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PATHOLOGIE LITTÉRAIRE

LES DÉLIQUESCENTS

Il a paru à Paris (non, à Byzance s’il en faut croire la couverture) un opuscule qui, dans quelques lustres, sera l’une des curiosités de l’histoire littéraire de ce temps : Les Déliquescences , poèmes décadents , L’Adoré Floupette, avec sa vie, par Marius Tapora.

C’est un très ingénieux pamphlet, dirigé contre le groupe le plus excentrique des écrivains contemporains, poètes et prosateurs. Il les crible de coups d’épingles empoisonnées, dans leurs quatre confréries le plus en vue et qui, parfois, s’entremêlent : les décadents, qui se font gloire de renouveler (du moins

le croient-ils), la décomposition du Bas-Empire, — les fanatiques du mot, atteints du delirium verborum , — les impressionnistes de la littérature, dessinateurs d’idées vagues en phrases vagues, — les symbolistes, bâtisseurs de symboles biscornus.

Adoré Floupette(oh ! l’admirable accouplement de sentimentalité et de gâtisme!) est le fantoche destiné à les incarner. Avant de donner les dix-huit poèmes, exemples joyeux de sa manière, l’auteur crayonne ce type du cadent (il paraît que décadent est déjà arriéré), trouveur ou plutôt retrouveur de mots, se submergeant voluptueusement et orgueilleusement en ses déliquescences. Il signale le comique et irrémédiable contraste qui, dérision amère, existe d’ordinaire entre les prétentions artistiques des novateurs de contrebande et leur physique lamentable. Il y a l’échantillon maigre et l’échantillon dodu. Adoré Floupette réalise celui-ci. Joufflu comme un chérubin et rose comme une pomme d’api, avec un nez en pied de marmite, de gros yeux ronds à fleur de tête, et un ventre rondelet qui doit bedonner un jour. Voilà le poète! L’infortuné ! il avait vraiment de la peine à se mal porter.

Marius Tapora, pharmacien de deuxième classe, son copain et son biographe, qui le rejoint à Paris au moment où il plane (car sa fonction est de planer) l’interroge : « Et la poésie? — De mieux en mieux, je ne suis pas trop mécontent. » — « Com-

ment va Zola ! — Peuh ! il commence à être bien démodé. » — « Et Hugo! — Un burgrave. « — « Et Coppée? — Un bourgeois. Mon cher, tu arrives de province, tu n’es pas à la hauteur. » — w Ainsi le Parnasse... — Oh! la vieille histoire! »

— « La poésie rustique... — Bonne pour les Félibres! » — « Et le naturalisme? — Hum, hum! Pas de rêve, pas d’au delà; la serinette à Trublot. *

— « Mais enfin que reste-t-il donc? — Il regarda fixement et, d?une voix; grave qui tremblait un peu, il prononça : Il reste le Symbole! »

Marius Tapora, pharmacien de deuxième classe, demeure stupéfait. Floupette ajoute : 44 Tout s’éclaircira bientôt. Ce soir je t’emmène. Tu entendras les poètes. * Et là-dessus, il le quitte, ayant, paraît-il, à terminer un sonnet qui devait avoir trois sens : un pour les gens du monde, un pour les journalistes, et le troisième, affreusement obscène, pour les initiés, à titre de récompense. Tout le monde sait que c’est le fin du fin.

Entendre les poètes! Quelle aventure! Ce fut dans un café très modeste, qui ne semblait pas se douter des gloires qu’il abritait. Adoré dit en entrant : 44 Nous avons de la veine, ils y sont tous. » En effet, nonchalamment étendus sur les divans, quelques jeunes gens et deux ou trois personnes d’un autre sexe, séduisantes encore bien qu’un peu défraîchies, dont le rôle, dans la conversation, se bor-

nait à répéter de temps en temps : « Tu veux bien que je prenne une chartreuse, n’est-ce pas, mon petit homme? » — Et comme Floupette récitait à l’assistance des Ternaires qu’il avait composés pendant son dîner :

Je voudrais être un gaga,

Et que mon cœur navigât,

Sur la fleur du Seringa,

“ Gaga, fit une de ces dames, mais mon pauvre petit, tu l’es déjà. »

C’est dans ce cénacle que Marius Tapora entend développer les grandes théories!! La décadence! d’abord. * Oh! la décadence! vive la décadence ! L’amour est une fleur de maléfice qui croît sur les tombes, une fleur lourde aux parfums troublants. . . » — « Avec des striures verdâtres, glisse un assistant. » — « Oui, avec des striures et des marbrures où s’étale délicieusement toute la gamme si nuancée des décompositions organiques! Son calice est gonflé de sucs vénéneux, et elle a cela d’adorablement exquis qu’on meurt de l’avoir respirée! Ce n’est pas trop pour l’enfanter que l’artifice d’une civilisation profondément corrompue! Les plantes naturelles sont bêtes et vicieuses, elles se portent bien ! Oh! la santé! Quoi de plus nauséeux. Parlez-moi d’une belle tête exsangue! Montrez-moi le charme allangui d’un corps morbide », etc., etc..., tu connais ça, lecteur! oh ! oui, tu connais ça.

Là-dessus survient un macabre, qui affirme qu’un cimetière au crépuscule fait un cadre admirable à une idylle d’amour, et que rien ne vaut, pour se tenir en joie, la compagnie d’une tête de mort. Un autre vante l’Imitation de Jésus-Christ et avoue, non sans circonlocutions, qu’il la préfère à la Justine du marquis de Sade. Un troisième se déclare hautement hystérique.

Quand vient l’heure de se reposer et que Tapora reconduit Floupette, très excité, celui-ci lui crie dans l’oreille d’une voix tonitruante : « Hein, qu’en distu? Etait-ce tapé? J’achèverai ton éducation. De la perversité, mon vieux. Soyons pervers ; prometsmoi que tu seras pervers? » — Et comme Marius entre dans la chambre d’Adoré, il aperçoit un grand dessin du grand artiste, le seul admiré par le cénacle : Une araignée gigantesque, portant à l’extrémité de chacune de ses tentacules un bouquet de fleurs d’eucalyptus, et dont le corps est constitué par un œil énorme, désespérément songeur, dont la vue seule fait frissonner : sans doute encore un Symbole?

Et voici que Floupette, assis sur son lit, se met à révéler au pharmacien ce qu’il appelle le GRAND MYSTÈRE ! ! !

Ce n’était pas tout que d’avoir trouvé une source d’inspirations nouvelles en un temps où tout est bas et vulgaire. Les inspirations fugitives, ces fleurs de

rêve, ces nuances insaisissables, il faut les fixer. Pour cela la langue française est décidément trop pauvre. Nos ancêtres s’en étaient contentés, mais c’étaient de petits génies, de bonnes gens, sans le moindre vice, pas du tout blasés. A la délicieuse corruption, au détraquement exquis de l’âme contemporaine, une suave névrose de langue devait correspondre. La forme de Corneille, de La Fontaine (encore un qui n’est pas dans le train), de Lamartine, de Victor Hugo, était dune innocence invraisemblable. Une attaque de nerfs sur le papier ! voilà l’écriture moderne! Tantôt, la phrase, pareille à un grand incendie, flamboyait, crépitait, rutilait, on entendait craquer ses jointures : tantôt, avec le charme inconscient d’une grande dame tombée en enfance, déliquescente, un rien faisandée, elle s’abandonnait, s’effondrait, tombait par places, et rien n’était plus adorable que ces écailles de style, à demi détachées. Ou bien, comme si dans la forêt des choses un vent d’épouvante l’eût affolée, elle bondissait, tressautait avec de subits hérissonnements :

Les mots ont peur comme des poules.

Ici Floupette se dressa sur son chevet, et, l’œil hagard, la parole pressée :

« Sais-tu, potard, ce que c’est que les mots? Tu t’imagines une simple combinaison de lettres? Er-

reur! Les mots sont vivants comme toi et plus que toi; ils marchent, ils ont des jambes comme les petits bateaux. Les mots ne peignent pas, ils sont la peinture elle-même; autant de mots, autant de couleurs; il y en a de verts, de jaunes et de rouges comme les bocaux de ton officine, il y en a d’une teinte dont rêvent les séraphins et que les pharmaciens ne soupçonnent pas. Quand tu prononces : Renoncule, n’as-tu pas dans lame toute la douceur attendrie des crépuscules d’automne? On dit : un cigare brun. Quelle absurdité! Comme si ce n était pas 1 incarnation même de la blondeur que cigare. Campanule est rose, d’un rose ingénu ; triomphe, d un pourpre de sang; adolescence, bleu pâle; miséricorde, bleu foncé. Et ce n’est pas tout : les mots chantent, murmurent, susurent, clapotent, roucoulent, grincent, tintinnabulent, claironnent; ils sont, tour à tour, le frisson de l’eau sur la mousse, la chanson glauque de la mer, la basse profonde des orages, le hululement sinistre des loups dans les bois...

Ici on frappa violemment à la cloison, où, depuis quelque temps d’ailleurs, on entendait comme un vague tambourinement. « Monsieur, prononça une voix enrouée, vous plaira-t-il bientôt de me laisser dormir? Il est quatre heures du matin et je dois me lever à six. Demain, soyez-en sûr, j’avertirai le propriétaire. »

On eût pu s’attendre à une protestation énergique de la part d’Adoré, mais le dernier effort qu’il venait de faire avait épuisé son énergie. « Hélas! dit-il, d’un ton mélancolique, tel est le sort des apôtres; on leur donne congé. Adieu, mon bon Tapora, mais sois sans crainte, je ne t’abandonnerai pas dans ce monde fallace ; tu sauras tout. ?»

Et, en effet, Marius Tapora reçoit respectueusement des mains du grand Floupette le manuscrit révélateur des Déliquescences , et pieusement il le publie avec son immortelle préface, que disonsnous? son Liminaire :

« Ceux-là qui somnolent en l’idéal béat d’autre- « fois, à tout jamais exilés des multicolores nuances « du rêve auroral, il les faut déplorer et abandonner « à leur ânerie séculaire, non sans quelque hausse- « ment d’épaules et mépris. Mais l’initié épris de la « bonne chanson bleue et grise, d’un gris si bleu et « d’un bleu si gris, si vaguement obscure et pour- “ tant si claire, le melliflu décadent dont l’intime « perversité, comme une vierge enfouie emmi la « boue, confine au miracle, celui-là saura bien, on « suppose, où rafraîchir l’or immaculé de ses do- « lences. Qu’il vienne et regarde! ?»

Nous allâmes et nous regardâmes. Et voici ce que nous vîmes, ou plutôt ce que nous lûmes. Buvez, lecteurs altérés, à la coupe de dégustation des Déliquescences.

PIZZICA TI

Les Tænias Que tu nias,

Traîtreusement s’en sont allés.

Dans la pénombre,

Ma clameur sombre A fait fleurir les azalées.

Pendant les nuits,

Mes longs ennuis,

Brillent ainsi qu’un flambeau clair.

De cette perte Mon âme est verte ;

C est moi qui suis le solitaire !

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