TION DES DÉPÔTS SÉD1MENTAIRES
Il nous reste maintenant à étudier les lois qui président à l’accumulation des strates nouvelles. En
VtiV UNIFORMITE DKS CHANGEMENTS (livre i,
examinant la surface du globe, on voit qu’elle se divise en parties couvertes et en parties non couvertes de sédiment; c’est-à dire, en d’autres termes, qu’à un moment donné , certains espaces servent de récipient aux matières sédimentaires, et d’autres, au contraire, ne reçoivent aucun dépôt. Ainsi, par exemple, aucune strate nouvelle ne s’accumule sur les parties sèches des continents, qui, par cette raison, restent d’une année à l’autre sans altération; tandis que le fond des mers et des lacs se recouvre, en certains endroits, de limon , de sable et de galets qu’y déposent annuellement les rivières et les courants. Il se forme aussi dans quelques mers, ou en plein Océan, des masses considérables de calcaire, composées presque entièrement de coraux et de coquilles.
De la non-accumulation des sédiments sur les parties sèches des continents. — Quant aux parties sèches des continents, loin de servir de réceptacle à de nouveaux dépôts de sédiment, presque partout elles sont exposées à la destruction. Quelque épaisse et quelque majestueuse que soit une forêt, quelque nombreux que puissent être les' quadrupèdes, les oiseaux et les insectes qui y font leur séjour, rien de tout cela ne saurait empêcher qu’après dix mille années d’existence, une mince couche de terre végétale ne soit, peut-être.
ciue. xi.) DUS A L ACTION SKDIMENTAIKK. V(i5
l'unique représentant des milliers, ou plutôt des myriades d'arbres, de feuilles, de fleurs et de fruits dont, au temps de sa splendeur, celle forêt se trouvait remplie, ainsi que des débris sans nombre de tous les animaux, des oiseaux , des quadrupèdes, des reptiles qui l'habitaient. Bien plus, si le sol où jadis elle s’élevait, venait à être submergé, peu d heures suffiraient pour que les vagues de la mer entraînassent la mince couche de terre qui le recouvrait, et il n’en resterait plus d’autres traces que la teinte légèrement rembrunie qu’elle communiquerait à la couche voisine de marne, de sable, ou de toute autre matière récemment déposée, sur laquelle elle se répandrait. Les choses se passent exactement de même dans les parties de la mer où il ne s'accumule point de sédiment : c’est-à-dire, que des plantes marines, des zoophvtes, des poissons, et même des coquilles, peuvent s’y multiplier pendant plusieurs siècles, et se décomposer ensuite, sans laisser aucune trace de leur forme ou de leur substance. Leur destruction, quoique plus lente en s'opérant sous l’eau, est cependant aussi certaine, et quelquefois aussi complète que si elle avait lieu à l’air libre. Ces corps, toutefois, ne pourront rester indéfiniment à l’état fossile, a moins qu’ils ne soient enchâssés dans quelque gangue impénétrable à l’eau, ou qui, du moins, ne permette pas un libre passage à ce liquide, ordinal-
ifîfi DÉPLAC. DES POINTS D' ACCUMULAT. (livre i,
renient iipprégné d’une petite quantité d’acide carbonique ou autre. Quelquefois il peut arriver que la nature minéralogique de la gangue, ou la superposition d’une couche imperméable mette obstacle à l’introduction de l’eau dans celte même gangue, et garantisse ainsi le corps qui s’y trouve renfermé. Au cas contraire, et lorsque rien ne s’oppose à sa destruction, il se dissout complètement, et disparaît molécule par molécule, à moins que le phénomène de la pétrification, c’est-à-dire, du remplacement de la matière organique par quelque matière minérale, ne vienne à se produire.
Les arbres fossiles et les plantes terrestres que l’on rencontre dans les couches de tous les âges, attestent qu’aux périodes géologiques anciennes, il y a eu des continents, aussi bien que des mers. Les coquilles lacustres et fluviatiles, les insectes et les ossements d’amphibies ou de reptiles terrestres que l’on trouve également dans un très-grand nombre de strates, conduisent tout naturellement à la
même conclusion. Enfin, l’existence de certaines
étendues de terre sèche à toutes les diverses périodes des temps passés implique, comme nous le disions tout à l’heure, l’idée des dépôts sédimentaires partiels, ou leur délimitation à de certains espaces. Or, comme ces espaces ne sont pas toujours les mêmes, je crois qu’un des premiers points
cnAP. II.) DE LA MATIÈRE SÉDIMENTAIRE. 467
sur lesquels je dois appeler l'attention du lecteur, est le déplacement que d’une région à une autre ils sont susceptibles d’éprouver.
Je ferai observer d'abord que les changements relatifs aux points où les sédiments se déposent sont indépendants des mouvements souterrains. D’une année a une autre année, ou d’un siècle à un autre siècle, il se produit toujours quelques légères variations. Le sédiment du Khône, par exemple , qui se dépose dans le lac de Genève, est transporté aujourd’hui à un mille et demi (un peu plus d’une demi-lieue), au delà du lieu où il s’accumulait au dixième siècle , et à six milles (2 lieues environ) du point où le délia commença originairement à se former. On peut prévoir, d’après ces données, l’époque à laquelle le lac sera comblé, et, par suite, le moment où la distribution du sédiment se trouvera subitement changée ; car, dès que le comblement sera effectué, le sable et le limon venant des Alpes, au lieu de se déposer près de Genève, seront transportés à près de 200 milles (70 lieues environ) plus au sud, à l’endroit où le Hhônc entre dans la Méditerranée.
Dans les deltas des grands fleuves , comme ceux du Gange et de l'indus, le limon, pendant plusieurs siècles, n’arrive à la mer que par un seul bras; mais lorsque celui-ci est comblé, force est au sédiment de se frayer une nouvelle issue par un autre bras du
■VON CHANG. DANS LE CAR. MINKRALOG. {UVltt i ,
lleuve, et c'est ainsi qu’il entre dans la mer à une distance de 50 ou 100 milles (20 ou 40 lieues) du point où il commença à s’y déposer.
La direction des courants marin» est aussi sujette à quelques changements, par suite de divers accidents, tels que l’amoncellement de nouveaux bancs de sable, ou l’érosion des falaises et des promontoires.
Toutes ces causes de changement dans les lieux ou s’accumulent les sédiments sont entièrement subordonnées aux grands mouvements de soulèvement ou d’abaissement du sol dont nous avons déjà parlé , comme se manifestant surde vastes étendues duglobe. Par suite de ces mouvements, certains espaces sont progressivement submergés, ou mis à sec graduellement. Dans l’un de ces deux cas, l’action du dépôt sédimentaire peut se reproduire tout à coup, après être restée interrompue pendant plusieurs siècles, de même que dans l’autre , elle peut cesser subitement, après s’être exercée pendant un laps de temps très-long.
Causes de changement dans le caractère mineralogiguc des groupes sédime maires successifs. — Lorsque après un long intervalle de temps, un nouveau dépôt vient a se former, les couches qui en résultent different beaucoup ordinairement des dernières couches sédi— mentaires déposées dans le même lieu . surtout si les
Cil A P XI.)
DES GROIPES SEDIMENT AIRES
itii)
roches anciennes ont éprouvé quelque dérangement, parce que cette circonstance impliquerait un changement dans la géographie physique de la contrée depuis le transport antérieur des sédiments sur le môme point. Toutefois, il se pourrait que lors môme que le groupe inférieur serait horizontal et concordant avec les strates supérieures, il différât complètement de ces dernières, sous le rapport du caractère minéralogique, et cela, par suite de l’altération survenue dans l’état physique de quelques régions lointaines depuis la formation du premier dépôt. Ainsi, par exemple, il se pourrait que dans ces régions, des roches, jadis recouvertes, eussent été mises au jour par la dénudation; que des volcans eussent , en éclatant , jonché le sol de scories et de laves; que des lacs nouveaux se fussent formés par suite de quelque affaissement, et que d’autres changements eussent donné un caractère minéralogique particulier aux matériaux transportés à la mer par les rivières de ces contrées.
Personne n’ignore que le sédiment dont est chargé le courant du Mississipi est d’une autre couleur que celui de l’Arkansas et de la rivière Kouge, dont les eaux ont une nuance rougeâtre, due à la présence d’un limon rouge provenant de roches porphyriques, situées « au loin vers l’ouest, » qu’elles entraînent avec elles. « Les eaux de l’I'rugay, qui
♦70 DIFFÉRENCES ENTRE LES FOSSILES (livkei,
baignent une région granitique, sont, dit Darwin, limpides et noires; celles du Parana sont rouges (*). I.e limon que charrie l’Indus est, suivant Bûmes, d’une nuance argileuse; celui duChenab, rougeâtre, et celui du Sutledge, plus pâle (**). Les mômes causes qui déterminent les différences sensibles qu'on observe dans les sédiments respectifs de ces rivières, malgré le peu de distance qui parfois les séparé, peuvent donner lieu à une dissemblance complète entre les eaux d’une môme contrée , à des époques différentes , comme celles surtout qui précèdent et suivent quelque grande révolution dans la géographie physique de cette contrée. Il est inutile, je pense, d’ajouter que les courants marins sont assujettis aux mêmes modifications, soit par la formation de nouveaux hauts-fonds, soit par l’émersion ou par la submersion de quelque île, soit enfin par la destruction graduelle des côtes voisines, par l'extension de nouveaux deltas, par l’accroissement des récifs de coraux et par divers autres changements encore.
Des causes auxquelles doivent être attribuées les différences qu'on observe dans les fossiles des groupes sédi-
(') Darwin’s Journal, p. 163.
(••) Journ. Roy. Geograph. Soc., vol. m, p. 142.
chai», xi.) DES DIVERS GROUPES SÉDIMENT.
mentaires successifs. — Si les raisons que j’ai précédemment exposées paraissent suffisantes pour admettre l’extinction continue des espèces, et leur remplacement par des espèces nouvelles, il s’ensuivra que les fossiles de strates formées sur le même point, mais à deux époques éloignées l’une de l’autre, offriront des différences encore plus marquées que celles que présentent les caractères minéralogiques de ces mêmes strates; car il est arrivé quelquefois qu’a près un long espace de temps, des roches de même nature se sont formées de nouveau sur un même point , tandis qu’aucun fait n'atteste que des espèces qui ont une fois disparu de la surface du globe s’y soient jamais reproduites. La submersion d’un continent doit donc souvent être accompagnée d’un commencement de production d’un nouveau groupe de dépôts sédimentaires, caractérisés par un nouvel ensemble d’animaux et de plantes fossiles, tandis que la transformation du lit de la mer en terre ferme peut arrêter tout d’un coup, et pour un temps illimité, la production de tout monument géologique. Enfin, si une fois encore le sol s’affaisse sous les eaux , de nouvelles couches se forment aussitôt. Mais, comme dans l’intervalle des deux submersions, une, ou même plusieurs révolutions entières ont pu s’accomplir, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal, il n’est pas étonnant que les fossiles de ce dépôt et ceux
V72 CAUSES DES LACUNES OBSERVÉES (livre iv
de la formation précédente diffèrent complètement entre eux.
Conditions nécessaires pour qu'une série de strates fossilifères ait été originairement sans lacunes. — Si, d’après les motifs que nous avons déjà fait connaître, nous attribuons certains changements du monde organique à la création et à la destruction lente et successive des espèces, nous serons bientôt convaincus qu'un concours extraordinaire de circonstances pourrait seul donner lieu à une série de couches telle qu’il la faudrait pour rendre témoignage du passage graduel d’un état particulier de la vie organique à un autre état. Mais la production d’une telle série ne nécessiterait rien moins que les conditions suivantes : 1° la noninterruption de l’accumulation du sédiment dans la môme région, pendant un laps de temps très-long; 2° une disposition telle que la conservation des corps qui s’enfouiraient dans ce dépôt, fût permanente; :î« enfin , son affaissement successif pour prévenir le comblement, et, par suite, la conversion en terre rerme du lac ou de la mer où il se formerait.
On verra dans le chapitre qui traite des récifs de coraux (*) que la plupart de ces conditions, si même ce n’est toutes, se trouvent remplies dans certaines
(•) Voir volume li.
l'.ll.ip. XI.) DANS LA SUCCESSION DES KOUMAT. V7:{
parties de l'Océan Pacifique et de la mer des Indes. I. accroissement constant du corail , d’accord avec l'abaissement du fond de la mer, semble s’y être produit si lentement et pendant un si long temps, qu’il y a tout lieu de croire que cette portion du globe nous offrirait les traces d’un changement graduel dans la vie organique, s'il nous était possible d'explorer sa géologie sous-marine. Maintenant, supposons qu’au lieu de l'accroissement du calcaire cnrallin, il se forme, en quelque autre endroit, un dépôt continu de sable et de limon fluviatiles. tels que ceuxque le Gange et le Barrampooter ont transportés, pendant plusieurs milliers d’années, dans la baie de Bengale, et nous comprendrons comment une partie de cette baie, tout en étant d’une profondeur considérable. pourrait se trouver comblée avant qu’un changement appréciable se fût opéré dans l’organisation des poissons, des mollusques et des divers autres habitants de la mer et du continent voisin. Mais si le fond de cette partie de l’Océan s’affaissait proportionnellement à la quantité dont lelève le limon (luviatile qui s’y dépose, il serait impossible que la baie se transformât en terre ferme. Dans ce cas. de nouvelles couches pourraient se succéder sur une épaisseur de plusieurs milliers de pieds, et les fossiles des lits inférieurs différer considérablement de ceux des strates supérieures, quoique chaque
V74- CAUSES DES LACUNES OBSERVÉES (livre i.
gradation intermédiaire pût être indiquée par le passage d’un ancien ensemble d’espèces à un autre plus nouveau. Cependant, lors même qu’une telle suite de monuments géologiques se produirait sans interruption dans certains points de la mer, et que les couches qui en feraient partie seraient de nature à garantir de toute décomposition les fossiles qui y seraient enfouis , à combien de changements encore ces formations sous-marines ne resteraientelles pas exposées avant de pouvoir être soumises à notre investigation? Il faudrait d’abord que le dépôt entier fût soulevé de plusieurs milliers de pieds, pour que sa base se trouvât au jour; puis, que durant son émersion, les couches supérieures ne fussent pas complètement détruites par la dénudation.
Or, nous ferons observer, en premier lieu, qu’il y a trois à parier contre un qu’à raison de la grande étendue de l’Océan, qui occupe, comme on sait, les trois quarts de la surface du globe, cette émersion ne s'effectuera pas. Cependant, si malgré une chance aussi défavorable, elle venait à s’opérer, on reconnaîtrait bientôt que cette difficulté n’était pas la seule qui existât ; car, pour que la masse dont il s’agit pût nous fournir des données suffisantes, il faudrait encore qu’elle fit partie de l’espace déjà observé par les géologues, et cet espace ne comprend peut-être.
chap. xi.) DANS LA SUCCESSION DES FORMAT. i/o
tout au plus, que la dixième partie de la terre. Ainsi, ce n’est donc que sur cette faible fraction, encore trèsimparfaitement connue, de l’étendue totale du globe, que nous pouvons avoir l’espoir de rencontrer un groupe de strates qui, outre son peu d’étendue primitive, ait dû encore être amoindri par l’action destructive de la dénudation.
Et c’est pourtant parce qu’on ne rencontre point à chaque pas des exemples de gradation bien suivie d’un monde organique à un autre, que tant de géologues embrassent la doctrine qui admet de grandes et subites révolutions dans l’histoire de la création animée. Pour faciliter les classifications, non contents de faire prévaloir les vides, les lacunes qui, de temps à autre, interrompent la continuité de la série chronologique telle qu’on a pu l’établir jusqu’à présent, ils déduisent de la multiplicité de ces interruptions dans la chaîne des monuments géologiques, un mode irrégulier de succession qu’ils appliquent aux événements eux-mêmes <Jui ont eu lieu, soit dans le monde organique, soit dans le monde inorganique. Mais, outre que plusieurs des anneaux de cette chaîne sont perdus aujourd’hui, et que d’autres se trouvent hors de notre portée, il y a tout lieu de croire qu’à l’origine même elle n’était pas complète. On peut admettre, sans doute, qu’en tout temps des strates nouvelles se sont produites, soit en un lieu
V7G CAUSES DBS LACUNES OBSERVÉES (LlviiEl.
soit en un autre, et que, par conséquent, aucun moment ne s’est passé sans que la Nature n’ait ajouté une page à ses archives; mais on doit se rappeler aussi qu’il sera toujours impossible de former un corps d’histoire suivi, à l'aide de monuments originairement isolés et répandus d’une manière éparse sur le globe; car, de môme que les diverses espèces d’êtres organisés qui habitent simultanément des régions très-éloignées , sont distinctes les unes des autres, de même aussi les fossiles de la première période d’une série que I on observerait dans un pays quelconque, comme l’Amérique, par exemple, n'auraient rien de commun avec ceux d’une seconde période, que l’on observerait dans l’Inde; et il suit de là , que ces corps ne pourraient pas plus nous mettre à même d’apercevoir les traces d’un changement graduel dans la création vivante, qu’un fragment de l’histoire chinoise ne pourrait servir à comblerunelacunedanslesannales politiques de l’Europe.
On ne peut, quanta présent, prévoir avec certitude si plusieurs des grandes solutions de continuité qui existent aujourd’hui dans la table chronologique des roches fossilifères, disparaîtront un jour complètement, ou bien jusqu’à quel point elles diminueront. La lacune que dans la Grande-Bretagne on observe entre les fossiles du Lias et ceux du Calcaire Magnésien se trouve remplie en Allemagne .
r:n a P. xi.) DANS LA SUCCESSION DES FORMAT. V7T
par la faune et la flore si riches du Muschelkalk, du Keuper et du Buntcr Sandstein , groupes dont l'âge est précisément intermédiaire a celui de ces deux premiers, ainsi que l'on peut en juger par leur position entre des formations dont les débris organiques s’accordent parfaitement avec ceux du I.ias et du Calcaire Magnésien.
s Jusqu'à ces derniers temps, les fossiles de la houille se trouvaient séparés, par une ligne de démarcation très-tranchée, de ceux du groupe précédent, désigne sous le nom de groupe Silurien ; mais des découvertes récentes ont mis au jour dans le TJevonshire, en Belgique , dans l’Eifel et en Westphalie, des debris appartenant à une faune intermédiaire. L’anneau qui, dans ces différentes localités, rétablit la continuité de la chaîne, se compose en très-grande partie des coquilles, des poissons et des coraux fossiles du groupe Dévonien, ou groupe du Vieux tirés Bouge. Plusieurs espèces de cette faune sont communes au Vieux Grès Rouge et aux roches Siluriennes sous-jacentes, tandis que d’autres se rencontrent et dans le Vieux Grès Rouge et dans les formations. houillères. Il n’est guère possiblede préjuger si jamais on parviendra à diminuer, de la même manière, la lacune qui aujourd’hui encore sépare, en Europe, les périodes Crétacée et Éocène; mais ce qui, d’après les motifs que nous avons déjà exposés, parait extrêmement probable, c’est
478 CAUSES DES LACUNES OBSERVÉES (U viie l,
qu'il existera toujours quelques lacunes de ce genre dans certaines parties des séries sédimentaires.
Dernières remarques sur l’accord entre la théorie des changements graduels et l'existence des grandes lacunes que l'on observe dans la série des roches fossilifères. — Pour terminer ce qui nous reste à dire sur ce sujet, nous supposerons qu’un changement lent, relatif aux espèces, çst en voie de se produire simultanément sur tous les points habitables des mers et des continents, tandis que la fossilisation des plantes et des animaux est limitée aux espaces sur lesquels se forment de nouvelles strates. Or, nous avons vu que les dépôts qui donnent lieu à ces strates ne se font pas toujours aux mômes endroits; ils vont sans cesse, au contraire, s’accumulant en de nouvelles places, de sorte que l’on peut considérer l'acte de la fossilisation, qui nous représente l’état particulier du monde organique à diverses époques, comme visitant successivement, et à plusieurs reprises, différents lieux du globe.
Pour rendre ce mode d’action plus sensible encore, je le comparerai à un cas à peu près analogue dont la réalisation pourrait avoir lieu dans le cours des événements humains. Supposons que la mortalité de la population d’une vaste contrée représente l’extinction successive des espèces, et que, d’un autre côté , la naissance des individus nouveaux représente l’in—
CHAP. XI.) DANS LA SUCCKSSION DES FORMAT. i7!)
troduction des espèces nouvelles. Admettons aussi que pendant l’accomplissement graduel de l’un 'et de l’autre de ces mouvements dans la population, des commissaires délégués pour visiter successivement les diverses provinces du pays, viennent faire le recensement exact du nombre, des noms et de toutes les particularités distinctives des habitants de ces provinces, laissant dans chaque district un registre renfermant tous ces renseignements. Si, lorsqu'un de ces recensements est achevé, on vient à en faire un autre immédiatement après, sur le même plan, puis un autre et encore un autre, on conçoit qu’à la fin , chaque province possédera sa série de documents statistiques. Quand ceux qui se rapportent à une môme province sont disposés par ordre chronologique, le contenu de tels recensements placés à côté de tels autres diffère, suivant la durée du temps qui s'est écoulé entre les époques où ils ont été faits. Si, par exemple, il y avait soixante provinces, et que tous les registres se trouvant remplis en une seule année, il fallût les renouveler annuellement, il arriverait que le nombre de naissances et de morts comparé à celui de tous les habitants, serait si petit pendant l’intervalle compris entre deux recensements consécutifs, que les individus mentionnés dans ces documents seraient à très-peu près les mêmes. Si, au lieu de cela, l’examen de chacune de ces soixante provinces occupait tous
480 CAUSES DES LACUNES OBSERVÉES (LlVKi: l .
les commissaires durant une année entière, c’esl-adire, de telle sorte qu'ils ne pussent les visiter de nouveau qu’au bout de soixante ans, il y aurait alors discordance presque entière entre les per?onnes inscrites dans la même province sur deux registres consécutifs. Mais le temps n'est pas la seule causc.qui soitcapable de produire un pareil effet. Une maladie pestilentielle, par exemple, peut accidentellement diminuer la durée moyenne de la vie humaine, comme un concours de circonstances particulières peut , au contraire . occasionner un plus grand nombre de naissances,*et donner lieu ainsi à l’accroissement de la population. — résultat qu’amènerait également la colonisation subite d’une province, par suitede l'émigration d’une partie des habitants des districts voisins.
Ces circonstances exceptionnelles peuvent se comparer aux fluctuations soudaines qui se manifesteraient dans la faune et dans la dore d’une région quelconque, si le climat et la géographie physique de cette région venaient à éprouver quelque altération considérable.
Mais je dois rappeler au lecteur que, dans la comparaison qui précède, je n’ai pas eu la prétention d’établir un parallélisme rigoureux entre l’exemple que j’ai choisi et les phénomènes géologiques que je désire rendre sensibles; car les commissaires que j’v ai fait intervenir sont supposés visiter les diverses pro-
Cil AP. XI.) DANS LA SUCCESSION DES FORMAT. 481
vinces successivement et à tour de rôle, tandis que le modcd’actionà l’aidcduqucl s’opère la fossilisation des débris organiques, quoique variant d’un pointa un autre, est pourtant très-irrégulier dans ses mouvements. Il peut abandonner et visiter plusieurs fois les mômes points, avant de se faire sentir ailleurs. Indépendamment de celte cause d’irrégularité, il serait fort possible que, tandis que l’action qui donne lieu a l’accumulation des sédiments se trouve interrompue, elle fût remplacée par la dénudation, que l’on peut comparer à la destruction accidentelle à laquelle quelques-uns des documents dont nous parlions tout à l’heure pourraient être exposés, soit par suite du feu ou de toute autre cause. Il est évident que dans les lieux où de tels accidents se produisent, une discontinuité considérable peut avoir lieu dans la série des couches sédimentaires , et que les formations qui se suivent immédiatement ne doivent pas se trouver équidistantes entre elles , dans l'ordre chronologique.
Ce raisonnement une fois admis, la différence accidentelle qu’on observe dans les débris fossiles des formations en contact immédiat , deviendra une conséquence nécessaire des lois qui président à l’accumulation des dépôts sédimentaires et aux mouvements souterrains , ainsi qu’à l’anéantissement et au renouvellement perpétuel des espèces.
Comme toutes les conséquences sur lesquelles T. i. 41
i82 CAUSES DES LACUNES OBSERVÉES (livbe l,
nous avons cru devoir insister sont en contradiction directe avec les opinions qui, de nos jours, dominent encore, nous pensons qu'une nouvelle comparaison peut être nécessaire pour empêcher la fausse interprétation de notre argument. Supposons donc que l’on vienne à découvrir deux villes englouties au pied du Vésuve , immédiatement superposées l’une à l’autre, et séparées par une masse de tuf et de lave, ainsi qu’il en serait de Portici et de Résina, si, enfouies sous les cendres du volcan, elles venaient à recouvrir Herculanum. Ne serait- il pas naturel que, d'après les inscriptions des édifices publics, un antiquaire qui visiterait ces villes, sê crût autorisé à conclure que les habitants de celle qui se trouverait placée à la partie inférieure., ou la plus ancienne, étaient Grecs, et ceux de l’autre Italiens? Mais, si partant de ces mêmes données, il allait jusqu’à supposer qu’un brusque changement de langue eut lieu en Campanie, c’est-à-dire, que l'on y passa, sans aucune transition, du grec à l’italien , son jugement serait alors trop précipité, ainsi qu’il le reconnaîtrait lui-même, si, plus tard, au lieu de deux villes, il en trouvait trois qui eussent été englouties successivement, et dont l’une, celle qui occuperait le milieu, serait romaine, tandis que, comme dans l’exemple précédent, la première serait grecque, et l’autre italienne. Reconnaissant la
« HAP. xi.) DANS LA SUCCESSION DES FOUMAT. V8.'i
fausseté de sa première opinion, il commencerait à soupçonner que les catastrophes qui entraînèrent l'ensevelissement de ces villes pourraient bien n’avoir aucun rapport avec les changements observés dans le langage de leurs habitants; et, qu’ainsi que la langue romaine avait été évidemment intermédiaire entre le grec et l'italien, de même plusieurs autres dialectes pouvaient avoir été parlés successivement, et avoir rendu graduelle la transition du grec à l'italien, par l’abandon alternatif de quelques mots, et l’adoption de certains autres.
Bien plus, si notre antiquaire parvenait à prouver que les paroxysmes volcaniquesdu Vésuveont toujours été tels que l’engloutissement successif des trois villes correspondît avec les changements survenus dans le langage de leurs habitants, dès lors le passage subit d’une ville grecque à une ville romaine, et d’une ville romaine à une ville italienne, pourrait servir de preuve aux transitions non moins soudaines du langage.
Or, il en est de même en géologie; car s’il était possible de supposer qu’il entrât dans le plan de la Nature de conserver, dans toutes les régions du globe . une série non interrompue de monuments propres à perpétuer le souvenir des vicissitudes de la crçation organique, on pourrait en conclure que l’extinction subite de certaines espèces, et l’apparition simultanée de certaines autres, ont eu lieu chaque fois que
V8V LAC. DANS LA S. DES FO RM. (LIT. I , en. XI.)
deux formations en contact renferment des fossiles organiques différents. Mais on avouera que pour prêter de telles vues à la Nature, il faudrait se refuser à admettre les résultats que présente l’ensemble des causes aqueuses, ignées et organiques actuellement existantes.