre la condition commune d’observer la loi de la conséquence entre les prémisses et les conclusions, n’est tenue dans la formation de ses principes qu’à n’y rien mettre qui soit contradictoire. Autre

(i) Invidiosi veri.

est l’obligation imposée à la raison positive; il faut que ses principes non-seulement ne soient pas contradictoires, mais encore soient l’expression d’un fait général.

Quand Descaries eut remis cà ses successeurs le dépôt de la philosophie, le thème, tel qu’il l’avait fondé, fut d’interpréter le monde extérieur par le mécanisme, et le monde intérieur par les idées, ou, pour me servir de ses propres expressions, par ce gui se présenterait si clairement à l'esprit qu'on n'eût occasion de le mettre en doute. Ce thème demeura celui de toute la philosophie subséquente. C’est par les sciences spéciales qu’il devait d’abord être attaqué; et Newton lui porta un coup irréparable en substituant à l’hypothèse mécanique des tourbillons le fait réel d’une propriété de la matière, la gravitation. Dès lors la doctrine mécanique alla de chute en chute. Celle qui confiait aux idées la formation des principes généraux dura plus longtemps ; et les plus grands philosophes du dix-septième siècle et du dix-huitième, Spino/a, Leibnitz, Locke et Kant, n’en connurent pas d’autre.

Elle ne tomba que devant Auguste Comte.

Résumant d’une part les déterminations partielles des sciences en l immanence des propriétés de la matière, de l’autre substituant

aux idées qui ne dépassent jamais le caractère logique, des faits généraux qui ont le caractère réel, il accomplit une grande rénovation mentale, et acheva ce que Descartes avait commencé.

A le bien prendre, ce fut une rude défaite pour la métaphysique, de perdre tout le domaine des entités. Les scolastiques ne s’y méprirent pas, et virent en Descartes un ennemi à poursuivre. Descartes ne s’y méprit pas non plus ; aussi, prudent et pouvant obéir aux suggestions de la prudence (car, comme il le dit lui-méme, il ne se sentait point, grâces à Dieu, de condition qui l’obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de sa fortune), il se retira dans un coin de la Hollande, pays qui avait alors, par-dessus tous les autres, le privilège d’une tolérance relative, et là il accomplit sans encombre sa destinée philosophique. II n’osa pas philosopher à Paris ; et, quand il eut rendu le dernier soupir, cette ville, qu’il n’avait pas jugée un lieu sûr pour l’indépendance de sa pensée, ne réclama pas ses ossements, et laissa sans un souvenir et sans un monument la dépouille d’un des plus grands génies qu’ait produits 1 humanité.

Les temps avaient changé, et M. Comte put philosopher à Paris. Mais il y vécut pauvre,

PUÉFACE D’UN DISCIPLE.

inconnu, méconnu, et finalement menacé dans ses moyens d’existence. Il s’enveloppa d’une insouciance pour le lendemain que son irrésistible vocation lui rendait moins difficile qu’à un autre ; et il acheva ce qu’il avait héroïquement commencé.

Même en Hollande, Descartes n’osa pas publier un livre ou il admettait, d’après Galilée, le mouvement de la terre : « 11 serait besoin, «dit-il, que je parlasse de plusieurs questions « qui sont en controverse entre les doctes, « avec lesquels je ne désire point me « brouiller ; je crois qu’il sera mieux que je

« m’en abstienne mais pour ce que j’ai

« tâché d’en expliquer les principales dans « un traité que quelques considérations m’em- « pêchent de publier... » Il s’agit du Traité du monde , qui ne parut que dix-sept ans après sa mort. Dans ce traité, il admettait le mouvement de la terre, et Galilée venait d’être condamné à Rome pour cette opinion : telles sont les quelques considérations dont Descartes veut parler. Déjà Copernic, qui, démontrant, dans son ouvrage sur les Révolutions, le mouvement de la terre, établit, indépendamment de la gravitation réser.vée à Newton, le vrai système du monde, avait gardé entre ses mains le livre dangereux, et il était sur son lit de

mort quand on le lui apporta imprimé. Galilée, moins retenu, reprit le thème de Copernic, et, le fortifiant de tout ce que les instruments et son génie lui fournirent, rendit la démonstration invincible et la condamnation inévitable. Ordinairement les découvertes dans les sciences partielles passaient sans exciter l’animadversion des pouvoirs; mais celleci, portant sur la conception même du monde, troubla l’Église. Si la terre, a\ec son humanité, cessait d’être le centre de l’univers, et s’il n’y avait au-dessus de nos têtes et audessous de nos pieds qu’un espace sans limite sillonné par des globes sans nombre, où placer le ciel, séjour des bienheureux, et l’abîme, séjour des damnés? il fallait refaire en ces points essentiels la théologie. Il fut plus aisé de condamner l’homme et sa proposition. Certes, l’inquisition a de plus sanglants méfaits; mais cette honte d’avoir, en plein dix-septième siècle, arraché à un vieillard, par la menace d’un supplice présent, une rétractation qu’il fallut rétracter, lui demeure iuclTaçablement.

GrAce à la tolérance, de pareils attentats ne sont plus possibles. La toléiance est une des plus belles vertus sociales que la civilisât on croissante ait produites ; et, moralement, elle

met l’âge moderne bien au-dessus des âges anciens. Ceux qui pourraient penser que l’accroissement des lumières n’a pas eu un accroissement parallèle de moralité, n’ont qu’à considérer la tolérance, et combien de souffrances, de crimes, de bourreaux et de victimes elle épargne aux sociétés présentes. On a dit que l’antiquité n’avait pas été persécutrice; c’est une erreur. Il est vrai que le paganisme, avec ses dieux multiples, sans dogmes précis, rencontrait moins de conflits religieux qu’il ne s’en est trouvé depuis. Mais sa nature n’était pas moins féroce; on n’a qu’à lire dans les livres des Machabées les atroces supplices que les rois grecs infligèrent au peuple juif pour le forcer à quitter son culte. Au nom du polythéisme, Athènes empoisonna Socrate ; au nom du monothéisme, Jérusalem crucifia Jésus. Puis, quand les chrétiens commencèrent à croître en nombre, on vil pendant plus de deux siècles l’intolérance païenne, présentant les tortures et la mort, s’exercer contre la constance chrétienne. L’intolérance devient non pas plus aiguë, mais plus systématique, quand le monothéisme s’élève sur les ruines du paganisme. Le christianisme et le musulmauisme, acharnés l’un contre l’autre, ne se lassent pas, l'un à l’orient

d'exterminer les adorateurs du feu, l’autre à l’occident de combattre par le fer et par le bûcher des hérésies toujours renaissantes. Et cela durerait encore si un tiers parti, qui s’appelle la tolérance, devenant suffisamment fort, n’avait séparé les bourreaux et les victimes et imposé la paix.

M. Comte a dit plusieurs fois que la persécution philosophique ne pouvait plus ni tuer ni emprisonner, mais qu’elle pouvait encore faire mourir de faim. Ce genre de persécution, il le ressentit dans toute son angoisse. 11 avait obtenu honorablement des places modestes et laborieuses, et il en accomplissait honorablement les fonctions. Mais, quand sa philosophie. se fut assez montrée pour déplaire, on entra en confiil avec lui, et on lui disputa ce qui faisait son unique revenu. 11 lutta, se défendit, espéra, s’affligea; mais son sort dépendait de volontés bien décidées h le briser; et, s’il échappa à la fâcheuse position où on le jetait, il le dut à des circonstances particulières.

Je me laisse aller à mon sujet. Je ne veux pas seulement qu’on admire M. Comte; je veux aussi qu’on le plaigne; car c’est justice de payer ce tribut à ceux qui, souffrant pour la vérité et pour une juste vocation, ont, comme dit un grand poêle, rendu légers les travaux de

notre vie mortelle (1). Donc, j’entre en plein moyen âge; d’autres diraient dans les ténèbres de cette époque barbare; mais M. Comte m’a appris dogmatiquement, et je me suis convaincu empiriquement que cette époque ne fut ni barbare ni ténébreuse. On appelle barbares, par exemple, les Germains avant l’invasion qu’ils firent dans l’empire romain : ils n’avaient point d’alphabet; des chants guerriers composaient toute leur littérature ; le polythéisme était leur religion ; point de villes, point de sciences; une morale rudimentaire,surtout guerrière; un gouvernement h peine ébauché. Je ne ferai pas l’injure au moyen âge de le comparer à ce tableau ; fils de la latinité, il en conserva les traditions; il fut chrétien et chevaleresque, consacra la division des deux pouvoirs temporel et spirituel, civilisa l’Angleterre et la Germanie, prépara l’émancipation des classes laborieuses, se passionna pour la philosophie et pour les sciences, créa, afin de répondre au sentiment de la spiritualité nouvelle, l’architecture si improprement appelée gothique, et mit dans le monde ces excellents instruments de beauté et de lumière qu’on nomme les langues espagnole, française

(I)... Thosc who made our mortal labours light.

A. Comte. Principes. 2

et italienne. C’est en raison de tous ces caractères que l’on comprend comment la riche et puissante civilisation de l’ère moderne a pu naître de ce moyen Age.

Donc j’entre en plein moyen âge, et j’y trouve un philosophe victime de sa philosophie, Roger Bacon. Déjà signalé pour son ardeur A l’étude et pour ses succès dans l’école, il c ul la malheureuse idée de se faire moine. Devenu frère mineur, loin d’être encouragé par ses supérieurs à rien écrire, il reçut la défense, sous les peines les plus sévères, de communiquer à personne aucune composition qui vint de lui : « Si j’avais pu le faire librement, dit-il au pape, j’aurais beaucoup écrit, et pour mon frère, qui étudiait alors, et pour mes plus chers amis. Désespérant de communiquer mes ouvrages, j’ai négligé d’en composer. Quand j’ai dit à Votre Gloire que j’étais prêt, je voulais parler d’ouvrages t à faiie, et non d’écrits déjà faits. »

Sa philosophie, ses hardiesses contre Aristote, je veux dire le mauvais Aristote qui avait envahi la scolastique, ses travaux scientifiques, tout devint danger pour Roger Bacon au milieu des franciscains du treizième siècle; et une longue prisou le punit d’acoir voulu acquérir des lumières, et les répandre, quand il

était sous la main de frères et de supérieurs peu disposés à tolérer de tels élans. La légende s’est emparée de ce moine savant et frappé pour sa science, et lui a attribué des merveilles d’un savoir surhumain ; mais la vraie et belle légende serait celle qui, symboliquement, nous aurait représenté les angoisses d’un puissant esprit pour qui les heures passent oisives dans les ténèbres d’une prison.

Et vraiment, quand on voit Roger Bacon puni par ses confrères qui ne veulent pas qu’on s’attaque à la science scolastique et que l’on critique renseignement, n’est-on pas tenté de mettre en regard Auguste Comte, qui, lui aussi, critiqua renseignement, et que menacèrent dans ses moyens d’existence les géomètres ses confrères, ne voulant pis d’une philosophie qui les régente, qui leur ôte une prépondérance mentale, légitime au début, illégitime à la fin, et qui soumet toute science au sévère régime de la généralité? Aussi j’en reviens à mon dire, et, s’il faut remercier Auguste Comte de son œuvre, il faut le plaindre de ses souffrances qui furent longues et aiguës.

Dans le tome 111 de ses Mémoires, M. Guizot, parlant de M. Comte, disait : « J’eus quelques « rapports (1) avec un homme qui a fait, je

(1) Dans mon livre sur Auguste Comte et la Philosophie posi-

PKÉFACE D'UN DISCIPLE.

« ne dirai pas quelque bruit, car rien n’a été « moins bruyant, mais quelque effet, même « hors de France, parmi les esprits méditatifs, « et dont les idées sont devenues le credo « d’une pelite.secte philosophique. » 11 a fallu bien peu d’années pour ôter leur vérité à ces paroles, où il ne reste plus qu’un dédain prématuré. Si peu de bruit s’est fait autour de M. Comte vivant, du bruit commence à se faire autour de M. Comte mort. Son œuvre est demeurée debout sur le bord de sa tombe; l’effet qu’elle produisit sur les esprits méditatifs n’a été ni fugace ni stérile; un progrès lateut s’est accompli; et voilà que de bien des côtés s’anime cette doctrine qui n’a point courtisé la popularité, qui s’est confiée à ses analogies fondamentales avec l’esprit de la science et de la société moderne, et qui présente ce signe digne d’attention, de passer non pas d'un

tive , p. 213, 2 e édition, j’avais signalé une erreur involontaire commise par M. Guizot, au sujet de ses relations avec M. Comte. Cette erreur, M. Guizot vient de la rectifier dans le tome VI de ses Mémoires, cli. xxxvm, en des termes dont je ne puis trop le remercier quant à la forme, Quant au fond, j’aurais souhaité que l’historien ne méconnût pas la loi de changement et de développement des sociétés, loi dont l’ébralement des croyances Ihéologiques et la philosophie positive sont des manifestations, et que l’homme d’État ne méconnût pas, de son côté, l’opportunité des tentatives philosophiques d'organisation dans un milieu troublé, et les sacrifices qu’elles imposent.

grand bruit fait lors do sa naissance à une décadeuce hâtive, mais d’un faible commencement à une croissance spontanée, régulière, graduelle.

Et cependant sa doctrine n’est pas de celles qui puissent se glisser commodément dans le vague de certaines tendances contemporaines, se laisser aller aux ondulations du Ilot religieux, se pencher sur les abîmes du panthéisme, entrer complaisamment dans les voies que la métaphysique reprend sans cesse avec une constance de moins ep moins méritoire, ou égarer la science en des compromis où elle ne donne ni ne reçoit rien. Non, elle est sérieusement résolue à mettre l’homme à sa place dans le monde intellectuel et moral, comme l’astronomie l’v a mis dans le monde matériel.

ftr .

Entre les instincts nouveaux créés par la science et par l’industrie, et les habitudes anciennes créées par la théologie et par la métaphysique, se meut la philosophie positive s’appuyant sur les uns pour écarter les autres. Les transactions ne sont pas à sou usage; elle ne peut attribuer un semblant de réalité à ce qui pour elle est dénué de réalité; elle prêche aux hommes la résignation devant ce qui est immuable, le savoir pour discerner ce qui peut être changé, et la force morale pour faire ser-

vir les propriétés des choses à améliorer leur condition matérielle et à s’améliorer euxmêmes; et elle compte qu’en leur demandant résignation, savoir et force morale, elle triomphera par le seul ascendant d’une ciyilisation dont elle est l’expression la plus haute. * Aussi la polémique contemporaine ne la laisse pas inaperçue. On lui fait sa place; et, par cela seul, le niveau de la discussion change; on s’écarte de la route battue en ceci que l’on reconnaît la nécessité pour la métaphysique de donner aux sciences positives au moins voix consultative dans les questions qu’elle agite. Écoutons-Ia en effet (1): «Le fait qui a servi de point de départ au système deM. Darwin est un fait si prosaïque et si vulgaire, qu’un métaphysicien n’eût jamais daigné y jeter les yeux. Il faut pourtant que la métaphysique s’habitue à regarder, non pas seulement au-dessus de nos têtes, mais à nos côtés et à nos pieds... Ne dédaignons pas d’entrer avec M. Darwin dans les étables des éleveurs, de chercher avec lui les secrets de l’industrie chevaline, bovine, porcine, et, dans ces productions de l’art humain, de découvrir, s’il est possible, les artitices de la nature. Sans

(I) M. Paul Janet, Revue des deux mondes. 1" décembre et 15 août 1 SCa .

doute, lorsqu’il y a plusieurs années, une exposition universelle rassemblait à Paris les plus beaux échantillons de ces diverses industries, lorsque, chaque année encore, dans les concours de départements, on voit décerner des prix aux plus beaux produits de l’élevage, qui eût cru, qui pourrait croire que, dans ces expositions et ces concours, la théodicée fût intéressée? Et cependant les faits de la nature se lient les uns aux autres par un lien si subtil et si continu, et les accidents les plus insignifiants en apparence sont tellement gouvernés par des raisons générales et permanentes, que rien ne peut être indifférent aux méditations du penseur, surtout des faits qui louchent de si près au mystère de la vie. »

La métaphysique, sans faire attention à l'incompatibilité entre la méthode à posteriori , qui est celle des sciences positives, et la méthode à priori, qui est la sienne, se demande d’où vient l’aversion non déguisée des savants pour les causes finales et pour tout ce qui y ressemble, et en quoi l’hypothèse d’un plan et d’un dessein dans la nature est contraire à l’esprit scientifique.

La science positive, qui s’attache à ce qui la sert et qui laisse tomber ce qui lui est inutile, n’a pas toujours eu de l’aversion pour les

causes finales, ni jugé contraire à son esprit l’hypothèse d’un plan et d’un dessein dans la nature. 11 fut un temps où, comme la métaphysique, elle fit intervenir ces causes et cette hypothèse dans ses recherches; mais, entre uue cause première dont elle n’a aucun moyen de déterminer la nature, et un but qu’elle n’a aucun moyen de saibir, elle s’aperçut que celte doctrine ne lui était d’aucun secours ; et la force des choses la rejeta dans la féconde doctrine des conditions d’existence, féconde parce qu’elle est relative et expérimentale.

Dans les travaux spéciaux, tous, croyants ou non croyants, renoncent à la première, se conforment à la seconde. Eu bonne logique, la doctrine des causes finales aurait dû être un résultat, non un principe; mais, au rebours, elle s’établit comme principe alors que la constitulion du monde était le moins connue; et maintenant que celte constitution est beaucoup mieux connue, elle demande avec inquiétude à la science de la consacrer comme résultat. Évidemment, cette conceptiou est subjective, ou, ce qui est la même chose, métaphysique, et, partant, précaire jusqu’à vérification.

En ceci, la vérification consiste à reconnaître si la finalité s’étend à l’ensemble des

phénomènes, ou si elle en laisse échapper certaines catégories. Dans le premier cas, l’hypothèse, je me sers du mot qui m’est fourni et il est bon, devient un fait général ; dans le second cas, la contradiction entre les différentes catégories de phénomènes devient insoluble, l’hypothèse invérifiable, et la poursuite stérile.

Un des exemples qu’on prend le plus volontiers en faveur de la finalité est celui de l’œil ; il est excellent ; l’œil est un instrument, et un opticien, dans son atelier, disposerait de la sorte les divers milieux, la courbure du cristallin, l’ouverture de la pupille, pour qu’une image nette vînt se projeter sur la rétine. Par conséquent, il est naturel de conclure «qu’une « cause intelligente a eu devant soi l’effet parti ticulier que chacune des parties devait pro- « duire, et l’effet commun qu’elles devaient « produire toutes ensemble, » en d’autres termes, que cette cause a eu un plan et s’est proposé un but qu’elle a atteint. Soit : voilà l’hypothèse vérifiée pour ce cas et pour tous les cas analogues ; mais il ne s’agit pas de faire un choix, et il importe d’examiner comment la doctrine se comporte à l’égard d’autres conditions. De ces autres conditions, en voici une entre mille : ce chien qui vous lèche la

main a la salive inolîensive ; mais, par un procédé chimico- vital qui jusqu’à présent dépasse la subtilité de l’art humain, il va se former dans cette salive un principe délétère qui donnera la mort à l’animal et à ceux en qui les morsures l’inoculeront. Ce n’est pas tout ; ce nouvel état, dans lequel il est mis, lui inspire un funeste désir de mordre, de sorte que la cause qui a combiné le virus a en même temps tout disposé pour qu’il ne se perdît pas in offensif. Que dire de cette singulière cause finale? et comment accorder la finalité qui paraît régir ce cas-ci avec la finalité qui paraît régir le cas de l’œil ?

Autre exemple. La cause, quelle qu’elle soit, d’où proviennent les êtres organisés, a créé, à côté des espèces vivant par elles-mêmes, des espèces parasites qu’elle a jetées par tribus innombrables dans le sein de tous les auimaux.

Elle loge ces entozoaires chez les insectes, chez les poissons, chez les oiseaux, chez les mammifères, chez l’homme, dans l’œil, dans le sang, dans l’intestin, dans le foie, dans le cerveau, dans les muscles; les permes en sont partout; ils se glissent dans les organes, et, pour peu que le sol soit propice, ils s’y greffent et prospèrent aux dépens de l’organisme qu’ils condamnent à la souffrance et à la des-

truction. De ces entozoaires, quelques-uns offrent les plus singulières complications de transformation ; vous les voyez hors de l’animal sans les reconnaître; ils passent par deux ou trois générations pour accomplir leur évolution, et représentent certainement un admirable artifice pour désoler les pauvres victimes auxquelles ils sont visiblement destinés.

Aux arguments de la finalité, qui n’ont pas été renouvelés, je n’ai pas la prétention d’opposer une argumentation qui soit nouvelle; et, au siècle dernier, un personnage d’un roman de Voltaire demandait ce que signifiait faire des araignées pour éventrer des mouches. Mais ce qui est nouveau en ceci, c’est qu’alors une telle argumentation prenait sa source dans une métaphysique seulement négative et dissolvante, et qu’aujourd’hui elle la prend dans une philosophie qui, fille des sciences positives, organise le savoir général comme elles ont organisé le .savoir spécial.

Transporté dans l’ordre de la finalité, nécessairement l’esprit so trouble et chancelle. Le problème, duquel on ne sait môme pas s’il est bien posé, puisqu’il n’est posé que subjectivement, est hors de sa portée. La science, qui n’est devenue positive que depuis qu’elle expé-

cimente et vérifie, ne veut plus d’une finalité qui ne se vérifie ni ne s’expérimente. Elle ne s’obstine pas vainement devant des issues qui lui sont fermées, et se porte avec d’autant plus de force vers les issues qui lui sont ouvertes. Jadis elle reçut de la métaphysique la doctrine des causes finales ; aujourd’hui elle la lui laisse comme un instrument sans vertu.. Cette doctrine, qui n’a aucun usage entre les mains de la science positive, n’a qu’un usage nominal entre les mains de la métaphysique; c’est un mot qui ne peut devenir une chose, c’est une idée subjective qui ne peut devenir objective. Tandis que la science positive, ainsi allégée, marche et s’empare de l’esprit humain, ce même esprit se détourne de la métaphysique éternellement arrêtée devant des questions sans réponse. Tout se juge par les faits et par les fruits.

Le physicien, sagement convaincu désormais que l’intimité des choses lui est fermée, ne se laisse pas distraire par qui lui demande pourquoi les corps sont chauds ou pesants; il le chercherait en vain, et il ne le cherche plus. De même, dans le domaine biologique, il n’y a pas lieu de demander pourquoi la substance vivante se constitue en des formes où les appareils sont, avec plus ou moins d’exactitude.

ajustés au but, à la fonction. S’ajuster ainsi est une des propriétés immanentes de cette substance, comme se nourrir, se contracter, sentir, penser. Celte vue, étendue aux perturbations, les embrasse sans difficulté; et l’esprit, qui cesse d’être tenu à chercher l’impossible conciliation des fatalités avec les finalités, ne trouve plus rien qui soit inintellig-ible, c’està-dire contradictoire, dans ce qui lui est départi du monde.

Ce qui lui est départi du monde! La terre qui nourrit l’homme et qui reçoit ses ossements; le soleil qui épanche lumière et chaleur dans l’espace planétaire ; par delà, cet espace, l’univers, si vaste et si reculé que les soleils ne nous paraissent plus que des étoiles dont se parent nos nuits; la faible mais pensante humanité jetée dans cette immensité!

certes, la grandeur, la beauté, la contemplation, sont là comme elles n’ont jamais été.

Quand l’homme s’engagea dans la recherche laborieuse de la réalité des choses, il lui fut promis par un secrel instinct que la réalité, la vérité ne laisserait ni son imagination sans merveille, ni son cœur sans chaleur. La promesse a été tenue : le moncje s’est ouvert avec une grandeur qui est une souveraine beauté; et le souci de l’humanité est venu allumer en

A. Coûte. Principes. 3

son cœur la flamme précieuse des sentimenls impersonnels.

C’est une opinion généralement accréditée parmi les métaphysiciens et même parmi quelques-uns de ceux qui cultivent les sciences spéciales, qu’en combattant le matérialisme on combat du même coup la philosophie positive. L’erreur est grande et mérite d’être refutée. Aucun des coups portés au matérialisme n’atteint cette philosophie; et j’avertis ses adversaires de ne pas tomber en cette méprise, qui rend leur polémique illusoire. On objecte au matérialisme de ne pouvoir dire ce qu’est en soi la matière. Qu’importe à la philosophie positive, elle qui prend la matière comme les sciences la prennent, et qui use de ces notions comme les sciences en usent elles-mêmes? On reproche au matérialisme de ne pouvoir expliquer ni de quelle façon les changements de la pensée sont proportionnels aux changements du cerveau, ni comment, dansle tourbillon vital ou échange perpétuel de matière qui s’opère entre le corps vivant et le monde extérieur, le cerveau, qui participe à cet échange, garde néanmoins le sentiment constant de l’identité. Qu’importe à la philosophie positive, elle qui, partant du fuit indéniable qu’on ne connaît point de pensée sans cer-

veau, repousse comme vaines toules les hypothèses, soit matérialistes, soit spiritualistes, sur les conditions qui font qu’à la substance nerveuse sont attachées la sensibilité et l'intelligence? La métaphysique accule à des impossibilités promptement visibles le matérialisme essayant d’expliquer par les conditions de la matière la production première des êtres vivants. Qu’importe à la philosophie positive, elle qui professe qu’on ne peut atteindre aucune production première, et qui ne se croirait pas plus solide quand bien même on démontrerait que les générations spontanées sont réelles? L’hétérogénie, biologiquement, est un très- important problème; mais, philosophiquement, elle ne change pas la position de 1 esprit humain en face de l'origine ou de la fin des choses. Si elle est fausse, le matérialisme n’en niera pas moins le spiritualisme; si elle est vraie, le spiritualisme n’en niera pas moins le matérialisme; car la possibilité ou l’impossibilité de faire, sans parents ni germes, des êtres végétaux ou animaux de l’ordre infime, laisse toujours les voies ouvertes à l’intervention des forces inconnues de la matière suivant le matérialisme, ou à l’intervention de l’esprit suivant le spiritualisme. Ni spiritualiste ni matérialiste, la philosophie positive écarte

de la science générale les débals que la science particulière a depuis longtemps et à son grand profit rejetés.

La métaphysique, quand elle se sent trop pressée par le matérialisme, lui tient ce langage en lui reprochant de confondre la matière et l’esprit : « Sur quoi nous foudons- « nous pour forcer la nature à n’être autre « chose que l’éternelle répétition de soi- « même, et, comme le dit Diderot, un même « phénomène indéfiniment diversifié? Illusion « et orgueil! Les choses ont de plus grandes « profondeurs que n’en a notre esprit. Sans « doute, la matière et l’esprit doivent avoir « une raison commune dans la pensée de Dieu; « c’est là qu’il faudrait chercher leur dernière « unité; mais quel œil a pénétré jusque-là?

« Qui pourra croire avoir expliqué celte ori- « gine commune à toute créature? Qui le « pourrait, sinon celui qui est la raison de « tout? Mais surtout quelle faiblesse et quelle « ignorance de limiter l’être réel des choses « à ces fugitives apparences que nos sens en « saisissent, et de faire de notre imagination « la mesure de toutes choses?» A cela, la philosophie positive répond, non pas au nom du matérialiisme, mais au sien : Celui qui déclare qu’il faut chercher la raison commune des

PRÉFACE D’UN DISCIPLE. il

choses dans la pensée de Dieu, et en même temps qu’aucun œil n’a pénétré jusque-là, se propose de la chercher dans un lieu inaccessible. Se proposer un lieu inaccessible où l’on cherchera est toute l’histoire de la métaphysique.

Cette raison commune des choses, c’est dans un lieu accessible que la philosophie positive la cherche, lieu qui est celui des sciences positives. Elle leur a demandé à quoi leur servaient les causes premières et les causes finales; et, ayant appris qu’elles avaient abandonné comme stérile toute spéculation sur ces causes, elle a fait dans son département ce qu’elles avaient fait dans le leur; elle a lié sa méthode à leur méthode, son sort à leur sort. Le trait de génie est d’avoir trouvé entre les sciences un lien substantiel, et tiré de ces positivités spéciales une positivité générale qui est désormais une philosophie capable de tenir la direction de l’esprit nouveau.

Dans ce que le lecteur vient de parcourir, la science positive n’est point appelée comme un auxiliaire ; elle demeure suspecte et redoutée ; seulement l’importance qu’elle a conquise contraint de ne pas la négliger complètement. Mais il est des métaphysiciens qui,

loin de la traiter en suspecte, cherchent à appuyer sur elle leurs systèmes (1).

Ici c’est d’une cosmogonie qu’il s’agit. On admet qu’à l’origine il n’y a que l’atome flottant isolé dans l’espace et ne possédant, en son isolement, que les propriétés mécaniques de la matière. On admet ensuite que ces atomes se con joignent et forment la molécule où interviennent les propriétés chimiques ; enfin on admet que les molécules viennent se condenser en soleils. Une fois qu’on a ainsi conçu la formation de ces astres, on se trouve en un domaine plus rapproché de l’expérience, et, à l’aide de l’hypothèse de Laplace, on se figure des anneaux de matière solaire se détachant de la masse totale et constituant les planètes. La terre ainsi détachée à son tour, la géologie suggère les antiques périodes de la végétalité et de l’animalité commençantes; et, finalement, l’histoire divise l’humanité en époque inconsciente qui s’étend de l’origine aux temps historiques, et en époque consciente qui point en Égvple et qui comprend environ cinq mille ans.

Avant d’aller plus loin, il n’est pas inutile d’intercaler une remarque. Les idées qui

(I) M. Renan, Revue des deux mondes, 15 octobre 1803.

viennent d’être énoncées présentent la molécule chimique comme postérieure à l’atome mécanique, et la mécanique ou physique comme antérieure à la chimie, de même que la vie est postérieure à l’un et à l’autre. Ceux qui ne sont pas sans familiarité avec les livres d’Auguste Comte savent que, justement, il a rangé en cet ordre la physique, la chimie et la biologie, se fondant sur ce que ces sciences s’occupent de phénomènes de plus en plus compliqués. Moi-même, cherchant à défendre la classification d’Auguste Comte contre des objections, et essayant de distinguer la constitution des sciences de leur évolution, j’ai fait voir qu’en effet la nature nous offre trois degrés de complexité : le degré physique où la substance, présentant 'une seule matière élémentaire, n’a que des propriété de gravitation, de chaleur, d’électricité, etc. ; le degré chimique où deux molécules élémentaires se combinent pour former un composé ; enfin le degré vital où la combinaison des molécules devient ternaire et quaternaire. J’ai dit plus d’une fois que, de la philosophie positive, il flotte dans l’air des lambeaux que chacun s’approprie et tourne à son gré : voilà un de ces lambeaux que je signale.

Pourtant, entre la conception positive que

je viens de rappeler et la forme métaphysique qui lui a été donnée, il y a toute la distance qui sépare un résultat de l'observation d’avec une hypothèse invérifiable. Tandis que le degré de complexité constaté dans la nature explique comment les sciences se sont constituées l’une après l’autre, et pourquoi il faut, dans une éducation encyclopédique, les apprendre conformément à un tel ordre, l’imagination qui s’est jetée dans l’hypothèse invérifiable n’en rapporte que ce qu’elle y a mis. Nous ne savons rien sur une période moléculaireou chimique qui aurait précédé les soleils; rien sur une période atomique qui aurait précédé la période moléculaire. L’hypothèse cosmogonique de Laplace reste ouverte comme satisfaisant à quelques-unes des conditions astronomiques du problème. Sans doute, l’étude prolongée des comètes, des astéroïdes et des aérolithes permettra d’étendre nos connaissances sur la constitution des espaces cosmiques ; mais il est impossible d’anticiper et de dire quelles conjectures ultérieures elle autorisera. Je n’interdis point à l’esprit de se perdre, avec l’indéfinissable frémissementque cause l’ablme, dans l’espace et dans le temps sans borne ; mais cela est la satisfaction individuelle de la contemplation, qui donne essor

à des élans de sentiment et de poésie; et l’on confond deux domaines, quand on reporte en la science ce que la contemplation poursuit en ses lointains voyages.

On ne peut trop répéter l’anathème prononcé par M. Comte contre les hypothèses invérifiables. La grandeur de la science n’est pas dans l’effort impuissant et subjectif de connaître ce qu’elle ne peut connaître; elle est dans ce labeur, bien récompensé jusqu’à présent, qui interroge objectivement la nature, et qui en retire des notions relatives sans doute, mais du moins portions certaines et acquises d’une vérité croissante et enchaînement méthodique de conceptions de plus en plus compliquées.

11 est vrai que de telles conceptions ne comportent pas de métaphysique, au lieu que la métaphysique est l’aboutissant inévitable de tout ce qui s'engage, même sous des prétextes scientifiques, dans les considérations d’origine et de fin. La forme que prend ici la métaphysique est le panthéisme. La thèse fondamentale de cette théologie (c’est l’expression) est que Dieu est immanent et dans l’ensemble de l’univers et dans chacun des êtres qui le composent ; mais il ne se connaît pas également dans tous : il se connaît plus dans la plante que

46 PKÉFACE D’UN DISCIPLE.

dans le rocher, plus dans l’animal que dans la planle, plus dans l’homme que dans l’animal, dans l’homme intelligent que dans l’homme borné, dans l’homme de génie que dans l’homme intelligent, dans Socrate que dans l’homme de génie, dans Bouddha que dans Socrate, dans le Christ que dans Bouddha. Cette conscience divine croissant et se développai] t avec la croissance et le développement des êtres, il devient convenable qu’on puisse dire que Dieu sera plutôt qu’il n’est, qu’il est in fîeri et en voie de se faire ; et qu’au bout du développement complet, il sera complet si l’on fait du mot Dieu le synonyme de la totale existence. C’est là la pure doctrine de l’ hégélianisme. Mais l’on ajoute que s’arrêter là serait une théologie fort incomplète ; que Dieu est plus que la totale existence; il est en même temps l’absolu; il est le lieu de l’idéal, le principe vivant du bien, du beau et du vrai ; envisagé de la sorte, Dieu est pleinement et sans réserve ; il est éternel et immuable, sans progrès ni devenir.

Je ne suis pas panthéiste, et par conséquent n’ai pointa examiner comment Dieu peut être à la fois personnel et impersonnel, dans le devenir et dans l’absolu. Rejetant le principe, je n’irai pas chicaner les conséquences. Tout

ce que je remarquerai au nom de la philosophie positive, c’est que, de quelque manière que l’on conçoive, avec le panthéisme, un dieu immanent au monde, c’est une idée purement subjective; une idée qu’aucune science ne fournit ; une idée qui ue prendrait de réalité que si quelque confirmation à posteriori lui venait en aide; une idée qui, reconnue invérifiable, perd l’intérêt qu’elle excita quand, dans un état de raison moins mûre, on pensa qu’elle était vérifiable.

Si l’on se croit en droit de concevoir d’une certaine façon l’origine des choses, par une conséquence inévitable on se croira en droit de concevoir aussi d’une certaine façon la fin des choses, et de construire de toutes pièces ce qu’en termes d école on nomme une eschatologie. Ici, dans l’espèce de panthéisme dont je m’occupe, cette consommation finale, cette palingénésie dernière sera l’œuvre de la science; et l’on affirme que la résurrection finale se fera par la science, soit de l’homme, soit de tout autre être intelligent; on espère qu’une science infinie amènera un pouvoir infini, et que l’être en possession d’une telle science et d’un tel pouvoir sera vraiment maître de l’univers, ne connaîtra plus les bornes de l’espace, et franchira les limites de sa

planète; de sorte qu’un seul pouvoir gouvernera réellement le monde, et ce sera la science, ce sera l’esprit. Tel est l’avenir promis à l’humanité qui est le principal instrument de cette œuvre sacrée, ou, si l’humanité s’annule elle-même pour les grandes choses, à quelque-une des autres intelligences disséminées dans l’univers. En même temps qu’on présente l’esprit universel se dégageant par le travail des intelligences incorporées, on présente aussi un Dieu en qui l’homme est immortel, en qui vivent toutes les âmes qui ont vécu, en qui sera la résurrection de toutes les consciences ; un monde que nous aurons contribué à faire, où nous ressusciterons et où la religion se trouvera vraie ; une vie infinie dont notre vie aura été une portion et où nous aurons notre place marquée pour l’éternité. Je l’ai dit tout à l’heure, je ne suis pas panthéiste, et ne me prévaudrai pas des difficultés que susciterait la conciliation de propositions qui semblent si diverses; et je me borne à remarquer que, si rien, dans l’ordre positif, n’autorise la conception panthéistique du monde, à plus forte raison est-il interdit d’en tirer, par voie de déduction, des conséquences nécessairement plus fragiles encore que leur fragile fondement.

D’un philosophe nourri essentiellement dans les lettres et .dans l’érudition, je passe à un philosophe nourri essentiellement dans la science positive (1). Ces deux esprits, bien que congénères, puisqu’ils concourent dans une métaphysique finale, ont pourtant desviissetmblances dans leur manière de procéder; et l’éminent chimiste ne quitte pas sans quelque regret un terrain dont il connaît si bien la solidité, et dont il trace les caractères de la main la plus ferme.

La science positive est tout d’abord excellemment définie : elle ne poursuit ni les causes premières ni la fiu des choses; mais elle procède en établissant des faits et en les rattachant les uns aux autres par des relations immédiates. C’est la chaîne de ces relations, chaque jour étendue plus loin par les efforts de l’intelligence humaine, qui constitue la science positive.

Le principe essentiel de la science positive est reconnu, à savoir, qu’aucune réalité ne peut être établie par le raisonnement. Le monde ne saurait être deviné. Toutes les fois que nous raisonnons sur des existences, les prémisses doivent être tirées de l’expérience

( I ) M. Berthelot, Revue des deux mondes, 15 novembre 18G3.

oO PHEFACE D’UN DISCIPLE.

et non de notre propre conception ; de plus la conclusion que l’on tire de telles prémisses n’est que probable et jamais certaine : elle ne devient certaine que si elle est trouvée, à l’aide d’une observation, directe, conforme à la réalité.

Sans hésitation, l’ordre moral est rangé sous la catégorie de la science positive. Il s’v agit d’abord d’établir les faits et de les contrôler par l’observation, puis de les enchaîner en s’appuyant sans cesse sur celte même observation. Tout raisonnement qui tend à les déduire à priori de quelque axiome abstrait est chimérique; tout raisonnement qui tend à opposer les unes aux autres des vérités de fait, et à en détruire quelques-unes en vertu du principe logique de contradiction, est également chimérique. C’est l’observation des phénomènes du monde moral, révélés soit par la psychologie, soit par l’histoire et l’économie politique, c’est l’élude de leurs relations graduellement généralisées et incessamment vérifiées, qui servent de fondement à la connaissance scientifique de la nature humaine. La méthode qui résout chaque jour les problèmes du monde matériel et industriel est la seule qui puisse résoudreetquirésoudralôtoutard les problèmes fondamentaux relatifsà l’organisation des sociétés.

PRÉFACE D’UN DISCIPLE. bl

Enfin, le tableau s’achève, en signalant la position présente de la science positive, qui a conquis peu à peu dans l’humanité une autorité fondée, non sur le raisonnement abstrait, mais sur la conformité nécessaire de ses résultats avec la nature môme des choses. L’enfant se plaît dans le rêve, et il en est de même des peuples qui commencent; mais rien ne sert de rêver, si ce n’est à se faire illusion àsoi-même... Les anciennes opinions, nées trop souvent de l’ignorance el de la fantaisie, disparaissent peu à peu pour faire place à des convictions nouvelles, fondées sur l'observation de la nature, c’est-à-dire de la nature morale aussi bien que de la nature physique. Les premières opinious avaient sans cesse varié, parce qu’elles étaient arbitraires; les nouvelles subsisteront, parce que la réalité en devient de plus en plus manifeste, à mesure qu’elles trouvent leur application dans la société humaine, depuis l’ordre matériel et industriel jusqu’à l’ordre moral et intellectuel le plus élevé... Tous les esprits réfléchis sont ainsi gagnés sans retour, à mesure que s’efface la trace des vieux préjugés, et il se constitue dans les régions les plus hautes de l’humanité tout un ensemble de convictions qui ne seront plus jamais renversées.

Tout cela, la philosophie positive l’a dit ou

le dirait. Jusque-là, l’accord est complet; mais quand il s’agit de passer des sciences spéciales à la science générale ou philosophie, l’accord cesse; et, tandis que la philosophie positive soutient qu’il n’y a de science générale que dans la considération hiérarchique des sciences particulières, ou, en d'autres termes, de tout le savoir humain, l’esprit mi-métaphysique et mi-positif, partagé entre des tendances contraires, échappe en jetant en avant l’espérance d’une science idéale à laquelle il attribue une méthode positive et des conclusions métaphysiques.

Mais n’anticipons pas. Cette science idéale a un objet , une méthode et un résultat.

V objet en est de satisfaire à un besoin de l’esprit humain porté par une impérieuse nécessité à affirmer le dernier mol des choses, ou, tout au moins, à le chercher; en deçà comme au delà de la chaîne scientifique, il conçoit sans cesse de nouveaux anneaux; où il ignore, il est conduit par une force invincible à construire et à imaginer, jusqu’à ce qu’il soit remonté aux causes premières; ce procède représente un fait d’observation prouvé par l’étude de chaque époque, de chaque peuple, de chaque individu ; il n’est pas permis de refuser de l’apercevoir; c’est ici un fait

comme tant d’autres, son existence nécessaire dispense d’en discuter la légitimité. — Oui, sans doute, mais cette existence nécessaire ne dispense pas de l’analyser. Or, à le présenter ainsi, il y a confusion entre ce qu’il contient de permanent et ce qu’il* contient de transitoire. Ce qui est permanent, c’est la présence perpétuelle de l’esprit humain devant l’infinité et l’éternité des choses ; ce sentiment, il ne le perdra jamais; et c’est un des plus salutaires et des plus grandioses qu’il puisse éprouver et cultiver. Mais ce qui est transitoire , c’est d’essayer inutilement de résoudre d’insolubles problèmes ; tant qu’il y eut le moindre espoir d’obtenir une réponse des abîmes muets, l’esprit eut raison de s’y employer avec toute son énergie ; là est dans le passé et dans l’histoire le champ glorieux de la métaphysique. Mais la condition a changé; si l’absolu des métaphysiciens est quelque chose, il est une réalité, et la réalité suprême; or, la moindre réalité, cela est de notoriété scientifique, ne se connaît que par l’expérience, laquelle, à son tour, n’est pas applicable à l’absolu, en vertu de la définition même de l’absolu ; c’est donc un cercle sans issue ; et l’on aperçoit que la métaphysique est une phase transitoire de l’esprit humain.

J’ai peu de chose à dire sur la méthode.

Elle est, il faut le remarquer, celle des sciences positives. Je n’irai point argumenter làdessus contre la science idéale. Je note seulement que c’est le contre-pied de la méthode métaphysique, qui est subjective, à priori et hors de l’expérience. Tout à l’heure on verra qiiel caractère ce changement total de méthode imprime à la science idéale.

J’arrive au résultat. Le voici : élever la science idéale, qui est tout aussi nécessaire que la science positive, mais dont les solutions, au lieu d’être imposées et dogmatiques comme autrefois, ont désormais pour principal fondement les opinions individuelles et la liberté.

Ce résultat est donc une opinion individuelle ; mais il serait injuste de ne pas dire à quelles conditions elle est assujettie : d’abord, qu’il soit question du monde physique ou du monde moral, il n’y a de probabilité qu’en s’appuyant sur les mêmes méthodes qui font la force et la certutide de la science positive; en second lieu, il ne s’agit plus de choisir le système, le point de vue le plus séduisant par la clarté ou par les espérances qu’il entretient ; enfin, rien ne sert de se tromper soi-même; les choses sont d’une ma-

PHÊFACE D’UN DISCIPLE. oo

nière déterminée, indépendante de notre désir et de notre volonté. * *

Maintenant , écartant toute ambiguïté , qu’est-ce qu’une opinion individuelle qui cherche à concevoir les causes premières et les causes finales en partant des données que fournit chacune des sciences positives? C’est quelque chose qui jusqu’à présent n’a pas de nom en philosophie, je veux dire une conception à base positive et à couronnement métaphysique, un absolu construit avec des matériaux positifs. C’est là le vrai sens de ce terme : science idéale. On peut encore, pour achever de l’éclaircir, la définir de celte façon : tandis que la métaphysique fait l’absolu à l’i-. mage du monde intérieur, la science idéale le fait à l’image du monde extérieur. A ce point, comme la science idéale n’en est encore qu’à son programme, on peut lui prédire ce qui lui adviendra : ou bien elle construira son absolu, rompra avec la méthode positive, et fera retour à la métaphysique ; ou bien elle ne construira pas l’absolu, restera dans le relatif et se confondra dans la philosophie positive. Entre la philosophie positive et la métaphysique, elle ne peut pas avoir d’existence indépendante.

Ici il importe d’intercaler une remarque sur

un emploi abusif du mot de métaphysique. On dit fréquemmênt'que la métaphysique étudie les conditions logiques de la connaissance, les catégories de l’esprit humain, les moules suivant lesquels il est obligé de concevoir. Sans doute, alors que toute philosophie était métaphysique, de pareils sujets étaient de son ressort exclusif. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. L’étude des conditions et des lois de la pensée est désormais assise sur la base de l’observation ; elle rentre donc dans l’ordre de la science positive, et cesse d’appartenir en propre à la métaphysique. Celle-ci a pour caractère de s’enquérir de l’essence des choses, de leur origine et de leur fin ; on est hors de son empire du moment que, n’essayant plus de pénétrer l’essence intime de la pensée, on y voit un phénomène à étudier comme les autres. Je sais que, abstrayant du sujet pensant les formes de la pensée, la métaphysique a voulu voir en ces abstractions, par privilège, la science même de l’éternel et de l’immuable. Je ne recule pas, autant du moins que la faiblesse humaine la comporte, devant cette ambitieuse expression; mais il ne faut pas la borner aux lois de la pensée, il faut l’étendre . aux lois de ce monde dont notre pensée n’est qu’une partie. Jadis la raison humaine, le

voyant sujet au changement, alla chercher l’éternel, l’immuable par delà l’horizon et dans les archétypes. Maintenant l’éternel, l’immuable, devenant notion positive, nous apparaît sous la forme des lois immanentes qui gouvernent tout.

Les pages de la discussion contemporaine que je tourne à fur et à mesure m’amènent un sujet important pour la philosophie positive, et un homme qui ne lui est pas indifférent et à qui elle n’est pas indifférente.' L’homme est un philosophe anglais, M. Herbert Spencer; le sujet est l’immensité inconnue, la manière dont il l’envisage, et le rôle qu’il lui attribue dans la philosophie. Ce n’est pas la première fois que je rencontre M. Herbert Spencer ; déjà j’ai défendu contre lui la série scientifique telle que M. Comte l’a établie, en distinguant la constitution de chaque science de son évolution (î). Ici encore j’ai à distinguer; car, moi aussi, j’ai mis en présence de l’esprit humain l’immensité inconnue comme un objet dont il ne peut détacher son regard; et il y a lieu à discuter ses vues par les miennes, mes vues par les siennes.

(I) Yoy. Auguste Comte et la PliUosoqhie positive , 2 e partie, ch. vi.

C’est un homme bien connu dans les sciences physiques (1) qui s’est chargé de rendre compte des derniers travaux philosophiques de M. Herbert Spencer. El tout d’abord ce qui l’a frappé, c’est l'affaiblissement de la métaphysique en Angleterre. A la vérité, il confond métaphysique et philosophie, ce qui, depuis M. Comte, est devenu tout à fait distinct. Avec cette remarque, rien n’arrêtera dans le passage qui suit : « Partout où l’on regarde en Angleterre, on observe une tendance manifeste à ne saisir que le relatif, le concret, à écarter ce qui est général, systématique, absolu. Or, quelle tendance pourrait être plus contraire au développement de la philosophie? L’absolu est l’objet de toute doctrine métaphysique : une telle doctrine est tenue de résumer en formules abstraites tout ce que la pensée est capable d’embrasser, de poser, sinon de résoudre, — des problèmes qui sont de tous les temps, de tous les âges, et qui s’agitent confusément depuis des siècles dans la conscience de l’humanité. Ces problèmes, cependant, l’esprit anglais les repousse. Une conviction secrète et profonde lui fait croire que le souci des questions in-

(1) M. Laugel, Revue des deux mondes, 15 février 1864.

solubles est la marque des époques de décadence. »

11 faut féliciter l’Angleterre, si le tableau est exact. Ce qui me porle à croire qu’il l’est, c’est qu’un affaiblissement de la métaphysique se montre aussi ailleurs. Nous avons vu s’écrouler la métaphysique allemande, et sur ses débris il ne se développe avec quelque vigueur qu’un matérialisme énergique mais insuffisant. En France, sa situation n’est guère meilleure; établie sur un éclectisme qui, comme foi ce, est bien atf-dessous de Hegel, la métaphysique, sans initiative et sans vue, s’est concentrée dans la défense du spiritualisme. Tout annonce qu’on ne verra plus aucune grande éruption métaphysique, comparable à celles qui ont signalé l’ère moderne depuis Descartes, et qui ont abouti à Hegel. Désormais la métaphysique se bornera à nous redire qu’il faut poser les questions qui sont insolubles, et sonder l’absolu qui est insondable. En cet état, il y a lieu à répétitions, non à créations.

M. Laugel, après avoir noté que le chef du positivisme français, Auguste Comte, a en Angleterre peut-être autant d’adeptes que dans le pays même où il est né, et que l’in— fiuence de sa grande élaboration est visible dans plusieurs écrits anglais, se retrouve chez

AI. Mill et se trahit dans l’histoire de la civilisation de M. Buckle, ajoute que, bien que non avouée, elle se reconnaît aussi dans un important ouvrage que vient de publier M. Herbert Spencer. Il rattache donc l’auteur, malgré son silence, à l’école positiviste, mais en même temps il le nomme le dernier des métaphysiciens anglais. Ces deux qualifications sont incompatibles. Qui est métaphysicien n’est pas positiviste; qui est positiviste n’est pas métaphysicien. Puisqu’un homme aussi éclairé que M. Laugel a pu hésiter làdessus, il importe de rappeler ici en deux mots la distinction fondamentale qui sépare, sans transaction possible, les deux écoles. L’œuvre de M. Comte, sa découverte capitale, celle qui est la mère de toutes les autres, est d’avoir saisi comment la philosophie pouvait être soumise à la méthode que suivent les sciences positives; ce qui, avant lui, avait été impossible à tout le monde. Quiconque applique cette méthode à la philosophie est positiviste, et, qu’il le «lise ou non, disciple de M. Comte; quiconque en applique une autre est métaphysicien. Voilà le caractère certain auquel un esprit attentif discernera qui appartient à la philosophie positive et qui lui est étranger.

* Il y arait témérité à juger un grand ouvrage

sur un compte rendu, quelque bien fait qu’il soit. Pourtant il est un point important assez déterminé pour qu’on en puisse discuter ; M. Laugel l’expose ainsi : « M. Spencer divise les objets dont la pensée humaine s’occupe en deux catégories : ce qui peut être connu et ce qui ne peut pas être connu, le cognoscib/e et 1 ’incognosciôle. L 'incognoscible, c’est l’objet de toutes les religions ; c’est en même temps le dernier terme de toutes les sciences. Les religions s’y placent d’olles-mômes et volontairement ; les sciences y sont amenées par la loi de leur propre développement. Ainsi l’antagonisme entre la science et la foi est-il tout à fait illusoire, et ne repose-t-il que sur une conception imparfaite de l’une et de l’autre. Pour en opérer la réconciliation, il suffit de définir ce que M. Spencer nomme les idées religieuses dernières , et les idées scientifiques dernières , c’est-à-dire les idées maîtresses qui dominent et enveloppent en quelque sorte la foi et la science. Celle analyse, non-seulement renferme toute l’œuvre critique du philosophe anglais, mais elle montre aussi sur quels points l’esprit positiviste peut confiner à l’esprit religieux; elle nous révèle les termes, les articles du traité de paix que le premier propose au second. »

A. Comte. Principes. 4

D’après M. Spencer, la religion, ayaut pour fonction essentielle d’empôcher l’homme d’être entièrement absorbé dans ce qui est relatif et immédiat, et d'éveiller en lui la conscience de quelque chose de plus élevé, a pour objet Yincognoscible. De son côté, la science arrive à Yincognoscible. La religion et la science se confondent en ce point, où elles ne sont plus que deux faces différentes d’une même doctrine.

Il y a là une confusion qui, je le crains, ne tient parole ni à la foi ni à la science. Elle gît dans l'assimilation faite entre l’objet de la foi et le résultat de la science.

Avant d’essayer de l’éclaircir, je remarque que celte notion de Y incognoscible (je me sers du mot de M. Spencer) est due à la philosophie positive, et que jusque-là elle n’existait pas philosophiquement. Antérieurementàla ferme discussion de M. Comte, il y avait deux domaines très-distincts: celui de la foi et de la métaphysique (en ceci ils.se confondent) ; là, Yincognoscible, loin d’être l’inconnu, avait trouvé des déterminations très-précises sur Dieu, sur ses attributs, sur sa personnalité, sur sa providence, sur l’origine du monde, sur l’état après la mort et après ta consommation des sièlces. L’autre domaine était celql des sciences positives; mais elles ne s’élevaient

point à l’idée de l’ incognoscible , acceptant ce qu’en enseignaient la foi et la métaphysique, ou du moins ne croyant pas qu’en leur propre nom on pût établir un incognoscible. Le premier, M. Comte, en étendant la méthode positive à la philosophie, a mis dans la conscience philosophique la notion de l 'incognoscible, la soustrayant du même coup à la compétence provisoire de la métaphysique et à l'incompétence provisoire aussi de la science.

Si je comprends bien M. Spencer, il pense que le sentiment de Y incognoscible et le sentiment religieux sont une seule et même chose ; qu a l’origine, l’esprit humain donna subjectivement, sous la forme de religion, un corps à ce sentiment; que, beaucoup plus tard, la science arriva objectivement à reconnaître Y incognoscible ; et qu’ainsi la foi et la science concourent en un point commun qui réunit le point de départ et le point d’arrivée. A cela, j’ai une objection ' préjudicielle, c’est qu’on donne une hypothèse pour un fait quand on assure que le sentiment de Y incognoscible et le sentiment religieux sont identiques. Pour l’affirmer, on connaît trop imparfaitement l’histoire primitive des religions ; et il serait loisible de trouver, par voie hypothétique aussi, d’autres interprétations de la naissance des

61 PRÉFACE D’üN DISCIPLE.

théologies, par exemplelepenchantdel’homme à supposer en toute cause une volonté analogue à la sienne.

Mais j’abandonne un pareil examen trop conjectural en un sens ou en l’autre, et j’en viens au point tel que le pose M. Spencer. A mon sens, la réunion qu’il fait sous un même chef des deux incognoscibles est plutôt nominale que réelle, Y incognoscible de la foi étant l’objet même de la foi, et Y incognoscible de la science étant une limite à laquelle elle s’arrête. Être objet ou être limite sont deux notions trèsdistinctes.

Ce qui l’est aussi beaucoup, c’est l’emploi des deux incognoscibles. L 'incognoscible de la foi servit à organiser les sociétés, tant que le progrès appartint aux doctrines théologiques ; car il avait reçu des déterminations précises, et il n’est l’inconnu que dans l’hypothèse de M. Spencer. Au contraire, à Y incognoscible de la science est impossible toute immixtion dans le gouvernement du monde social ; et cela se comprend, car cet incognoscible est vraiment l’inconnu ; et sur l’inconnu nul ne peut rien fonder. C’est du côté du cognoscible (on me laissera me servir de cette expression, qui, ici, se définit d’elle-même) , c’est du côté du cognoscible qu’ont passé le progrès et par conséquent le régime so-

cial. Avec de telles oppositions, l’hypothèse de l’identité des deux incognoscibles devient bien douteuse.

Enfin, pour dernier argument, admettons le principe de M. Spencer et voyons ce qui en adviendra ; s’il est vrai, les conséquences doivent concorder entre la foi et la science ; mais, si elles ne concordent pas, le principe porte en soi quelque défaut que ce genre d’épreuve rendra manifeste.

De tout temps la foi a déterminé Yincognoscible , c’est-à-dire a enseigné les choses d’origine et de fin. Cet enseignement doit garder son caractère, ou le perdre.

S’il le garde, comme la science déclare 1 ’mcognoscible indéterminable, il y aura, ce qui est l’état actuel, scission et conflit ; la conciliation que M. Spencer suppose dans le sein de Yincognoscible ne se sera pas faite.

Si, au contraire, la foi renonce à ses déterminations, son enseignement perd son caractère, il se confond avec celui de la science ; il y a non conciliation, mais absorption. Alors elle pourra se plaindre qu’on lui a donné un mot vide en place de ses réalités, et quelle ne retrouve pas une lueur de ce qu’elle croit et espère, en cette limite variable que la science nomme Yincognoscible.

M. Spencer l’a bien senli, et il s’est vu conduit à déterminer Yincognoscible, le nommant cette puissance dont /’ univers est la manifestation, tout en déclarant inconséquences et contradictions les assertions quelconques relatives à sa nature, à ses actes, à ses motifs. Rien ne montre mieux que ceci l’impossibilité de la conciliation tentée. S’il insiste sur cette détermination, il rompt avec la définition scientifique de Yincognoscible ; s’il se désiste, il rompt avec la foi qui exige au moins cette détermination.

La tentative de confondre Yincognoscible de la science avec celui de la foi a donc échoué. Ils appartiennent à deux notions du monde très-différentes, et représentent deux régimes de l’esprit. Moi aussi, j’ai essayé de tracer, sous le nom d 'immensité, le caractère philosophique de ce que M. Spencer appelle Yincognoscible : « Ce qui est au delà du savoir positif, soit, matériellement, le fond de l’espace sans borne, soit, intellectuellement, l’enchaînement des causes sans terme, est inaccessible à l’esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L’immensité tant matérielle qu’intellectuelle tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre ; je veux dire

que, en les touchant et en les abordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l'inaccessibilité. C’est un océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n’avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable (î). »

Après avoir parlé de l'amour de l’humanité qui, né parmi les générations modernes, n’a pu naître que parmi elles, j’ajoutai : « Le sentiment d’une immensité où tout flotte s’est emparé graduellement des esprits depuis que l’astronomie a marqué cet infini d’une forme réelle, changeant le ciel en un espace sans borne, peuplé de mondes sans nombre. C’est lui qui, depuis lors, a donné le ton à l’âme humaine, a inspiré l’imagination et s’est fait jour dans ce que la poésie moderne a de plus éclatant. La situation est nouvelle pour l’homme de se voir, dans l’immensité de l’espace, du temps et des causes, sans autres maîtres, sans autres garanties, sans autres forces que les lois mêmes qui régissent l’univers ; car elles sont pour lui ces trois choses : ses forces, ses garanties, ses maîtres. Rien n’élève plus l’âme que cette contemplation : par un concours qui ne s’était pas encore produit, elle excite dans l’es-

(I) Auguste Comte et la Philosophie positive, p. 529, 2 e édition.

prit le besoin de comprendre et de se soumettre, de se résigner et d’agir. Tout ce qui s’est fait et se fait de grand et de bon dans l’ère moderne, a sa racine dans l’amour croissant de l’humanité et dans la croissante notion que l’homme prend de sa situation dans l’univers. C’est la preuve que l’application morale de la conception positive du monde n’est point une illusion; car cette application est déjà commencée, en vertu des tendances spontanées de la société (Ib., p. 525). » Cette page que j’ai relue et transcrite, je n’ai rien à y changer ; elle demeure l'expression de ma pensée.

Ici se trouve clos, provisoirement du moins, le tournois que vient de soutenir la philosophie positive. Le temps marche vite ; et, dans un délai qui, sans doute, ne sera pas très-long, d’autres luttes s’engageront sur un terrain plus préparé et mieux déterminé. Vingt-deux ans seulement se sont écoulés depuis la publication du dernier volume du Cours de Philosophie positive^ celle œuvre qui, disait son auteur, n’était pleinement jugeable que finie et dans son ensemble. A l’opposé d’autres systèmes qui ont fait grand bruit et qui depuis ne se sont guère recrutés, la philosophie positive, qui fit peu de bruit, n’a pas néanmoins cessé de se fortifier par un recrutement latent et dû à la

force des choses, non à la propagande. Aussi la lulte commence active et sérieuse ; Auguste Comte y préside, toujours vivant dans ce livre qu’il a légué à ses disciples connus et inconnus.

11 y préside, en effet : je m’y suis constamment servi des principales théories de la philosophie positive ; elles y apparaissent non pas à l’état dogmatique, mais à l’état de controverse. Aussi le lecteur y trouvera-t-il, tout en assistant à un débat, une préparation à l’étude du Système de la philosophie positive. Ce n’est point une impulsion polémique qui m’a conduit ; mais j’ai cherché à faire que celui qui aura parcouru celte préface ait quelque facilité de plus à suivre une philosophie qu’il aura vue mêlée aux débats actuels, à lire un livre dont les idées essentielles ont été mises à l’épreuve sous ses yeux.

Ce qui vient d’être discuté n’a montré, chez des esprits éminents et divers, aucun principe de doctrine et d’organisation. La critique y abonde et la métaphysique ; on y trouve le reflet d’un temps fort troublé. Le mérite tie la philosophie positive est, en ce trouble que la théologie déplore, mais qu’elle n’a pas empêché de naître et qu’elle n’empêche pas de s’augmenter, non d’avoir proposé un principe de doctrine et d’organisation (beaucaup l'ont

fait av.nnt elle), mais d’en avoir proposé un qui concentre en soi toute la vertu de la science positive, seule inaüaquéo et croissante.

Elle porte partout avec elle la cohérence et la conséquence. L’esprit qui la suit comme un guide n’entre jamais en conflit avec,lui-même. il n’a, si je puis ainsi parler, qu’une seule conscience; au lieu que l’esprit métaphysique en a nécessairement deux, l’une lorsqu’il raisonne à priori, et l’autre lorsqu'il râisonne à posteriori , l’une dans les conceptions objectives, l’autre dans les conceptions subjectives. Quel trouble est jeté dans les notions positives par la méthode métaphysique ! En revanche, quel trouble est jeté dans les notions métaphysiques par la méthode positive! Mais je neveux pas pousser cela, ni adjuger à la cause que je défends un triomphe qui n’est pas entre mes mains. Je suis bien décidé à ne pas m’enivrer de mon propre vin, et j’ai le ferme propos de tenir toujours mon esprit sinon maître, du moins averti des préoccupations. Il faut donc s’élever plus hant. Je sais fort bien que des hommes en qui je reconnaîtrai toutes sortes de supériorités ne sont aucunement touchés de ce qui, pour moi, est l’évidence; et, réciproquement, les raisons qui leur semblent décisives demeurent pour moi sans force et sans

vertu. Quand deux personnes venant l’une d’un air très-froid, l’autre d’un air très-chaud, se rencontrent dans un lieu intermédiaire, l’une le trouve chaud, l’autre le trouve froid. Entre cesdeux sensations aussi vraies l’une que l’autre, qui décidera si ce n’est l’impersonnel thermomètre? J’ai donc depuis longtemps cherché un thermomètre que je pusse, lisant les degrés, consulter sur les opinions que j’ai embrassées. A mon sens, je l’ai trouvé en celte double échelle qui montre, dans l’histoire de l’humanité, la décroissance du surnaturel et la croissance du naturel, la décroissance des notions subjectives et la croissance des notions objectives, la décroissance du droit divin et la croissance du droit populaire, la décroissance de la guerre et la croissance de l’industrie. Là est la source de convictions profondes, obligatoires pour la conscience; et, en attendant que ce thermomètre, accomplissant sa marche, fixe le destin des opinions, poursuivons loyalement et vaillamment ce que, dans la sincérité de notre cœur, nous considérons comme le digne objet d’une vie mortelle.

La philosophie positive est sévère et ardue.

Elle range ses disciples sous la rude loi d’appreudre, et les conduit, comme les initiés de jadis, d’échelon en échelon jusqu'au sommet.

Par ce développement régulier, elle extirpe de l’esprit tout ce qui est à priori , et ne lui ouvre les conceptions générales que quand elle a corrigé toutes les tendances subjectives qui sont à la fois naturelles et commodes. El pourtant, malgré cet appareil qui est de son essence, malgré les rigoureuses conditions qu'elle impose, elle n’a pas laissé de s’implanter et de fructifier. Quand Bossuet, tonnant contre l’incrédulité de son temps, dit que l’homme n’est pas seulement emporté par l’intempérance des sens, que l’intempérance de l’esprit n’est pas moins (lutteuse, et que, comme l’autre, elle se fait des plaisirs secrets et s’irrite par la défense, celle grave parole du dix-septième siècle ne tombe pas sur la philosophie positive, qui a si austèrement dompté l'intempérance de l’esprit.

On peut concevoir que les choses se sont passées et se passent ainsi : dans l’enseignement scientifique tel qu’il se pratique chez nous, il se forme deux groupes, l’un représenté par l’École polytechnique, l’autre par les Écoles de médecine. Le premier excelle dans les sciences inorganiques, mais est étranger à la science des corps vivants; importante lacune et obstacle considérable à l’acheminement vers la philosophie positive. L’autre groupe entre au cœur delà connaissance de la

vie; mais son éducation est faible quant à ces sciences inorganiques qui sont le piédestal de la biologie; et la philosophie positive ne cesse de lui recommander de prolonger ses études de ce côté-là, comptant sur la logique naturelle des choses pour décider les convictions. Et, en effet, malgré toutes les imperfections manifestes, c’est dans ces deux groupes qu’est le principal moyau de recrutement. La philosophie positive y rencontre quelques esprits dans 1 squels elle entre tout entière, un plus grand nombre où elle entre par fragments ; et il n’est pas rare de trouver telle personne qui, tout en lui restant étrangère, n’en admet pas moins comme notion évidente et grandement utile, la série scientifique telle que M. Comte l’a constituée. Ces fragments se multiplient et préparent l’avenir.

Sur ces deux groupes la philosophie positive a prise par la science positive. Mais il en reste deux autres sur lesquels, à ce titre, son action ne peut s’étendre: ceux qui ont reçu seulement l’éducation littéraire de nos collèges, et ceux qui sont attachés aux ateliers et aux champs. Pourtant telle est sa généralité, telle est son opportunité que, là même, l’infiiience ne lui est pas retirée. Dans ces deux groupes, il est beaucoup d’esprits qui sont demeurés

A. Comte. Principes. 5

dans les croyances théologiques; à ceux-là la philosophie n’a rien à dire, elle ne s’adresse pas à eux, et, s’ils ouvrent ses livres, elle le mut sur leur conscience. Mais il en est plusieurs aussi qui, spontanément, c’est-à-dire sous l’action dissolvante du milieu social, ont abandonné la foi traditionnelle. A ceux-là la philosophie positive a beaucoup à dire; elle s’adresse à eux, et ce sont ces consciences qu’elle sera glorieuse de rallier, car elle aura rendu un grand service social. Pour eux se trouve à point la partie historique du livre de M. Comte. Tous les esprits méditatifs y ont accès ; là, dans cette vue générale de l’histoire qui n’a pas encore été égalée, ils apprendront par quelle nécessité d’évolution les croyances des pèies n’ont point passé, à tous les enfants, quel est le danger des opinions vagues, métaphysiques, révolutionnaires, qui servent d’intermède, et quelles sont les conditions d’une doctrine qui, faisant son dogme intellectuel de la connaissance réelle du monde, fasse son dogme moral du service de l’humanité. L’histoire philosophique est le véritable enseignement de tous ceux qui veulent comprendre leur situation mentale et la développer.

La consistance de la philosophie positive est due au livre de M. Comte. S’il n’avait fait

que des cours, s’il n’avait donné que des fragments, l'efficacité eu serait très-bornée. Mais le livre la maintient, celte efficacité, complète et permanente. Il n’est point de graude doctrine sans grand livre.

La philosophie positive est à la fois le produit et le remède d’une époque troublée. Les terreurs ne sont pas sans fondement qui assaillent parfois l’homme réfléchi et les foules irréfléchies. En effet, que voit-on? des ébranlements prolongés, des espérances déçues, des fluctuations sans arrêt, la crainte du retour d’un passé qu’on repousse, et l’incertitude d’un avenir qu’on ne peut définir. En cette instabilité, la philosophie rattache toute la stabilité mentale et sociale à la stabilité de la science, qui est le point fixe donné par la civilisation anlécédente. Quand je dis la philosophie positive, j’entends Auguste Comle et ce livre auquel je mets une préface ; il ne serait pas jusie de voiler sous un terme impersonnel la louange due à un grand,nomet fi un suprême service. É. Littré.

Mars lS6i.

Page 1