‹ Pro arte: LittératureChapitre 16 sur 41 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Quelle soie aux baumes du temps Où la chimère s*exténue Vaut la torse et native nue Que, hors de ton miroir, tu tends !

Les trous de drapeaux méditants S*exaltent danS notre avenue :

Moi, j*ai ta chevelure nue Pour enfouir mes yeux contents.

Non 1 la bouche oe sera sure De rien goûter à sa morsure S*il ne foit, ton princier amant,

Dans la considérable toulTe Expirer, comme un diamant, Le cri des Gloires quMl étoufle.

Oh!,.. Oh!!... Oh!!!...

Positivement, Adoré Floupette n'est qu'un incohérent de pacotille en comparaison. Sa poésie est limpide à côté de ce moût trouble. Car enfin, lorsqu'il écrit :

Les tœnias

Que tu nias

Traîtreusement s*en sont allés,

on voit quelque chose, on voit le départ sournois de ces tœnias auxquels un incrédule refusait de croire. Mais qu'est-ce que c'est que : une nue torse et native tendue hors dun miroir?... Et des trous de drapeaux méditants qui s^ exaltent dans une avenue??... ^t faire expirer comme un diamant dans une touffe considérable le cri des Gloires quon étouffe???...

On va nous accuser d'être des chicanons de lettres, des personnages grincheux, des envieux cherchant le chemin des académies. Pour sûr, on va nous en accuser. Mais non, braves petits bonshommes, nous sommes tout simplement des profanes, écarquillant les yeux pour essayer de voir, et, ne voyant rien, comme cet anglais assistant à Naples à la cérémonie où l'on montre un cheveu de la vierge, s'appro-

chant, regardant et disant au prêtre : Mais je ne le vois pas, — et le prêtre répondant : Mais moi, il y a quarante ans que je le montre et je ne Tai jamais vu.

Il est vrai que, comme ultime excuse de ces singularités, un jeune auteur, dont nous parlerons tantôt, a imaginé cette explication : Que ces œuvres capricantes sont seulement des tours de force, des dislocations que Ton accomplit pour mieux apprendre son métier et sa langue, et qu'il ne faut pas juger autrement cette épilepsie de strophes et de mots ; que ce n'est que de l'exercice et de l'exaspération.

Parfait, si c'est comme ça, parfait. Mais il fallait le dire tout de suite. Dès que nous ne sommes plus dans le temple des Muses, mais dans une salle d escrime, une aire de gymnastique ou un local d'orthopédiste, c'est bien différent. Nous pouvons alors admirer les culbutes, les sauts au tremplin, les grands écarts et les gesticulations qui sont de l'hygiène et non de la poésie.

Nous ajouterons même que, comme acrobatisme et funambulisme, c'est d'un réussi incomparable. Le poète ne chante pas, mais se livre à des exercices de force et d'adresse, des assouplissements et des rétablissements, aux anneaux et au trapèze; il fait des extensions et des rétractions musculaires. Mais cette ingénieuse explication n'est nullement admise parles virtuoses du genre qui, très fiers de leur détraquement mental, soutiennent, devant la ville et le

monde, que leur manière est la seule belle, la seule bonne, la seule juste, la seule aimable. Et quand on se risque à critiquer l'un d'eux,

n s^immobilise au songe froid du mépris.

Le jeune écrivain auquel nous faisions allusion plus haut, c'est Francis Nautet. Il a publié des Notes sur la littérature moderne bourrées d'excellentes choses. C'est, il est vrai, en certaines parties, une œuvre de bon camarade, naïvement admirative, attribuant à chacun des amis de l'auteur un rôle à la rampe dans la pièce générale que joue la littérature belge, s'adressant au Roi, on ne sait pourquoi : Sire, Sire, et Sire! Or, il s'y trouve un passage qui, mutatis mutandis, s'applique merveilleusement aux vraies prétentions des I ncohérents. Est-ce que d'une œuvre d'art,y est-il dit en substance, si fantaisiste, si nuageuse qu'elle soit, il ne ressort pas un enseignement très supérieur? Le moindre d'entre nous en a plus deviné peut-être que le premier des professeurs de littérature de la plus fameuse Université. En naissant artiste, on naît lucide, avec un fonds de science qui, s'il ne vient pas du ciel, provient assurément de l'hérédité. Si Ton savait jusqu'à quels dessous nous avons pénétré! Nous nous sommes disloqués à d'immenses hauteurs sur le trapèze des hypothèses vertigineuses (toujours la toquade du gymnase) et notre esprit s'est

complu dans les spéculations les plus vastes. Il existe une science, Sire, une science synthétique dont Baudelaire (inévitable) a été le grand prêtre, Sire, et M. Taine lapôtre, car philosophe, moraliste, psychologue, Sire, vous trouverez en son œuvre Spinosa, Kant, Hegel et Darwin!!

Pas modestes, dira le lecteur. Erreur. Simplement naïfe. Amusant détail : le juvénile auteur donne pour exemple de la prescience innée de ses camarades de lettres et de lui-même, que tous auraient deviné, connaissant le quinzième siècle, que Christophe Colomb le Génois ne pouvait être qu'Espagnol! Textuel ! Naïfs, oui. Ils croient à leurs vastes fronts. Adoré Floupette croit à son vaste front. Il plane, répétons-le, sa fonction est de planer. Mais, diable, cette fâcheuse incohérence subsiste, malgré et peutêtre à cause de Spinosa, Kant et Hegel. C'est là l'ennui.

Non point que nous trouvions que la poésie vague, réalisant Corot en vers, n'ait son originalité et son charme. Décrire les choses indécises en phrases indécises n'est pas un péché, au contraire. Ce doublement dans le procédé, passant à la forme après le fond, est heureux et neuf. Or, en principe il faut aimer le neuf, parce qu'il devient souvent le vrai après avoir été l'original. Mais la difficulté c'est de rester en deçà de l'incohérent. Elle est considérable. On ne la vainct qu'en faisant œuvre d'équili-

briste sur la plus ténue des cordes raides. D'un côté on penche vers la précision ancienne, de l'autre on tombe dans l'incohérence comique. Comme l'écrit encore Francis Nautet, en faisant allusion à l'un de ces jeunes artistes belges qui, encore à leurs débuts, atteindront peut-être au premier rang de nos écrivains, et certes seraient loués davantage pour leur art s'ils pouvaient l'être davantage pour leur caractère, il s'agit de frôler la gamme des nuances, de ne s'occuper du monde visible que pour trouver les liens qui se rattachent à l'invisible, de ne s'intéresser qu'aux créations humaines qui correspondent le plus à la subtilité des goûts; et de les transfigurer, de transposer les voix, d'ensourdiner les sons jusqu'à ce que les vibrations atténuées ne soient plus qu'un murmure, un souffle harmonieux; de faire une poésie non exprimée, mais effleurée, avec des rimes frêles comme une dentelle.

Oui. Eh bien ! les incohérents ont dépassé l'obscure limite. Ils sont dans l'au delà des hallucinations indéchiffrables. Mais nous avons chez nous aussi un esprit, subtil et rêveur, qui, en se laissant aller à la poésie du vague, vaguement parlée, a su parfois demeurer en dedans des frontières derrière lesquelles il n'y a plus que le chaos. Cest Georges KhnopflF. Il y a quelques mois, un journal parisien

l'accusait de plagier Bleu-coton , nous voulons

dire Verlaine. La vérité est qu'il lui est souvent

supérieur en ce sens quHl a su trouver l'exact dosage de la fluidité permise, n'allant pas jusqu'à l'évaporation nébuleuse. Il est intéressant de mettre à côté des morceaux opaques que nous avons reproduits une des poésies de notre compatriote. La réalité y reste perceptible, sous la gaze des incertitudes permises. Celles-ci ne sont plus que la caresse de l'aile de pigeon passant légèrement sur le dessin pour adoucir et velouter les contours. C'est l'extrême limite où la poésie qui doit toujours être discernable dans l'idée, confine à la musique, où l'impression seule subsiste. Voici un de ses délicats et ravissants poèmes :

Dans les vagues rougeurs du soir, la symphonie Fait pâmer les oiseaux. Vois I C*est Tlle bénie Où les amants heureux révent au clair de lune. En robes de satins cassés, en bérets, l'une Après Tautre, Sylvie, Amynthe, Célimène Vont embrasser Pierrot poudrerizé, qui mène Le vieil Ine pensif au miroir des fontaines.

C*en est fait des refus et des lèvres hautaines, ' Des désespoirs pimpants et des afféteries.

C*est le règne du tendre : « hymens » et « bergeries » Attirent les amants sur la carte amoureuse.

Entre les hauts tilleuls, la pelouse se creuse. Exquise ; et, devisant, grignottant des noisettes. Les belles sous les plis des blanches chemisettes Laissent les doigts se perdre et songer à leur guise; Eros malicieux, sous les charmilles aiguise

Les traits qui vont percer le sein des innocentes

Et c*est rile enchantée où les amours naissantes Fleurissent, parfumant la lune, qui se lève Entre les branches d*or, et le bassin qui rêve.

Qu'en dites-vous? Ce n'est plus de Tincohérent. Ce n'est plus du rébus. Ce n'est plus la nébuleuse lointaine et irréductible aux plus puissants télescopes. Remarquons encore, avec Francis Nautet , que toutes les rimes sont féminines et que le poète, en s'affranchissant d'une règle, ne tourne pas une difficulté, mais en crée une et la surmonte; en désaccord avec les traités de versification, il est d'accord avec les lois de l'harmonie (et avec Ronsard) ce qui pourrait bien valoir mieux; ces rimes constamment donnent à son sujet, léger de sa nature, léger dans ses teintes, la fluidité qui convient.

Voilà du véritable et sincère Impressionnisme. C'est l'œuvre impressionnante d'un cœur impressionné.

LES VERBOLATRES

ARRIVONS à on nouveau cas. Ce n'est pas qu*il s'agisse d*un phénomène morbide en soi, dès Torigine. Non. Mais il le devient au cours de son évolution, par l'exagération de son dé\-eIoppement. C'est le petit verre d'eau-de-%ie, cordial quand on en prend un, faisant Fivrogne quand on en prend vingt. Le germe est bon, l'épanouissement est monstrueux. Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, ont fait de beaux vers, de très beaux vers, qui 1 ignwe? Que le destin nous garde de passer pour ne pas discerner ce qu'il y a dans leurs œu\Tes de vraiment supérieur. Mais à côtoyer constamment le bizarre et le vague, ils ont peu à peu été absorbés, sucés par le gouffre, et ils chantent au fond, en plein dans ses obscurités, croyant être encore sur le bord.

Il en fut de même, au début, pour ceux que secoue actuellement le delirium verborum, fanatiques promenant par la cité leur polyphasie lamentable.

Résumons-en l'histoire. C'est Théophile Gautier, reprenant en sous-ordre, pour Taffiner, la réforme inaugurée par Victor Hugo, qui prêcha, en apôtre secondaire, le dogme de la propriété du terme et le dogme de lenrichissement de la langue. Et Baudelaire, saisissant, plutôt qu'il ne reçut, le double flambeau dont Tauteur d'Émaux et Camées maintenait la flamme dans les dimensions classiques et élégantes, en fit brusquement, tant il la flagella de son souffle révolutionnaire, deux torches qui, flambantes, éclairèrent toute la nouvelle génération.

Léon Cladel, dans une œuvre étrange, Dux, a décrit le maître à l'œuvre, donnant à un apprenti une leçon de mots. Ecoutez. Le morceau est superbe. C'est le disciple qui raconte.

Baudelaire a saisi Técrit qu'on livre à sa critique. De son œil ardent, il lexamine, le scrute, le vrille, le pénètre :

^ Dès la première ligne, quedis-je? à la première ligne, à la première lettre, il fallut en découdre. Etait-il bien exact, ce mot ? Rendait-il rigoureusement la nuance voulue? Attention ! Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec charmant, avenant avec gentil, séduisant avec provocant, gracieux avec amène, holà! Ces divers termes ne sont pas synonymes; ils ont chacun une acception toute particulière ; ils disent plus ou moins dans le même ordre d'idées, et non pas identiquement la

même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, user de l'un à la place de l'autre. En pratiquant ainsi, on en arriverait infailliblement au pur charabia. Les griflFonneurs politiques, et surtout les tribuns de même acabit, ont seuls le droit d'employer admonition pour conseil, objurgation pour reproche, valeur pour courage, époque pour siècle, contemporain pour moderne. Tout est permis aux orateurs profanes ou sacrés qui sont, sinon tous, du moins la plupart, de très piètres virtuoses; mais nous, ouvriers littéraires, purement littéraires, nous devons être précb, nous devons toujours, toujours trouver l'expression absolue, ou bien renoncer à tenir la plume et finir gâcheurs, comme tant d'autres qui, tout en ayant la vogue, n'auront jamais de succès ni de considération. Et tandis qu'il dissertait à voix haute et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou d'exactitude, et ne s'adaptaient pas à Vidée ainsi que les gants à la peau. Cherchons! Si le substantif ou l'adjectif n'existent point, on les inventera ; mais ils sont là, comme des pépites dans la gangue... Et les dictionnaires de notre idiome empoignés étaient aussitôt compulsés, feuilletés, sondés avec rage, avec amour. On faisait souvent bonne chasse, mais quelquefois aussi Ton revenait bredouille. Alors intervenaient les lexiques étrangers. On interrogeait le

français-latin et puis le latin-français. Un pourchas sans merci ! Néant dans les anciens : aux modernes ! Et le tenace étymologiste, à qui la plupart des langues vivantes étaient aussi familières que la plupart des langues mortes, s*enfonçant dans les vocabulaires anglais, allemand, italien, espagnol, poursuivait pour lui, comme pour moi, l'expression rebelle, insaisissable et qu'il finissait toujours par créer, si elle ne se trouvait point dans la langue. « Allons donc! un néologisme ne fait peur qu'aux académiciens qui, Sainte-Beuve et Victor Hugo exceptés, jargonnent plus ou moins. » En devisant ainsi, l'indomptable praticien (dont, par parenthèse, je n'ai jamab bien compris l'égale admiration pour ces antipodes, ni qu'il les citât presque toujours ensemble avec tant d'ambiguité), s'acharnait de plus en plus à Touvrage, et bientôt je le voyais suer à grosses gouttes, et geindre, et renâcler, et faire ahan ! comme un forgeron en butte aux ardeurs de sa forge et martelant sans relâche sur son enclume le fer rougi qui résiste et qu'il ne peut tordre à son gré. Cette après-midi-là, je m'en souviens comme d'hier, un mot entre tous, je ne sais plus lequel, longtemps nous arrêta. De guerre lasse, surexcités au point d'avoir perdu momentanément la notion saine des règles grammaticales et philosophiques, à bout d'expédients, nous versâmes subitement dans l'extravagance, moi d'abord et mon maître ensuite.

Un barbarisme monstrueux fut inventé : la belle trouvaille ! Il nous sembla que nous avions découvert le Pérou. Quelle extase profonde et quelle allégresse! Heureux et triomphants, nous nous regardions en silence. Illuminés étaient nos yeux et nos traits rayonnants. On eût dit à nous voir que, nouveaux Jasons, nous venions de conquérir la Toison d'or! Oui, mais au comble de l'orgueil, l'homme, ce fat, est toujours précipité. Tout à coup le poète, désabusé, partit d'un grand éclat de rire, et s'écria : « Nous sommes idiots, simplement idiots ! n II avait raison et j'en convins. Hardi ! Les gros dictionnaires furent bouleversés à nouveau. Rien, rien. A nous, Noël et Chapsal, à nous les poudreux glossaires, à nous les décrétales de l'Institut, à nous Burnouf et tutti quanti. Vive l'idiotisme ! En avant tropes et métonymies ! A nous le néo-latin et le néo-grec ! Courage, avançons, allons encore, allons toujours! Hélas! hélas ! stérile fut ce beau travail-là. J'en étais harassé. Dévot à ses saints, le scholiaste ne savait plus auquel se vouer et me regardait de travers... Soudain, il se frappa le front. Archimède avait bien trouvé, lui ! Sur le plus haut rayon d'une bibliothèque, bâillait un effroyable in-folio. S'en saisir, y puiser en un clin d'œil, mon vaillant précepteur fit tout cela ; dans ses mains, le tome énorme voltigeait comme un fétu. Quel était ce livre? Avec une agitation indi-

cible, j'y jetai les yeux à mon tour. O terreur! invincible effroi! de l'hébreu! Pierre-Charles y lisait de gauche à droite les caractères chaldaïques, et tandis qu'il syllabisait, effaré, ses noires prunelles étincelantes envoyaient de toutes parts autour de lui des éclairs terribles.

— Satis! criai-je en lui demandant grâce, assez, assez!

— Animal ! lâche ! tu ne veux donc pas devenir artiste? » —

Quel tableau ! Quelle parabole ! Quelle vivante leçon, sous l'exagération du détail et la virulence du coloris.

Et il le faisait parfois, comme il le disait, ce légendaire Pierre-Charles dont la hantise brouille la cervelle à tant de jouvenceaux littéraires.

Veut-on un exemple de l'acharnement avec lequel, à certains jours, il poursuivait l'expression, fuyante, glissante, capricante? Voici des variantes notées dans les Litanies de Satan :

iw ÉDITION : Poulct-Malassis, 1857.

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines. Aimable médecin des angoisses humaines.

Qui même aux parias j ces animaux maudits, Enseignes par l^amour le goût du Paradis...

EomoN DÉPiNiTivB : Levy frères, 1872.

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines Guérisseur familier des angoisses humaines.

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits^ Enseignes, etc.

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