I PREFACE
psychologique. Les nécessités de la politique éthiopienne en décidèrent autrement. Le Négus Ménélik désirait que je revinsse sur mes pas pour lui rendre compte de la mission dont il m'avait chargé. Telle est la raison pour laquelle j'ai transporté dans la montagne marocaine un drame dont l'Afrique équatoriale vit le dénouement.
Ce choix du Maroc se justifiait à mes yeux par des raisons qui avaient leur prix. Je trouvais là un décor qui m'est familier. Quant à l'aventure elle-même, je ne la déformais pas en la déplaçant : l'Islam est partout semblable à soi-même. Les confréries religieuses qui, aujourd'hui plus que jamais, entretiennent au Maroc des foyers d'opposition au « roumi », sont en rapport avec les fanatiques de l'Est africain : des lettres de recommandation qui m'avaient été données par une confrérie musulmane de l'Afrique du Nord ne m'ont-elles pas permis d'entrer en relations avec le Mullah du Somaliland?
Une dernière raison qui a du poids quand on écrit un roman, c'est-à-dire un ouvrage destiné non point à quelques initiés mais au grand public, me conseillait enfin de choisir le Maroc. L'Empire du Couchant va s'ouvrir à notre action diplomatique, civilisatrice et commerciale. Or, pour voisin qu'il soit de la France, sa vie intérieure est mal connue. On a une tendance, tour à tour, à le considérer comme un État pareil aux royaumes musulmans d'Europe ou d'Asie dont nous connaissons Torgani-
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sation rudimentaire, ou bien à l'apercevoir, sous les couleurs d'une terre d'anarchie exaspérée, où la coutume n'aurait réussi nulle part à prendre figure de loi. II m'a semblé qu'il convenait de combattre ces deux opinions également exagérées, par la peinture des mœurs telles qu'elles d'une portion importante de la Berbérie marocaine, celle que sa situation méditerranéenne fait la plus voisine de nous.
Je résume ici les événements historiques qui ont été le point de départ du livre moitié réel, moitié romanesque que sont les Prisonniers marocains /
Le Mahdi forçait tous les chrétiens qui tombaient sous sa main à embrasser l'islamisme d'abord, à se marier ensuite. Quiconque résistait à ce double impératif était, incontinent, mis à mort. La plupart de ces chrétiens étaient des commerçants grecs. Mêlés à une poignée de prêtres italiens, de syriens et d'Israélites, ils formaient, avec quelques religieuses catholiques, le fond étranger de la population dite européenne des territoires envahis par les Derviches. Ces commerçants hellènes étaient, bien entendu, d'assez pauvres gens. Ils étaient venus au Soudan pour tâcher d'y subsister et non afin d'y cueillir la palme du martyre. Ils cédèrent pour la forme à la
IV PUÉlACI
violence du vaiiiqiu'ur, quilles à deuiLUicr secrèkmeiit allachért à la religion de leure pères. Leur argent) leurs biens avaient été confisqués. En échange de leur obéissance extérieure, ils oblini-ciit l'autorisation de travailler pour le pain quotidien.
Les religieuses étaient au nombre de sept. Soutenues par leur Supérieure, Sœur Térésa, elles refusèrent d'embrasser l'islamisme. Persuadé qu'il ne viendrait pas, par la crainte, à bout de leurs résistances, le Mahdi les jeta en prison. Elles s'obstinèrent; alors, poussant au delà, on les soumit à la torture. Pas une défaillance ne se produisit. Le chef des Derviches comprit qu'il ne triompherait pas de ces femmes par les soulfrances physiques. Il imagina de les soumettre à une torture morale autrement cruelle pour de telles âmes. Il les menaça, — si elles ne consentaient pas à abjurer et à se marier — de massacrer, avec leurs fennnes et leurs enfants, tous les prisomiiers chrétiens, grecs, italiens ou Israélites qui étaient tombi's en sou pouvoir.
La Sœur Térésa donna, en cette occasion, un exemple d'héroïsme mural qui eût mérité un historien. Afin de sauver la vie à tous ces pauvres gens, elle consentit à abjurer. Elle épousa selon le rite musulman un des négociants prisonniers à Kharloum, M. Déméter C... Ses filles spirituelles, convaincues par le grand amour du prochain dont leur Mère donnait re.\emple, se soumirent, comme elle, en apparence, à la loi du vainqueur.
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C'est ici que commence le roman moral dont la pure et chrétienne beauté mérite de toucher, religieuses ou non, les âmes de tous les honnêtes gens. Ces mariages, aussi bien que ces abjurations, n'étaient, on Ta deviné, que des formes de contrainte. Toutes ces religieuses, d'accord avec leurs maris, conservèrent pendant la durée de ces unions involontaires l'intégrité virginale de leur vœu. Au bout de longs mois, six d'entre elles obtinrent de quitter Khartoum en compagnie d'un prisonnier hellène du nom de Tsigadas. Quelques prêtres italiens les suivirent. La Sœur Térésa et ^I. C... ne voulurent pas proûler de l'occasion qui leur était ofïerte. Ils s'étaient faits les soutiens jnatériels et moraux des prisonniers que le Mahdi continuait de traiter avec une impitoyable rigueur. Ils auraient cru manquer en les abandonnant à leur mission de charité.
Huit ans s'écoulèrent ainsi. La dignité de la vie du couple européen lui avait concilié à la fin le respect des Derviches eux-mêmes. Son crédit était devenu considérable auprès d'un maître soupçonneux ; par malheur la trahison d'un serviteur fanatique remit tout en question. Initié par cet espion aux mœurs d'exacte chasteté dont Sœur Térésa et son mari avaient fait la règle de leur vie conjugale, le Mahdi s'abandonna à une violente colère. Il déclara que si, dans les délais naturels, la consommation du mariage des époux C... n'était pas démontrée par la naissance de quelque enfant, l'homme et la femme