XIV
un enseignement dogmatique, séparant les règles des faits et les dégageant une à une, pour les montrer au néophyte, abstraites et dégarnies, en un édifice exclusivement échafaudé de charpentes creuses, laissant partout paraître le vide entre les poutrelles et les madriers.
De même qu'aujourd'hui la botanique est enseignée une fleur à la main, la littérature doit l'être un livre à la main. De même que, pour étudier la fleur, on arrache les pétales, on montre les étamines, on dégage le pistil, il faut analyser le livre page à page et, à l'occasion de ce qu'on y rencontre, exposer les vérités, les ingéniosités, les préceptes de l'art d'écrire. Et il faut passer de livre en livre, comme on passe de plante en plante, choisissant les exemples les plus caractéristiques, variés surtout, s'opposant en contraires, révélant l'inépuisable puissance de changement qui fait de la fée artistique la plus capricieuse et la plus séduisante des fées.
Si le maître adopte cette méthode, les disciples le suivront gaiement. L'intérêt du voyage se renouvellera sans cesse et, pour la vie, ils auront le goût des distractions littéraires parce qu'il leur aura appris à les ressentir à l'occasion de toute œuvre nouvelle. Il leur aura donné l'aptitude à discerner le beau en
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toutes circonstances, sans exclusivisme, simplement, loyalement, comme par une opération naturelle et de tous les instants. Ils n'auront plus l'intransigeance du sectaire instruit à ne voir et à n'aimer qu'un seul côté des choses. Ils seront ouverts à toutes les sensations et se laisseront aller, avec une fantaisie qui est la sagesse, à toutes les séductions du beau d'où qu'il vienne, où qu'on le rencontre.
Prenons la journée d'un esthète, d'un de ces hommes comme on souhaiterait l'être, qui, sans être artiste de profession, sans non plus sacrifier à l'art ses devoirs sociaux, cueille en passant, comme une distraction qui caresse sans absorber, les émotions du spectacle de la vie. Il n'a pas un programme de jouissances artistiques, mais il compte sur les hasards des rencontres, et il a la sensibilité, l'adresse qui les saisit. Affranchi du pédantisme qui ne comprend pas qu'on puisse se sentir ému, charmé à l'improviste, au tournant des circonstances, il s'abandonne et, dans l'analyse des incidents littéraires quotidiens, découvre ample matière à philosopher et à faire métier de critique, sinon pour l'éducation des autres, au moins pour sa distraction personnelle. Son existence entière s'imprègne ainsi de préoccupations élevées ou intéressantes; il a pris