CHAPITRE IX
la vindicte publique, expression atroce qui dénature par ridée de la passion la notion désintéressée de la justice et de la garantie. Contre ces théories mystiques de la peine, les nouvelles écoles naturalistes et utilitaires s'élèvent avec raison ; mais à leur tour, quand elles veulent définir leur principe, elles ne sortent pas des expédients, qui ne font que déguiser sous des noms pompeux le droit de la force. Et comment en serait-il autrement puisque ces écoles sont condamnées par leur méthode à ne pas s'élever au-dessus des notions empiriques du besoin individuel ou de Tintérêt du plus grand nombre? ilicn de tout cela ne constitue et n'engendre un droit, pas même celui de la défense. Ce droit ne commence qu'avec l'idée des libertés individuelles et des personnalités inviolables à garantir contre la violence ou la ruse ; mais ce droit lui-même, véritable origine de la justice, se généralise et se transforme en se transférant de l'individu à la société, qui devient médiatrice entre roffenseur et l'offensé, juge du délit, arbitre de la peine. Voilà le principe et l'origine vraie de la notion de pénalité. Elle va croître, étendre sa légitime influence, agrandir sa portée jusque sur l'avenir, 'graduer le châtiment d'après la perversité, améliorer l'administration de la justice en la rendant de plus en plus prévoyante, active, sagace, augmenter de jour en jour sa vertu correct! ve et sa puissance préventive, se modérer dans la mesure du progrès des mœurs et de l'extension des lumières, et sans désarmer jamais, se donner à ellemême comme sa fin la plus élevée de travailler à se rendre inutile. Chacun de ces progrès successifs de la pénalité sociale correspond exactement à une phase de
la civilisation. Qu'est-ce en effet que la civilisation, sinon Thumanité arrivant à la conscience de plus en plus intime d'elle-même et de ses fins morales?
Ce sont précisément ces fins morales de l'homme que nient les écoles prétendues scientifiques. Elles ne voient dans l'homme qu'un moyen, un auxiliaire de l'intérêt général ou un obstacle qu'il faut écarter. Le péril qu'apportent avec elles ces nouvelles doctrines n'est pas seulement celui d'une erreur intellectuelle, c'est un péril social et des plus graves. Elles descendent des sphères de la science dans les différentes sphères sociales en s'adaptant à chacune d'elles par des procédés sommaires d'exposition et des formules appropriées. Partout où elles passent, elles laissent derrière ellesun trouble profond dans les intelligences, un vide dans les consciences. Ce qu'il faut appréhender le plus dans cette influence néfaste, ce n'est pas qu'elle amène la société à douter de son droit, du droit qu'elle exerce en vertu d'une délégation supposée ou consentie des libertés individuelles dont elle s'est engagée à régler et garantir l'accord. La société sait bien que l'exercice de ce droit est pour elle une question de vie ou de mort, une de ces conditions de 5^lection naturelle^ vraie pour les peuples comme pour les espèces,- et ce qui doit rassurer à cet égard, c'est de voir que ni M. Mill, ni M. Littré, ni même M. Moleschott, en dépit de leurs principes, ne conseillent à la société de se dessaisir de ce droit redoutable et sauveur. Ce qui est vraiment à craindre, c'est que par toutes ces négations accumulées on n'arrive à ébranler ridée de la responsabilité dans la conscience des individus. Le mal est déjà fait pour la conscience des