OPÉRATIONS ACCESSOIRES AU BATTAGE
Arrachage des pieux. — Il arrive souvent que des pieux se brisent pendant le baitage ou qu’ils prennent une mauvaise direction qu'on ne peut rectifier avec le mouton, et l’on se voit forcé de les arra-
. cher.
Le procédé le plus ordinaire consiste à les ébranler énergiquement par des secousses répétées qu'on leur transmet au moyen d'un grand levier en bois; l’'adhérence latérale du pieu avec le sol finit par disparaître, parce que le trou s'agrandit, et l’on n’a bientôt plus à vaincre que Île poids du pieu pour le soulever,
La figure 9, planche XIII, représente un système de grand levier manœuvré par des tiraudes et établi sur terre ferme; lorsqu'on a à enlever des pieux battus dans l’eau, il est facile d'installer sur un bateau un levier analogue; il est peu coûteux et facile à confectionner partout. Le mode d'attache de la chaîne de traction avec la tête du pieu est variable : le plus simple consiste à traverser le bois par une cheville en fer, dont les extrémités dépassent et sont engagées dans les dernières mailles de la chaîne (fig. 6). Les figures 4 à 8, planche XIII, représentent des systèmes qui consislent à saisir la tête du pieu au moyen de colliers ovales en fer, simples ou doubles; par la traction, ces colliers broient les fibres du bois, pénètrent un peu dans le pieu et ne peuvent pas se dégager tant que dure la traction.
Un autre système d’arrachage consiste à se servir de verins en bois ou en fer; on ne procède plus par secousses, mais par efforts coutinus. On voit sur les figures 40 et 44, planche XIII, deux vérins en bois, mus au moyen de bras de cabestan ; dans le premier, les bras de cabestan sont fixés à la vis et s'élèvent avec elle; dans le second, les bras sont engagés dans une lanterne qui forme l’écrou fixe de la vis mobile.
Recepage des pieux. — Lorsqu'on a établi une file ou une enceinte de pieux et palplanches, il est en général nécessaire de les déraser de manière que toutes les têtes se trouvent dans un même plan horizontal; cette opération constitue le recepage.
Lorsque les pieux sont hors de l’eau, le recepage est facile et iln'y a qu’à se servir de scies ordinaires.
Il n’en est pas de même lorsqu'il s'agit de receper les pieux sous l’eau à une profondeur quelquefois considérable.
Un des plus anciens appareils destinés à cet usage est la scie de Decessart que représentent les figures 4 et 2, planche XV; c’est quelque chose de très compliqué que nous ne pouvons décrire que d’une manière sommaire, à titre de curiosité. Sur la figure 1, coupe verticale en long, on voit trois tiges verticales : celle du milieu est une tringle verticale sur laquelle agit le chef de chantier pour appliquer le plan horizontal de la scie sur la tôte des pieux déjà dérasés ; celles qui se trouvent de chaque côté portent latéralement des crémaillères et servent à soulever ou à abaisser le plan horizontal de la scie de manière à le placer à la hauteur voulue. En dehors de ces tiges, on trouve, de chaque côté, une glissière inclinée qui retient un bouton de manivelle fixé à une tige à laquelle des ouvriers impriment un mouvement de va-et-vient; ce mouvement de va-et-vient se communique par des Jeviers articulés, situés dans un plan vertical, à un autre système de leviers situés dans un plan horizontal, et ces derniers le transmettent à la scie; les lignes ponctuées font bien comprendre ce qui se passe. Tout l'appareil repose sur un chariot de support qui permet de faire aller la scie d'un pieu à un autre. Tout ingénieux qu'il est, cet appareil ne saurait être aujourd'hui d’aucun usage.
Aux fondations du pont de Bordeaux, M. Vauvilliers fit usage d’une scie circulaire horizontale mue par un arbre vertical, qui recevait luimême son mouvement d'un cabestan; l’appareil est soutenu par un châssis métallique qui ne masque que la moitié du cercle de la scie, de manière à permettre à l’autre moitié d'attaquer le pieu : l'axe vertical doit être formé de deux parties qui s’assemblent à coulisse de telle sorte qu'on puisse l’allonger ou le raccourcir, c'est-à-dire abaisser ou élever la scie circulaire.
On en est venu, plus tard, à des appareils plus simples : avec les précédents on obtenait une tête de pieu mathématiquement horizontale ;: supposez un triangle isocèle, dont la base est horizontale et formée d’une lame de scie; le plan du triangle est vertical et peut prendre un mouvement de va-et-vient autour d'un axe horizontal, qui lui est perpendiculaire et qui passe par son sommet; l'enveloppe de la scie dans son mouvement sera un cylindre et la tôte du pieu sera découpée suivant la même surface; ce ne sera donc pas un plan horizontal, mais elle en diffère bien peu, si l’on a soin de placer à une assez grande hauteur l’axe de rotation. La solution revient en somme à substituer au plan tangent à la surface décrite par la scie cette surface elle-même, et cette solution est excellente en pratique. Le mouvement de va-et-vient est communiqué à l'appareil au moyen de deux cordelles ou de deux perches
qui s’attachent aux sommets de la base du triangle et qui se prolongent en dehors de l'eau.
Les figures 3 et À, planche XV, représentent, en élévation de face eten élévation latérale, la scie oscillante employée par M. l'ingénieur Beaudemoulin pour les fondations du pont de Tours.
La figure 4, planche IX, est le dessin d’une petite scie oscillante employée par M. l'ingénieur de Lagrené à la fondation de barrages sur la haute Seine ; elle est manœuvrée par quatre hommes et a servi pour de petites profondeurs qui n’ont pas dépassé 1"40; il était facile de modifier à volonté le niveau de la scie, il suffisait de placer Ja cheville formant axe d'oscillation dans un des trous que l'on voit figurés sur le montant vertical de la charpente.
Au pont de Saint-Pierre de Gaubert, M. l'ingénieur Regnault employa pour le recepage sous l’eau la scie oscillante représentée par la figure 8, planche VIII. On l’attachait au pieu par sa partie supérieure, tout en la laissant mobile autour de son point d'attache. Un hamme maintenait la scie contre le pieu et six magœuvres la faisaient mouvoir à l’aide de deux tringles en fer, attachées à ses extrémités. On se servait pour cette opération d’un bateau qu'on plaçait tangentiellement au pieu. L'emploi de cette scie produisit de bons résultats. Le recepage d’un pieu durait un quart d'heure, et l’on obtenait des surfaces parfaitement nettes.
Aux nouveaux quais de Rouen, une scie à mouvement alternatif, construite par MM. Perdriel frères, de Nantes, a permis de déraser, à { centimètre près, les têtes de 56 pieux correspondant à un même caisson; manœuvrée par une équipe de cinq hommes, elle a recepé 12 à 15 pieux par jour.
Lunettes plongeantes. — Un instrument fort utile pour les travaux hydrauliques, auquel on n’a peut-être pas assez souvent recours, c’est la lunette plongeante. Il en est de plusieurs formes : rappelons que dans une lunette on appelle objectif le verre ou la lentille qui touche l’objet, et oculaire le verre que l'observateur approche de son œil.
M. Vouret, conducteur des ponts et chaussées, inventa, vers 1835, une lanette à oculaire, destinée à montrer le fond de l’eau : c'est un tube conique, parfaitement étanche, dont le petit bout porte un oculaire; le gros bout est renflé de manière à former une sorte de cloche; supposez que l’on plonge l'appareil dans l’eau verticalement, le tube étant ouvert par le bas, l’eau tendra à s'élever à l'intérieur, mais elle ne peut le faire qu'en comprimant l'air confiné qui suit la loi de Mariotte; son volume varie en raison inverse de la pression. C'est précisément pour obtenir une diminution notable du volume intérieur et en même temps une faible ascension de l’eau dans le tube qu'on lui donne la forme renflée vers le bas. Pour être étanche, cet appareil demande à être bien solidement construit: il est lourd et peu maniable, et il y a toujours une couche d'eau assez considérable interposée entre l'air et l'objet; cette couche d'eau diminue beaucoup la netteté de la vision.
Au pont de Tours, M. Beaudemoulin obtint d'excellents résultats avec
une lunette sans oculaire et munie d’un objectif en verre plan (il est préférable, lorsqu'on peut le faire, d'adopter pour objectif une lentille biconcave). Les figures 5 et 6, planche XV représentent une de ces lunettes de petite dimension qui est très commode et très maniable; on l’enfonce dans l'eau en exerçant un certain effort, l'eau ne pénètre point à l’intérieur, puisque l'objectif fait fonction d'obturateur; on peut donc approcher de l’objet aussi près qu'on le veut. Pour éviter toute filtration de l’eau, il faut veiller à ce que la lentille soit soigneusement encastrée dans les parois du tube. Jusqu'à 2 mètres de profondeur, même en eau trouble, on distingue jusqu’au moindre grain de sable sans s’assujettir à placer l'œil tout près de l'orifice; à 5 mètres de profondeur, on est forcé de placer l'objectif sur le corps à examiner et d'approcher l’œil de l'oculaire.
« Une lunette à verre plan mastiqué, dit M. Beaudemoulin, en 1841, de 2 mètres à 250 de longueur, coûte 8 francs; les bords du verre doivent être dépolis pour faire prendre le mastic.
« Avec un verre enchâssé dans un appareil étanche en étain, elle coûte 10 francs. Enfin, avec un objectif biconcave, elle peut revenir à 42 francs. »
On s’est servi aussi de lunettes à réflexion, destinées à montrer non pas le fond d'une rivière, mais par exemple les parois verticales d'une pile de pont; ces lunettes, fermées au fond, portent à la base sur une de leurs faces une glace, en face de laquelle, à l'intérieur, on trouve une surface polie inclinée à 45 degrés pour renvoyer l’image à l’œil de l’observateur. Gette complication est inutile, car il est facile d’incliner plus ou moins la lunette à objectif; du reste, avec celle à réflexion, on ne peut guère voir qu'à 0"30 en avant de la glace.
Du moisage des pieux. — Quand on a établi une enceinte de pieux, on a, en général, à réunir les têtes de tous ces pieux par des pièces de bois longitudinales et transversales, et, d'ordinaire, ce sont des moises que l'on emploie. Si la tête des pieux est hors de l'eau, ou tout au moins à l'étiage, il est facile d’établir ce grillage par les méthodes ordinaires, on peut même ne pas se servir de moises et prendre des pièces simples qui s’assemblent à tenon et mortaise sur la tête des pieux.
Lorsqu'on a recours à des moises, il y a, dans tous les cas, certaines précautions à prendre. 1l n’arrive jamais que les pieux soient exactement battus suivant la ligne droite prévue, il faut donc, pour les recouvrir exactement, commencer par relever er plan leur position respective : dans l’axe de chaque pieu, on perce un petit trou de tarière, dans lequel on plante une fiche en fer; le long de deux des fiches on applique une règle, et l’on prend, par rapport à cette règle, les ordonnées et les abscisses de toutes les autres fiches : on a de la sorte la position relative de tous les pieux, que l'on peut reporter sur l'ételon. C'est là que l’on arrête la forme définitive, plus ou moins régulière, soit des chapeaux destinés à recouvrir les pieux, soit des moises destinées à les embrasser.
Les moises, avons-nous dit, se composent de deux pièces parallèles qui
embrassent les pieux, par un assemblage généralement à mi-bois, et qui sont distantes entre elles d’un intervalle un peu supérieur à la largeur des palplanches, dont elles servent à guider Ja marche; lorsqu'elles sont assemblées, on les rapproche au moyen de forts boulons qui traversent à la fois les deux moises et le tenon ménagé sur la tête du pieu, et on exerce un serrage énergique.
Lorsqu'il s’agit de moiser sous l’eau, on peut réunir les moises par des boulons situés en dehors de l'emplacement des pieux, puis on engage le système dans les pieux à la partie supérieure et on le force à descendre à frottement dur, en le frappant tantôt à un endroit, tantôt à l'autre, par l'intermédiaire d'un chasse-pieu.
Si l'on veut obtenir un moisage parfait, on opère autrement : les pieux étant recepés sous l’eau, on ne peut chercher à les réunir aux moises par des boulons horizontaux; il faut venir poser ces moises sur la tête des pieux, et alors on maintient l’écartement des deux moises par des laquets en bois, dont l’axe est dans le prolongement de celui des pieux ; les taquets et les moises sont serrés ensemble par des boulons horizonlaux, et ce chapeau complexe est réuni à la ligne des pieux au moyen de chevilles en fer barbelées, engagées d’un bout dans un taquet et d’autre bout dans le pieu correspondant, suivant l’axe vertical.
Pour relever le plan de l'enceinte, on vient appliquer sur la tête de chaque pieu un tube en fer-blanc, terminé par un entonnoir qui embrasse le pieu; le tube est vertical ; à l’intérieur, on descend une longue tarière et on perce un trou dans l'axe du pieu; dans le trou on implante une tige en fer qui dépasse le niveau de l’eau, et de la position relative de toutes les tiges on déduit le plan de l'enceinte; on peut alors préparer exactement les moises et leurs taquets, que l’on perce de trous verticaux correspondant aux tiges; les taquets s'engagent dans les tiges et la charpente descend à sa place. Avec des pinces, on engage les chevilles barbelées dans les trous des taquets, et, avec un chasse-pieu, on les fait pénétrer dans les pilots. L'opération est alors terminée; il faut avoir soin de conserver la frette des pilots, sans quoi les tarières les feraient éclater. M. l'ingénieur de Lagrené a appliqué ce système avec succès à la fondation des barrages de la haute Seine, dans des profondeurs d'eau qui atteignaient jusqu’à 2 mètres. Il a reconnu qu'on pouvait évaluer à environ 60 francs par mètre cube de bois employé le prix de la maind'œuvre de ce genre de moisage.