PIEUX MÉTALLIQUES ET PIEUX A VIS
La plupart des pieux à vis sont entièrement métalliques, cependant il
ca + — —
convient de distinguer les pieux métalliques proprement dits, d'une forme plus ou moins voisine de celle des pieux ordinaires, et les pieux à vis dont le corps n’est pas nécessairement en métal.
1° Pieux métalliques. — À. Pieux en fer double T de la digue du large à Glascow. — Une des digues de Glascow, d'environ 20 mètres de largeur, se compose de deux murs formant quai, l'un sur le bassin, l’autre sur la Clyde, entre lesquels on a remblayé avec des terres mêlées de pierres. On a commencé par draguer à l'emplacement de chaque mur une tranchée nivelée à 5"18 sous l'altitude de basse mer, puis on a établi un pont de service; cela a permis de battre, suivant le parement extérieur des murs, des pieux en fer distants de 2"43 d’axe en axe et arrasés un peu au-dessus du niveau de basse mer. Ces pieux, d'environ 8 mètres de longueur, sont à section transversale double T dont l'âme a une dimension totale de 0"30 et l'aile une largeur de 0"33. Les pieux des deux parements de la digue se correspondent, ce qui permet de les relier par des tirants en fer traversant tout le massif, tirants en fer forgé de 0"065 de diamètre composés de deux parties réunies par un tendeur à clavettes.
Entre les rainures des pieux consécutifs on descend des dalles en granit, destinées à former sous l’eau le parement extérieur du mur; ces dalles forment avec des enrochements coulés au centre de la digue un coffrage dans lequel on immerge le béton de fondation.
Observation générale sur les pieux métalliques. — Les pieux en fer nous paraissent susceptibles de rendre en bien des cas de sérieux services et peut-être n’en fait-on pas un usage assez fréquent; on y sera nécessairement amené par le prix croissant des bois durs de gros échantillons. Cependant, il ne faut pas oublier que le fer s'oxyde rapidement et qu'on ne sait ce qu'il deviendra avec le temps, tandis que le bois immergé se conserve presque indéfiniment. Il existe bien des préservatifs contre l'oxydation, mais l'usage n'en est pas répandu et on ne connaît pas la durée de leur efficacité.
L'expérience faite jusqu'à ce jour semble montrer toutefois que la durée des pieux métalliques sera plus longue qu'on ne l'avait supposé d'abord; les ouvrages fondés par ce système, dont le plus ancien remonte à 1833, se sont bien maintenus.
« Dès lors, dit M. l'ingénieur Radoult de Lafosse, il est naturel de rechercher si l'emploi de pieux métalliques ne pourrait pas être tenté avec succès pour l'établissement des ponts sur les rivières à fond mobile. » Ainsi des pieux métalliques creux, de 0"15 à 0"20 de diamètre intérieur formés de tubes en tôles de 0"004 d'épaisseur assemblés par manchons fletés, ont pu être enfoncés dans le lit de l’Allier avec une régularité parfaite jusqu’à 43 mètres sous l’étiage, profondeur plus que suffsante pour obtenir un bon encastrement. « Aussitôt l'enfoncement terminé, dit M. Radoult de Lafosse, le vide intérieur serait rempli aussi exactement que possible par des pieux en chêne ou en sapin parfaitement calibrés. On obtiendrait ainsi uñe véritable fondation sur pieux en bois protégés par une enveloppe métallique résistante et descendus à une pro-
fondeur qu'il serait dans tout autre système absolument impossible de leur faire atteindre. » L'enfoncement d’un pieu en tôle, de 0"415 à 0®30, dans le lit de l'Allier à 10 mètres de profondeur sous l’étiage, exige l’emploi, pendant sept jours, de cinq manœuvres et d'un chef sondeur.
Le système que nous venons de décrire ne paraît pas avoir reçu beaucoup d’application; on lui a généralement préféré les pieux creux de grand diamètre, 0"80 à 1 mètre, que l’on remplit de béton. Toutefois, il faut remarquer que, si l’on fait abstraction de l'enveloppe, les pieux en béton doivent à charge égale avoir une section dix fois plus grande que celle des pieux en bois, le béton ne devant être chargé que de 5 kilogrammes par centimètre carré, tandis que le bois peut recevoir 50 à 60 kilogrammes.
Ces calculs ne présentent pas une exactitude suffisante, car on est toujours dans l'incertitude de la part de charge qui revient au frottement latéral des pieux dans le terrain, grâce à ce frottement, la charge verticale portée par la tête d’un pieu n'est pas transmise à sa base ; souvent le terrain ne la supporterait pas sans dépression, elle est équilibrée par le frottement latéral et diminue à mesure que l’on descend dans le terrain.
B. Pieux creux en fonte enfoncés avec l'aide de l'eau comprimée, viaducs de Kent et de Leven. — M. James Brunless s'est servi, pour supporter les viaducs de Kent et Leven, de longs pieux en fonte enfoncés à l’aide de l'eau comprimée; sa méthode, simple et économique, peut rendre des services en plus d'un cas. Elle est représentée par les figures 79, 80, 81, et M. l'ingénieur Bergeron en a donné la description suivante au Congrès du génie civil en 1878 :
« En 1854, l’auteur était ingénieur d’une ligne de chemin de fer qui devait traverser la baie de Morcombe dans le nord de l’Angleterre, où, en sus d’une digue à la mer, il a fallu construire des viaducs traversant l'embouchure des deux rivières de Kent et de Leven, ayant chacun 1,500 pieds (450 mètres) de long; et c'est pendant qu'il en faisait l'étude que l’idée lui est venue d'essayer le système dont il est ici question.
« La couche géologique du sol à l'embouchure de ces rivières se compose de débris de roches calcaires, de coquillages en poudre et de mollusques vivants, sur une épaisseur qui varie de 7 à 9 pieds (2"40 à 270). Au-dessous de ces dépôts, se trouve une couche d'une formation beaucoup plus ancienne où les coquillages sont en partie décomposés et où le terrain prend un aspect marneux. La décomposition s'accroît avec la profondeur et, de 50 à 60 pieds (15 à 18 mètres) au-dessous de la surface du sol, la sonde a amené du sable aussi fin que de la poussière.
« Quand ce sable est sec, il est soulevé par le vent, et quand il est mouillé, il forme des bancs de sables mouvants. L'épaisseur de cette couche n’a pas été mesurée; des sondages suffisamment nombreux et profonds furent néanmoins opérés et permirent de reconnaître qu'il n'était pas nécessaire de descendre plus profondément pour asseoir une bonne fondation.
« Sur la couche de sable, à l'abri de l'action de la marée et du cou-
rant des rivières, on a pu faire reposer la fondation des viaducs. On se livra d'abord à une série d'expériences dans le but de déterminer les dimensions et la forme des pieux les plus convenables pour une fondation permanente. Le résultat moyen de ces expériences a démontré que la résistance du sable à la compression était égale à 5 tonnes par pied carré ; et comme chaque pieu devait avoir à supporter une charge d'environ 20 tonnes, on résolut de mettre à la base de chaque pieu un disque de 2 pieds 6 pouces de diamètre, présentant ainsi une surface de 4 pieds 86 centimètres carrés à la base du pieu.
« Le problème à résoudre consistait à trouver un moyen d'enfoncer ces pieux dans le sable, et, à la suite de beaucoup de réflexions, l’auteur a adopté un système qui a été appliqué avec le plus grand succès et qu’il a eu occasion d'employer plus tard à des travaux du même genre, avec non moins de succès. Le travail devant être exécuté dans une anse exposée au courant de la marée, il fallait s'établir sur des chevalets ou sur des pontons. Plusieurs tentatives eurent lieu pour s'échafauder sur le fond, mais sans résultat ; par suite de la nature mobile du sol, il fallut recourir à l'emploi des pontons, qui fut définitivement adopté.
« Chaque ponton contenait une petite machine à vapeur de deux chevaux de force, une pompe foulante et une sonnette ordinaire dont Fig. 80. on se sert pour enfoncer des pieux.
« À la marée basse, on amenait, au moyen de cordes attachées à des aucres, les pontons contre la jetée et, quoiqu'on ait eu quelque embarras à les maintenir en place, en raison de la force des courants, on ést cependant parvenu à les utiliser avec une facilité relativement convenable,.
« Le pieu en fonte creuse ayant été mis en position et attaché par des cordes au sommet de la poutre glissière de la sonnette, il était guidé dans le bas par une embrasse fixée sur le côté du bateau. Un tuyau en fer de 2 pouces (8 centimètres) de diamètre passait dans l'intérieur du pieu sur toute sa longueur et traversait le disque de la base par un trou ménagé à cet effet au milieu. Le haut de ce petit tuyau était mis en communication par un tube flexible avec la pompe foulante. Un jet d'eau était projeté dans l'intérieur du petit tuyau et allait désagréger et soulever le sable qui était au-dessous ; le pieu descendait alors avec une très grande facilité. On a observé que plus la couche de terrain devenait compacte, plus le pieu éprouvait de résistance à descendre. Pour y remédier, on fit venir de fonte des nervures avec tranchants à la surface inférieure du disque.
« En soumettant le pieu à des mouvements alternatifs de rotation, le sous-sol se trouvait désagrégé et les parcelles qui en provenaient étaient facilement entraînées par l'eau de la pompe. Les pieux ont été généralement enfoncés à une profondeur de 20 pieds (6 mètres) au-dessous de la basse mer, et, sur chaque ponton, on a pu enfoncer deux pieux dans la durée d’une marée basse. Une demi-heure après l'opération, le sable venait s'accumuler à l'entour du pieu et le maintenait en position. A la marée suivante, il s'élevait | à Son premier niveau et le pieu se trouvait fixé d’une manière invariable.
« L'opération était bien simplifiée en suspendant le pieu au moyen de chaînes, le long de la glissière de la sonnette, et en le maintenant un peu soulevé audessus du fond. Sans cette
ques coups secs d'un mouton très lourd qui le faisaient descendre de 2 pouces (à centimètres). |
« On n'éprouva pas de Fig. 8i.
difficulté pour arracher un de ces pieux quand cela était nécessaire. En y refoulant de nouveau de l'eau, le sable devenait fluide et le pieu était facilement retiré.
« Un certain nombre de pieux en bois, formés par l’assemblage de pièces de bois de 14 pouces (35 centimètres) carrés, ont été ésalement enfoncés par ce procédé. Le pieu se terminait par un sabot en fonte de 2 pieds 6 pouces (75 centimètres) de diamètre, et le tuyau de la pompe, appliqué le long et sur le côté du pieu en bois, traversait ensuite le disque de fonte qu'on avait percé.
« Plus de 600 pieux servant à la fondation des deux viaducs ont été enfoncés avec une dépense de 2 sh. 6 d. (3 fr. 10 cent.) par pied courant (10 fr. 30 cent. par mètre). |
« En 1860, l’auteur eut à construire à Southport, dans le Lancashire, une jetée d’environ un mille (4,600 mètres) de long, et, dans ce cas
précaution, les pieux s’en- 2x fonçaient d’une manière Se inégale ; ils descendaient /) quelquefois si avant dans 2 le sable, que le tuyau agi- > tateur se bouchait et la Un pompe n'avait plus d'effet. #02 « Pour consolider la cou- MA EE che de sable sur laquelle A ES devait reposer le pieu, on “A E frappait celui-ci de quel- 1 , ‘: | ,
également, les pieux furent. enfoncés par le moyen de jets d’eau. On ne fit cependant pas usage de pontons, parce que la plage de sable se trouvait à sec à la marée basse sur presque toute la longueur de la jetée, et une modification importante fut faite au système employé à la baie de Morcombe par l’emploi de l’eau à une pression de 50 livres par pouce (plus de 3 atmosphères 1/2), prise dans la conduite d'alimentation de la ville, au lieu d’eau refoulée par une pompe et une machine à vapeur.
« Un tuyau provisoire, partant de la conduite principale et qui s'allongeait à proportion de l'avancement des travaux, servait à amener l'eau destinée à l'enfoncement des pieux. L'économie résultant de cette modification a été si grande, que le prix de revient de l’enfoncement a été pour chaque pieu de 4 pence et demi (1 fr. 50 cent. par mètre courant) par pied linéaire.
« L'auteur a reconnu par expérience que la méthode d’enfoncer les pieux qu'il vient de décrire renferme à un haut degré les éléments de simplicité et d'économie. Il la regarde comme particulièrement applicable aux constructions exposées à l’action des marées, où il est avantageux de faire usage de pieux ou de colonnes métalliques d'un petit diamètre présentant la moindre résistance aux effets des vents et des vagues. Il en arrive à cette conclusion, par suite de sa longue expérience dans des travaux en lit de rivière ou sur des plages de la mer, que, partout où il s’agit de fondations sur du sable, aucun moyen ne peut rivaliser avec celui de la pression d'eau, qui vient d’être décrit.
« Là où se trouvent des dépôts d’alluvion, il a reconnu que les pieux à vis doivent être employés de préférence, et quand le sous-sol se compose de couches d'argiles mélangées à des galets, il a fait usage avec succès de pieux en fonte avec un bout pointu ou taillé comme un trépan.
« Son but a toujours été d'obtenir une base supportant directement ses constructions, et il préfère pour cela des assemblages groupés de pieux à vis ou à disques, à des cylindres de grandes dimensions, dans lesquels la résistance à l'enfoncement résulte, dans une grande proportion, de la surface de frottement qu'ils présentent.
Il regarde ces grands tubes comme éminemment applicables dans des circonstances où il faut se mettre à l'abri des affouillements, en les faisant descendre à des profondeurs de 70 à 100 pieds (21 à 30 mètres), comme cela s'est fait dans la traversée de quelques grandes rivières de l'Inde. »
C. Gros pilotis de 4 mètre et 1"20 de diamètre, en bois ou en fer. — La Compagnie de Fives-Lille, qui a construit le pont sur le Liimfjord pour le chemin de fer du Danemark, s'est servi pour constituer l’échafaudage destiné au fonçage de chacune des piles, de 6 gros pilotis de 4"20 de diamètre, formés de pièces de bois assemblées avec des boulons (fig. 81), et laissant au milieu un vide de 0"30 destiné à faciliter la descente du pilot dans la couche de vase qui règne jusqu’à une profondeur de 35 mètres sous la basse mer.
La partie inférieure du pilot, sur toute la longueur d’enfoncement dans la vase, était en outre revêtue de madriers de 0"10 d'épaisseur , réunis par des frettes en fer. Ces pilots, terminés carrément par le bas, ont été enfoncés au moyen de vérins installés sur un échafaudage supporté par deux bateaux accouplés; ces bateaux étaient chargés d'un lest en briques d'environ 50,000 kilogrammes, poids supérieur à l'effort qui devait déterminer la pression nécessaire à l'enfoncement.
Les pilots étaient réunis à leur sommet par des poutres en fer, sur lesquelles étaient installés les vérins pour l'immersion des caissons et les
appareils de levage. Ils étaient, en outre, contreventés par des tendeurs dont les extrémités inférieures étaient fixées à des colliers en fer placés autour des pilots au fond de l'eau.
Le pont comporteune partie tournante à pivot central ; lorsque cette partie tournante est ouverte, ses extrémités sont calées sur deux pattes d’oie constituées chacune par quatre pilotis tubulaires en fer de 1"20 de diamètre, remplis de béton. Ces pilots sont composés de viroles de 4 mètres de hauteur, en tôle de 0"012. Ils sont terminés à la partie inférieure par une virole coupante, dont le plafond porte un tube intérieur de 0"30 de diamètre destiné à faciliter la descente du pilot. La surface annulaire de compression est égale à celle des pilotis en bois, ce qui a permis d'utiliser le même matériel pour l'enfoncement.
Les pilots tubulaires des pattes d'oie pénètrent à 25 mètres de profondeur environ.
Ils sont réunis à la partie supérieure par une ceinture en fer et par des entretoises en fer à U. Ces entretoises, placées en grande partie sous l'eau, ont été descendues dans des glissières à queue d'aronds fixées préalablement sur les tubes, et ensuite clavetées par des ouvriers travaillant en scaphandre.
Chacune des pattes d’oie porte un plancher sur lequel est établie une guérite surmontée du fanal qui signale l'ouverture ou la fermeture du pont pendant la nuit.
2 Pieux à vis. — Les pieux à vis rendent de grands services pour les fondations et pour les ouvrages à la mer dans les terrains mouvants de grandes profondeurs, tels que les vases et les sables.
+ Dm Re
C’est vers 1840 que M. Alexandre Mitchell, de Belfast, les inventa; ils se propagèrent rapidement dans les travaux maritimes ; on ne tarda pas, sur les plages sablonneuses et vaseuses, à les substituer aux corps morts de toute dimension, auxquels on a l'habitude de fixer par des chaînes les bouées de balisage et d'amarrage, et l'on en obtint d'excellents résultats sous le rapport de l'économie et de la solidité. C’est sur des pieux à vis qu'on établit aussi quelques phares en des endroits où l'on eût été forcé de mettre des feux flottants bien plus coûteux et bien moins sûrs; le phare de Walde, dans le Pas-de-Calais, repose sur des pieux à vis.
« Les vis à terrains, employées pour corps morts et pour sabots de pieux, présentent deux types :
« 4° Pour les terrains peu résistants, la vis est cylindrique, elle fait au plus un tour et demi, son filet a sur le noyau une très grande saillie (fig. 14, pl. XIX);
«a 2 Pour les terrains plus résistants, la vis est conique, elle fait jusqu'à trois tours et demi; le filet, moins saillant, diminue successivement de largeur (fig. 15 et 16, pl. XIX);
« 3° Pour les terrains durs, ce sont des tarières (la figure 13 représente la vis d'un pieu employé sur un récif madréporique).
« Les vis coniques ont au plus 0"76 de diamètre, les vis cylindriques
« La grandeur des vis est limitée par la force nécessaire pour l’enfoncement du pieu ou du corps mort.
« Getle force est appliquée à des hauteurs successives sur le pieu. »
C'est généralement avec un cabestan, dont l’axe est le pieu lui-même, que l'on exécute l'opération du vissage.
Lorsqu'on doit établir un ouvrage pesant sur pieux à vis, on peut déterminer la dimension de ceux-ci par une expérience préalable : on enfonce dans le terrain une vis d’un diamètre connu et d’une surface connue, puis on la surcharge jusqu'à ce qu'elle commence à s'enfoncer: on déduit de l'expérience le poids auquel peut résister 4 mètre carré de surface de vis, et, par suite, on en déduit aussi les dimensions et le nombre des pieux à employer.
Pour les ponts et jetées, on se sert surtout de pieux creux en fonte terminés par une vis en fer. Ces pieux ont été précieux pour exécuter de grands travaux dans les colonies lointaines (les Indes, l'isthme de Panama, Java, etc.). Soit un grand viaduc à construire, on le monte tout entier en Europe, on numérote les pièces et on les expédie par vaisseaux; quelques ouvriers intelligents suffisent pour le montage sur place.
Les pieux à vis ont servi à fonder des ponts, des viaducs, des jetées et des digues, des maisons et bâtiments de toutes espèces; on en a fait des poteaux de télégraphe, des poteaux de clôture. Ils ont été très utiles pour des travaux à exécuter près de constructions menaçant ruine. Avec des pieux ordinaires, on produit des ébranlements du sol très dangereux ; les
pieux à vis n'ont pas ces inconvénients, on les place sans secousse et sur eux l’on vient appuyer le cintre ou les étais nécessaires à supporter la construction en péril; ils ont encore l’avantage de pouvoir être déplacés facilement après l'emploi et réutilisés autre part.
Les figures 9 et 10 de la planche XIX indiquent le procédé suivi pour la mise en place des pieux à vis qui composent la jetée de Courtown (Irlande), construite en 1847 avec pieux en fer de 0"127 de diamètre, munis de chapeaux et de vis en fonte. On coinçait sur la tête du pieu un cabeslan à 8 barres amarrées ensemble et entaillées à leur bout extérieur; cela constituait une roue de 142 mètres de diamètre, sur laquelle on enroulait un câble sans fin halé par plusieurs hommes.
À Portland, on a enfoncé, par le même procédé, des pieux en pin du Canada, de 0"38 de diamètre, dont la vis est conique, a 076 de diamètre et est reliée à un sabot en fonte.
Pieux à vis du phare de Walde. — Le phare de Walde est établi, à l’est de Calais, sur la pointe d’un banc de sable qui ne découvre qu'en vive eau. Le sable, étant éminemment affouillable, ne pouvait recevoir un édifice en maçonnerie, et l’on a construit un phare tout en fer; le plancher de la chambre est à 14 mètres au-dessus du banc de sable, et est soutenu par sept pieux en fer forgé, de 0"152 de diamètre, vissés dans le sable. Le pieu central est vertical; les six autres, sur plan hexagone régulier, sont inclinés à 1 de base pour 4 de hauteur.
Les figures 2 à 5, planche XIX, représentent : les vis A des pieux définitifs, les vis B des pieds des bigues de montage, et les vis C des tiges d'amarrage; ces vis sont des hélices en fonte; les premières sont larges, À grand empattement, les secondes sont relativement étroites, parce qu’elles n'ont à résister qu’à des poids; les dernières, au contraire, sont larges, parce qu’elles doivent résister à des efforts d’arrachement, sans qu'il soit nécessaire de les faire pénétrer profondément dans le sol,
La partie intéressante de l'opération est le vissage des pieux (fg. 4, pl. XIX). Sur la figure, le pieu central est déjà vissé, et on procède à l’enfoncement d’un pieu incliné, qui a été mis en place à l’aide d’une bigue à trois pieds.
La rotation destinée à produire l'enfoncement s'obtient à l’aide d'un cabestan à huit bras, fixé sur le pieu par des coins de tension. La tête de ce cabestan se compose de deux plaques de fer jumelles, de 0"90 de diamètre, au centre desquelles se trouve un trou de 0"23. Ces deux plaques, distantes de 0"10, comprennent entre elles huit coins en bois boulonnés, disposés de manière à laisser entre eux des intervalles pour passer les bouts des barres. Les barres sont en frêne; leur extrémité extérieure est entaillée pour recevoir le câble de traction, et elle est munie d'un collier avec une lame de renfort en fer, destiné à prévenir l’écartement des fibres ligneuses, par l’effet de la tension du câble. Sur ce collier sont attachées des chaînes qui maintiennent l’écartement des barres pendant le vissage. 11 y a deux jeux de barres, l’un de 255, et l’autre, de 3*25 de long. Le câble de traction est un câble sans fin, mû par un
treuil à deux vitesses; un homme guide le câble et enroule de nouveau le brin qui revient pendant que le brin moteur se déroule. Le vissage s'effectuait par une escouade de douze hommes ; les huit ou dix premiers tours avaient lieu en poussant les barres, comme au cabestan ordinaire: il fallait ensuite avoir recours au treuil et au câble sans fin, comme le montre la figure. On remarque une pièce horizontale tendue entre le pieu central et le pieu incliné qu'on enfonce, elle entoure les deux pieux avec des colliers et empêche toute déviation du pieu incliné. Jusqu'à 3 ou 3"20 de profondeur, la résistance de l’hélice augmentait peu; en arrivant à cette profondeur, il fallait placer le jeu de barres de 335 et on parvenait alors à obtenir 4"75 de fiche.
Après le vissage des pieux, on a posé les colliers et les tirants qui entretoisent les pieux entre eux; à l'aide de vis de rappel, on a corrigé les petites défectuosités de montage.
Le phare ainsi fondé a parfaitement résisté aux plus grosses mers ; le régime du banc de sable n'a subi aucune modification; il s’est formé seulement dans le sable une petite cuvette de quelques centimètres de profondeur, au pied de chacun des pieux.
Les figures 6 à 8, planche XIX, indiquent le mode de construction de la jetée de la Delaware, jetée portée par des pieux à vis; c’est un système presque identique à celui de Port-Saïd, canal de Suez.
Observations sur les pieux à vis. — Les fondations sur pieux à vis, formant palées, ont le grand avantage de laisser un libre passage aux lames, aux courants et aux alluvions ; ‘on n’a donc pas à redouter les chocs, les affouillements ou les atterrissements. Cependant, il ne faut pas oublier que, même autour d’un pieu de petit diamètre, il se produit toujours un affouillement plus ou moins sensible, et qu’il convient de le protéger par quelques enrochements.
Les pieux à vis ontété précieux pour l’étaiement d'un pont en pierre menaçant ruine, qui n'aurait pas résisté aux ébranlements produits par les sonnettes. Des pieux à vis ont pu être enfoncés rapidement et sans secousses, et recevoir des cintres.
Ils pénètrent sans difficulté dans les terrains d'alluvion et se frayent un chemin entre les pierres et les galets: ils peuvent même percer des assises poreuses, comme les bancs de coraux, mais il est impossible de les faire pénétrer dans le roc et les calcaires compacts : « Il faut même admettre, dit M. Radoult de Lafosse, qu'ils traverseraient très diftcilement les couches de gravier qui forment le lit de l'Allier. La puissance qu'il est possible d'appliquer aux tiges des pieux métalliques serait très probablement insuffisante pour provoquer la rotation de la vis dans le gravier, au delà de 4 mètres de profondeur; et, en cherchant à augmenter cette puissance, on courrait risque de n'obtenir que la torsion du pieu. Dans tous les cas, la vis ne pénétrerait pas dans le banc de marne. Telle est, du moins, l'opinion de constructeurs spéciaux auxquels nous avons cru devoir soumettre la question de l’emploi de pieux métalliques à vis dans le lit de l'Allier, et tout nous porte à croire que cette opinion est parfaitement fondée. »
Nous le pensons également, toutefois, nous ne saurions en faire l’objet d’une affirmation absolue, et, à notre avis, des expériences suivies, exécutées avec divers types, permettraient seules de trancher la question.