CHAPITRE XIIL
disparu plutôt qu'ils [n'ont été remplacés par un système régulier d'améliorations et de garanties. Aujourd'hui l'ouvrier est maître de son travail comme de sa volonté. Il est libre^ mais isolé. Ces institutions d'autrefois, conune la commune bu la corporation, qui avec de réelles servitudes offraient au paysan ou à l'acUsan une certaine tutelle, sont tombées sans qu'aucun abri, même privisoire, protège aujourd'hui ces infortunes solitaires et ces libertés errantes. Chacun peut monter au faîte ou tomber dans 1% dénûment absolu sans que personne s'en inquiète. Enfin la distance immense établie entre le maître et l'ouvrier par le régime de l'industrie moderne est devenue une cause permanente de défiance et d'hostilité. La vie presque commune d'autrefois, la familiarité de -râtelier, ont fait place à oes vastes usines où des multitudes travaillent sous la loi et sous l'œil d'un maître qui ne connaît plus ses ouvriers que comme des unités de force et des outils vivants.
Voilà ce qu'on dit, non sans raison. Il n*est pas jusqu'à l'instruction universelle, considérée comme un élément du progrès social, qui ne soulève de vives appréhensions : non pas qu'il y ait en France à l'heure . qu'il est, dans aucun parti, personne qui revendique pour le peuple « le droit salutaire de l'ignorance et l'heureuse innocence de la brute » . On ne trouverait personne qui osât aujourd'hui s'approprier les maximes de Voltaire, quand il disait : « Il est à propos que le peuple soit guidé et non qu'il soit instruit, il n'est pas digne de l'être, » — ou bien encore : « Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants, et, si vous faisiez valoir comme moi une terre, vous seriez de mon
avis. » Le temps de ces belles impertinences est à jamais passé; mais enfm il n'est pas difficile de prévoir que plus d'un péril peut naître de cette force nouvelle, l'instruction populaire, si elle n'est tempérée par un sentiment croissant de justice sociale et de moralité. Plus d'un esprit éclairé, plus d'un cœur généreux a pu applaudir aux éloquentes déclarations de M. Lqwe, s'écriant dans le parlement anglais, il y a trois ans, lors de la discussion du ballot-bill : <c Vous demandez le vote universel? Moi alors, je demande l'instruction obligatoire. Certes je n'en voulais pas. Dieu m'en est témoin I Je repoussais de toutes mes forces cette attaque violente à la liberté, cette misérable prime à l'orgueil humain et à l'ignorance prétentieuse; mais maintenant je la réclame, car il faut au moins apprendre à lire à ceux qui seront nos maîtres demain. » Une prime à l'orgueil humain et à la demi-science prétentieuse, c'est bien là le péril; cependant qui hésiterait à choisir entre ce péril, que l'on peut conjurer à force de justice et de bonne volonté, et un état d'ignorance systématique imposée au peuple comme une diminution d'énergie et une dernière forme de la servitude?
Ce peuple, il a senti sa force : ce n'est pas à comprimer cette force par des moyens artificiels que doit tendre aujourd'hui l'homme d'Etat, c'est à l'élever jusqu'à l'idée du droit. « Il faut apprendre A lire à ceux qui sont devenus nos maîtres ; » cette belle parole de M. Lowe résume toute la question politique. Quant au côté social et religieux, j'engage tous ceux « qui voudraient se tenir dans une mortelle indécision à méditer un aphorisme de M. de Tocqueville, un dé-