CHAPITRE VI
selle, la transformation incessante, révolution, seul principe éternel dans le changement sans fin des formes et des êtres, des conditions dont dépendent les formes, et des milieux dont dépendent les êtres.
« La formation des sociétés étant déterminée par les attributs des individus, et ces attributs n'étant pas des constanteSy » rien ne doit être plus variable que les règles qui déterminent les rapports des différents membres de la communauté, soit entre eux, soit avec la communauté elle-même. Ainsi s'évanouit la chimère spiritualiste de Thomme universel , identique, constant à lui-même sous des variations superficielles, ayant dès ies premiers âges sinon la même conscience en acte et développée, du moins la même conscience implicite et virtuelle, les mêmes facultés à des degrés différents, la même nature intellectuelle et morale, enveloppée comme dans un germe qui porte déjà toute l'histoire future de l'humanité. Rien de plus faux, nous dit-on, qu'une pareille conception. L'homme est devenu ce qu'il est, mais cela aurait pu ne pas être : un fait insignifiant en apparence changé dans sa laborieuse histoire, elle aurait pu changer du tout au tout; l'homme pouvait rester enchaîné à jamais dans les liens de l'animalité muette ; une autre espèce aurait peut-être pris sa place au sommet de l'échelle animale. De quelle morale absolue, éternelle, peut-il être question pour une espèce soumise à de telles vicissitudes ?
Contemplons l'image de nos ancêtres dans cette troupe de Fuégiens qui a passé sous les yeux de M, Darwin comme une réminiscence vivante des temps préhistoriques : ce Ces hommes absolument nus,
barbouillés de peinture, avec des cheveux longs et emmêlés, la bouche écumante, avaient une expression sauvage, effrayée et méfiante. Ils ne possédaient presque aucun art et vivaient comme des bêtes sauvages de ce qu'ils pouvaient attraper; privés de toute organisation sociale, ils étaient sans merci pour tout ce qui ne faisait pas partie de leur petite tribu. » On nous assure que tels étaient nos ancêtres. — Ces sauvages de la Terre-de-Feu ne sont-ils pas aussi complètement étrangers aux concepts et aux sentiments de notre conscience que pouvaient l'être les Simiadés dont nous descendons? « Pour ma part, ajoute M. Darwin, j'aimerais autant descendre de ce vieux babouin qui emportait triomphalement son jeune camarade après l'avoir arraché à une meute de chiens étonnés, que d'un sauvage qui torture ses ennemis, offre des sacrifices sanglants, pratique l'infanticide, traite ses femmes comme des esclaves. » — Or, si l'on considère que le type actuel peut être aussi éloigné du type complètement inconnu de l'humanité future, que les aborigènes, les troglodytes ou autres l'étaient de la forme actuelle de la société, on voit à quoi se réduit cette notion a priori de l'homme universel investi en naissant d'un droit absolu. L'homme n'ayant pas toujours été l'homme et pouvant devenir tout autre chose qu'on ne peut concevoir, dans un avenir indéterminé, c'est folie de prétendre définir pour lui d'une manière fixe le bien ou le mal, puisque l'un et l'autre ne sont ce qu'ils sont que selon les circonstances variables de temps et de milieu, selon qu'ils sont conformes ou contraires aux exigences de l'espèce, moins que cela, à l'intérêt spécial du groupe dont l'être fait partie, car