‹ Principles de la science politiqueChapitre 21 sur 22 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

CONSIDÉRATIONS SITR l'hISTOIRE DU SECOND EMPIRE ET SUR LA SITUATION ACTUELLE DE LA FRANCE Q*

Nous avons publié nos Principes en janvier 1870 ; et il nous semble parfois qu'une sorte de déluge a passé depuis lors sur notre pays.

Dès cette époque, nous nous demandions quelquefois si nous ne vivions pas au milieu de ruines prochaines.

Et aujourd'hui nous pouvons dire: Eliam hœc periere ruinœl

Un de nos livres sacrés nous représente le Juste dans l'infortune, recevant de la sévérité de ses amis moins de consolations que de reproches.

Ce n'est pas une attitude semblable que nous voudrions ni aurions le droit de prendre au regard des épreuves de notre patrie. Cependant, il nous a semblé qu'un examen sans faiblesse des causas de nos malheurs récents et un aperçu des nécessités générales de

(*) Cet écrit a été publié en quatre éditions successives, sous UB anonyme transparent, de 1871 à 1873. Nous lui laissons sa forme générale, en le complétant d'aperçus et de détails nouveaux.

notre politique future pouvaient avoir des conséquences utiles, au milieu de la crise redoutable imposée à la France, représentée depuis quatre ans par une Assemblée sortie de circonstances troublées, et dont la voie n'est pas moins difficile que celle de ses nombreuses devancières.

Peut-être trouverons-noils parfois, sur notre chemin, la confirmation de quelques-unes des vues produites dans nos PHncipeSy et dans tous les cas nous resterons fidèles à leur inspiration scientifique.

Nous lisions, en 1870, dans un journal étranger, que l'Allemagne, cette rivale ancienne si grandie depuis 1870, était supérieure à la France par le plus grand amour de la vérité.

Sans ratifier cette proposition, agissons comme si elle était vraie ; et cherchons quelques remèdes à nos maux, quelques lumières au milieu des ténèbres qui nous entourent, dans une véracité radicale et consciencieuse.

Inutile de dire que nous tendrons à une impartialité complète, nous détachant de tout système de réaction systématique vers le passé, comme de tout entrdnement contre les pouvoirs tombés.

Peut-être un grand contraste doit-il d'abord fixer l'attention de quiconque se préoccupe d'analyser notre situation et les causes de nos épreuves récentes.

Il y a un siècle que la France et l'Allemagne du Nord avaient, l'une relativement à l'autre, une situa-

tion considérablement différente de celle qu'elles ont aujourd'hui.

Sans doute, les ressources de l'Empire Germanique et le génie de ses habitants avaient frappé chez nous l'attention de quelques penseurs (*) ; mais la Prusse, cet électorat monarchi^é, ne songeait guère à rivaliser d'une manière sérieuse avec notre France, au roi de laquelle il pouvait appartenir, suivant le mot de Frédéric jll, qu'il ne se tirât pas en Europe un coup de canon sans sa permission.

Depuis ce temps, l'Allemagne, jeune nationalité greffée sur une antique Confédération , et la France, vieille nation, ont cherché l'une et l'autre, avec émulation, les voies du progrès. Mais elles ont poursuivi ce but avec des différences qui s'imposent à l'attention de l'observateur.

Il est vrai que l'Allemagne a pu accomplir à son profit, par l'agrégation de ses populations, des progrès que la France avait déjà opérés et en quelque sorte épuisés au siècle dernier dans son organisation intérieure.

Mais, d'autre part, les développements des deux pays se sont accomplis avec des caractères entièrement opposés.

Au delà du Rhin, le progrès a été graduel, lent et

(<) Montesquieu le jugeait dans les termes suivants: « Ombre du premier empire, mais qui est, Je crois, la seule puissance qui soit sur la terre, que la division n*a point affaiblie, la seule, je crois encore, qui se fortifie en mesure de ses pertes, et qui, lente à profiter des succès, devient indomptable par ses défaites*. » {Lettres persanes, I3f»* lettre.)

410 sua Ii'HISTOIBB DU BBGOMD BMPIBB

m^aré dans sa marche pacifique, éclairé par la sdenoe et par l'étude des faits étrangers Q).

En deçà du Bhin, le progrès a été plus vif, plus intermittent, souvent violent, et, sauf quelques emprunts plus ingénieux que rigoureusement scientifiques (') faits à la constitution politique de la Grande- Bretagne, habituellement gouverné par les inspirations exclusives de l'esprit national.

Ne dirait-on pas que le caractère un peu emporté et dominateur de Louis XIV s'est répété et enraciné dans les tendances de notre nation elle-même? Un docte académicien a cru au moins pouvoir parler il y a peu d'années au sujet de la France (') des excès où elle a porté alternativement la domination ou la révolte.

Ce n'est point, en effet, par voie d'introduction méthodique que la démocratie a pris place dans nos institutions, en 1789.

Comme le Tiers-Etat de Sieyès, elle semble, après avoir été rien, avoir voulu immédiatement être to%U.

(f ) « Aucun peuple n'étudie davantage les idées étrangères, et cette curiosité a fini par leur porter bonheur. » Vesprit des AUe' mandSf par A. Morel et Ed. Gérimond, p. 8.)

(3) L'idée de la science est difficilement admise par les Français dans certains domaines ofi elle est acceptée ailleurs. Ainsi la France n'a jamais eu un enseignement administratif comparabio à celui dont TAllemagne parait se trouver fort bien. Le titre de notre ouvrage sur la Science politique a soulevé, même chez des critiques distingués, une interrogation que nous ne voudrions pas comparer à la question : Quid est veritas ?

Il en est de même dans les sciences militaires.

Chez nous, malheureusement, l'idée de savoir les choses sans les avoir apprises n'appartient pas exclusivement à certains des personnages chez qui Molière a cru spécialement la trouver.

(*> Moniteur universel du 18 décembre 1870. Edition de Bordeaux. (Article de M. Franck.)

n SUR LA SrrUATIOH AOTUBLLB 411

Les principes de 1789, expression absolue de tendances généreuses, mais considérées parfois sans égard suffisant aux conditions de leur application pratique, ont bientôt fait place à des essais constitua tionnels dépourvus de bases solides.

La Constitution de 1791 a glissé naturellement dans celle de 1793. La société française a tu entreprendre un essai d'extermination de certains de ses éléments, par une démagogie aussi violente dans ses actes qu'ignorante des lois du développement des sociétés, où ce qui ne s'accomplit pas graduellement manque presque toujours de solidité.

L'éruption des passions démocratiques, mises fatalement en lutte avec les mauvais vouloirs de l'Europe, se divisa bientôt en un double courant dont les relations sont un sujet d'études très-importantes pour notre histoire moderne.

Lassée dans son œuvre de terreur et de destruction intérieure par la voix de l'humanité, par l'épuisement des victimes et par l'entre-déchirement des bourreaux, la Révolution française sembla s'épancher d'autant plus au dehors. Elle agrandit le territoire de la France et sema autour d'elle quelques imitations de ses institutions.

Un homme d'un génie surprenant (*) vint profiter

{*) Un écrivain intéressant et ingénieux, M. Thureau Dangin, dans les Royalistes et i?^u&2icain5, semble croire que le 18 brumaire dût tout aux crimes des républicains et rien aux victoires de Bonaparte ; nous croyons que c'est là scinder la synthèse du Consulat. Un autre général contemporain eût pu usurper ; mais nul autre que Bonaparte n'eût probablement fondé un Bmpiro.

de cette lassitude et prononcer encore plus fortement cette transformation. Il absorba presque complètement le courant de la démocratie à Tintérieur et porta à ses dernières limites son expansion extérieure. Il ne tint aucun compte, dans ses conquêtes, des particularités d'origine, de sympathies et de langage, qui deviennent, au contraire, la base de Tagrégation des hommes placés sous des institutions représentatives, institutions dont l'avenir, il est vrai, ne paraissait au commencement du siècle nullement assuré en Europe.

Napoléon P^ introduisit, à la suite de ses armées victorieuses, quelques principes de liberté civile chez les nations qui nous avoisinaieut, et il donna à des soldats de la Révolution, française une part dans les dépouilles de voisins humiliés ou conquis.

La démocratie oubliait les chaînes imposées à Tintérieur de la France pour jouir des succès du dehors. Quand un patriote comme Kléber avait rêvé d'entraver la grandeur du Consul, il avait été arrêté par la crainte des ennemis de la France (*).

Ce fut donc à certains égards le champion de la démocratie qui succomba en 1814 et en 1815 ; et l'Europe pensa compléter sa victoire en favorisant le rappel au trône de la branche aînée des Bourbons.

La France fut à peu près ramenée à ses frontières de 1789. Les atteintes que Napoléon P' avait portées par ses conquêtes à ce que Ton a appelé depuis le Principe des tialionalUéSf firent en partie place à des

(*) L Algérie^ parle baron Baude, t. II, p. 268 <

modifications en sens inverse, quoique moins considérables. Il y avait en Savoie et dans le midi du royaume ' des Pays-Bas, tel qu'il fut alors constitué, des territoires où notre langue était parlée, écrite avec talent Q, et qu'il eût été sage et naturel de laisser à la France.

L'organisation de l'Italie, à cette même époque, eut pour résultat de la placer sous l'infiuence étrangère de r Autriche.

Le Bonapartisme, refoulé dans l'opposition, se confondit bientôt avec le libéralisme (*), alarmé des tendances de l'ancienne émigration, qui avait repris quelque crédit à la suite de ses anciens chefs rapprochés du pouvoir.

La coalition de ces deux éléments, armée des ressources de la presse et de la tribune, renversa en 1830 le trône de Charles X.

Les deux courants qu'on avait pu remarquer dans l'opposition contre la Restauration se dessinèrent de nouveau après la révolution de 1830. Certains hommes songeaient davantage à l'extension du suffrage et aux garanties politiques ; d'autres voulaient une politique étrangère favorable à la propagande révolutionnaire. On se rappelle les vœux assez ardents pour

(«) PrQ^que au temps où, dans l'Alsace encore restée germaine par la littérature sinon par le cœur, Preffel écrivait en allemand des poésies estimées, les frères de Maistre, Savoisiens et compatriotes de Vaugeias, lyoutaient leurs noms à la liste de nos meilleurs prosateurs. Joseph de Maistre avait fait même éclater dans ses écrits ce qu*on a pu appeler le patriotisme français,

(3) On m'a assuré que des hommes tels que M. de Villèle craignaient plus le bonapartisme que le libéralisme pour l'établissement de la Restauration.

414 SUR L'mSTOmB BTT 8BG0ND BMPIRE

secourir l'insurrectioû polonaise et pour la reprise des luttes extérieures, vœux manifestés après 1830 dans une partie de la nation.

L'isolement de la Belgique d'avec le reste du royaume des Pays-Bas atténua un peu l'atteinte que les traités de 1815 avaient portée à ce que l'on appelle de nos jours le respect des natîoftalités.

Mais le Souverain que les circonstances avaient ftdt monter au pouvoir n'avait, ni dans son caractère, ni dans les tendances de cette partie de la société française qui avait le plus applaudi k son élévation, rien qui put l'engager à diriger le courant démocratique vers l'extérieur. Toute aventure de ce genre fut repoussée avec un soin extrême pendant son règne,

La démocratie ne déserta pas toutefois ce terrain, et si elle fit des efforts considérables pour des questions intérieures, elle fut loin de se contenter du retour des cendres de Napoléon P' pour désintéresser certaines de ses aspirations. Son esprit ne fut pas absolument étranger à ces démonstrations^^tgitées de 1840, qui laissèrent tant de traces chez le peuple allemand (^). Plusieurs de ses représentants réclamaient à l'égard de l'Europe une attitude plus exigeante que celle du Gouvernement de Louis-Philippe, et contribuèrent à affaiblir la popularité de ce souverain, en lui reprochant des résolutions prétendues de paix à tout prix.

C'est dans ces circonstances que la Révolution de

{*) V. Lutècôf d'Henri Heine, p. 15 de la préfaee et passim : « Les fanfares, dit4i, donnèrent aux gallophobes allemands l'occasion de se mettre en avant. »

BT BUR LA SirUATION AOTUBLLB 418

1848 s'accomplit ; rétablissement d'un régime politique entièrement nouveau, et sur des bases presque oubliées de la France, absorba les préoccupations de Nation.

La République de 1848, acclamée dans l'Assemblée Constituante avec un enthousiasme un peu décevant et incomplètement sincère, peut-être, de la part de quelques-uns, ne pouvait avoir déracines très-profondes dans Topinion publique.

Comment en eùt-il été autrement d'un régime auquel ne pensait, en 1847, qu'une minorité infime de la nation ?

Cependant la République évita sagement toutes les violences dont son nom avait un instant rappelé le sinistre souvenir. Mais elle eut peu d'habileté financière et ne sut en rien intéresser les masses à son avènement. Aussi la nation se montra-t-elle bientôt moins républicaine que ses législateurs.

Nul homme ne personnifiait avec un prestige suffisant le changement immense apporté tout à coup à la constitution traditionnelle du pays, et un orateur du temps, qui accomplissait avec loyauté sa promesse de coopérer à l'essai de l'établissement républicain (*), se voyait contraint, pour soutenir un mode d'élection indirect du président de la République comme seul favorable à l'avenir de la constitution, d'indiquer que la France ne possédait point de citoyen dominant la situation, comme l'Amérique du Nord en avait eu au siècle dernier. Au risque, peut-être, effectivement en-

(^) M. dd Parieu, représentant du Cantal.

couru, de blesser Taraour-propre du général Cavaîguac, il confessait sous ce rappost une des difficultés que parait présenter rétablissement de la République pour des Etats qui n'y sont conduits ni par des Nassau ni par des Washington.

On vit bientôt la nation courir, pour l'élection d'une magistrature républicaine, à un prince connu par des entreprises monarchiques et qui s'était aniioncé comme Théritier des vengeances de Waterloo.

En partie faussée par cette élection, la constitution de 1848 sembla désavouée une seconde fois par le vote d'un grand nombre de membres de l'Assemblée législative, qui, sans pouvoir atteindre la majorité spéciale voulue pour la révision de la constitution, émirent un vœu moralement puissant dans ce sens.

C'est contre la constitution de 1848 ainsi ébranlée que le coup d'Etat fut accompli.

Nous n'aimons pas la violence inhérente aux coups d'Etat, violence qui semble peser parfois à leurs auteurs même (*), et nous ne les avons jamais loués, même quand on le disait profitable ; mais nous voudrions que les constitutions fussent assez sages pour qu'un coup d'Etat ne servit jamais à rassurer une nation troublée par une série de coups de main révolutionnaires, et enchaicée imprudemment dana sa liberté. La rééligibilité du Président, que nous dési-

(*) Oa lit dans le volume intitulé : (Jtuvres posthumes de Napoléon JII, publiées par le comte de la Chapelle en 1873, et dans l'opuscule y inséré qui porte le nom de Principes^ )a phrase suivante : « L'Empereur se refusa toujours à célébrer une action qui, quoique nécessaire à ses yeux, n'en était pas moins lu violation du droit. »

rions vivement en 1851, efiit peut-être modifié le cours des destinées de la France.

Le second Empire, presque fondé dès le 2 décembre 1851, crut devoir accepter dans son interprétation la plus larg3 le suffrage universel introduit en 1848, et profita des satisfactions que la stabilité espérée des institutions politiques répandit dans une grande partie de la société française, en ranimant de toutes parts la confiance et l'esprit d'entreprise. On sait qu'un grand développement des travaux publics ayant été plus tard rattaché à cette situation, il en résulta une incontes ^ table prospérité matérielle dans tout le pays.

Toutefois, après l'établissement de libertés parlementaires plu.^ étendues que celles de l'origine, libertés qu'on avait à certain moment demandées plus ou moins naïvement comme en Prusse^ et que le gouvernement avait été amené à accepter probablement par une con-* séquence réfléchie de sa politique extérieure, on ne peut nier que la force de l'Empire à l'intérieur s'était un peu affaiblie. Quelques esprits sages prévoyaient dès lors des dangers que même, sans la guerre de 1870, un avenir démocratique croissant aurait probablement développés. L'antagonisme latent des principes que nous avons signalé Q) devait faire éclater, tôt ou tard, un conflit entre un principe monarchique Un peu fastueusement assis, et une démocratie électorale, sans tiers médiateur.

Au sujet des Affaires étrangères et dès le principe,

(*) Principes, p. 153 et 403.

iU sua L'HESTOmB DU SECOND BMPIRE

la politique du second Empire n'avait pas été fians difficultés réelles quoique latentes.

A Texception de la Bussie, qui afiEscta des scrupules sur la forme de la reconnaissance du nouveau régime, l'empressement de toutes les puissances envers Napoléon III avait été grand, et il a excité la surprise de quelques écrivains Q.

Mais, ce souverain nourrissait la grave et épineuse préoccupation de rendre à la France un reflet de la gloire qui avait été le caractère le plus brillant, bien que fatal, de rétablissement dont il avait repris le nom, et dont il évoquait, au moins quant aux apparences, plusieurs institutions politiques. Peut-être n'était-il pas renseigné complètement sur les véritables et complexes causes de la popularité de son nom dans les classes rurales de la France. Il pouvait probablement se passer de gloire extérieure un peu plus qu'il ne le pensait.

Convaincu qu'une assez grande partie de la nation avait reproché au roi Louis-Philippe des tendances trop pacifiques, il regardait dès lors comme d'autant plus impérieux le legs qu'il pensait avoir recueilli dans la succession redoutable à laquelle il n'avait pas, suivant nous, appliqué les précautions d'un bénéfice d'inventaire assez défiant. Ce legs était celui d'une revanche à prendre des malheurs de 1814 et de 1815, résumés dans des traités qu'un homme, déjà très-important sous le Gouvernement de 1830,

(<) Voyez les articles intéressants de M. le comte d'Haussonvilie, dans divers numéros du Journal de Itmlouse^ de décembre WO.

voulait, par une restriction un peu au-dessus de l'esprit des masses, se borner à détester.

D'un autre côté, le tempérament et l'éducation de Napoléon III n'étaient pas aussi fortement militaires que les préoccupations de sa jeunesse, et n'étaient pas complètement d'accord avec les prédestinations qu'il pouvait rattacher à son nom et à sa mission de famille, comprise avec une fidélité plus honorable pour l'homme privé que pour la poUtique Q). « Nous remarquons, a dit de lui avec quelque vérité un écrivain germani- » que, un contraste tragique entre sa nature et la » yocation qu'il avait aveuglément assumée (*).

Souvent aussi, d'après ce que nous avons entendu dire à un de ses anciens ministres, aujourd'hui descendu comme lui dans la tombe, les tendances pacifiques d'une grande partie de notre société combinaient leur influence dans le cœur du Souverain avec ses ins«tincts personnels de père. Alors s'ébranlait sans doute en lui le sentiment de la mission qu'il s'attribuait, comme mandataire d'une démocratie, considérée surtout au point de vue des sympathies qu'elle avait montrées pour les grandeurs et la politique envahissante du premier Empire.

Plusieurs de ceux qui ontjîonnu Napoléon III ont signalé quelque indécision dans son caractère. En matièiçp de politique extérieure, cette attitude était, d'après ce qui précède, facile à comprendre .

(*} « Il faut penser que du haut des deux, ceux que vous avez aimés vous regardent et vous protègent ; c'est Pâme de mon grand oncle qui m'a toujours inspiré et soutenu. » Testament de Napoléon III en dale du 24 avril 1865.

(3) Napoléon m, par H. de Sybel,-Bonn; 18^3, p. 10.

420 SUR L'fflSTOIRE DU SECOND EMPIRE

Il arriva même à ce prince de dire un jour : Z'£mpire c'est la Paxœ. Ne put-il, jusqu'à un certain point, se Timaginer par une illusion partielle faite à ses propres yeux et à son esprit, plus artistique et spirituel, je crois, que rigoureusement logicien ? Sa pensée était, suivant nous, ,de chercher une partie des résultats de la politique incessamment guerroyante et quelquefois brutale de son oncle, par des voies plus douces et à l'aide de périodes de paix fécondes en courtoisies pour les vaincus, intercalées entre les guerres qui constituaient cependant les échelons nécessaires du plan imposé à ses ambitions de famille (^).

Après la guerre de Crimée, qui, par son théâtre éloigné, était peu périlleuse pour la politique impériale, celle d'Italie apparut en quelque sorte comme l'acceptation évidente, quoique voilée, du legs tacite supposé dans le testament du premier Empire.

Aussi, quoique combattue par quelques esprits prudents, parmi lesquels on a cité M. de Parieu, qui fit à ce sujet auprès de TEmpereur diverses démarches dont rinsuccès lui causa un vif découragement ('), cette guerre eut-elle Tadhésion d'une grande partie de la démocratie française. Ce fut au milieu d'un enthou-

(*) « Napoléon III, a dit M. Sorel récemment, se forgeait un système de paix perpétuelle. II n*aimait point la guerre, la vue du sang lui répugnait. Lorsqu'il a dit à Bordeaux : C Empire c^est la paix, il ne croyait pas faire un sophisme, il exprimait en une maxime trop absolue la conviction chimériiiue qui le perdit. » — T. I", p. 4, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande.

.(3) La seule lettre de M. de Parieu trouvée dans les papiers des Tuileries, écrite le IC août 1865 ei tronquée dans divers journaux, fait allusion au silence épistolaire gardé à regard de TEmpereur par le vice-président du Conseil d'Etat depuis 1859.

miasme immense, marqué d'un cachet très -populaire, que r Empire se rendit au chemin de fer de Paris à Marseille, sur la route qui aboutit à Magenta et à Solférino.

Cependant, les triomples flatteurs de cette courte campagne, la paix conclue à Villafranca avec une rapidité habile, les annexions qui en furent la suite, et qui, jusqu'à un certain point, furent moins chaudement accueillies par la Franco que Napoléon III aurait pu le penser, devaient donner naissance à de grands malheurs.

On a, suivant nous, peut-être un peu exagéré quelquefois Tinconvénient pour la France de l'Italie unifiée par le développement d'une pensée dont le germe remonte au moins chez nous à Louis XV Q, parce que, même sous cette forme, Tltalie n'est pas devenue une nation guerrière. On a moins insisté sur d'autres inconvénients sérieux de la guerre d'Italie, la division jetée entre les conservateurs, dans l'intérieur de notre pays, par la question romaine, certaine contradiction introduite dans le principe général de la politique (^), enfin les défiances éveillées au dehors chez divers Etats.

(*)V. dans Flassan (^ï'^/oire de la Diplomatie^ 2« édit., t. V, p. 315) de curieux détails sur le plan de la République ou Confédération italique formé par Louis XV et d^Argenson.

(3) Ce fut peu après cette guerre qu'un ministre fort intelligent, et aimé de l'Empereur, dit un jour devant moi, dans une conversation privée : « Ma formule est : Tordre au dedans, la révolution au dehors. » L*élément accepté au dehors réagit bientôt sur celui du dedans. De pareilles antithèses peuvent avoir eu quelque existence en des temps d'opinion publique endormie. Elles se dissolvent au cours forcé des événements. C'est une chimie artilicielle ou plutôt une sorte d'alchimie que repousse de nos jours la logique des situations.

4SS SUR L'HIBTOIRB DU fiBGOMD EMPIRE

L'alliance occidentale de la France avec l'Angleterre en fut, en effet, rompue ; et la Prusse, qui s'était préparée à secourir l'Autriche au moment de la paix de Vîllafranca, avait raison de s'effrayer et de réchauffer ses anciennes haines Q dès que la politique tendant à la vengeance de Waterloo^e laissait entrevoir davantage.

Il ne' suffisait pas cependant que la Prusse fût effarouchée pour que nos dangers commençassent. Il fidlait encore que des hommes supérieurs lui fussent donnés pour diriger sa politique. On ne peut nier qu'elle a été puissamment servie sous ce rapport par divers hommes d'Etat et de guerre qui se sont trouvés à sa tète. Dès 1865, l'auteur de ces lignes, en lisant, à propos de la question des duchés danois, quelques dépè-* ches du comte de Bismarck, crut pressentir en lui l'homme qui pourrait jouer un rôle analogue à celui du baron de Stein contre le premier Empire français. Il n'avait prévu qu'à demi, en ce qui concerne l'habileté et les succès du nouveau champion de l'Allemagne.

Retourner contre la France le principe des nationalités, jusqu'à un certain point imposé aux époques démocratiques, d'après plusieurs écrivains, mais que nous avions de propos .délibéré favorisé au delà des Alpes ; répondre à la formation d'une Italie dotée d'institutions tendant à la démocratie et dont le souverain avait donné sa fille au cousin de l'Empereur,

(*) Uesprit de l'alliance anfl-françaUe de 1813 était si vivace chez les Hohenz'oUern, qu'en 1855 Frédéric Guillaume lY traitait encore d'inceste runion de la France et de TÂngleterre dans la guerre de Grimée.

par la formation d'une Allemagne plus aristocratique et conduite par les vainqueurs de 1814 et 1815 ; s'aK lier même à l'Italie en 1866, pour obtenir son con-cours dans la guerre contre rAutriche, et contribuera paralyser dans ce moment la France, dont le Souverain désirait voir achevée l'entreprise de 1859, tels ont été les traits principaux d'une politique originale, har« die, profonde, et dont est sorti l'accident décisif de la chute du second Empire.

. On peut croire qu'habitué à jouer, depuis 1859, le rôle le plus influent en Europe, connaissant moins la Prusse que d'autres pays visités par lui dans sa jeunesse, TEmpereur ne comprit pas assez le caractère spécial de la puissance à laquelle il avait affaire, et qui déconcerta et surprit aussi en 1866 les prévisions que l'état-major français formait tout haut dans le sens des succès de l'Autriche .

La victoire remportée à Sadowa par la Prusse contre l'Autriche était-elle une humiliation pour la France? Tout à fait, au point de vue des traditions dominatrices de Louis XIV et de Napoléon P', reprises en partie depuis 1852 ; beaucoup moins, au point de vue des idées plus récemment répandues sur la libre agrégation des peuples de même race et surtout du principe accepté dans Torganisation de l'Italie. Ajoutons qu'après Sadowa, la France conservait à l'égard de l'Allemagne, même en tenant compte de son accroissement à redouter du côté du Midi, l'avantage d'un 30I plus fertile^ d'une civilisation plus brillante, de frontières plus solides et d'une puissance maritime et coloniale dont r Allemagne est jusqu'ici entièrement privée*

Napoléon III sembla d'abord résigné aux résultats de la guerre de 1866, et se montra satisfait d'avoir sauvé l'intégrité de TAutriche. Celle-ci parut de son côté plus tard lui avoir promis, dans Tentrevue des deux Empereurs à Salzboui^, quelque chose de plus qu'une reconnaissance platonique, pour l'assistance qu'il lui avait donnée dans ses revers, en arrêtant dans une certaine^mesure la Prusse victorieuse Q).

La circulaire de M. le marquis de Lavalette, à la fin de 1866, fut l'expression d'une résignation qui pouvait chercher à se faire ratifier par le pays et qui s'expliquait en outre, probablement par l'espoir, bientôt démentii d'obtenir, grâce à l'acquisition du Luxembourg, une compensatign qui fut, au contraire, définitivement refusée à notre diplomatie .

La circulaire que nous rappelons n'atteignit point le but difficile de calmer tous les amours- propres ; et le Souverain se trouva en présence de ce double courant que nous avons signalé dans les sentiments de notre démocratie et qui divisait aussi la nation.

Une partie de l'opinion frémissait des accroissements de la Prusse et les reprochait à l'Empire. Une autre voulait les bienfaits de la paix, recommandait la fraternité des nations, les budgets militaires réduits, et les levées en masse comme ressources éventuelles

{*) Dans cette phrase et dans un passage ultérieur de cet écrit, l'auteur a tenu à ne pas changer, au sujet de TAutriche, un seul mot de ce qu'il en avait écrit dans la première édition des Considérations publiées à Âurillac en février 1871, longtemps avant les révélations explicites que le duc de Gramont a cru devoir faire à la fin de 1872. -—V. sur tout cela le livre instructif de M. Sorel, 1 ., p. 89 et anssi 23C, etc.

de la défense nationale, préférables aux armées perma* nentes.

Le choix était épineux, d'autant plus que certains hommes, et nous touchons ici à un plaie vive de l'esprit français» embrassaient des idées un peu contradictoires et aient caressé le droit de reprocher à l'Empereur l'humiliation de Sadowa, sans s'associer à aucun désir de la vengnr.

Triste résultat des divisions qui font de la chose publique l'enjeu des luttes de parti !

Une sorte de résultat moyen sortit des embarras de la situation.

La nouvelle loi militaire, dans laquelle Napoléon III avait voulu, dès l'abord, se rapprocher beaucoup du système prussien, ne procura dans la garde mobile, principal élément ajouté au corps de l'ancien système, qu'une force très-inférieure sous divers rapports aux landwehrs allemandes.

On fut plus heureux en substituant à l'ancien fusil à percussion le chassepot, très préférable au fusil Dreyse de l'armée prussienne, ainsi que l'expérience en a été faite, notamment dans diverses circonstances avant lahalaille de Sedan (*). La construction des mitrailleuses ne fut point inutile, quoiqu'on paraisse s'en être exagéré les avantages.

Mais, en résumé, tout en préparant la guerre, assez pour inquiéter la Prusse et pour épuiser la bonne volonté des Chambres française», on ne la prépara pas assez pour s'assurer la victoire.

(I) Voyez à ce sujet Tintéressante publication de M. Léo Joubert sur la bataïUe de Sedan. — Paris, 1872.

4M 6UR yaiSTOIRB OU BEGOND EMPIRE

Ici probablement intervint, avec ses conséquences fâcheuses, notre habitude nationale, formée au temps de notre ancienne supériorité, et qui consiste à ignorer volontiers ou à dédaigner un peu trop les choses de rétrapger.

S'il est vrai qu'un général français instruit ait été chargé de visiter la Prusse avec attention en 1869 Q, ou son rapport a été incomplet par le manque d'auxiliaires et de moyens d'investigation suffisants, ou ses conclusions ont été étouffées par une présompti(m dont certaines sommités de l'état-major français n'auraient probablement pij se défendre (*)•

n nous semblait parfois, d'un autre c6té, en 1869, que les rapports de l'armée prussienne et de l'armée française rappelaient le vers appliqué aux rivalités de César et de Pompée :

£'tm ne veut point de maître et Vautre point dCégall

L'incident de la candidature sournoise et provocante du prince de Hohenzollem au trône d'Espagne fut considéré en France par plusieurs comme une occasion de vider la querelle regardée comme inévitable.

Quelques militaires placés auprès dé l'Empereur croyaient à l'intention arrêtée par la Prusse de nous attaquer à la première occasion favorable. On assurait que le maréchal Nîel avait dû un jour faire partir

0) Nous croyons môme qu'il y en a eu deux.

{}) Nous nous -rappelons avoir visité, au commencement de PEmpire, Berlin. Frappé des rapports sur le fusil Dreyse, j'essayai à mon retour, inutilement, de porter sur cette importante innovation l'attention de militaires compétents.

BT SUR LA BirUATION AGTUELLB 4»

en hâte un général pour Metz, qu'il regardait commt menacé d'une attaque subite ; et d'un autre côté, probablement aussi l'opposition apportée par M* de Bismarck à l'acquisition du Luxembourg avait laissé de vifs ressentiments.

C'est une triste observation , peut-être incontestable, qu'il n'y avait pas lieu, au point de vue de l'armement, d'attendre avec certitude une occasion de lutte beau-» coup meilleure ou moins mauvaise, d'après ce que les résultats ont mis en lumière.

Les armements de la Prusse se développaient en effet chaque jour. Une réforme de sa mousqueterie^ inférieure à nos chassepots, devait commencer en sep« tembre 1870, et, d'un autre côté, le développement des formes et des idées parlementaires en France menaçait l'avenir des contingents, et pesait, dans certaine mesure, sur le chiffire futur des budgets de la guerre et de la marine.

En dehors du parti guerrier, qui a été si malheureusement choisi, il y en avait cependant encore deux: celui qui aurait consisté à continuer les armements en s'appuyant sur l'incident HohenzoUern pour faire appel à la défiance des Chambres et du pays à l'égard de la Prusse ; et celui qui aurait cherché la paix dans l'acceptation, pour le présent au moins, des résultats accomplis en 1866, et en comptant plus sur la diplomatie et sur l'antagonisme de certains intérêts germaniques Q) que sur la lutte armée, pour contrarier le développement du principe dé nationalité en ÂUema-

(*} Un écrivain allemand n'a-t-ii pas constaté qae k mouvement unitaire rétrogradait ^ en 1870, au del& du Rhin. (Sorel, p. 90.)

gne. On peut et on doit penser, après Tévéneinent, que chacun de ces partis eût été au moins immédiatement meilleur que celui qui a prévalu ; mais qui hésitera & dire qu'ils n'étaient, ni Tun ni l'autre, sans danger ?

L'impartialité oblige h reconnaître que des trois résolutions possibles, aucune n'était exempte de chances mauvaises et d'inconvénients, bien que, quant & nous, le dernier des partis indiqués fût celui vers lequel nous nous résignions le plus (*).

Une sorte de fatalité pesait donc sur le second Empire, n était poussé à la guerre par l'amour-propre de son passé, par diverses sommités de cette armée qui avait contribué à sa fondation, par plusieurs de ses amis fatigués peut-être des embarras de sa politique intérieure, embarras que le ministère du 2 janvier n'avait pu conjurer, malgré ses efforts et ses concessions, enfin par les doléances ou les reproches d'une partie de ses adversaires. Et il était cependant mal éclairé sur les chances de son succès et sur lès forces réelles de cette Allemagne que la diversité profonde de sa langue d'avec la nôtre a toujours plus abritée contre nos investigations que ne le font la Manche pour l' Àngleterre^ les Alpes et les Pyrénées pour les nations latines qui nous avoisinent (^).

(*} S*il était permis de rappeler une occasion d'hilarité étouiTée dans les angoisses du gouvernement en face de Vincident Ilohea* zollern, Je dirais qu^un diplomate étranger conseillait à la France de faire capturer le prince embarrassant lorsqu'il naviguerait du port allemand de son départ au port espagnol do sa destination.

C^j Le baron Stoffel s'est servi, dans un dé ses mémoires, de l'expression de muraille de la Chine, ^xpres^ion qui n*a malheureu-'

Le ministère à demi-parlementaire (*) du 2 janvier, remanié après le plébiscite, résista quelques jours aux pensées guerrières appuyées auprès du chef de l'Etat par plusieurs représentants de l'armée, qui considéraient les chances de la lutte comme extrêmement avantageuses à la France, par divers membres du Sénat et du Corps législatif, par une notable partie de la presse parisienne et de la nation.

Nous avons combattu et regretté, quant & nous, la demande de garanties pour l'avenir, adressée à la Prusse, non qu'elle fût absolument inutile^ exception^ nelle ou blessante^ suivant les termes de M. de 6ramont (% mais parce qu'elle était un peu exigeante, et ne nous semblait pas rigoureusement nécessaire.

Malgré les conséquences du rejet *de cette demande, la paix conservait des défenseurs pleins d'espérances. M. OUivier hésitait encore dans la journée du 14 juillet. Le même jour, à cinq heures du soir,

sèment riea de trop fort, pour marquer TefTet longtemps produit par le Rhin sur la portée de certaines intelligences françaises.

(<) Que le lecteur nous dispense de commenter cette expression avec les détails qui seraient nécessaires, en nous permettant de dire, d'ailleurs, qu'il n'y a eu en France, & presque aucune époque, de cabinets parlementaires dans toute la rigueur du mot, ou dans lesquels 1 influence du souverain n'ait pas été très-grande I Aussi M. Saint- Marc Girardin a t-il dit avec raison :

<c En face d'une Constitution comme celle qui régissait alors le pays et qui au dessus de la responsabilité des ministres, récemment introduite, contenait la responsabilité de l'Empereur qui n'était devenue ni moins prépotente ni plus applicable, en lace d'une Constitution de ce genre, quiconque veut être juste et équitable doit conformer ses jugements à l'ordre légal du temps, etc.» P. 35 du Rapport k l'Assemblée nationale, au nom de la commission chargée d'examiner les actes du gouvernement de la Défense nationale.

(2) V. l'ouvrage inUtulé la France et la Prusse, p. 141 à 143.

rEmpereur, sur la fin d'un conseil qni dorait depuis midi, avait entendu , avec une émotion extraordinaire de satisfaction, qui illumina pour la dernière fois sans doute sa physionomie à la fois â repUcée et si mobile, la pensée de demander le règlement, par un Congrès, de la difficulté entre la France et la Prusse. MM. Louvet et Segris . avaient manifesté à plusieurs reprises des tendances pacifiques. MM. Pli* chon et de Parieu Q) résistaient fortement à la pensée de voir sortir la guerre, malgré le succès promis par les ehe& militaires, de Tincident qui semblait dé* noué par le retrait de la candidature du prince de Hohenzollem. Ainsi il y avait, le 14 juillet, à six heures du soir, des chances sérieuses de paix.

(*] Ce dernier scdsit encore Toccasion d*appuyer, aprôs le con- Beil da 14 Juillet au soir, l'acceptation d'une transaction offerte par l'Angleterre. (Sorel, 1, 165.)

Il consigna, dès le mois de juillet, dans un article consacré à la mémoire du baron dn Hock, imprimé dans le cahier mensuel du Journal dèê EeonomisteSf du 15 août 1870, la douloureuse contrariété que la guerre imposait à ses tendances pacifiques ; il s'efforçait subsidiairement de lui dodner pour but ce que le duc de Oramont déclarait à ses collègues poursuivre comme résultat de la lutte i à savoir, la création d'un Btat neutre dans la région rhénane.

Cette idée de zone neutre a été reprise par l'auteur de cet écrit et par quelques écrivains français et anglais en 1871. D est à noter qu'elle aurait reçu certaine application depuis peu entre les posnessions asiatiques de la Russie et de l'Angleterre, en apparence> sur les bords de l'Oxus, d'après le Quarterly Review d'avril 1878. Qu'il est étrange de la voir apparaître, dés le dixseptième ^écle, comme une possibilité de concession à l'ambition du duc Bernard de Saze-Weimar, lorsqu'un envoyé de Louis XŒ était chargé de notifier à ce pnnce l'intention de le maintenir en Alsace, « afin que ce soit une perpétuelle barrière entre la France et ses ennemis. » (Rœse : Biographie de Bernard de W eimar t. 2, p. 649.)

BT SUR LA SITUATION ACWUBLLB 481

L'Empereur avait accueilli avec des larmes d*émo^ tion la proposition de M. de Gramont, relativement à la provocation d'un Congrès. Que de choses changées si cette proposition se fîit produite deux heures plus tôt et eût pu être portée en termes convenables aux Chambres? Napoléon III laissa même voir au maréchal Le Bœuf, dans un billet dont a parlé ce dernier dans sa déposition devant une commission de l'Assemblée nationale Q, certain regret sur la décision relative à la mobilisation des réserves, prise à quatre heures du soir.

Ce fut seulement dans la soirée que l'appel des réserves fut de nouveau décidé. Le cabinet, jusqu'alors divisé (*), fut en effet en partie entraîné, en partie paralysé dans un nouveau conseil tenu à Saint-Cloud vers dix heures du soir, le 14 juillet, conseil dans lequel les télégrammes par lesquels M. de Bismarck avait annoncé à divers ministres allemands près des cours étrangères le refus du roi de Prusse de recevoir M. Benedetti, furent révélés. Présentés comme une insulte diplomatique à l'adresse de la France, ils produisirent l'émotion la plus vive, notamment sur MM. Ollivier et de Gramont, qui avaient la direction de la situation, et firent renoncer à la proposition relative au

(0 Voyet le rapport de M. Baint-lfarc Oirardin, p. 71.

(*) En recueillant tout ce que nous avons pu savoir sur les discussions h&tives et brûlantes qui ont, du 6 au 15 juillet, précédé la déclaration de guerre de 1870, nous nous trouvons très-loin des détails curieux qu*a pu raconter lé comte de Ségur sur les opinions diverses émises dans les conseils de Napoléon I*' avant cette autre guerre de 1813, qui avait amené aussi la chute d'un autre Bmpire. (V. VBistoire de Napoléon et de la Grande'Àrmée pendant Vannée 1812, livre n, chap. x et u.)

Congés, pour lui préférer une demande de subsides au Parlement Q.

Cet incident, très en rapport avec les susceptibilités de notre caractère national sur le point d'honneur et avec les excitations de la presse parisienne, contribua aussi beaucoup à l'émotion du Sénat et d'une grande partie du Corps législatif dans les séances du lendemain. Cette émotion était telle qu'une attitude du ministère, différente de celle qu'il avait prise, semblait à quelques-uns devoir simplement aboutir à l'éclosion plus précoce d*un cabinet analogue à celui qui fut formé le 10 août suivant, et où se sont trouvés réunis quelques députés qui pressaient, au commencement de juillet, M. Ollivier de leurs interpellations impatientes.

Malgré des observations énergiques de M. Thiers, discutant, au point de vue diplomatique, l'insuflfisanco qu'il trouvait dans les motifs de la guerre, le Corps législatif, après avoir entendu, de la bouche du marquis de Talhouët, le rapport d'une de ses commissions, dans le sein de laquelle les ministres influents et spéciaux avaient été seuls appelés, vota à la presque unanimité les crédits destinés aux opérations militaires. Le Journal officiel contient les discours, de nuances un

(<) Que ces télégrammes aient été la principale cause de la résolution du conseil, la preuve, conforme à nos souvenirs, ressort dans un passage spécial de la communication aux Chambres : « Aussi notre surprise a-t-elle été profonde, fut-il dit, lorsqu*hier nous avons appris que la roi de Prusse avait notifié par un aidede- camp à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce r^fus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué officiellement aux cabinets d'Europe. »

peu différentes, qui furent adressés par les présidents du Sénat et du Corps législatif à TEmpereur, et dont certains accents furent extrêmement belliqueux. Le ministère se montra même choqué de la véhémence de certaines paroles alors publiées.

Quant au chef de TEtat lui-même, il avait prononcé, non-seulement dans son cœur, mais de ses lèvres blémies et fatiguées, le 1 4 juillet, ^afeaJac/a65^• toutefois, dans les douze jours qui s'écoulèrent entre cette date et son départ pour Metz, il est probable qu'il se passa, au fond de son àme concentrée, et déjà aux prises avec des douleurs physiques dont la suite a manifesté la cause, des émotions dont nul autre que lui n'a peutêtre connu le secret tout entier.

Les déceptions diplomatiques se produisirent successivement.

La Bavière, après une courte hésitation, se prononça vivement contre nous. L'Autriche, avertie, dit-on, par les inquiétudes de son attaché militaire à

Paris, M. XJxkull, manqua aux espérances un peu vagues de Napoléon III, comme jadis aux exigences de son oncle, prit une attitude purement expectante, et se borna à former sur la frontière prussienne quelques corps d'observation qui furent dissous après notre défaite à Wœrth. Le Gouvernement italien ne parut pas disposé à épouser la reconnaissance manifestée au nom de Victor-Emmanuel personnellement. L'Empereur fit entendre des paroles remarquées sur les longueurs probables et les difficultés de la guerre : il s'inquiéta de la situation des fortifications de Paris et ordonna de presser les travaux complémen-

taîres de la défense de la capitale, commencés à Montretout et dans la presqu'île de Gennevilliere. Une personne qui rapprochait constata un jour sur ses traits une expression qu'elle n'y avait jamais trouvée, sinon une fois, aux plus mauvais moments de l'expédition mexicaine. A d'autres instants, on était surpris de l'entendre rappeler et sembler vouloir imiter eçécialement, en les rapportant à leurs dates, certaines dispositions prises par Napoléon P*" en 1815, au dernier moment de sa fortune expirante. Peut-être y avait-il lieu de dire de lui à ce moment solennel, avec le poète antique :

Ingemuit rector, sensitque Deorum

Esse dolos, et fata su» coatraria menti.

Tout porte donc à croire qu'au moment où l'Empereur quitta, le parc de Saint-Cloud, le 28 juillet, à dix heures du matin, en évitant de se mettre en contact avec l'émotion fiévreuse de la capitale, émotion qui devait surpasser, disait-on, tout ce qu'on avait vu lors du départ de la guerre d'Italie, et tandis que le chant de la Marseillaise alternait dans les rues de Paris avec les cris : à Berlin^ la confiance intérieure du souverain était fortement ébranlée. Nous avons observé en détail ce départ d'un palais alors si brillant et qui devait être bientôt si dévasté. Nous ne saurions oublier jamais l'attitude de plusieurs personnages de cette scène, et surtout une sorte d'abattement fatidique dont parut enveloppé le Souverain, qui abandonnait, revêtu de la tunique militaire galonnée d'argent, les lieux témoins pour lui, pendant vingt années, d'un gouvernement civil prospère. Au début d'une journée magni-

fique, TEmpereur, triste, blême et appesanti, le prince Napoléon, agité et colère, sortirent avec leur suite de ce pal^s sur lequel le fléau de la guerre devait sitôt réfléchir ses plus terribles ravages.

L'Empereur crut cependant, suivant ce qui était depuis longtemps annoncé, devoir emmener avec lui ^n fils. On faisait lire, dit-on, au jeune prince le spécieux et intéressant ouvrage couronné quelques années auparavant par l'Académie française, et qui a été destiné à établir, dans le sens d'aspirations séculaires incontestables, mais cependant aussi contre l'opinion de Turenne et de Carnot, que la rive gauche du Rhin est nécessaire à la frontière du nord-est de la France {^).

On sait que malheureusement l'infériorité de notre armée, par rapport à l'armée allemande, celle-ci, soutenue par un enthousiasme national immense, fut démontrée bientôt sous divers rapports.

Quant à son organisation d'abord, la garde nationale mobile, supplément important de l'armée régulière, créée par la récente loi militaire, avait rebuté et presque effrayé, avant la déclaration de guerre, le maréchal Le Bœuf, par le caractère tumultueux et indiscipliné de ses premières réunions. Ce grave inconvénient, triste fruit de la fermentation poUtique croissante eu France depuis quelques années, ne disparut pas, comme il était permis de l'espérer, lorsque la difficulté de la lutte se dessina davantage. Il persista et éclata même au camp de Châlons lorsque nos pre-

(*) Les frontières naturelles de la France, par M, Lavallét.

mîers revers obligèrent à faire un appel sérieux à ce second ban de notre armée.

Il fut aussitôt bien aisé, sous d'autres aspects, de voir qui* notre garde mobile avait une double infériorité par rapport aux landwehrs prussiennes, celles-ci composées d'hommes ayant subi un premier apprentissage militaire, et de plus intimement liées par leur organisation avec les divisions de Tarmée régulière (*).

D'autre part, la stratégie des généraux français fut vacillante et indécise ; leur tactique, surtout dans les débuts de la guerre (car l'expérience apprend que les vainqueurs sont destinés souvent à feire l'éducation des vaincus), n'eut point le caractère logique et scientifique de celle des chefs allemands, et ne fut pas aussi bien appropriée que cette dernière aux changements majeurs apportés dans l'efficacité des armes à feu (*).

(<) Voir à ce sujet l'opuscule intéressant intitulé : rAt^mée prussienne en 1870. Paris, Amyot« Juillet 1870.

(3) Un arlicle dû à la plume d'un officier d'état-major autrichien, reproduit de la Wiener presse par la Gazette d*Augsbourg^ du 12 septembre 1870, fait ressortir avec beaucoup de force la convenance des attaques sur les ailes de Tennemi {Ueberfluegelung\ par des troupes munies d'armes nouvelles, suivant la pratique prussienne de 1860 et de 1870, préférablement aux attaques de front contre la ligne ennemie, attaques si souvent pratiquées avec succès par Napoléon 1*\ Ces observations expliquent aussi, suivant nous, la difficulté extrême de ces trouées, qu'une opinion publique imparfaitement éclairée a paru s'étonner de u'avoir pas été faites par tel ou tel corps de nos armées, après avoir été cerné. Une action offensive de la part d*une troupe exposée à des feux d'une intensité au moins décuple de ce qu'elle était dans la guerre do Napoléon I*% &i on tient compte à la fois de la portée et de la rapidité du tir, est souvent impossible aujourd'hui dans les situations où elle était praticable, lorsque le recours à Terme blanche n'était pas précédé et souvent paralysé par ces feux destructeurs.

L'infériorité de nos of&ciers en connaissances géo« graphiques et spéciales fut aussi reniarquée .

Enfin notre soldat lui*méme, malg'ré sa bravoure et son élan traditionnel dont il a donné de nouvelles preuves, manifesta en diverses occasions une indiscipline extrême, dont les symptômes avaient été déjà observés depuis quelque temps, et qu'on a pu au moins partiellement attribuer au développement excessif des idées d'indépendance liées à la pratique du suffrage universel.

Ajoutons que si les chassepots et, dans une moindre mesure aussi, les mUrailleusesn^ ont pas démenti l'opinion conçue à l'égard de leur supériorité sur les armes de l'ennemi, un développement et un perfectionnement considérable de l'artillerie ont annulé, au profit des Allemands, l'avantage partiel relatif h la mousqueterie, dans lequel nos chefs paraissent avoir eu beaucoup trop de foi.

Les détails stratégiques ne sont pas dans le plan de cet écrit, et nous n'avons voulu que résumer les causes générales de ces échecs successifs, qui, surtout dans la seconde moitié d'août, ont amené ou du moins préparé la catastrophe militaire de Sedan, après laquelle une révolution opérée dans Paris a rappelé, pour la quatrième ou cinquième fois dans notre siècle, la fragibîlité des pouvoirs constitués en France Q.

Nous sera-t-il permis d'ajouter que cette tactique déployée sur les ailes de rennemi semble être une tradition favorite du grand Frédéric? (V. l'article intéressant et peu connu, de M. Thiers, fcur Gouvion Saint^Gyr, dans la Revue française de 1830.

(*) Napoléon III a rendu son épée non loin de la statue de ce

Peut-être eût-îl été alors de l'intérêt de la France d'accepter des conditionB de paix même déjà dures. Mais la France n'appartint plus bientôt qu'à ces impressions passionnées qui font une grande partie de l'existence morale des peuples démocratiques, lorsque surtout leur gouvernement régulier s'efface et que les exigences des masses excluent les appréciations formées de sang-froid et de haut. Le sentiment populaire se réunit à l'instinct des nouveaux gouvernants délégués à Bordeaux pour réclamer la continuation d'une lutte qui n'a fait qu'agrandir nos échecs, tout en protégeant la réputation de l'énergie nationale aux yeux de l'opinion européenne, résultat que nous n'entendons pas absolument dédaigner. Nous nous sommes rappelé bientôt alors la triste prédiction d'un écrivoîn sur le moment où une' République improvisée en France entrerait dans un combai décisif avec des oligarchies ou des aristocraties énergiques représentées par de grandes individualités Q).

Il est temps de résumer, d'après les considérations qui précèdent, les causes de nos malheurs, et de déduire les conséquences de l'examen rétrospectif auquel nous nous sommes livré.

sage Turenne, qni dêsayouait pour la Franco Tambition de certaines conquêtes trop vantées à notre génération.

{*) Lutècôy d'Henri Heine, p. 31. On ne saurait non plus oublier cette vue singulière de Técrivain sur le cercueil gigantesque des fortifications de Paris, p, 170.

Un esprit superficiel clierclie opiniâtrement, dans des circonstances secondaires, Torigine des événements. L'observateur qui s'élève aux causes générales trouve souvent dans le même tronc la base des ramifications diverses qui recouvrent l'ensemble d'une situation.

Les malheurs de la France, en 1870, peuvent être partiellement imputés, cela est incontestable, à telle ou telle personnalité, à telle ou telle méprise, à telle ou telle négligence administrative, à telle ou telle faute militaire.

Napoléon III, en particulier, a été entraîné par les aspirations de sa vie entière, par ses traditions de famille, par une confiance outrée dans sa fortune et dans celle de la démocratie, comprise suivant certaines traditions françaises, et dont il se considérait comme le représentant, peut-être enfin par des influences particulières que nous n'entendons pas scruter.

Il avait incomplètement sondé les replis du Prêtée révolutionnaire en présence duquel l'Europe reste hostile ou défiante depuis quatre-vingts ans. On Ta vu ainsi entraîné à choisir parmi les dangers sérieux et divers qui le menaçaient en 1870, celui qui était le plus immédiat, le plus coûteux, au moins tout de suite, à l'humanité. Il n'est pas arrivé à se rendre un compte exact des ressources de son adversaire, et a négligé, probablement pour une majorité de conseils ardents et optimistes, quelques avis défiants qu'il eût dû mieux approfondir (*).

(<) Oa a lu dans le Journal des Débats, du 24 mars 1870, un pai-

Le ministère qui l'entourait ne put être au niveau de la tâche redoutable qui lui incomba à Timproviste de contrôler avec autorité des pensées de guerre fermentant depuis longtemps dans une sphère en dehors de son action, pensées surexcitées tout à coup par les provocations ds l'incident hispano-prussien, et acceptées par une grande partie des membres des deux Chambres, non moins que par de nombreux organes de la presse (*).

Ceux des ministres qui, souvent en résistant à la pression des représentants de l'armée (*) , avai^it défendu jusqu'au 14 juillet au soir la cause de la paix, furent aussitôt après en face d'une impuissance cruelle. Une minute à peine avait séparé le moment où ils avaient soutenu utilement la solution pacifique et celui où la guerre leur apparaissait comme inévitable et comme presque déclarée par les provocations prussiennes et par les mouvements commencés de certains corps ennemis ('). Leurs résistances pacifiques s'eficm-

sage du Journal de Genève, ainsi conçu, au sujet des rapports de rattaché militaire de la France à Berlin :

« La franchise du colonel Stofifel ne put pas résister aux assauts répétés d'un entourage composé de gens peu sincères, infatués d*eux-mémes, légers et ignorants; ils le firent passer pour unprt£5somane que M; Bismarck avait accaparé. » Cette dernière assertion du Journal de Genève au sujet des rapports du colonel Stoffel, restés inconnus avant la déclaration de guerre, est, d'après nos renseignements, rigoureusement conforme à la vérité.

(*) A nos yeux, il en eût été probablement de même de tout ministère pris dans les éléments gouvernementaux du temps.

(3) Nous ne saurions oublier un général, investi d'un grand commandement et aussi consciencieux que brave, qui évaluait à 8 sur 10 les chances de succès de l'armée française.

(») Voir h cet égard le discours de M. E. Ollivier et le rapport de M. de Talhouet dans les séances du 15 juillet.

draient toht à coup dans une qttestion d'honneur, que la publicité allait livrer aux frémissements d'une opinion déjà surexcitée. Ils n'avaient plus qu'à suivre, dans l'intérêt de la France, de sa dignité dans la lutte et de ses ailiances possibles, un mouvement qu'ils avaient été impuissants à arrêter.

Malgré ces conjonctures en quelque sorte fatales, il serait puéril de ne pas voir aussi toute la part qui appartient à la division des opinions relativement aux grands problèmes de notre politique, à l'irréconciabi- Uté des partis en France, et aux défauts de l'éducation générale du pays, dans les causes qui ont poussé le second Empire à la crise finale de son existence.

La position du gouvernement d'un peuple partagé entre des courants contraires, et chez lequel ceux-là mêmes qui avouent un but n'en savent pas toujours vouloir les moyens, est singulièrement difficile et cruelle. C'est le sort du navigateur jeté sans boussole sur une mer difficile.

La mission de la dynastie napoléonienne semble avoir été deux fois d'essayer la transformation de la démocratie française, en lui créant des moyens d'expansion extérieure.

Lorsque Napoléon III fit la guerre d'Italie, il fut accompagné par un enthousiasme immense. En 1870, il manifesta lorsqu'il partit, en évitant de traverser Paris, la crainte que le même enthousiasme ne f&t poussé jusqu'au désordre.

Il est vrai cependant qu'une partie de l'opposition de gauche désavouait la résolution guerrière de l'Empereur ; mais en contrariant ainsi sa politique, elle se

réservait de lui imputer la responsabilité de tout ce qui pouvait choquer les susceptibilités de Tamour-propre national.

Ainsi, le fait d'avoir en quelque sorte subi la victoire de Sadowa était devenu la base d'un reproche habituel de l'opposition au gouvernement de l'Empereur. C'était avec raison qu'un orateur (*) avait, en 1869, fait remarquer au Corps législatif que par certaine attitude on pouvait déclarer la guerre tout en ayant le mot de paix sur les lèvres; et il ne parait pas douteux que Napoléon III n'ait cherché dans la guerre de 1870 le moyen de désintéresser l'orgueil d'une partie de la nation, grossi à ses yeux par les préoccupations de l'esprit de famille dont nous l'avons vu si souvent inspiré. Il croyait devoir entretenir, d'une manière jalouse, ce prestige particulier qui nuance un Empire d'avec une Royauté^ et il n'apercevait pas l'arrêt mystérieux qui le menaçait de transmettre ce prestige à son vainqueur.

En même temps que plusieurs des représentants de la majorité comme de l'opposition ont en réalité poussé indirectement le Souverain à la guerre, ces mêmes hommes ont peu favorisé le développement des ressources militaires à sa disposition.

Lors de la discussion militaire de la loi de 1868, dont le vote fut reproché, on le sait, si vivement à plusieurs députés de la majorité, l'opposition démocratique fit parade des théories, qu'elle ne parut point avoir désertées encore après nos plus grand revers, sur

(*} M. E. Ollivier, alors député.

rînutîlité des années permanentes et sur la suffisance des levées en masse pour les ressources militaires du pays. Ces théories, que M. Thiers a toujours repoussées, en dédaignant même par \m excès inverse la création de la garde mobile, sont empruntés aux traditions actuelles de l'Amérique du Nord. Mais la République de Washington les aurait depuis longtemps abandonnées, si elle avait, au lieu du Canada et du Mexique, une Prusse sur ses frontières, et elle y a même dérogé dans la longue guerre dont est sortie son indépendance Q).

Malgré l'inopportunité de ces théories, Toppositîon démocratique n*est certes pas seule responsable de l'insuffisance de nos armées en face de celles de l'Allemagne. Les mœurs générales du pays n'étaient point préparées évidemment en 1868 à une imitation du militarisme prussien, combiné avec ces habitudes d'obéisssance rigoureuse qui semble correspondre au génie de la race allemande.

Privée de ce dernier avantage, l'organisation de la garde nationale mobile, en passant des mains mourantes du maréchal Niel dans celles du marécal Le Bœuf, se trouva ralentie non-seulement pont-être par l'exclusivisme des militaires de profession, mais aussi par suite des craintes que l'indiscipline de cette jeune milice avait fait naître après les premières réunions qui en avaient été formées à Paris.

Pressant le Gouvernement par les exigences d'une

(<) Voyez VHisioire de Washington ^ par Gomelis de Witt, 5* édition, p. 103.

population capricieuse, le menaçant de voir ses co^ tiugents et son budget militaire réduits, harcelant an Corps législatif le ministère de la guerre par des interpellations sur des questions de caserne, la démo*cratie minait sourdement, sans en peser elle-même les conséquences complètes, la discipline de nos soldats de divers rangs. Presque dès le commencement de la guerre, divers faits ont mis en relief l'affaiblissement de ce lien nécessaire à la force des armées.

Le principe populaire introduit à haute dose depuis 1848 dans la constitution, et fortffîé indirectement depuis 1860 par les initiatives singulièrement confiantes de l'Empereur lui-même et par l'instinct du Corps législatif et du pays, n'a pas exercé une influence plus favorable sur la force de l'administration publique en France, ni sur le développement de l'esprit scientifique de la nation.

Dès 1860, la prépondérance de la tribune 8*est rétablie, et le pouvoir est devenu ce qu'il n'est pas dans aucun grand Etat du continent européen, nous dirions même volontiers, à certains égards, de Y Europe Q) ; le prix presque exclusif d'une facilité oratoire souvent sépitt*ée d'une valeur intellectuelle et morale d'égale mesure. Il y a cela de particulier daas certaines influences exagérées de l-esprit démocratique, qu'elles dédaignent la pensée grave et ont toute espèce de faiblesse pour la loquacité.

Je m'arrête devant d'honorables, de malheureux souvenirs. Mais qui ne voit ce que peut devenir le

(•) Princip^is de la science politique, p. 190.

£T SUR LA SITUATION ACTUELLE 4tô

gouvernement â*un grand pajs^ lorsque le premier rang «y semble assigné, presque comme au théâtre, par certaine supériosité dans Tart d'impressionner un auditoire ?

Pendant que MM. Billault, Bouher et Ollivier se passaient un sceptre fragile, toujours suspendu à la solidité de leur organe oratoire, et que le maréchal Le Bœuf lui-même recueillait par son élocution nette et souvent spirituelle les applaudissements du Corps législatif, M. de Bismarck et le stratégiste profond dont on prétend qu'il se tait tn iepi langues ^ M. dé Mo>ltke, établissaient avec le moins de phrases possibles la supériorité d'une pensée persévérante dans la diplomatie et dans les plans militaires de nos voisins.

L'excès des préoccupations oratoires peut renfermer -une cause d'affaiblissement pour le gouvernement d'un pays, lorsqu'il est surtout combiné avec une concession de droits politiques précoce, chez une nation un peu moins préparée peut-être à leur exercice qu'elle ne le croit dans sa bonne foi généreuse.

C^est là une des causes qui, rapprochée de nos aspirations discordantes et de nos révolutions successives, a diminué tout à la fois notre force et les sympathies des nations voisines,'iin peu insensibles, dit-on, au spectacle de nos revers, et qui nous accusent peutêtre, dans leurs vieilles rancunes, d'être plus dégoûtés de la défaite que de la guerre elle-même.

Le système des relations de la France avec l'Eu* rope est un sujet si grave, qu'on doit s'en expliquer avec une égale franchise avec les peuples et avec les souverains, bien qu'à l'égard des uns comme des au-

446 SUE L'HISTOmE DU SECOND EMPIBE

très le langage du courtisan soit souvent plus facile et plus profitable que celui de Tami de la vérité.

Il est séduisant pour un peuple intelligent et fier

de régler sa constitution et ses lois sans le moindre

égard pour la situation des peuples qui Tavoisinent.

. C'est son droit absolu, mais son droit que la politique

lui conseille parfois de ne pas pousser à Textréme.

Quelle que soit Tindépendance de la France relativement aux autres Etats du continent européen, il est à remarquer combien ses révolutions, en apparence tout à fait intérieures, ont été influencées par la nature des relations de son gouvernement avec les gouvernements étrangers.

Quand la France impériale a cherché, au commencément de notre siècle, à assujettir TEurope, cette ambition a abouti en 1814 et 1815 à des répressions dont Tamour-propre patriotique a méconnu la dure justice, mais sans que la philosophie de l'histoire soit tenue de souscrire à cette appréciation nationale.

Lorsque, sous le gouvernement substitué au pre* mier Empire, des relations amicales ont été renouées avec les grandes puissances européennes, Topinion libérale et démocratique s'est irritée de Tintimité des rapports avec les vainqueurs de la veille. Elle s'est plu à évoquer le souvenir de la gloire dominatrice du premier Empire, isolé du rappel et surtout de l'acceptation des réactions douloureuses qui en avaient découlé.

Le régime nouveau de 1830 établit ou subit un système nouveau de relations extérieures avec les grands Etats du continent, relations froides et gênées, mai9 sans hostilité déclarée. L'isolement qui naturd-

ST SUR Ll SETUATIÛN ÀGTUBLLB 447

lement en résulta pour la France devait imposer à sa politique étrangère des allures un peu timides, dont le caractère national s'offensa souvent, en répudiant ce qu'on lui disait constituer une recherche de la paix à tout prix.

On réprouva les conséquences de la froideur comme on avait redouté l'intimité, en oubliant un peu qu'on n'avait pu antérieurement soutenir l'attitude de la domination, appuyée même sur la force de l'épée et sur le génie d'un grand capitaine.

Ce fut après ces précédents que le second Empire eut à chercher dans la politique étrangère une voie qui, par une sorte de rotation fatale, le ramenait presque forcément à se rapprocher du preinier des trois termes dont les Bourbons avaient essayé les deux autres, sans contenter les exigences de l'esprit natio^ nal, au moins interprétées par les classes les plus influentes sur la politique nouvelle. Aussi ce fut, si nous sommes bien informé, dans les centres démocratiques des grandes villes que la déclaration de guerre adressée à la Prusse en 1870 fut acceptée avec le plus d'enthousiasme.

11 est à la mode de dire qu'une même dynastie a deux fois amené la défaite de la France. Mais n'est-ce pas aussi la France qui, après s'être deux fois complu dans une politique flatteuse par ses allures envers les puissances étrangères, a deux fois payé par ses revers des illusions conçues sous des souverains, eu réalité trèsdifférents par des points assez divers ? Q

(*) Où a-t-on vu la présomption de l'administration française dans une part égale à celle qui s'est manifestée dans la question de la monnaie internationale ? L'Europe nous ayant demandé en

Od a dit que Napoléon P' avait été le représentant de la révolution armée. M°^® de Staël l'a appelé avec quelque exagération fantaisiste : un Robespierre à cheval.

n n'en pouvait être tout à fait de même de Napoléon III. Il 7 avait pour l'éducation et les alliances une ^assez grande distance entre, d'une part, l'ancien élève de Brienne, l'ancien général de la Convention, et, d'autre part, le neveu de Napoléon, le fils du roi de Hollande, ayant de bonne heure vu des alliés de sa famille autour des trônes de Carlsruhe, de Stuttgardt, de Stockholm, de La Haye, de Saint-Pétersbourg.

Napoléon III a eu le tempérament plutôt princier que révolutionnaire ; et peut-être, tout en se considérant comme un parvenu^ ainsi qu'il lui est arrivé de le déclarer publiquement, avait-il un peu de cette position qu'eût enviée cet oncle qui regrettait de n'être pas son propre petit-fils.

Et, toutefois, malgré la différence des tempéra* ments et des situations, malgré les efforts faits pour modifier par des variantes considérables la politique napoléonienne, j'oserais dire que la mélodie (qu'on me passe la métaphore) est restée fatalement la même et que le musicien n'a pu, malgré des points d'orgue considérables et des accompagnements très^adoucis, échapper à la dangereuse signification d'un air qui constituait une dissonnance violente d'avec l'ensemble des traditions européennes, et une cause d'alarme pour nos principaux voisins. Les lenteurs et les ménagements de Napoléon III, son désir de voiler et d'adoucir

1867 de marcher avec la science moderne vers Tétalon d*or, nous avons souri de cette prétention, sauf à plier tant soit peu, de mauvaise gr&ce plus tard sous l'ascendant des faits.

isa politique par de longs intervalles de paix et de courtoisie envers les vaincus, ont témoigné d'instincts sagement défiants, mais ont peut-être tourné, au fond, contre lui. Ces précautions l'ont amené, vieilli par de longues patiences, au soutien tardif d'une lutte, dont sa santé lui permettait moins de dominer les préoccupations et les fatigfues (^), contre un pays dont les chefs surent tourner à leur profit le temps que la modération ou l'indécision leur laissa, en accumulant des ressources dépassant toutes nos prévisions.

Si l'isolement ou Tbostilité à l'égard de l'Europe a été en France, depuis 1793, le sort des gouvernants qui n'ont pu se tenir au-dessus des exigences de la popularité, on comprend assez comment ces gouvernements n'ont pu contracter sur le continent aucune

(<) Le moral de rhomme, qui a gouverné le plus longtemps la France dans notre siècle, sera étudié nécessairement par l'histoire. Ce qu*on a trouvé énigmatique chez lui était peut-être le résultat de Topposition entre la tâche héréditaire qu'il avait assumée et son véritable naturel. Il est probable que l'histoire constatera chez le second Empereur plus d'aptitudes littéraires, artistiques, et & certains égards diplomatiques, que des instincts administratifs et militaires, qui signalaient son oncle illustre. Le contraste des caractères était plus frappant encore, à ce que nous croyons, et, à certains égards, beaucoup plus favorable à la courtoisie bienveillante, à l'humeur calme et inaltérable de Napoléon III. Mais on doit laisser la parole, sur ces points délicats, au petit nombre de ceux qui ont été ses confidents, et qui, peut-être, s'expliqueront un jour à ce sujet, avec le respect dû tout à la fois à la vérité et à Tinfortune. Il est un point cependant à l'égard duquel nous remarquons les observations d'un de ses violents adversaires, quant à la libéralité avec laquelle il secourait les personnes ou employait « des sommes importantes à des acquisitions artistiques pour les musées, à des améliorations agricoles, à des fermes modèles, avec une généreuse impulsion, pour le bien public. « {Le dernier des Napoléon^ 4* édition, p. 18.)

4S0 SUR L*HISTOmE DU SECOND EMPIRE

alliance sérieuse pour les protéger contre le danger de leur attitude.

Qu'on fasse donc, pour résumer une partie du contraste dont nous avons cherché à saisir plusieurs traits, la redoutable comparaison de la situation des deux grands peuples que la guerre de 1870 a mis en pré-^ sence !

Tandis que la nation allemande, appuyée de sympathies avouées dans la région du nord de l'Europe, s'est avancée au combat, unie et forte, sous la direction d'un roi suivi d'un corps d'officiers fidèles représentant l'aristocratie et la bourgeoisie du pays, et d'une troupe à la fois très-disciplinée et soutenue par le sentiment nouveau et populaire de l'unité germanique (*), la France isolée a vu immédiatement les divisions de l'esprit de parti affaiblir son armée et son esprit public.

Des corps de gardes mobiles quittaient, au mois de juillet 1870, Paris, en poussant des cris séditieux. Dans l'intérieur du pays on voyait, un peu plus tard, les citoyens de certaines classes soumis aux plus absurdes et plus dangereux soupçons de connivence avec l'étranger, dont, à l'honneur de la France, on n'a pu constater un seul exemple. Il suffisait pour ces déplorables aberrations qu'on supposât à ces citoyens, sur l'avenir intérieur du pays, des inquiétudes que Tins-

(*) «Tous les éléments de force se trouvaient combinés en Allemagne: une puissante monarchie héréditaire, une aristocratie militaire plus susceptible (amenable) d'instruction scientifique que la plupart des aristocraties, et un peuple se levant avec enthousiasme pour une nouvelle ère d'unité et de puissance nationale. » C'est ainsi que s^exprimait avec raison VEconomist anglais du 19 décembre 1870, p. U9S,

tallatîon & Lyon d'un drapeau autre que le drapeau national semblait avoir en même temps pour résultat naturel de justifier ou tout au moins d'excuser.

Le changement de gouvernement, opéré à la suite de la capitulation de Sedan, a pu faciliter à la Défense nationale quelques mesures plus énergiques que celles dont les gouvernements îrréguliers prennent la responsabilité ; il a fait espérer à quelques-uns le retour d'un enthousiasme qui, en d'autres temps, avait paru commander la victoire.

La France a combattu avec courage, mais l'enthousiasme n'a pas complètement répondu à l'évocation politique qui l'attendait et aux exigences manifestées par beaucoup d'organes de la presse surexcitant Tamour-propre national, exagérant et envenimant les responsabilités (*), transformant tous les revers en trahisons, et agitant sans examen sérieux les plus brillantes espérances de revanche. Il est douteux, au reste, que l'enthousiasme même de 1793 eût prévalu contre des progrès militaires effectués en silence par une nation très-différemment organisée de ce qu'étaient au siècle dernier les populations qu'elle a agrégées, progrès que nos états-majors n'avaient pas suffisamment suivis. Ces populations luttaient alors d'ailleurs contre la France animée par l'enthousiasme de conquêtes politiques récentes et importantes, et encore

(*) Le Quarterly Review, dans un de ses numéros de 1870, n'a pas craint de jeter & quelques éléments de notre population, à co sujet, la citation du poète latin au sujet du peuple de Rome :

Turha Rémi sequitur fortunam semper et odit Damnato$.*9>*

armée des mœurs viriles formées par Tédacation de nos pères.

D'aatre part, la forme républicaine dessinée de plus en plus par le. gouvernement de la Défense nationale, a rendu peut-être plus profonde la séparation entre la France et les grands Etats neutres en position de de* venir médiateurs.

En résumé, la division extrême des partis en France» la présomption de l'opinion publique et de ses organes, a contribué puissamment à amener la guerre de 1870, commencée par un gouvernement cherchant comme un soutien nécessaire de son existence, appuyée sur le suffrage populaire, les tendances indécises de Tesprit national Q).

Cette même division a affaibli également nos ressources pour la lutte et nos chances d'appui extérieur de la part des grandes monarchies européennes.

Nous laisserons-nous aller à des prévisions trop pessimistes, en nous appliquant cette réflexion du philosophe italien, qui a posé comme une sorte de loi histo-

(*) Nous nous permettrions difBcilement de reproduire les termes sévères d'un pamphlet autrichien que nous citons presque à regret, et qui, bien que dirigé spécialement contre la dynastie napoléonienne, a fait remonter la responsabilité de nos malheurs de 1870 : à notre nation, à notre Parlement et à notre presse, plus encore qu'à toute autre cause. {Le dernier des Napoléon, p. 382 et suiv. — Y. aussi Sorel, Sur Vattitude de ta presse française, 1, 79, 94, 147.)

rîque fréquente, rassujettîssement à l'étranger des nations menacées par l'anarchie intérieure Q ?

Non ! le mal qui résulte dans un pays de près d'un siècle de révolutions est sans doute profond ; mais l'enseignement des épreuves est grand, et les réflexions d'une pensée virile peuvent y apporter, si elle s'éveille surtout de divers côtés, un concours efficace et utile. La réflexion profonde et calme fait tôt ou tard découvrir pour les peuples malheureux une étoile de salut.

De quoi résulte cette division déplorable des opinions et des partis dans notre pays, sinon de la fougue des idées étroites et des passions égoïstes qui conseillent les partis pris déraisonnables, les irréconciliabilités absurdes, les critiques aveugles et contradictoires, les oppositions sans bonne foi !

La recherche sincère de la justice et de la vérité n'évite pas toutes les divergences, mais elle en diminue la portée.

La passion qui produit la violence et qui en ressort tour à tour exclut toute possibilité de rapprochement entre les citoyens, et peut condamner un pays à des discordes étemelles.

Ne comptez pas trop sur la discussion publique pour les éteindre. Corrompue trop souvent par l'esprit de système, par le sophisme, par l'injure, la parole risque d'aggraver la divergence des sentiments, au lieu de la faire disparaître (^).

(*)Qui ne peut se gouverner obéira, a dit des nations Vico, interprété par Michelet.

(3) « La science unit les hommes : les passions et les caprices

m SUR L'HISTOIBE DU SECOND EMPI^

La réflexion attentive sur les événements récents, l'étude des mérites et des ressources de l'étranger, la recherclie calme, approfondie et presque religieuse de la vérité, la modération imposée aux caractères politiques, l'appel à toutes les conciliations loyales, le recueillement accompagné de réflexions sérieuses sur l'histoire de nos quatre-vingt-cinq dernières années et sur les causes de nos malheurs, tels sont, suivant nous, les remèdes indispensables pour permettre à la France de se reconstituer et de se régénérer en paix.

Et quant à l'Assemblée qui nous semble presque la continuation de celle de 1851, à certains égards, avec l'héritage de quelques ruines, mais aussi de quelques expériences de plus, il est vivement à désirer que, s'habituant progressivement par les difficultés de son œuvre au jugement équitable des divers gouvernements précédents, s'attachant aussi à déraciner les idées fatales de fausse gloire si longtemps flattées parmi nous, elle prépare ce terrain commun de patrio* tisme, de sagesse et de concorde, qui peut, mieux que la lame de l'épée ou le marbre de la tribune, servir un jour en France de base à une constitution durable.

Sans anticiper sur l'avenir d'une manière imprudente, il est permis d'émettre quelques vœux au sujet

les divisent. En politique, la scitjnce peut diminuer le désaccord et contribuer & ce rapprochement des esprits qui fait le bonheur d'un peuple au dedaDs et sa puissance au dehors. Elle donne à la fois 1^ motif des subordinations transitoires, mais nécessaires» et la raison des espérances de Tavenir. Elle enseigne le vrai, d'où résulte la mesure du possible. » (Y. supràt Introduction, p. 18.)

du gouvememeut que TÂssemblée nationale laissera après elle.

Il nous semble qu'il faudra à ce gouvernement une force sérieuse pour donner des garanties solides à cette reprise des affaires, à cet emploi des capitaux, à cette activité générale nécessaire pour aider les sources naturellement si fécondes de la fortune publique et des fortunes privées de la France.

Eu tenant compte, au point de vue libéral et démocratique, des traditions de la France en Europe, il ne faudrait pas qu'il exagérât dans ce sens les institutions, puisque nous avons cru trouver que déjà certain excès ou certaine inexpérience du gouvernement populaire comptait parmi les causes sérieuses de l'affaiblissement du gouvernement et de l'armée, sous le second Empire.

Le gouvernement nouveau devra être profondément conciliateur. Nous croyons avoir montré la part de l'esprit de division et de faction dans les causes de nos malheurs. Quand les hommes des divers partis mettent le crime et la trahison^ pour employer deux expressions tristement devenues banales, comme une sorte d'abîme calomnieux creusé entre l'erreur de la veille et l'inexpérience parfois grossière du jour, comment penser à rapprocher les hommes qui ont rendu et peuvent rendre des services au pays ? Et cependant la fortune ne nous a pas prodigué ces supériorités que nos exagérations démocratiques nient assez volontiers, pour s'exposer quelquefois à les subir dans les rangs des nations qui nous combattent !

Le gouvernement futur devra, suivant nous, être se-

rieusement économe pour panser les plaies profondes que la patrie a subies dans son agriculture, son industrie, ses travaux publics, enfin dans toutes les branches de sa fortune.

Les deux nations qui ont pris le plus grand essor dans la seconde moitié de notre siècle sont gouvernées avec une économie remarquable : ce sont le Piémont et la Prusse.

Des vertus qiie nous méprisons aisément comme trop modestes sont souvent des sources fécondes de prospérité et de grandeur, sources que le luxe enraciné dans les traditions de Louis XIV tarit et éloigne.

N'y a-t-il pas dans Tordre financier à soumettre aux lois de la science moderne, sur certains points, les résistances routinières que soutient une ploutocratie puissante appuyée chez nous sur une forteresse de préjugés ^

Le gouvernement, dont je cherche à entrevoir la mission, aura à poursuivre à Tintérieur une tâche morale régénératrice. Et, par exemple, l'enseignement supérieur de la France ne sera-t-il pas dirigé de manière à relever le génie scientifique dont nous avons eu quelque temps l'apanage privilégié, apanage que nous devons partager avec des rivaux désormais redoutables ? Les besoins de l'instruction économique popularisée ne seront-ils pas aussi compris ? L'enseignement administratif et politique n'obtiendra-t-il pas dans notre système d'instruction publique une place qui lui a été jusqu'à présent refusée ?

Quant à notre politique étrangère, pourquoi, à défaut de la politique violente de Napoléon P*", qui ne

pouvait avoir Thonneur de les réunir, les nations latines, dont la France est la première, ne resserreraientelles pas librement et amicalement leurs liens, au prix de laborieux efforts, dans des fédérations économiques comme celle qui paraît accomplie dans l'ordre moné* taire?

Pourquoi, après le retour à la prospérité, la France ne continuerait-elle pas aussi ces entreprises maritimes qui, au lieu d'opposer les nations chrétiennes dans une lutte fratricide, apportent à des contrées barbares le flambeau des lumières, le modèle du progrès, l'influence de l'esprit moderne ?

c Les compétitions des ambitions européennes, écrivions -nous quelques mois avant la guerre de 1870, sont peut-être mesquines en présence de ces vastes espaces éloignés qui attendent les efduves de la civilisation. » (*)

La politique de conquêtes sur la barbarie qui nous a donné l'Algérie et Saigon, et qui est la véritable politi^ que extérieure des peuples avancés^ n'a pas dit son dernier mot.

C'est une grande chose que la paix du jour : c'en serait une plus grande que des institutions propres à donner à la solidarité économique des nations les garanties qui résulteraient d'un droit des gens élargi et perfectionné.

En corrigeant nos erreurs, et en rectifiant quelques fausses directions, nous ne perdrions pas les ressources du géuie qui a fait dans le passé nos grandeurs.

(0 Principes d4 la Science politique, p. 3di.

488 SUR L'HIBTOIJiE DU BEGOKD EHPIHE

Sous quelque constitution que la France doive vivre désormais, il faut que les conservateurs s'unissent pour combiner avec la part due à Tesprit de la démo* cratie les garanties qu'exigent l'inégalité des fortunes, la sécurité de la propriété et du travail, et les besoins de Torganisation centralisée de la France.

Cette tâche exige le concours de toutes les expé riences formées au service du pays. Ce n'est pas une œuvre accessible aux esprits légers que de maintenir le principe de la souveraineté nationale sans tomber dans la tyrannie tumultueuse et sans contrepoids du nombre.

Les hommes qui ont contribué à l'essai des institutions démocratiques, sous la tutelle du second Empire, ont particulièrement pour devoir de concourir à la recherche de tous les éléments d'ordre qui peuvent, de près ou de loin, correspondre, pour la sécurité sociale à l'influence du principe de la stabilité monarchique paralysé pour ainsi dire dans notre société. Peut-être est-il sage pour ceux qui conserveront leurs forces de se rappeler avec abnégation quelque chose des conseils patriotiques et rudes que donnait jadis Montlosier aux royalistes d'une époque plus confuse encore que la nôtre (*).

En défendant la cause sacrée de l'ordre social, ils peuvent servir même les intérêts bien entendus de la démocratie, qui risquerait de s'effondrer dans Timpuis-

(*) «Entrer dans cet amalgame tel qu'il est, y chercher notre place, et se persuader qu^on n'y sera pas reçu avec la valeur de son ancienne existence. » Citation de M. Tbureau-Dangin, RoyO" listes et RépubticainSf p. 83.

Bance et Tiguorance, si, n'obéissant qu'à des inspirations brutales ou envieuses, elle négligeait les moyens de sauvegarder la dignité de la France au milieu des progrès rivaux de l'Europe,

Qu'on ne me reproche pas, cependant, de terminer ces réflexions sans rien dire de la constitution récente de 1875, à laquelle la France va être probablement soumise.

Celle dont je parlais, et sous laquelle j'écrivais la première édition de cet ouvrage, a péri par la réunion des causes auxquelles je faisais dès lors allusion : la force des circonstances et la faute des hommes comMnéa avec V antagonisme latent des principes (*).

Rien ne me fait regretter d'avoir émis en 1870 un vœu pour que le pays acquière, suivant les expressions que j'employais alors: « Cette aptitude à s'entendre » avec lui-môme, qui assure les changements et les » progrès réguliers, et qui éloigne les révolutions vio* » lentes. »

Mais je regardais alors comme le meilleur conseil de conserver^ en Vaméliorant sans relâche^ le gouvernement que les antécédents de la nation lui ont préparé et mé* rite (»).

Dois-je reporter sur la constitution nouvelle quelque chose du bénéfice de cette observation, écrite sous un gouvernement auquel j'étais rattaché par les longues années d'une collaboration plus administrative que politique, mais dont l'attitude, parfois critique

(0 V. suprà, p. 403,

OU défiante, n'avait jamais altéré la loyauté obstinément véridique.

Il y a ici dans la faculté de révision inhérente à la Constitution nouvelle quelque chose qui écarte toute analogie exacte. Mais rien ne dispense d'étudier les origines do la situation actuelle, à laquelle une révo^ luiion violente a contribué, mais dans laquelle les cm- IMdmts de la nation, pour répéter une expression tout à Theure écrite, ont aussi leur part incontestable, suivant une mesure très-délicate à apprécier.

La division des opinions est extrême en France ; et les révolutions, au lieu de fondre les partis dans leurs redoutables creusets, ont plutôt accru que diminué le nombre des compartiments de Topinion publique, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Presque personne n'a rien oublié, et toutes les couches multicolores du passé montrent, en quelque sorte, leurs tranches à la surface du sol politique, au moindre soulèvement qu'il éprouve.

A la division indéfinie des opinions s'ajoute la concurrence sans frein des ambitions, elles-mêmes sans limites. On dit que le spirituel chansonnier Béranger en était, dès sou époque, très-frappé, et qu'il disait en plaisantant : « Dans un pays où tout le monde veut » être tout, il est sage de ne vouloir être rien. »

Ces tendances sont peu conciliables avec la constitution monarchique, où certaine adhésion générale à une dynastie, et même certaine limitation des ambitions politiques dans un cercle d'une étendue variable, semblent nécessaires ou du moins singulièrement opportunes pour la solidité des institutions.

Si Tétat des opinions et des tendances est chez nous peu monarchique, celui des idées ne l'est pas beaucoup davantage.

La souveraineté nationale est prise au pied de la lettre avec prépondérance de Tidée numérique ; le sotivenir^ le respect s'affaiblissent assez visiblement dans les &mes.

On vit surtout d'actualité, et les partis monarchiques, en s'éclaboussant réciproquement, ont fini par atteindre l'idée monarchique elle-même. Chacun d'eux préfère habituellement tout à une formule monarchique différente de la sienne.

Le fossé que je signalais entre la Monarchie et la République, considérée comme dernier terme des gouvernements représentatifs mêlés de démocratie (*), s'est donc trouvé tout- à-coup comblé par les déceptions nationales succédant avec une fatalité étrange au prestige et aux espérances flatteuses ^ se complaisant sous un grand nom .

La République a surgi, pour employer une expression de la statique, comme une résultante sujette à rectification, mais à peu près actuellement nécessaire, d'un état social dépourvu de toute sommité dotée de germes héréditaires.

Peu importe, sous ce rapport, le nombre et la valeur morale des républicains anciens de doctrine.

Il n'est pas indispensable, pour certains mouvements, qu'une force très-considérable .y pousse avec conscience d'une direction prévue. Un corps attiré sur le sud ex-

(«)V. p. 208 et 200.

clusîvement est naturellement porté dans ce sens par une loi mécanique inéluctable ; mais un autre corps, tiré à la fois au sud-est et au sud-ouest, se trouve non moins inévitablement poussé dans la même direction que le premier.

C'est un peu ainsi que depuis 1870 les partis monarchiques ont contribué à la troisième République autant que les républicains eux-mêmes.

L'ordre des événements historiques semble aussi concourir à faire considérer cette troisième polyarchie comme plus naturellement introduite que les précédenteSy sans que cependant on puisse dire qu'elle ait autant d'appui dans les mœurs que dans les circonstances.

Le principe monarchique semblait très-compromis en France à la fin du siècle dernier, si de violentes secousses n'eussent fait sortir en quelque sorte du sol, sous l'action d'un génie exceptionnel, une forme monarchique nouvelle.

L'histoire enfante rarement des génies pareils à celui de Napoléon. Cet homme extraordinaire n'est arrivé cependant, en cherchant un type monarchique nouveau, qu'à élever un édifice fragile, de la stabilité duquel il semble lui-même avoir douté Fouvent. Ne disait-il pas, dans toute la jeunesse de sa puissance : « La résurrection de la Monarchie est un mystère ?» (*)

Et lorsqu'après une sorte de flux séduisant de la Monarchie traditionnelle, suivi d'une transaction dans le sens d'une autre Monarchie en quelque sorte bour-

(<) Saint-René Taillandier, Revue des Deux-Mondes, de mai 187S.

BT SUR LA SITUATION ACTUELLfi ' 463

geôîse et cadette, le continuateur de Thomme de génie, l'héritier de son grand nom, a été admis à un nouvel essai, il n'a pu, malgré un esprit appliqué sérieusement h cette tâche, trouver entre la Monarchie héréditaire et les idées démocratiques dont il avait accepté les bases principales, une formule parfaitement satisfaisante pour une logique difficile et prévoyante. Sa Constitution a passé assez rapidement, par suite de l'antagonisme des principes qu'elle associait, d'une autorité très-concentrée à une sorte de décomposition qui menaçait d'ôter aux concessions leur dignité et dont la înarche nous semblait, aux jours déjà amers des pr^ miers mois de 1870, échapper un peu à toute mesure prudente et graduée .

Et, dans la défense de son gouvernement, n'at-on pas fait souvent ce que nous appellerions dans certain langage : « De la République sans le savoir ? *

N'était-il pas fréquent de représenter, dans une théorie presque officielle, l'Empire comme l'éducateur du suffrage universel. Ne supposait-on pas ainsi que l'Empire semblait remplir une mission temporaire, comme le sont toutes les éducations? A une époque ultérieure du second Empire, ne s'était-il pas formé une école qui tendait aux renouvellements plébiscitaires, comme par système ? (*)

N'eût- on pu rappeler cependant aux divers partisans que rencontrait cette théorie des plébiscites renon-

ce) Ceci soit dit sans aucune allusion au plébiscite de 1870, qui avait ses raisons spéciales et qui n*a pas eu, pour le dire en passont, sur la guerre l'influence imaginée par quelques personnes.

veléSy le mot de Burke, lorsque, pour marquer la distance sérieuse entre la Révolution française et la Constitution britannique, il écrivait à ses compatriotes: « Lequel de vous a suffrage pour la nomination d'un Roi?»Q)

L'Empire libéral, ainsi graduellement sorti de l'Empire autoritaire, d'abord dans la politique du dehors et ensuite dans celle du dedans, nous a apparu souvent, en 1870, comme une gravitation vers la République, suivant une pente douce ; et n'avons-nous pas écrit, au début de ce régime, dans la publication première de nos Principes (^) : « Que nous étions, à certaine distance^ aussi bien de la Monarchie que de la République? »

La courbe de nos révolutions, depuis 1789, a donc incliné avec certaine force vers un gouvernement sans hérédité, malgré quelques rebroussements, quelques contre-pentes, peut-être souvent quelques simples paliers ralentissant le mouvement général des faits.

Et en même temps que l'évolution démocratique s'est affirmée, la connaissance des moyens d'organisation politique conformes à son esprit s'est un peu accrue sans qu'on puisse dire que^ tous les progrès at» tendus par lord Brougham pour dispenser de la Monarchie soient encore certainement vérifiés.

La Constitution de 1875, par la création d'un Sénat

(<) V. ci-dessus, p. 313, nos réflexions sur le principe plébiscitaire comme pouvant incliner un gouvernement vers les réalités, et à la longue veis les formes de la République.

BT SUR Lk SITUATION ACTUELLE 46S

et par Torganisation plus durable du Pouvoir exécutif , est, en effet, suivant nous, peut-être aussi supérieure à celle de 1848 que celle-ci Ta été, malgré ses défauts, à celle de l'an III.

Une Constitution républicaine révisable et empreinte de certains caractères et de certaines traditions monarchiques, car, dans l'histoire politique comme dans l'histoire naturelle, la nature ne fait pas de saut^ s'est donc trouvée en quelque sorte la résultante historique et actuelle des révolutions essuyées depuis un siècle, comme du chaos des idées et des ambitions, manifeste dans la société française.

Il nous semble impossible de le nier froidement et Bcîentifiquement : tout en se préoccupant des freins et des contre-poids nécessaires pour prévenir les égarements de souvenirs contagieux et malsains, et en général le retour des diverses secousses dont la marche de la société française a été depuis 1789 remplie, et qu'une intelligence plus générale, plus prudente et plus profonde des destinées politiques de notre pays, eût pu épargner à nos pères.

Le travail des idées qui ont graduellement abouti à la Constitution de 1875 a élé souvent parallèle dans les rangs de la société française les plus opposés ; et on le constate aussi bien chez les publicistes que dans les discours du monde officiel.

L'histoire se demandera si Napoléon III n'a pas un peu contribué d'une manière inconsciente et involontaire à la préparation du régime actuel. Son goût sans réserve pour le suffrage universel illimité, pour la liberté des peuples, pour cette

i66 SÛR L'HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

responsabilité qui est le propre des autorités républicaines (*), ses tendances démocratiques, dans lesquelles il nous semblait voir parfois Tancien exilé résidant en Suisse plus que le neveu de Napoléon P"", permettront probablement à quelques-uns de le considérer comme un de ces hommes de transition qui rapprochent dans leur âme des nuances empruntées aux couleurs d'époques diverses. Si le théosophe Ballanche eût vécu , il lui aurait appliqué sans doute sa formule : Que VxnxixaUur est tué par rinitié.

Certains ministres de Napoléon III sembleront peut-être aussi s'être souvent associés à la tendance, un peu confuse et trop confiante, de sa personnalité.

Mais la même transition vers l'essai républicain n'éclate-t-elie pas dans d'autres manifestations de la pensée politique française, provenant d'origines trèsopposées ?

Qu'on lise avec attention l'œuvre presque posthume d'un homme qui a été, dans une longue et honorable vie, successivement auditeur au Conseil d'Etat sous le premier Empire , pair de France sous la Restauration, président du Conseil des ministres sous Louis- Philippe, et qui a rédigé dans ses derniers jours ^e^ vues sur le gouvernement de la France I

Qui n'est frappé de la place donnée dans cet ouvrage à ridée d'un gouvernement sans hérédité ? Qu'on médite le chapitre du Prince (^), et qu'on voie s'il ne s'y agit pas autant d'un président de République que d'un roi.

(<) P. 225 à 244 ci-dessus.

(*) V. Vues sur le Gouvernement de ta France, p. 156,

Si un monarque paraît à la rigueur possible au duc de Broglie, ce sera grâce à des qualités supérieures dont tout le inonde sait qu'elles sont le plus souvent in* dividuelles. Il faut même aux yeux du vieux duc que le monarque, pour se rendre possible, ait soin de se déguiser en officier de fortune^ chose à la rigueur compréhensible pour une première génération royale, mais assez difficile pour une seconde !

Et pour ce prince entendu dans le sens le plus large de chef d'Etat , l'ancien ministre de Louis-Philippe ne semble-t-il pas préférer l'habit noir de Washington à tout oripeau monarchique?

On se demande si par la méditation des conditions sociales et politiques de la France de son temps, le respectable auteur des Fues sur le gouvernement de la France n'était pas devenu plutôt im citoyen de Coppet qu'un ancien représentant de l'aristocratie et du gouvernement monarchique de la France.

Quel que doive être le sort de la Constitution" de 1875, elle a donc certaines origines morales et politiques plongeant assez profondément dans le passé récent de la France.

Mais cette source même, autant que les leçons de la science politique, ne permettent pas de méconnaître l'inopportunité et les dangers pour elle d'une marche trop intense dans le sens de la démocratie pure.

Nous ne saurions trop répéter ce qui constitue une des maximes fondamentales, une de^ convictions de nos Principes de la science politique. La prédominance exclusive d'un élément politique dans une constitution y est un germe d'abus et de tyrannie. L'ochlocratie ou

le pouvoir de la multitude, s'il n'était contenu et balancé par la représentation de la sagesse et de Texpérience, par Tintelligence des traditions légitimes, par la considération de la' science, par le respect des caractères et des services, ferait reculer un grand peuple, au lieu de lui ouviîr ces voies de sage progrès dans lesquelles nous désirons voir marcher notre patrie. Sous des influences purement et exclusivement démocratiques, nos institutions judiciaires, militaires, religieuses, administratives, cette grande armature nécessaire à une nation centralisée, seraient bientôt menacées.

Il y a longtemps qu'on a dit : « La démocratie couU à pleins bords. » Mais encore lui faut-il des bords solides. La limitation du courant démocratique est la question capitale de tous les régimes politiques depuis 1848, et, jusqu'à certain point, depuis 1830, en France. Les matériaux mis en œuvre ont changé; mais on a toujours senti et on n'oublierait pas sans désastre que des barrières sérieuses sont nécessaires.

Les ouvriers des digues diverses que le torrent a renversées sont plus solidaires, en réalité, que leurs rancunes, leurs rivalités, leurs passions ne leur permettant de le constater d'habitude. Us expient cette solidarité dans la défaite, quand ils ne l'ont pas sentie pendant le combat.

Une sorte d'honneur féodal est souvent appelé chez nous au renfort de l'esprit de parti, même sous l'influence de la démocratie moderne. Eespectonsou excusons ces tendances, pourvu que dans tout homme de parti il se trouve aussi, à l'heure donnée, un patriote.

ET SUR Lk SrrUATION ACTUELLE 469

L'histoire présente peu de réapparitions politiques qui ne soient pas au moins accompagfnées de modifîcatiens ou d'épurations profondes. Il faut donc savoir concilier avec Tamour-propre et les souvenirs de chaque existence passée certaine soumission civique aux décrets de l'avenir ! Fata viam invenienê 1

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