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OBSERVATIONS GÉNÉRALES

Pour nous rendre compte de l’état actuel de trouble social qui afflige, effraye ou désespère tant de bonnes volontés, jetons un coup d’œil sur l’ensemble des sociétés politiques actuelles et passées.

Il s’en présente trois genres principaux:

i° Ou les agglomérations primitives des peuplades sauvages autour d’un chef que désigne quelque supériorité réelle, bien que relative: c’est la forme sociale de l’Afrique centrale, de l’Océanie, de l’Amérique intérieure ; des races noire et rouge.

2 ° Ou les états politiques proprement dits constitués d’après des principes raisonnés formulés dans une loi constitutionnelle (un contrat social) ; résultant des progrès de la civilisation à travers une longue suite de tâtonnements, de révolutions et de luttes.

Ce genre paraît caractéristique de la race blanche.

3° Ou les peuples que rassemble surtout la communauté de croyances religieuses; comme les Musulmans, la Chine peut-être ; l’Inde au moins dans l’antiquité, et le peuple hébreu dont la dispersion séculaire n’a pu briser l’unité : cette forme paraît caractéristique des Sémites et des Touraniens.

Cette première remarque suggère immédiatement des observations essentielles en sociologie. Elle montre que toute société humaine est sujette à un processus vital, semblable à celui des individus animés; elle naît, prospère et meurt ; un esprit particulier domine cette existence, lui donne un caractère original. On est par là porté à reconnaître, avec une quantité de penseurs illustres de tous les temps, que toute Société humaine est un organisme analogue à l’Ètre humain, c est-à-dire constitué d’un corps, d’une âme sensible et intellectuelle, et d’un esprit inspirateur. 11 est inutile d’insister sur la démonstration de cette assertion, volontiers admise aujourd’hui ; accentuons seulement d’une remarque facile la distinction de Y esprit de chacun des genres sociaux constatés tout à l’heure, afin de faire mieux comprendre ce qu’il est. en quoi il diffère de l’âme.

Le groupement primitif, fondé sur l’instinct et la passion encore aveugle, s’inspire clairement de la Nature.

C’est Y Intelligence humaine , ou la Raison humaine qui domine le groupement constitutionnel.

Pour celui religieux, il se gouverne sur la Foi en un être Universel , Immortel et Tout-puissant dans le monde (i).

Ainsi ces types correspondent aux trois principes

(i) Le lecteur voudra bien noter que Je terme Dieu est évité ici, tant à cause de l’indétermination de sa portée, qu’afin de se trouver autant que possible sur un terrain neutre, où les plus positivistes puissent se rencontrer avec les plus religieux. Cette possibilité ne doit point paraître chimérique aujourd'hui, où

radicaux du Monde : l’Universel (l'Etre en soi),l’homme et la Nature.

Notons encore, pour confirmation nouvelle, que chaque peuple, en mourant, lègue à l’Humanité quelque réalisation de l’esprit qui l’animait: l’Inde, l’Egypte, Israël nous ont laissé leurs religions; la Grèce, Rome, leurs philosophies, leurs sciences, leurs arts et leur organisation sociale (nés des sentiments ou de l’Intelligence, de l’âme humaine); la Phénicie, Carthage, Venise, leur industrie, ieur commerce, leurs fondations économiques.

Mais, sans nous attarder plus longtemps à ces premières considérations, arrivons à l’étude spéciale des peuples constitutionnels, de race blanche, qui doivent nous intéresser tout particulièrement.

Nous allons retrouver parmi eux les mêmes distinctions encore :

Le groupement autocratique et théocratique y est devenu rare ; il appartient à l’enfance des peuples; on pourrait peut-être cependant le reconnaître dans la Russie, si jeune encore, dans l’étonnante rapidité de sa croissance, dans la vitalité puissante qu’elle doit à ses fondateurs.

La classe intermédiaire, des sociétés inspirées particulièrement par l’esprit humain, est la mieux caracté-

l’on voit Huxley déclarer publiquement que l’école évolutionniste doit, sous peine de ridicule, reconnaître que le monde n’a pas d’Unité dans la Notion de la Force ; que son unité nécessite un être d’un Absolu mérite, Y Être en soi de Kant (Conférence sur l’Évolution et la Morale. Revue Encyclopédique de janvier 1894).

risce ; on en trouve les deux formes ordinaires : Celle qui se rapproche davantage du gouvernement autocratique et des origines se fonde sur l’esprit de domination guerrière; on la reconnaît dans l’Allemagne actuelle, depuis que la Prusse lui a rendu pour un peu de temps avec l’esprit de conquête le rêve de la domination universelle, du Saint Empire romain ; la maison de Savoie a galvanisé de même l 5 Italie d'une unité artificielle.

L’autre forme intermédiaire, d’une civilisation plus raffinée, s’inspire du génie industriel et commercial ; elle est superbement représentée par la Grande-Bretagne et les États-Unis.

De ces deux types, le premier conduit, par nature, à une monarchie militaire à tendances absolues (dictatures des Bismarck et des Crispi), sous peine de dissolution ; le second, si bien nommé Emporocratie et si bien défini par Fabre d’Olivet, donne une république à tendances aristocratiques {ploutocratie) analogue à celle de Tyr, de Carthage et de Venise. L’un et l’autre ne peuvent se maintenir qu’aux dépens de sociétés moins fortes, en étouffant la révolte ou la concurrence par la tyrannie: par conséquent, avec toutes ses réactions, ses luttes, ses violences, ses vicissitudes.

La France, qui n’a trouvé sa place dans aucun de ces genres, nous offre une particularité bien remarquable. En dépit de ses essais assez infructueux d’imitation anglaise, ce n’est ni l’esprit d’indépendance poussé jusqu’à la tyrannie, ni celui de l’intérêt matériel qui la dominent; sa révolution n’a pas été enta-

chée, comme celle d’Angleterre, de fanatisme religieux ; elle n’est pas née, comme celle d’Amérique, d’un intérêt mercantile ; elle a été faite au nom d’une trinité mystique: Liberté , Égalité , Fraternité , et l’Europe entière en a été modifiée. Toutes les guerres, toutes les révoltes qui en sont résultées ont eu pour excuse, pour but, l’afifranchissement du monde humain avec la foi en son avenir dans la Paix, dans l’Union, dans l’Amour!

La France moderne nous offre donc en réalité le type encore tout jeune du dernier genre de groupement social, celui religieux, mais dans sa forme supérieure, évoluée. C’est ce qui lui vaut la haine des impériaux, la défiance des emporocrates, l’amour des peuples opprimés ou des nations fortes et généreuses qui ont foi dans l’avenir.

Un pareil esprit conduit à la démocratie.

Cependant, et c’est ici une observation capitale, la France paraît plus que toute autre nation menacée par sa situation même,, de tant d’incertitudes, de tant de confusion, d’un tel désordre intellectuel ou moral, que beaucoup de ses meilleurs citoyens semblent prêts à désespérer de son salut, de sa vie peut-être ! Des trois termes de sa magnifique devise, elle a réalisé à peu près la Liberté ; l’Égalité , les souffrances d’une foule qui l’a fait glisser si facilement de la royauté constitutionnelle au socialisme et à l’anarchie, ne permettent pas de la croire accomplie.

Quant à la Fraternité , on l’a si peu comprise qu’elle n’apparaît plus déjà que comme une chimère irréalisable, ou tout au plus comme un simple senti-

ment dont on peut s’inspirer quelquefois* mais qui doit s’effacer devant le progrès de l’intelligence sociale. Phénomène trop négligé, ce n’est plus que dans le cœur des opposants que se rencontre la foi dans la Fraternité; c’est d’elle que se réclament, en même temps que d’un matérialisme absolu, les plus fanatiques de nos révolutionnaires, les Nihilistes occidentaux qui se sont nommés Anarchiste : sainsi la Fraternité survit comme une pure religion dans ces cœurs désespérés, comme une lueur suprême dans les ténèbres de ces intelligences égarées par le doute.

L’explication de cet état singulier de notre siècle est d’une importance capitale en sociologie ; on ne peut cependant que l’indiquer brièvement ici (i). La clef en est dans le principe de la Trinité (ou du quaternaire sa forme réelle) qui va nous expliquer l’évolution sociale.

Deux mots d’abord pour définir ce principe quaternaire. Il se compose de deux termes absolument inverses (par exemple la Force et la Matière) qui tendent cependant à se rassembler et qui, par ieur attraction, engendrent un troisième terme bipolaire ; celui-ci cependant est une dualité d’analogie, tandis que les deux premiers forment une dualité de contraires ; leur union par l’intermédiaire du troisième constitue le Mouvement, la Vie.

L’observation montre que cette Vie s’accomplit d’après la loi suivante : Le Principe actif ‘ dont l’es-

( i) La démonstration historique en sera donnée plus en détail dans le livre en préparation : Fraternité ou la Mort.

senceest YUnilé avec la spontanéité, s’impose d’abord au Principe passif qui l’attire par son essence infiniment multiple et inerte ; celui-ci absorbe celui-là qui progressivement se dissémine, sc subdivise dans chaque atome pour l’animer. C’est le premier temps du processus vital : YInvolution. 11 est suivi d’un état de confusion, d’effervescence, de trouble où chaque atome ainsi vivifié entre en lutte de spontanéité avec les atomes voisins.

Mais cet état de trouble n’est que temporaire; instruit par la collision même des appétits, des volontés, l’atome reconnaît de mieux en mieux, prend progressivement conscience de l’Esprit qui l’anime; il en résulte une suite croissante d’unions, de synthèses, de tendances à l’Unité ; cet esprit, c’est la Fraternité , l’Amour. Le mouvement qu’il produit est le dernier temps du processus vital, Y Evolution., qui tend à réaliser l’Absolue Unité dans la multiplicité infinie par la formation progressive d 'individualités de plus en plus synthétiques (i).

Chacune de ces individualités se trouve ainsi constituée, sur le type trinitaire : d’un corps , qui est le groupe de ses éléments formels ; d’une âme, ensemble des appétits et de la conscience qui la poussent vers de nouveaux progrès, et d’un esprit , principe constitutif et protecteur de son unité.

Notre science positive vient de découvrir et de reconstituer admirablement cette loi d'Evolution dans

(i) Voir l’ouvrage d’Edmond Perrier sur les Colonies animales.

le monde des animaux terrestres ; elle ne pouvait voir F Involution qui l’avait précédée pour lixer la Force à chaque atome de matière. Mais ce phénomène que le temps a mis hors la portée de notre vue dans le monde matériel, nous pouvons l’observer encore dans le monde intellectuel ( 2 ) et dans celui de la vie sociale.

Bornons-nous à l’indiquer par une revue très générale du progrès dans la société humaine.

On s’accorde aujourd’hui à en voir les débuts dans l’attroupement autour d’un chef acclamé. C’est par son génie que celui-ci s’impose à ses compagnons, comme nous l’apprennent toutes ces légendes des Créateurs de peuples, considérés commentes Dieux , pour avoir enseigné les premiers rudiments de toute civilisation : l’industrie, la culture, le langage et la religion, première conscience métaphysique.

Puis les intelligences, en se développant, ont accusé un certain nombre d'individualités en deux sens : les unes à tendances supérieures ont produit la noblesse et la domination militaire ; les autres, plus près de l’instinct et de la pratique, se sont adonnées à l’industrie ou au commerce. Au-dessous d’elles et dominée par elles a continué de végéter la foule des travailleurs qui n’avaient pu s’élever à ce niveau. Ainsi sont nées les deux classes intermédiaires.

Mais l’Esprit qui, au début, n’avait animé que les Dieux , continuant à se répandre dans la masse des individus comme un levain, en anima un nombre tou-

(2) L’auteur du présent essai a tenté d’en faire la démonstration détaillée pour le monde intellectuel dans l 'Essai sur l'Evolution de l'Idée (Chamuel, éditeur).

jours croissant, les vivifiant de sa spontanéité, y créant l’esprit d’indépendance, de liberté , d'égalité , bouleversant les sociétés dans la fermentation des luttes, des rivalités, des guerres, des révolutions. Enfin, de ce bouillonnement même sort l’idée d 'Unité, de. synthèse, essence première de l’Esprit, qui, par l’excès même des rivalités, par les lenteurs de leur équilibre incertain, appelle la Fraternité .

C’est la* quatrième étape à laquelle nous arrivons, la France en tête.

Il s’y présente une difficulté particulière, pleine de dangers. L’Esprit a perdu, pour ainsi dire, sa propre unité en disparaissant dans la multiplicité de l’individu ; ce n’est plus lui qui peut agir, c’est à la spontanéité de chaque personnalité pour laquelle il s’est sacrifié, qu’il appartient maintenant d’accomplir la synthèse suprême, et, si ces personnalités échouent en cette tâche divine, leur société périt, tombe en poussière, se décompose ; c’est au profit d’une autre plus digne que le cycle recommence. Les anciens avaient résumé fort ingénieusement cette théorie dans le mythe d’Osiris, massacré par Typhon, mis en pièces et reconstitué par Isis après mille efforts sans cesse contrariés.

Ainsi, quand arrive l’apogée de cette période, la Mort est comme en lutte avec la vie supérieure ; il fautw aincre parla Fraternité ou mourir dans V A narchie (O.

( i) Les anarchistes'et les nihilistes de touttemps sont des sensitifs particulièrement capables de percevoir la présence simul-

— ih —

Deux tableaux de forme quaternaire vont faire comprendre d’un coup d’œil cette action simultanée dévolution de l’Esprit actif et dévolution du Monde inerte appelé à la Vie.

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