CHAPITRE IX
avec raison si cet intérêt majeur est juste, et c'est devant cette question qu'hésite et recule toute doctrine empirique. Quand on a montré et démontré cet intérêt de conservation ou de défense, reste à savoir s'il constitue un véritable droit. C'est précisément à ce point de divergence des deux routes que M. Fouillée se sépare de ses auxiliaires d'un moment. D'accord avec eux sur la question des faits et des intérêts sociaux, il déclare qu'il ne peut plus s'accorder au delà, les faits et les intérêts sociaux ne pouvant pas, même réunis, élaborés, combinés, donner naissance à un atome de moralité. Or l'ordre social tout entier repose sur l'idée du droit ; les rapports sociaux ne sont explicables et vraiment justifiables que par les rapports moraux, comme la légalité par la légitimité. C'est ainsi que se rompt pour toujours l'accord provisoire, Téquivalence momentanée du déterminisme et du libre arbitre.
Non, le droit social n'est pas engendré et ne peut pas 1 être par l'utilité, par l'intérêt du plus grand nombre, même par l'intérêt de tous ; en dehors, il y a encore le droit, que rien de tout cela ne constitue. Telle est la ferme doctrine de M. Fouillée, et si elle est encore incomplète par ce qu'elle ne dit pas, elle est au moins irréprochable par ce qu'elle affirme. Le droit, c'est la reconnaissance et la garantie de l'inviolabilité de la liberté de chacun. La justice sociale, c'est l'accord réciproque de ces libertés. De là se déduit sans effort la pénalité ; elle se résout dans le droit de défense appliqué à la garantie de la personne humaine. Il y a un droit, c'est celui de la personne. Donc il y a un droit de le défendre, puisque c'est défendre la
personne même. Le droit social n'est pas autre chose que le transfèrement dans les mains de Tétat de ce droit individuel que chacun possède naturellement de garantir sa personnalité contre les envahissements ou lQ^ entreprises d'autrui. Il reste le même en passant de l'individu à Tétat ; il ne change pas dénature, il est toujours le droit, le même droit, seulement généralisé. Voilà bien, à ce qu'il me semble, les éléments de la théorie de M. Fouillée, dont il faut recueillir à travers le livre les fragments dispersés, comme les échos errants de la même voix.
Ainsi résumée, et je crois qu'elle l'est exactement, la théorie de M. Fouillée n'a plus autant à craindre des critiques qui ne lui ont pas été ménagées. Elle se distingue nettement de toutes les théories inférieures, qu'elle a l'air de n'accepter un initant que pour les traverser et les dépasser. Elle s'élève de la sphère extérieure et physic[ue au monde intime de la conscien* ce, où nous devons chercher les derniers fondements des droits ou des devoirs sociaux, et là, dans le sanctuaire de la personnalité libre, elle trouve la base inébranlable de la pénalité.
Reste à savoir s'il n'y a pas autre chose dans cette idée, et si l'auteur rend un compte suffisant de tous les éléments qu'elle contient. Nous ne le pensons pas. Que l'origine historique et logique de ce droit social se trouve dans le droit individuel, inhérent à chacun, de défendre sa personnalité, j'y consens ; que ce droit de défense se distingue très-nettement de celui qu'invoquent les déterministes par l'intervention de cet élément moral, qui en est la véritable justification et qui pour eux se réduit au besoin, je le reconnais vo-