‹ Problèmes de morale socialeChapitre 176 sur 228 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

progrès, car dans la théorie de M. Spencer la même loi s'applique rigoureusement à la société, à Tindividu, à la vie organique, à la vie de la terre, au système solaire, à la vie cosmique tout entière. La loi doit être la même, puisque dans la théorie nouvelle il n*y a pas d'ordres distincts de réalités ou de phénomènes, pas de sphères d'existence incommunicables et fermées. Il n'y a qu'une loi parce qu'il n'y a qu'une vie ; il n'y a qu'une vie parce qu'il n'y a qu'une force persistante, diversifiéepar l'infinité des mouvements dont elle remplit l'infini de l'espace et du temps, par lesquels elle compose et dissout la variété incessante des formes, des êtres et des mondes.

Sous l'empire de la loi universelle, la persistance de la force, toutes les variétés de mouvements se transforment les unes dans les autres ; les forces physicochimiques font la vie ; les forces biologiques font la sensibilité et la pensée; les forces individuelles font les forces sociales : la société n'est donc au fond qu'une des métamorphoses infiniment variées de la force universelle, un épisode peut-être très-court dans le poëme de la nature. L'originalité de M. Spencer ne consiste pas à faire des phénomènes humains et sociaux, de la vie et de l'histoire, une pure modalité du principe dynamique; elle est dans la témérité inouïe de mener de front, comme autant de développements parallèles, l'embryogénie des mondes, celle des individus et celle des sociétés. Dans les proportions d'une pareille synthèse, on comprend quelle place doit occuper l'humanité, accident insignifiant que produit ou retire le jeu des forces éternelles. Elle qui croyait autrefois être l'objet de la création et le centre des cho-

ses, la voilà réduite à je ne sais quel groupement d'atomes jeté pour un instant sur un des points de la circonférence infinie; mais Tatome participe un instant à la vie éternelle, il est une partie du tout. A ce titre, la vie de Tatome a son intérêt ; il doit avoir son histoire. La science prend Thumanité au moment où dans le mystère de ses origines elle commence à être distincte, et la conduit jusqu'au moment où Tindividualité du groupe humain se perd dans le Tout sans forme, principe et fin des choses. Ainsi procèdent l'astronomie, la géologie, la physiologie, qui ne sont au fond que des systèmes de mouvements variés et combinés à Tinfini, donnant lieu à des successions d'êtres et de formes, toujours en fonction de naissance ou de mort. Qu'il soit question d'un seul objet ou de tout l'univers, une explication qui le prend avec sa forme concrète et qui le laisse avec une forme concrète est incomplète, puisqu'une époque de son existence connaissable reste sans histoire, c'est-à-dire sans explication. L'histoire universelle ne sera faite que lorsque la science aura suivi cette loi dans le passé, aussi loin que l'observation et le raisonnement nous le permettront, pour les faits qui constituent la naissance, la croissance et la vie des sociétés. On pourra même dire qu'elle ne sera complètement faite que quand la science aura suivi dans l'ordre inverse l'histoire du genre humain à travers ses transformations probables dans le plus lointain avenir et son acheminement vers la dissolution. Tout changement subi par une existence sensible se fait dans l'une ou l'autre de ces deux directions opposées : une de ces tendances est la suite naturelle de l'autre, elle en est le complément.

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