CHAPITRE Vin
conservation qui domine Tespëce. Ce n'est pas en tant que criminel qu'un homme doit être réprimé, mais il peut être supprimé, parce qu'il est un obstacle. Le mal étant un phénomène naturel, la peine doit être un phénomène du même ordre, sans mélange d'aucun autre élément. Il faut traiter le malfaiteur et comme Tarbre défectueux que l'on corrige, et même dans certains cas que l'on arrache. La nécessité naturelle de l'arbre et de l'homme ne nous empêche pas de le corriger; au contraire elle nous y force. » — a Oui, je suis déterministe, écrivait dernièrement un des plus fervents adeptes de cette école, quelque peu embarrassé de concilier ses idées philosophiques avec son rôle de législateur \ Je suis déterministe; mais j'affirme qu'irresponsables au sens absolu du mot, les hommes sont responsables de leurs actes vis-à-vis de la société dont ils font partie. Lorsque j'ai dit dans une autre occasion qu'il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être borgne ou bossu, je n'ai pas prétendu nier la responsabilité comme fait social; je Tai niée seulement au point de vue absolu;... mais de même qu'on éloigne un bossu de Tarmée, de même on doit, au nom de la conservation sociale, exclure de la société un pervers qui pratique. »
1. M. Naquet. a C'est ainsi, ajoutait-ii dans cette lettre curieuse, adressée à M. Taine et destinée à une grande publicité, que Ton ne met pas de vitriol dans son thé. Seulement, si Ton évite de mettre du vitriol dans son thé, c'est uniquement pour ne pas s'empoisonner, et nullement pour faire expier au vitriol le crime d'être corrosif. Il en est de même du bossu auquel on ne cherche pas à faire expier sa bosse en l'éloignant de l'armée -, il en est de même aussi du criminel dont on se débarrasse, qu'on met dans Timpossibilité de nuire. »
•Ainsi, même en se plaçant au point de vue naturaliste, on prétend ne contester en rien la nécessité et les exigences de Tordre social. On paralyse le criminel dans ses moyens de nuire, au besoiir on le supprime, tout en le justifiant. Etvoiei qu'une véritable'ldylle humanitaire éclot d'une façon inattendue du sein de l'école matérialiste. Au moins, nous dit-on, ces nouvelles idées ont l'avantage d'éteindre dans les âmes ces haines lâches et irréconciliables que la société aCfec tait jusqu'ici avec tant d'hypocrisie à l'égard du perturbateur. l^Tous le frappons, nous déterministes, parce qu'il le faut ; le cœur nous saigne en le frappant. Les grandes lois protectrices des espèces exigent le sacrifice d'un individu ; mais qui oserait s'irriter contre lui? C'est un de ces êtres lamentables que la fatalité physique place en travers de la civilisation et de l'histoire. La civilisation et l'histoire les lH*oient en passant ; mais, au nom de la science, qui comprend les causes, l'humanité les absout. Elle les plaint ; un peu plus, elle les couronnerait comme les victimes prédestinées du progrès.
Écartons cette rhétorique émue d'une école qui ne se pique pas généralement de sensibilité. Sans doute elle a raison de repousser avec horreur l'idée de la vindicte sociale; pas plus que Dieu, la société ne se venge ; pourtant n'est-ce pas quelque chose de plus inhumain encore de conserver la peine là où il n'y a plus de coupable? On aura beau faire, la responsabilité sociale est une monstruosité, si la responsabilité morale n'existe pas. Vous dites que la société obéit à la loi de sa conservation ; mais, s'il n'y a ni bien ni mal en soi, à quel signe jugerez- vous des cas où il