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PRÉCAUTIONS POUR ÉVITER LES ACCIDENTS DANS L'AIR COMPRIMÉ

En 1866, une commission composée d'ingénieurs des ponts et chaussées et des mines fut chargée d'examiner un mémoire de M. Triger sur les mesures à prendre pour prévenir les accidents auxquels peut donner lieu l'application du procédé de l'air comprimé dans les fondations hydrauliques. Le rapport de cette commission indique les précautions à adopter lorsque l’on a à diriger une fondation de ce genre.

M. Triger indique d'abord le moyen de prévenir les explosions, qui sont toujours la cause des accidents les plus graves.

« L'appareil devant en raison de sa forme, de la nature et de l'épaisseur de ses parois, ainsi que du mode d'assemblage des pièces, être capable de résister à une pression très supérieure à celle sous laquelle il doit fonctionner, il convient de soumettre le sas monté à une pression

: d’épreuve, et de le munir de deux soupapes de sûreté.

« Il convient aussi de mettre le piston de la machine à vapeur et celui de la pompe foulante dans un rapport de surface et de vitesse tel quele degré de compression de l'air soit limité par cela même.

« Il faut enfin mettre l'appareil en communication avec trois manomètres placés, le premier près de la machine à vapeur, afin que le mécanicien qui la dirige l'ait constamment sous les yeux, le second dans le puits, pour que les ouvriers puissent se rendre compte de la pression à laquelle ils sont soumis, enfin le troisième à l'extérieur de l’écluse, en ayant soin de disposer ce dernier à air libre afin qu’il puisse au besoin fonctionner comme stfflet d'alarme et avertir le mécanicien dans le cas où, par une circonstance quelconque, le manomètre métallique qu'il a sous les yeux

ne lui accuserait pas un excès de pression intérieure.

« Après le danger des explosions, celui auquel les ouvriers sont le plus exposés provient d'un déséclusement trop brusque. « Toujours pressés de sortir après leur travail terminé, ils abusent

généralement du robinet mis à leur disposition pour rentrer à l’air libre,

et ne mettent souvent que quelques secondes pour se désécluser, c’est-

à-dire pour rétablir l'équilibre de pression entre l'air de |l'intérieur du sas et l'air extérieur.

« Voulant obtenir un déséclusement moins brusque que celui auquel

on attribuait les accidents qui devenaient plus fréquents à mesure que les travaux devenaient plus profonds, M. Triger a fait remplacer le ro-

binet simple de sortie par un robinet à double boisseau, laissant toujours à l’ouvrier la faculté d'agir à l'intérieur pour sortir, mais réglé à l'extérieur par le surveillant des travaux de manière à modérer l’échappement de l’air et à empêcher une dilatation trop brusque.

« En fixant la durée du déséclusement à trois minutes, M. Triger a

déjà constaté une certaine amélioration; en portant cette durée à cinq minutes, le résultat a encore été plus frappant, les douleurs névralgiques des ouvriers ont disparu en grande partie, et elles ont cessé complètement avec une durée de sept minutes. A partir de ce moment, M. Triger affirme qu'aucun ouvrier de ses chantiers ne s’est trouvé malade en sortant de l’air comprimé, quoiqu'il ait été obligé de les faire travailler pendant plusieurs mois de suite sous des pressions d'eau de 25 à 30 mètres.

« Gette seconde amélioration obtenue, M. Triger a continué ses observations et ses recherches pour combattre les inconvénients que présente une trop grande compression, et cette fois c’est le hasard qui lui a fait découvrir un fait dont il a tiré un très heureux parti.

« Lors du percement de son premier puits, étant arrivé à une profondeur de plus de 25 mètres et obligé de descendre encore, ce n'était plus qu'avec une extrême inquiétude qu'il soumettait ses ouvriers à une pression de 3 atmosphères 1/2 pour essayer de faire sortir l'eau de son puisard par un tuyau de dégagement, lorsqu'un ouvrier donna par maladresse un coup de pic dans ce tuyau et y fit un trou. Aussitôt l'eau, qui depuis quelque temps ne pouvait plus s'élever assez haut pour dégorger, jaillit avec violence, et cependant le manomètre accusait une pression inférieure de plus d'une atmosphère à celle qui aurait été nécessaire pour faire équilibre au poids de la colonne d’eau extérieure. Ge jet d'eau continuait aussi longtemps que l'orifice inférieur du tuyau plongeait dans l’eau du puisard; il cessait aussitôt que l'eau s’abaissait au-dessous de cet orifice, pour reprendre lorsqu'elle remontait au-dessus, et cette intermittence se reproduisait autant de fois que l’eau descendait dans le puisard au-dessous de l’orifice pour remonter ensuite au-dessus par l'effet des filtrations.

« M. Triger parvenait donc ainsi à se débarrasser de l’eau en l’élevant à une hauteur plus grande que celle correspondant à la pression exercée à sa surface.

« L'eau se trouvait mélangée d'air et devenait ainsi un liquide bien plus léger.

« Ge fut pour lui, comme il le dit, un véritable trait de lumière, et, dès ce moment, il résolut de le mettre à profit pour ne plus exposer ses ouvriers qu'à des pressions beaucoup moindres que celles qu'il avait considérées d’abord comme nécessaires.

« M. Triger résume ainsi les perfectionnements qu'il a successivement apportés à ses premiers essais :

« 4° Mettre les ouvriers à l'abri de toute explosion;

« 2 Régler l'introduction de l’air dans le sas et sa sortie du sas de manière à faire disparaître complètement les névralgies et tous les autres accidents graves encore si fréquents aujourd’hui sur la plupart des chantiers;

« Équilibrer mathématiquement et d’une manière constante la pression de l’air avec la résistance effective à vaincre, et n'exposer ainsi les ouvriers qu'à une pression d’air beaucoup moindre que celle qui semble exigée par le niveau des eaux extérieures ou la profondeur du puits.

« M. Triger termine son mémoire en émettant l’avis que, pour remédier d'une manière certaine aux accidents occasionnés par l'emploi des appareils à air comprimé, il lui paraîtrait indispensable de soumettre ces appareils, avant leur mise en activité, non pas à un contrôle officiel, mais à un contrôle officieux, destiné à éclairer les entrepreneurs qui les font fonclionner sur la bonne ou mauvaise disposition des organes qui les composent.

« Nous allons examiner successivement chacun des moyens indiqués par M. Triger.

a Explosions. — Les explosions sont des accidents qui occasionnent presque toujours la mort des ouvriers.

« L'essai des appareils à une pression au moins double de la pression maximum à laquelle ils doivent fonctionner est une mesure essentiellement utile, aussi bien que l'établissement de deux soupapes sur l’écluse.

« Il en est de même de l'établissement de plusieurs manomètres placés notamment en vue du mécanicien et dans l’intérieur des tubes ; mais nous ne pensons pas qu'il convienne de rendre ces mesures obligatoires par un règlement administratif comme celui qui régit les appareils à vapeur, parce qu'alors l'administration assumerait sur elle la responsabilité de l'efficacité de ces mesures, dans le cas où il arriverait encore des accidents. Il vaut mieux, suivant nous, ne pas déplacer cette responsabilité, et la laisser peser tout entière sur les ingénieurs et sur les entrepreneurs, qui sont les plus intéressés à prendre toutes les précautions nécessaires pour sauvegarder la vie des ouvriers qu'ils emploient, et qui ont toute l'instruction nécessaire pour diriger, exécuter et surveiller des travaux de ce genre.

« É'clusement et déséclusement trop brusques. — La compression, en élevant la température, détermine une vaporisation d’eau, et la dilatation, en l’abaissant, provoque la condensation partielle de la vapeur qui s'est formée.

« Ainsi le déséclusement rend l'air froid, glacial même, et nébuleux par la condensation de l’eau. C'est ce qui explique l’'empressement avec lequel les ouvriers font jouer le robinet pour sortir du sas.

« L'impression que l'on ressent pendant l’éclusement varie suivant la nature des individus , l’intensité de la pression et la rapidité avec laquelle on manœuvre le robinet; mais le malaise que l'on éprouve dure peu, surtout lorsque l’opération est faite avec la lenteur nécessaire pour que l'air qui remplit les organes puisse se mettre en équilibre avec l'air envahissant, et l’on est généralement assez d'accord sur ce point que Îles souffrances que l’on éprouve au début ne présentent aucun danger et que le séjour dans l’air comprimé n'a rien de malsain en lui-même.

« Mais il n'en est pas de même d’une dilatation trop brusque. Si l’entrée et le séjour dans les tubes sont le plus souvent sans danger, il ne paraît pas en être de même de la sortie; de là ce dicton des ouvriers tubistes : On ne paye qu’en sortant. Sur ce point cependant, les hommes compétents sont encore partagés, et l’on peut citer des faits qui ten-

draient à prouver qu'un déséclusement trop lent serait dangereux, et qu'un déséclusement rapide serait sans inconvénient.

« Aux mines de Douchy, où des travaux ont été faits avec des appareils à air comprimé et où le déséclusement s'’opérait d'une manière tellement lente qu'il durait jusqu'à vingt minutes, des accidents graves et nombreux se sont produits. Sur le chantier du pont du Scorff, à Lorient, où le déséclusement s’opérait en 30, 20 et même 10 secondes, des milliers d'hommes ont passé par les sas, et deux seulement ont péri; un surveillant d’une constitution délicate et qui était descendu impunément une première fois dans les tubes est mort quelques mois après une seconde descente opérée dans de mauvaises conditions de santé.

« L'accident déplorable survenu au mois de décembre 1859 sur le chantier du pont de Bordeaux tendrait également à prouver que la décompression, même la plus instantanée, pourrait être sans aucun danger, puisque, lors de la rupture par explosion de l’une des colonnes en fonte qui forment les piles, sept des quvriers qui y travaillaient en ce moment n'ont éprouvé aucun accident.

« M. Triger affirme que les accidents disparaissent complètement lorsque le déséclusement dure sept minutes.

« Nous ne pensons pas qu'il soit possible de poser une règle uniforme et absolue. Il nous semble que ce temps doit varier avec la constitution de l’ouvrier. Il y en a qui ne peuvent pas supporter le froid qui se produit par la dilatation brusque; pour ceux-là il faut se hâter. Il y en a d'autres au contraire, sur lesquels l’effet de ce changement subit de température est sans danger, et pour ceux-là il peut y avoir avantage à opérer une décompression lente et graduée.

« Le seul point sur lequel les hommes de l’art paraissent être d'accord, c’est que, s'il existe un danger, il est moindre avec un déséclusement lent qu'avec un déséclusement rapide.

« Îls recommandent aussi les précautions suivantes :

« Se munir de vêtements de laine que l’on quitte pour prendre ceux de travail, et les déposer dans une chambre chaude et voisine des tubes pour se changer en remontant.

« Après le travail, rester quelque temps dansles tubes pour se sécher.

« Une fois hors des tubes, se renfermer dans une salle bien chaude, se couvrir de vêtements de laine et attendre que l'effet réfrigérant de l'écluse soit effacé.

« Il semble résulter de ces prescriptions, qui sont indiquées dans une étude médicale publiée par M. Foley, docteur-médecin attaché à la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest, que ce n’est pas dans le sas même, mais après en être sortis, que les ouvriers doivent prendre leurs vêtements de laine. Nous croyons néanmoins qu'il ne peut y avoir qu'avantage pour eux à se garantir contre les effets du refroidissement auquel ils sont exposés dans le sas pendant la durée du déséclusement. Le même auteur, qui était attaché au chantier du pont d'Argenteuil , fait connaître que l’on avait disposé près des tubes un bateau sur lequel était une cabine parfaitement chauffée et que cette installation a donné les meilleurs résultats.

« Quelques médecins ont émis l'avis que la durée du déséclusement devait varier avec la profondeur des puits.

« M. le docteur Foley, dont nous venons de parler, donne les nombres suivants que l'expérience lui a fournis :

« À une profondeur correspondant à une demi-atmosphère, le déséclusement ne doit durer que 30 secondes.

« Pour une atmosphère, À minute:

« Pour une atmosphère et demie, 1 minutes 30 secondes ;

« Pour deux atmosphères, 2 minutes ;

« Pour deux atmosphères et demie, 2 minutes 30 secondes;

« Il ajoute que, pour des pressions plus grandes, il ne faudrait probablement pas suivre cette progression, parce que 2 minutes 1/2 sont déjà bien longues dans une écluse glaciale.

« Ces nombres sont, comme on le voit, sensiblement inférieurs à celui de 7 minutes recommandé par M. Triger.

« On ne saurait donc poser une règle uniforme et il ne semble pas qu'il y ait lieu d’en observer une autre que celle que le bon sens indique, c'est-à-dire de ne pas ouvrir le robinet trop vite, aussi bien pour l'éclusement que pour le déséclusement , afin de donner à l'organisme le temps de se mettre en équilibre avec le milieu dans lequel il se trouve plongé.

« Au surplus, quelque regrettables que soient les accidents heureu sement assez rares qui sont arrivés sur les chantiers depuis que l’on y fait emploi de l’air comprimé, il est bien avéré aujourd'hui que ce mode de travail appliqué avec intelligence et discernement n'altère pas la santé d'ouvriers d’ailleurs bien portants et d'une bonne constitution, et ne saurait être par conséquent considéré comme insalubre.

« Pour ne parler que des ponts construits en France, la Compagnie des chemins de fer du Midi a fait exécuter les fondations de trois ponts par ce système, celles du pont du Tech sur l’embranchement de Narbonne, celles du pont de Bordeaux et celles du pont construit à Bayonne, sur l’Adour, pour relier les lignes françaises avec les lignes espagnoles. 11 y a eu quelques accidents sur chacun de ces chantiers, mais très peu nombreux, si on les compare au nombre des ouvriers qui ont passé par les écluses, et il n’y a eu de cas de mort que sur les deux derniers chantiers, où quatre ouvriers ont péri par suite d’explosions.

« La Compagnie des chemins de fer de l'Ouest a foncé, de 1861 à 1864, 33 tubes, dont 30 sur la Seine à Argenteuil, à Elbeuf et Orival, et 8 à Briollay sur le Loir, près d'Angers, et elle n'a eu à constater que des accidents peu graves, n'ayant occasionné que des interruptions de travail momentanées.

« La Compagnie d'Orléans a fait construire sur le Scorff un pont dans les travaux de fondation duquel deux ouvriers sont morts à la suite d'un déséclusement trop rapide, comme nous l'avons dit ci-dessus, et un surveillant est mort aussi au bout de quelques mois.

« La même Compagnie a fait construire sur le Louet (un des bras de la Loire), à Chalonnes, un pont où il y a eu une explosion par suite de laquelle deux ouvriers ont été tués; mais un peu plus bas, à Nantes,

sur le chantier du pont construit pour livrer passage au chemin de Napoléon-Vendée, on n’a eu aucun accident grave à déplorer, bien que ce pont n’ait pas moins de seize travées, dont neuf sur le bras de la rive droite de la Loire et sept sur la rive gauche.

Indépendamment de ces ponts situés en France, il en a été construit un grand nombre à l'étranger, et notamment en Russie et en Hongrie sur la Theiss à Szegedin.

« Il résulte donc de ce qui précède :

« Que les accidents auxquels sont exposés les ouvriers qui travaillent dans l'air comprimé, mettent rarement leur vie en danger, n’occasionnent que des interruptions de travail assez courtes, et sont surtout peu nombreux si on les compare au nombre de passages par les sas sur chaque chantier;

« Que les maladies occasionnées par ces accidents peuvent être prévenues par l'emploi des moyens indiqués dans le cours de ce rapport.

« Quant aux explosions, les circonstances dans lesquelles se sont produites celles dont nous avons eu connaissance, nous portent à croire qu'elles peuvent être dues à des imprudences commises dans le cours des travaux, autant qu'à l'absence d'appareils de sûreté ou de précautions prises.

« Tension de l'air dans l'intérieur des tubes. — Il nous reste à examiner le parti que l'on peut tirer du fait expérimental, constaté par M. Triger, d'une tension d’air à l’intérieur des tubes, sensiblement inférieure à celle correspondante au poids de la colonne d’eau extérieure.

« Pour empêcher complètement les eaux de pénétrer dans un puits creusé à travers un terrain aquifère et perméable, il faudrait y maintenir l’air à une pression qui dépassât celle de l'atmosphère d’une quantité au moins égale à la profondeur des bancs aquifères perméables, au-dessous du niveau auquel les eaux arriveraient naturellement dans le puits, si l'accès de l’air extérieur était libre, et qu'on appelle niveau hydrostatique. Si l'air n’est comprimé qu’à une pression moindre, l’eau pénètre dans le puits en quantité d'autant plus considérable que la pression s’abaisse davantage, et il faut, pour continuer le travail, l’épuiser incessamment. À cet effet, M. Triger ménage dans le fond du puits un petit puisard où se réunissent les eaux d'infiltration, et au lieu de les épuiser avec une pompe dont l'installation offrirait quelques difficultés, il les refoule par l'action même de l'air comprimé dans un tuyau de dégagement qui descend dans le tube en traversant au besoin le sas à air, plonge par le bas dans le puisard et a son orifice de dégorgement, soit à la surface du sol, soit dans une galerie d'écoulement quand il est possible d'en établir une. Il semble que, dans ce système, la pression de l’air nécessaire pour opérer le refoulement de l’eau, devrait être celle d'une colonne d’eau au moins égale à la hauteur de l’orifice supérieur du tuyau de dégagement au-dessus du niveau de l’eau dans le puisard, hauteur qui peut être différente de celle du niveau hydrostatique du puits, et serait plus grande dans le cas général, de sorte qu'on ne trouverait pas, dans ce procédé, un moyen de diminuer la pression de l'air.

L’artifice indiqué par M. Triger consiste à laisser pénétrer dans le tuyau de dégagement une certaine quantité d'air qui, se mêlant à l’eau et s’écoulant avec elle, diminue la densité du fluide en mouvement, et permet ainsi d'opérer l'épuisement au moyen d'air à une pression beaucoup moindre que celle qui eût été autrement nécessaire. À cet effet, il adapte au tuyau de dégagement, à une certaine hauteur au-dessus du niveau de l’eau dans le puisard, un ajutage de petite section pourvu d’un robinet.

« Supposons que ce robinet étant fermé, la colonne d’eau soit soutepue par la pression de l’air dans le puits à une hauteur de 20 mètres, par exemple, au-dessus du niveau de l’eau dans le puisard, tandis que l’orifice de dégorgement se trouve à 10 mètres plus haut. Les choses étant dans cet état, si l’on ouvre le robinet de l'ajutage, l’air entrera dans le tuyau de dégagement en vertu de l’excès de sa pression sur celle que la colonne d’eau exerce sur la paroi intérieure de ce tuyau au point où l’ajutage est appliqué. Une fois entré, il se dilatera en s’élevant dans l’eau qui remplit la partie du tuyau supérieure à l’ajutage et formera, avec elle, un mélange mousseux qui s'élèvera jusqu'à l’orifice de dégagement et se déversera par cet orifice. L'air ainsi dépensé étant remplacé à mesure par l'air injecté dans le puits par les pompes, de manière que la pression soit maintenue constante, on comprend qu'il en résultera un mouvement ascensionnel continu de l’eau du puisard dans le tuyau de dégagement, qui sera rempli d’eau dans la partie inférieure à l'ajutage, et d'eau mousseuse dans toute la partie supérieure. Étant donné Ia pression constante de l'air dans le puits, les hauteurs de l’orifice de dégorgement du tuyau ascensionnel et du point d'insertion de l’ajutage au-dessus du niveau de l'eau dans le puisard, on peut calculer approximativement la dépense d'air comprimé nécessaire pour l'élévation d’un volume d’eau déterminé, sauf à contrôler les résultats du calcul par l'expérience. La section la plus convenable de l’ajutage ou plutôt de l'ouverture du robipet qui donne accès à l’air, est d’ailleurs à déterminer expérimentalement.

« Les faits observés par M. Triger et le parti qu'il a su en tirer dans la pratique, nous paraissent mériter d’être signalés à l'attention des ingénieurs qui emploient les appareils à air comprimé pour le creusement de puits ou de travaux de fondation dans les terrains aquifères.

__ « Conclusions. — En résumé, le projet de M. Triger a déjà rendu les

plus grands services en permettant, par son application aux travaux de fondations à de grandes profondeurs, de construire des ponts qu'il aurait été impossible de fonder par les moyens employés jusqu'alors.

« Il est appelé à en rendre tous les jours de nouÿeaux.

« Les dangers que son emploi présente peuvent être écartés par un système de précautions que M. Triger indique et qüue nous avons rappelées dans le cours de ce rapport, savoir :

« 4° L'essai préalable des appareils sous une pression au moins double de celle sous laquelle ils doivent fonctionner, en ayant soin de faire cet essai sur lesdits appareils montés, afin de rendre l'épreuve plus décisive.

« 2 L'application de soupapes de sûreté et de manomètres, notamment de celui qui doit faire connaître au mécanicien le degré de tension de l’air dans l’intérieur des tubes.

« 3° Les précautions à prendre pour ralentir le passage des ouvriers de l’air libre à l'air comprimé et réciproquement, ainsi que les mesures hygiéniques à prescrire sur les chantiers. »

Effet physiologique de l'air comprimé. — M. Cézanne, dans son mémoire sur le pont de Szegedin, a décrit avec soin les effets physiologiques de l'air comprimé.

Il y a trois phases à distinguer : l'entrée, le séjour, la sortie.

Lorsqu'on est entré dans le sas et qu'on ouvre le robinet de l’air comprimé, on est immédiatement saisi aux oreilles par un bourdonnement violent accompagné de douleurs dont l'intensité varie avec les individus. L'air qui afflue est d’une chaleur étouffante et d’une odeur de caoutchouc et de sueur.

Il faut bien se garder d'ouvrir le robinet d'entrée de l'air avant de s'être assuré que celui de sortie est bien fermé. Si l’on néglige cette précaution, on est pris dans un courant d’air d’une extrême violence qui détermine instantanément de fortes douleurs névralgiques dans les dents, les tempes et les oreilles. Le passage dans le sas est toujours très désagréable et il y a des ouvriers qui ne peuvent s’y habituer et qui sont forcés de renoncer au travail.

Dans les parties hautes d’un tube, l'air est échauffé par la compression et très humide; cet espace ressemble à une étuve et la température s’y est élevée, à Szegedin, jusqu’à 60°

A mesure que l’on descend, on trouve un air plus frais et plus pur; au fond de la colonne, lorsque l'eau a été complètement chassée et que le terrain est bien sec, la position est supportable.

Le séjour au fond du tube, dans une pression de 3 atmosphères, peut être prolongé plusieurs heures sans inconvénient; le timbre de la voix est un peu altéré, la respiration s'active, la combustion de même, le noir de fumée se dépose partout et pénètre jusque dans les poumons.

Quoique peu douloureux, le moment de la sortie est le plus dangereux,

Dès que l'air comprimé s'échappe, la température s’abaisse rapidement, la vapeur se condense, et l’on sort entouré d’un nuage. En ce moment, le sang afflue quelquefois dans le nez et dans la gorge; certaines personnes éprouvent des névralgies violentes, mais courtes ; d’autres conservent pendant plusieurs jours des maux de tête et des douleurs de dents. :

Le plus souvent, la sortie ne cause d’autre sensation que celle d’une forte douche d'air froid et n'a d’autres suites qu’une tension légère dans les oreilles.

Les faits que nous venons d'exposer montrent qu'en somme le travail dans l'air comprimé favorise le développement des affections des organes respiratoires, mais qu'on peut combattre cet effet par des précautions atlentives.

Avantages de l'écluse placée à la hauteur de la chambre de travail. — Nous avons fait remarquer qu'aux ponts de Saint-Louis et de Brooklyn, ainsi qu'au pont de Collonges en France, les écluses à air étaient engagées dans le plafond de la chambre de travail. C'est un grand avantage dans les fondations profondes, et les communications de tout genre entre l'air extérieur et l’air comprimé sont presque instantanées. Un escalier à l'air libre est ménagé dans le puits central, à sa base on trouve le sas à air dans lequel on pénètre par une porte verticale, et de ce sas on peut sauter sur le sol de la chambre de travail sans qu'il soit besoin de recourir à une échelle.

Dans l'air comprimé à trois ou quatre atmosphères, il faut réduire à moins d'une heure la durée des relais de travail; c’est donc un grand avantage de n'avoir pas chaque fois à monter et à descendre des échelles de 20 ou 30 mètres de hauteur au milieu de l’air comprimé qui augmente dans une proportion considérable la fatigue musculaire. L'ascension de l'escalier à l'air libre, en sortant de l'écluse, paraît, en outre, avoir exercé sur les ouvriers sortant de l’air comprimé uneréaction salutaire. |

Au pont de Brooklyn, on eut soin d'installer dans chacune des écluses à air un appareil de chauffage à la vapeur , afin de compenser le refroidissement et la condensation dus à la dilatation de l'air comprimé.

M. Malézieux, d’après M. Rœbling, signale ce fait, «que le jeu des poumons se modifie involontairement dans l’air comprimé; le nombre de fois qu’on respire dans un temps donné se réduit de 30 à 50 p. 100, ce qui indiquerait que l'organisme réagit contre l'introduction de l'oxygène à dose deux ou trois fois plus considérable que dans l'atmosphère normale. La conséquence naturelle à tirer de cette observation est qu'il faut abréger la durée du travail dans l’air comprimé à mesure que la pression augmente. »

Proportion des malades au pont de Marmande. — M. Séjourné constate qu’au pont de Marmande, en 313 jours, le nombre des tubistes travaillaut par poste de six heures a été de 185, représentant environ 119,400 heures de travail et 44,400 compressions, à une pression moyenne de 9 à 12 mètres, qui a atteint exceptionnellement 45 mètres et un jour 22 mètres. Il y a eu 106 malades, soit 57 p. 400, et 164 cas de maladies: 25 cas résultent directement de l’action physiologique de l’air comprimé, savoir : 2 syncopes, 7 troubles de l’ouïe, 1 congestion pulmonaire avec crachement de sang, 6 lumbago et 8 douleurs articulaires ; il a été constaté, en outre, 58 cas de bronchite qui peuvent résulter des conditions du travail ; quant aux autres cas, ils ne sauraient être attribués au système.

En résumé, le travail dans l’air comprimé, sans présenter de grands ‘ dangers, n'est pas inoffensif ; les ingénieurs et entrepreneurs ont le devoir de veiller à l'exécution des mesures préventives que nous venons d'indiquer.

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