‹ Problèmes de morale socialeChapitre 124 sur 228 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

semble dominer alors dans la peine appliquée, e'est la réparation par l'argent ou par le sang, le dédommagement ou le talion. Qu'est-ce que eela prouve, sinon la grossièreté des mœurs et l'imperfection des institutions dans ces sociétés rudimenlaires? Ce qui manquait alors, c'étaient les moyens d'action, l'adminislralion d'une justice sociale. On y suj)pléait comme on pouvait, soit par l'action individuelle, soit même par l'action collective de la tribu ou de la famille, qui prenait fait et cause pour l'un de ses membres lésés ; mais quelle raison a-t-on de croire que l'idée d'une justice supérieure lut absente, et que l'indemnité épuisât le châtiment? Je ne mets pas en doute que la notion de la criminalité ne fût déjà formée; seulement il est bien certain que les moyens de la faire passer dans la pratique n'existaient pas. On faisait ce que l'on pouvait sur la terre, on déléguait le reste aux dieux. Il y avait déjà, même dans la conscience primitive de l'humanité, un ensemble de notions qui correspondait à l'idée d'une justice punissante, Citerai-je l'idée si active de la jN'émésis, qui contenait non pas seulement la menace d'un châtiment pour les emportements delà puissance et de la force, mais même pour les excès (le la prospérité, parce qu'une fortune sans bornes répand dans les esprits l'ivresse de la tyrannie sur les hommes et de la révolte contre les dieux? La conception très-ancienne du Tartare ouvrait d'ailleurs des horizons illimités à l'idée du châtiment, et, bien que cette conception fut singulièrement défectueuse, souvent grossière dans la manière de répartir et de proportionner les peines, il n'en est pas moins vrai qu'il y avait là comme une traduction naïve et un symbo-

lisme de la pénalité. C'était comme un supplément imaginé par la conscience populaire pour réparer les effroyables désordres et les défaillances de cette justice élémentaire. Nous aurions mille preuves à Tappui de cette thèse, que dès Torigine de la société hellénique il a existé un sentiment de justice supérieure, qui s*est traduit plus d'une fois sous des formes plus ou moins délicates et précises. Il y a eu en Grèce, comme on Ta montré, une morale bien avant les philosophes, \ine morale très-complète dans ses idées essentielles, ce qui met hors de contestation à nos yeux Texistence d'une raison publique, d'une opinion qui flétrissait déjà le mal, la violence, la fraude, haïssait spontanément et frappait de son mépris l'immoralité, et, poursuivant le crime par l'aversion et l'opprobre, en remettait seulement le châtiment complet à la justice des dieux, en attendant que la justice des hommes se constituât pour défendre le faible contre le fort et faire régner la paix dans la cité.

Quoi qu'il en soit de ces origines contestables, M. Littré n'en est pas moins (et c'est là ce qui nous importe dans la question) de bonne composition sur les applications actuelles de l'idée de pénalité. Il reconnaît expressément que la société a le droit de frapper le coupable : « Elle l'a, dit-il, en vertu des deux principes primordiaux, celui de dédommagement et celui de vengeance. C'est à elle d'aviser à ce qu'elle fera, d'abord pour elle, puis pour ce malheureux ainsi tombé en forfaiture. A ce double point de vue, la pénalité acquiert un caractère de généralité qui la rend susceptible de discussions, de théories et d'accommodations successives à la mesure des degrés de

Page 1