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AT HOME

CAMILLE LEMOSSIER

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Et lui, le gars aimé, dans son bourg, qui Tacclame, Royalement porté sur ce grand trône roux, Hautainement campé sur son œuvre agrandie, Et planté dans le grain, à hauteur de genoux, Passe, tenant en Tair, une gerbe brandie.

Maître, il me semble à moi, ton fervent, qu*à bon droit,

La fête des blés mûrs rappelle notre fête :

Sur ton œuvre debout, orgueilleusement droit.

Tu m'apparais aussi, haut le cœur, haut la tête,

Toi, Tâpre travailleur, l'écrivain rude et fort.

Ton art robuste et sain est comme un char qui bouge,

Traîné par des bœufs noirs, -^ et ton Mâle et ton Mori,

Flambent dans ta moisson de cette lueur rouge

Qu'allume le grand style aux livres qui vivront 1

Et nous, nous t'acclamons comme ces gens des plaines.

Tandis que ton char passe et que les bras des chênes

Tendent d*un geste vert leurs rameaux sur ton front I

C'est en ces beaux vers qu'Emile Verhaeren rendit hommage à Camille Lemonnier, au banquet que la fraction la plus avancée de notre monde artistique lui offrit à Bruxelles, en 1883. Invité par les jeunes, le maître écrivain y parut entouré de ses contemporains.

Ce sont ceux-ci qui peuvent, pour les avoir supportées comme lui, raconter les luttes et les souffrances de la vie artistique belge, telle qu'elle était il y a vingt années, si loin de l'épanouissement qui lui donne aujourd'hui tant d'éclat. Ce sont eux qui savent qu'alors il n'existait point de littérature, tout au moins de littérature nationale. Ceux qui écrivaient le faisaient à l'écart, la plupart pour eux

seuls, les plus heureux pour quelques amis, mais leurs travaux n'avaient aucun retentissement au dehors : c'était au milieu, non seulement de l'indifférence, mais on peut ajouter de la malveillance du public qu'ils poursuivaient leur œuvre. C'était un temps où, lorsqu'un avocat parlait littérairement, il perdait ses clients; lorsqu'un médecin était poète, il perdait ses malades ; si un militaire était écrivain, il nuisait à son avancement ; si un ingénieur avait l'audace de tenir une plume, il était assuré de se voir refuser tout emploi par la haute industrie.

C'était d'instinct qu'on s'occupait d'écrire, par une impulsion naturelle, irrésistible, mais qui, chez la plupart, était rapidement étoufiFée. Il n'y avait point chez nous de maîtres ou de guides. Il fallait tout tirer de soi-même, et sur l'ensemble de ces conditions décourageantes venait encore brocher cette hostilité, non encore éteinte, pour tout ce qui est indépendant et, des obstacles d'autrefois, est le seul qui persiste encore dans sa muette arrogance.

Pendant ce combat de quatre lustres, quelquesuns ont triomphé comme Lemonnier, ce sont les plus rares; d'autres se sont usés à la peine ou ont passé à l'ennemi, trouvant ainsi le labeur plus facile et plus fructueux; d autres, enfin, sont morts, s'égrenant sur la route et frappés en pleine bataille.

Parmi ces derniers, il faut signaler surtout Charles Decoster et Octave Pirmez.

Charles Decoster a disparu depuis longtemps, au milieu de Toubli, au moment où il venait d'achever un chef-d'œuvre qu'il croyait, dans sa naïveté, devoir lui donner la gloire. La foule ne Ta pas compris et, abattu par cette déception cruelle, il est mort (en vérité, ceux qui l'ont connu dans les derniers temps peuvent l'attester) de s'être trouvé isolé au milieu de ses compatriotes, dont il avait cru les instincts et les cœurs d'accord avec les siens. C'est à peine si, aujourd'hui, par une justice tardive, l'épopée d'Uylenspiegel reprend la place glorieuse qu'elle méritait dès la première heure.

Octave Pirmez aussi s'est évanoui. Pour lui, la célébrité commençait à poindre, pas encore, il est vrai, dans le public, mais dans la cohorte des artistes chaque jour plus nombreuse et plus accessible aux belles choses qui sont accomplies par l'un des nôtres. Comme Lemonnier, il était adopté par la jeunesse, et c'est pourquoi, renouvelant xme coutume touchante du moyen âge, elle a, dans la fête fraternelle que nous rappelions tantôt, mis le couvert de ce héros et couronné de roses le siège qu'il eût dû occuper.

Il était là, remplissant en réalité sa place vide, participant à ce banquet dans la communion des sentiments et des pensées, conversant, répandant sur tous les élans de son âme, peuplant les cerveaux des souvenirs qu'il a laissés derrière lui.

On peut en dire ce que Victor Hugo applique aux morts qui vivent par leurs œuvres : « Il n'est point disparu, il est simplement invisible. ^

Depuis qu'il n est plus à craindre comme vivant, on se sent pour lui des sympathies étranges, et Ton prétend en faire un écrivain digne, dit-on, d'être admis dans le Panthéon classique. C'est une pratique des habiles de réclamer morts ceux qu'ils ont dédaignés vivants.

Pour justifier cette attitude nouvelle, on l'a opposé à Lemonnier comme le représentant d'un art absolument différent du sien.

On a signalé sa vie obscure dans cette vallée d'Acoz qu'ilaimait d'un amour simple et élevé, ne permettant pas, tant il la respectait, qu'on y coupât ou qu'on y ébranchât les arbres. On Ta opposée à l'existence militante de l'auteur des C/uir/i/^ss'agitant partout où l'on combat, partout où Ton frappe, partout où l'art est en péril. On a mis en relief sa pensée rêveuse, sentimentale, fixant presque toujours les choses supra sensibles, et on Ta opposée à cette autre pensée toute saturée de réalité, demandant surtout au monde extérieur ses inspirations et ses énergies. On a enfin parlé de son style limpide et doux, d'une correction presque absolue, et on Ta opposé à la force et à l'âpreté du frère d'armes qui lui a survécu.

Malgré ces subtilités ils sont, en réalité, les deux

faœs du même art. L'un en représente le caractère serein, l'autre, l'allure sévère. Dans ce mariage mystique, l'un était le féminin, l'autre le masculin. Aussi les dédains communs pour tous deux, l'oubli où on les a laissés tous deux, la volonté persistante de ne pas les comprendre tous deux, sont-ils une première preuve qu'ils sont les champions de la même cause. Ils n'eussent pas été jumeaux par l'unité de leurs vues artistiques qu'on pourrait établir entre eux ce lien par le sort identique qui leur a été fait.

L'un et l'autre ils ont été, avec des aptitudes spéciales, charmantes ou robustes, les artisans de la même cause : celle de la vérité contemplée avec profondeur et exprimée avec émotion. Pirmez observait son âme l'œil tourné vers le dedans ; Lemonnier observe la réalité l'œil tourné vers le dehors. Chez tous deux on trouve le même mépris des puissances et de toute courtisanerie ; on ne les a jamais vus dans les antichambres recherchant des appuis et sollicitant des protections. Chez tous deux on trouve la même pudeur, presque la honte, de toute faveur recherchée.

Chez l'un et l'autre aussi le culte ardent de la forme ; mais ils ont compris qu'il n'y a point d'art véritable sans le fond ; que la virtuosité ne suffit pas; qu'il faut aller au delà, puisque dans tous les arts, littérature, peinture, sculpture, musique,

rhomme n*est ému véritablement, quand il écoute, qu'il lit ou qu'il regarde, qu'à la condition de se trouver devant une œuvre exprimant une émotion personnelle. Il se peut, certes, que le vêtement soit beau, mais que ce soit avant tout Tâme et son enveloppe qu'on nous divulgue ; ce sont des corps que nous voulons toucher et sentir.

L'un et l'autre enfin ont toujours rêvé l'indépendance littéraire, et en ont donné d'éclatants exemples. Ils ont su que l'art asservi n'est jamais un art élevé, et que, d'où vienne l'asservissement, même des régions les plus hautes, il a toujours une influence délétère, parce qu'il diminue la fierté de l'artiste et, par cela même, amoindrit son inspiration. Etre libre, voilà quelle a été leur devise et leur cri de guerre.

Oui, les jeunes ont bien fait de choisir ces deux artistes comme leurs maîtres principaux en Belgique et comme des exemples. En eux s'incarnent les grandes inspirations qui doivent les diriger et les soutenir. Il y a plus en eux que leur personnalité considérée isolément : il y a le caractère, cette source unique de la grandeur d'âme ; il y a l'évangile de l'art, dont ils sont de brûlantes expressions.

Leur vie enseigne qu'on réussit toujours quand on a foi dans l'art, quand on ne s'arrête pas devant les incertitudes et les défiances que les timides ou les habiles font constamment surgir devant une jeune

vocation ; qu'il faut compter pour rien les périls, qu'il faut se persuader qu'ils n'ont point l'importance que les apparences leur donnent; qu'il faut à cette foi joindre l'audace, pousser toujours en avant, ne rien craindre, et avoir la conviction que lorsque on lutte pour Tart, il n'est rien d'impossible.

Ils ont enseigné enfin que l'on doit s'efforcer de joindre à ces qualités, celles que donnent la science, la sensibilité, l'observation approfondie de ce qui se passe autour de nous, la logique dans l'exposé de tout ce qu'on écrit, la préoccupation constante de respecter la réalité en la voyant à travers son cœur. Dans les œuvres de Lemonnier, comme dans celles de Pirmez, il règne une chaude émotion, qui jamais ne s'éteint et qui en fait le charme puissant. C'est cela qu'il faut s'efforcer d'acquérir ; cette tendresse constante, cet héroïsme, cette flamme qui sont le secret des productions séduisantes, de celles qui attirent, qui retiennent, qu'on n'oublie jamais après les avoir lues. Ce n'est que lorsque l'art atteint cette hauteur qu'il a une influence sociale régénératrice, car il est bien véritablement, dans notre humanité, la puissance la plus énergique et la plus efficace. Assurément la politique, la science, l'industrie régnent autour de nous et contribuent largement au progrès; mais, nous l'avons déjà écrit, lorsqu'il s'agit de faire disparaître un abus qui a résisté à tout ou de combattre un homme

funeste, et que toutes les autres forces sociales sont revenues vaincues des assauts qu'elles ont livrés, si Tart apparaît comme une réserve suprême, attaque à son tour par Tindignation ou par Tironie, il n'est pas d'exemple que jamais ni l'homme ni l'abus aient résisté.

C'est là ce qui fait, dans le monde où nous vivons, la dignité et l'utilité de Tart. C'est en concevant ainsi sa mission que l'artiste acquiert la grandeur de sentiment qui imprime à ce qu'il fait un caractère vraiment noble.

Dans ses rapports avec la jeunesse, Camille Lemonnier a toujours été bienveillant et encourageant. Il a prêché les devoirs et célébré la liberté reconquise. Maitre, lui disait à ce même banquet Georges Rodenbach, vous voyez qu'une jeunesse frémissante vous entoure, celle que vous avez formée par vos leçons et votre accueillante amitié, celle qui s'est éprise, comme vous, d'art pur, dldéal fin, de langage raffiné, et qui, dans les champs de la pensée, s'en est allée avec vous, secouant les arbres pour en faire tomber les poncife, les banalités, toutes ces choses fanées, artificielles, mortes, et y substituer un vert épanouissement de choses nouvelles.

Ce que Lemonnier a vu dans les travaux de la génération nouvelle c'est, en effet, l'essor de l'art et non, comme quelques-uns, son avilissement. Ancien, il a deviné l'avenir qui lui est réservé. Il a démêlé

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