CHAPITRE XIV
secret du génie dans le développement plus ou moins parfait des circo4volutions cérébrales, ou même dans un état morbide résultant d'une lésion, comme la folie. D'autres ont tenté de l'expliquer par Taccumulation de force et de lumières dans une race privilégiée, par une conjonction propice de l'évolution organique, du milieu intellectuel, du moment historique. Les derniers venus, comme M. Galton en Angleterre, M. Kibot en France^, ont prétendu faire cette belle conquête au profit de l'hérédité en serrant la question du génie de plus près que leurs devanciers. Au fond de toutes ces théories s'agite obscurément la question du progrès dans l'art. En effet, du jour où l'on mettrait la main sur la loi certaine de ces grands phénomènes, sur l'antécédent physiologique qui les détermine, la science, en tenant la cause, deviendrait maîtresse des effets. Le génie ne serait plus qu'une affaire de combinaison bien préparée, d'accumulation d'éléments, une œuvre de chimie mentale, le progrès dans l'art un fait curieux de laboratoire physiologi*» que, un cas particulier de sélection artificielle. Pure chimère I les savants peuvent avoir comme les poëtes leurs songes éveillés ; eux aussi parfois révent d atteindre l'inaccessible.
Non, le génie n'est pas une résultante, à moins que vous ne mettiez dans la somme des principes composants une force centrale et dominante, quelque ressort intérieur, un élément de spontanéité, un primum rnovenSy tout à fait distinct du tempérament, du milieu,
1. GcUton'9 HeredUary genius. — L'IIérédUé au point de vue psychologique^ par M. Ribot.
398 PROBLÈMES b& MORALE SOCIALE.
de révolution ou de Thérédité, quelque chose enfin qui échappe à vos formules et qui les dépasse infiniment. Le génie, comme Théroïsme, restera une des formes les plus éclatantes de la personnalité, les plus indépendantes de Tespëce. A Torigine de ces grandes manifestations de Thomme, Fart, Toriginalité inventive, il y a une donnée initiale dont le scalpel ni le compas ne peuvent mesurer la grandeur. C'est le vol de l'aigle, ce sont ses ailes et sa force, contenus dans un germe semblable à tant d'autres, avec un élément de plus que nous ne saisissons pas et qui fait Taigle . Le génie n*est pas une résultante de la race, il n'est pas non plus l'expression d'une époque : il la domine et la devance ; même dans la science, où la préparation et la part du travail antérieur sont considérables, il y a réclair qui vient on ne sait d'où, mais de plus haut assurément que cet amas de matériaux accumulés. Cet éclair qui illuminait l'âme guerrière de Condé sur le champ de bataille, il est de la même essence que celui qui tombe sur les calculs du grand géomètre au fond de son cabinet d'étude ou sur les expériences du physicien dans son laboratoire, et qui, en illuminant tout en eux et autour d'eux, leur découvre des horizons inaperçus. Cet éclair-, c'est une idée d'une fécondité infinie, implicitement contenue dans une foule d'autres, qui jaillit tout d'un coup, comme d'un foyer intérieur frappé par le choc d'une intuition plus directe et plus forte. Voir plus haut ou plus profond, voir plus loin et plus juste, voilà bien l'inspiration dans la science, comme dans la poésie et dans l'art; mais qui ne sent en même temps que ces grandes originalités ne doivent pas laisser d'héritiers, que cette