CHAPITRE VIII
du libre arbitre est le résultat d'un vaste ensemble d'associations de détail, dont l'histoire a été perdue. Quant à M. Bain, il pousse la hardiesse jusqu'à prétendre que cette notion est apparue pour la première fois chez les stoïciens et un peu plus tard dans les écrits de Philon le Juif. Le nom seul lui semble antiscientidque. 11 a été amené de force dans un phénomène avec lequel il n'a rien de commun. Il ne peut avoir qu'un sens : nier toute intervention étrangère. Divers motifs concourent pour me pousser a agir : le résultat du conflit montre qu'un groupe de motifs est plus fort qu'un autre ; c'est là le cas tout entier. Il faudrait substituer au terme vague et impropre de liberté le terme d'aptitude {ability) qui, lui au moins, est inoffensif et inintelligible. Cette question de liberté est ce la serrure brouillée de la métaphysique, un paradoxe du premier degré, un nœud inextricable. » Elle appartient à la catégorie des problèmes factices, comme les arguments de Zenon d'Elée sur Timpossibililé du mouvement, sur la course entre Achille et la tortue, etc. M. Stuart Mill n'admet pas plus au fond la liberté du choix que les autres philosophes de la même école, mais il y met plus de formes. Peut-être même y aurait-il grand profit à tirer, dans une discussion sur le libre arbitre, d'un amendement par -lequel il tempère le déterminisme, et qui, poussé aux* dernières conséquences, pourrait bien le détruire. M. Mill admet notre aptitude à modifier notre propre caractère, si nous voulons. Sans doute nous agissons toujours conformément à notre caractère, et c'est bien là une espèce de nécessité; mais nous pouvons, d'une certaine manière assez inexplicable, agir sur lui.
M. Mill n'a pas tiré de cette ouverture qui s'était faite dans son esprit toute la lumière et la clarté désirables. La volonté retombe bientôt dans une sorte de mécanisme qui, pour être moral, n'en est pas plus libre. Nos résolutions suivent, en fait, des antécédents moraux déterminés, avec la même uniformité, et (quand nous avons une connaissance suffisante des circonstances) avec la même certitude que les effets physiques suivent leurs causes physiques. Ces antécédents sont les inclinations, les aversions, les habitudes, les dispositions, qui sont elles-mêmes des effets d'autres causes mentales ou physiques , — de telle sorte que la chaîne se prolonge à l'infini en arrière de chaque'action qui nous apparaît, dans l'illusion de la perspective vulgaire, comme spontanée et libre. L'imputabilité ne s'accorde guère avec un pareil déterminisme. Aussi est-ce pour Técole anglaise la question la plus pénible, la plus délicate, la vexata quœstio. Les philosophes de cette école s'effraient à l'idée d'ébranler dans les consciences la légitimité du châtiment; ils font tout pour conjurer le péril. Ce sont des Anglais, ne l'oublions pas, gens très-positifs et très-pratiques, grands partisans de l'utilité sociale, nullement disposés à renoncer, au nom d'une théorie philosophique, à la protection des lois et à l'institution des peines. Sur ce point, M. Mill est bien de sa race; il prétend ne rien sacrifier de l'intérêt public aux conséquences du déterminisme, qu'il déclare du reste exagérées et chimériques. Il est intéressant de le suivre dans le grand travail dialectique où il soutient cette thèse contre les arguments de M. Hamilton et les objections accumulées de MM. Mansel et Alexan-
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der. Rien n'éfrale la tenace subtilité, la souplesse insaisissable, Fart évasif, parfois même le bonheur de cette argumentation dont le but est de démontrer qu'un déterministe n'est nullement obligé, ni en conscience ni en logique, de renoncer en quoi que ce soit au bénéfice des lois pénales. C'est pour nous, avec un spectacle des plus instructifs, une occasion naturelle de remarquer l'embarras inextricable où l'on se jette dès qu'on abandonne le terrain du'libre arbitre, et la difficulté de conserver dans ce cas non-seulement le système entier des peines, mais l'idée même la plus élémentaire de la pénalité : tant il est vrai que la responsabilité sociale est liée invinciblement, dans la réalité comme dans la science, à la responsabilité métaphysique, et que Tune ébranlée ou détruite entraîne l'autre dans sa ruine.
Nous ne donnerons qu'un aperçu de la dialectique de M. Mill. Responsabilité signifie châtiment. Que prétend-on quand on dit que nous avons le sentiment d'être moralement responsables de nos actions? Quand on dit cela, l'idée qui domine dans notre esprit, c'est l'idée d'être punis à cause d'elles. Le sentiment de l'imputabilité se mesure donc exactement aux chances que l'on a d'être appelé à rendre compte de ses actes. Or, ce sentiment peut être plus ou moins cultivé dans les esprits. A mesure qu'une société est plus civilisée, nous sommes plus portés à croire que nous n'échapperons pas à ce compte qui nous sera demandé par nos semblables, et dont le résultat nous sera signifié soit par l'aversion publique, soit par un châtiment, selon que nos actes seront plus ou moins attentatoires à l'intérêt général. Cela devient une habitude et une
loi de l'esprit. Quand on a pensé longtemps qu'une peine était la conséquence à peu près inévitable d'un fait donné, ce fait s'engage dans des associations d'idées qui le rendent pénible en soi et en écartent naturellement l'esprit, et qui, lorsque le fait a eu lieu, nous portent à nous attendre à un châtiment. Voilà l'histoire psychologique du sentiment et de la notion de responsabilité. On n'y fait intervenir à aucun degré ni la notion du libre arbitre, ni la nature du bien et du mal en soi : on ne considère dans les actions que les conséquences qu'elles tendent à produire ; dès lors Timputabilité s'explique d'ellemême sans aucun recours à une raison transcendante ou mystique.
Nous ne nous arrêterons pas à montrer ce qu'il y a d'incomplet dans cette analyse, dont le double défaut est de subordonner le sentiment de la responsabilité à l'attente ou à la crainte des conséquences de nos actes, au calcul des chances que nous avons d'être appelés à en rendre compte, et de supprimer d'un seul coup et presque sans discussion, avec la distinction du bien et du mal inhérents à l'action, l'ensemble des sentiments moraux attachés au libre choix, en dehors de toute responsabilité sociale, comme la tristesse intérieure et le remords désintéressé. Nous avons hâte d'arriver à la question principale, qui, de l'aveu de M. Mill, est celle-ci : la légitimité du châtiment. Peut-il y avoir une seule peine qui soit juste, si le libre arbitre n'est plus là pour en fonder la moralité ? Nous avons effleuré cette question avec MM. Moleschott et Littré; le moment est venu de la discuter.