CE MÊME JOUR DANS LA PRISON [14 MARS
Item, le même jour, en présence de maître Jean de La Fontaine, commissaire député par nous évêque susdit, et de nous, frère Jean Le Maistre susnommé, dans la prison de ladite Jeanne au château de Rouen ; et en présence des assesseurs, vénérables et discrètes personnes seigneurs et maîtres Nicolas Midi et Gérard Feuillet, docteurs en théologie ; et aussi de Nicolas de Hubent, notaire apostolique, et de frère Ysambard de La Pierre, témoins, Jeanne fut interrogée.
Et premièrement quelle fut. la cause pourquoi elle sauta de la tour de Beaurevoir. Répondit qu'elle avait ouï dire que ceux de Compiègne, tous jusqu'à l'âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang, et qu'elle aimait mieux mourir que de vivre après une telle destruction de bonnes gens; et ce fut l'une des causes de son saut. L'autre fut qu'elle sut qu'elle était vendue aux Anglais, et qu'elle eût préféré mourir que d'être en la main des Anglais, ses . adversaires.
Interrogée si ce saut fut fait du conseil de ses voix, répondit que sainte Catherine lui disait presque tous les jours qu'elle ne sautât point et que Dieu l'aiderait, et aussi ceux de Compiègne. Et ladite Jeanne dit à sainte Catherine que puisque Dieu aiderait ceux de Compiègne, elle voulait y être. Et sainte Catherine lui dit : « Sans faute, il faut que le preniez en gré ; et vous ne serez point délivrée tant que n'aurez vu le roi des Anglais. » Et ladite Jeanne répondit:
PROCÈS DE CONDAMNATION DE JEANNE d'aRC 9I
« Vraiment, .je ne le voudrais point voir, et j'aimerais mieux mourir que d'être mise en la main des Anglais ! »
Interrogée si elle avait dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite : « Dieu laissera-t-il mourir si mauvaisement ces bonnes gens de Compiègne, etc., ? » répondit qu'elle n'a point dit si mauvaisement ; mais leur dit en cette manière : « Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont été et sont si loyaux à leur Seigneur! »
Item dit, qu'après qu'elle fut chue de la tour, elle fut deux ou trois jours sans vouloir manger; et aussi de ce saut fut meurtrie tellement qu'elle ne pouvait ni boire ni manger ; et toutefois fut réconfortée par sainte Catherine qui lui dit qu'elle se confessât et requît pardon à Dieu de ce qu'elle avait sauté; et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d'hiver. Et alors elle se prit à revenir à elle et commença de manger; et tôt après fut guérie.
Interrogée si, quand elle sauta, elle pensait se tuer, répondit que non ; mais en sautant se recommanda à Dieu ; et cro3'ait au moyen de ce saut s'échapper [et évader] ^'8, et n'être pas livrée aux Anglais.
Interrogée si, quand la parole lui revint, elle renia [et maugréa] 5'9 Dieu, et ses saints, comme on le trouve marqué dans l'information, répondit qu'elle n'a point mémoire [ni souvenance] qu'elle renia onques Dieu ou ses saints ou ses saintes ; et qu'elle ne maugréa, en ce lieu ni ailleurs. [Et ne s'en est point confessée, car elle n'en a point mémoire qu'elle l'ait dit ou fait 5-°.]
Interrogée si elle veut s'en rapporter à l'information faite ou à faire, répondit : « Je m'en rapporte à Dieu et non à autre, et à bonne confession. »
Interrogée si ses voix lui demandent délai pour répondre, dit que sainte Catherine lui répond quelquefois ; et parfois ladite Jeanne manque à l'entendre à cause du bruit des prisons et des noises de ses gardes. Et quand elle fait requête à sainte Catherine, alors sainte Catherine et sainte Marguerite font requête cà Notre Seigneur ; et puis, du commandement de Notre Seigneur, elles donnent réponse à ladite Jeanne.
Interrogée si, quand ces saintes lui viennent, il y a lumière avec elles et si elle ne vit point de lumière la fois où elle ouït la voix dans ce château, et ne savait si elle était dans sa chambre, répondit qu'il n'est jour qu'elles ne viennent dans ce château; et certes elles ne viennent pas sans lumière. Et cette fois, elle ouït la voix ; mais n'a point mémoire si elle vit la lumière, ni si elle vit aussi sainte Catherine.
Item dit qu'elle a demandé à ses voix trois choses : l'une fut son expédition ; l'autre que Dieu aidât les Français et gardât bien les villes de leur obéissance ; et la troisième, le salut de son âme.
Item requit, s'il arrive qu'elle soit menée à Paris, qu'elle ait le double de ses interrogatoires et réponses, afin qu'elle les baille à ceux de Paris et puisse leur dire : « Voici comment j'ai été interrogée à Rouen, et mes réponses » ; et qu'elle ne soit plus travaillée de tant de demandes.
Et, puisqu'elle avait dit que nous, évêque susdit, nous nous mettions en grand danger de la mettre en cause, elle fut interrogée sur ce que cela voulait, dire, et en quel péril et danger nous nous mettions, tant nous que les autres ; répondit qu'elle avait dit à nous, évêque : « Vous dites que vous êtes mon juge ; je ne sais si vous l'êtes : mais avisez vous bien que ne me jugiez mal, car vous vous mettriez en grand danger. Et vous en avertis afin que, si Notre Seigneur vous en châtie, moi j'aie fait mon devoir de vous le dire. »
Interrogée quel est ce péril et danger, répondit que sainte Catherine lui a dit qu'elle aurait secours ; et elle ne sait si ce sera d'être délivrée de la prison, ou, quand elle serait en jugement, s'il ne surviendrait pas quelque trouble au moyen duquel elle pourrait être délivrée. Et pense que ce sera l'un ou l'autre. Et, le plus souvent, ses voix lui disent qu'elle sera délivrée par grande victoire; et après ses voix lui disent encore: « Prends tout en gré, ne te chaille de ton martyre ; tu t'en viendras enfin au royaume de Paradis. » Cela ses voix le lui dirent, simplement et absolument, c'est assavoir sans faillir. Et elle appelle cela martyre pour la peine et
PROCES DI-: CONDAMNATION DH JEANNE d'aRC 93
adversité qu'elle souffre en prison; et ne sait si plus grande peine souffrira : mais s'en attend à Notre Seigneur.
Interrogée si, depuis que ses voix lui ont dit quelle ira hnalement au royaume de Paradis, elle se tient assurée d'être sauvée, et qu'elle ne sera point damnée en enfer, répondit qu'elle croit fermement que ses voix lui ont dit qu'elle sera sauvée, aussi fermement que si elle y était déjà.
[Et quand on lui eut dit que cette réponse était de grand poids : «Aussi, répondit-elle, je la tiens pour un grand trésor '".]
Interrogée si, après cette révélation, elle croit qu'elle ne puisse faire péché mortel, répondit : « Je n'en sais rien ; mais m'en attends à Notre Seigneur du tout. »
MÊME JOUR, MERCREDI APRÈS MIDI [14 MARs]
Item, ce même jour, mercredi après midi, comparurent au lieu susdit vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres susnommés^ Jean de La Fontaine, commis par nous évêque susdit et par Jean Le Maistre, vicaire du seigneur inquisiteur, les assesseurs Nicolas Midi et Gérard Feuillet, docteurs en théologie, en présence aussi de frère Ysambard de La Pierre et de Jean Manchon >".
Et ladite Jeanne dit en premier, au sujet de l'article immédiatement précédent relatif à la certitude qu'elle avait d'être sauvée, sur lequel on l'avait interrogée le matin, qu'elle entendait dire ainsi : pourvu quelle tienne le serment et promesse qu'elle a fliits à Notre Seigneur, c'est assavoir qu'elle gardcât bien sa virginité, et de corps et d'âme.
Interrogée si elle a besoin de se confesser puisqu'elle croit, cà la relation de ses voix, qu'elle sera sauvée, répondit qu'elle ne sait point qu'elle ait péché mortellement ; mais si elle était en péché mortel, elle pense que sainte Catherine et sainte Marguerite la délaisseraient bientôt. Et croit, en répondant à l'article précédent, qu'on ne saurait trop nettoyer sa conscience.
Interrogée si, depuis qu'elle est en cette prison, elle n'a point renié ni maudit Dieu, répondit que non ; et parfois, quand elle dit : Bon gré Dieu, ou Saint Jehan, ou Nostre Dame '^^^ceux qui peuvent avoir rapporté ses paroles ont mal entendu.
Interrogée si ce n'est pas péché mortel de prendre un homme à rançon et de le faire mourir prisonnier, répondit qu'elle ne l'a point fait.
Et, comme on lui parlait d'un nommé Franquet d'Arras^^*, que l'on fit mourir à Lagny, répondit qu'elle fut consentante à le faire mourir, s'il l'avait mérité, et pour ce qu'il confessa être meurtrier, larron et traître. Et dit que son procès dura quinze jours ; et en furent juges le bailli de Senlis et les gens de la justice de Lagny. Et dit qu'elle requérait d'avoir Franquet pour avoir un homme de Paris, le seigneur de Y Ours ^-'> ; et quand elle sut que ce seigneur était mort, et que le bailli lui eut dit qu'elle voulait faire grand tort à la justice en délivrant ce Franquet, elle dit alors au bailli : « Puisque mon homme est mort, que je voulais avoir, faites de celui-là ce que devrez faire par justice ! »
Interrogée si elle bailla de l'argent ou fit bailler à celui qui avait pris ledit Franquet, répondit qu'elle n'est pas monnayeur ou trésorier de France pour bailler argent.
Et quand on lui a rappelé qu'elle avait assailli Paris un jour de fête; qu'elle avait eu le cheval de monseigneur l'évêque de SenUs ; qu'elle s'était laissé choir de la tour de Beaurevoir ; qu'elle portait habit d'homme ; qu'elle était consentante à la mort de Franquet d'Arras ; on lui demanda si en cela elle ne croyait pas avoir fait péché mortel : répondit premièrement sur l'assaut de Paris : « Je ne crois pas être en péché mortel ; et si je l'ai fait^ c'est à Dieu d'en connaître, et en confession au prêtre. »
Secondement, au sujet du cheval [de monseigneur de Senlis] répondit qu'elle croit fermement qu'elle n'en a point de péché mortel envers Notre Sire ; car ce cheval fut estimé 200 saluts d'or dont ledit évêque eut assignation ; et toutefois ce cheval fut renvoyé au seigneur de La Trémoïlle pour le rendre à monseigneur
l'évêque deSenlis; et ne valait rien ledit cheval à chevaucher pour elle. Et dit qu'elle ne l'ôta pas à l'évêque ; et dit en outre que, d'autre part, elle n'était point contente de le retenir pour ce qu'elle ouït que l'évêque était mal content qu'on avait pris son cheval, et aussi qu'il ne valait rien pour des gens d'armes. Et, en conclusion, ladite Jeanne ne sait si ledit évêque fut payé de l'assignation qui lui fut faite, ni s'il eut restitution de son cheval ; et pense que non. . Troisièmement, au sujet de la tour de Beaurevoir, répondit : « Je le faisais, non pas en espérance de moi désespérer, mais en espérance de sauver mon corps et d'aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité. Et après le saut m'en suis confessée, et en ai demandé pardon à Notre Seigneur. » Et en "a pardon de Notre Seigneur, et croit que ce n'était pas bien fait de faire ce saut, mais fut mal fait. Item dit qu'elle sait qu'elle en a eu pardon par la relation de sainte Catherine, après qu'elle s'en fût confessée ; et que du conseil de sainte Catherine elle s'en confessa.
Interrogée si elle en eut grande pénitence, dit qu'elle en porta une grande partie du mal qu'elle se fit en tombant.
Interrogée si, ce méfait qu'elle fit de sauter, elle croit que c'est péché mortel, répondit : « Je n'en sais rien, mais m'en attends à Notre Seigneur. »
Quatrièmement, sur ce qu'elle porte habit d'homme, répondit : « Puisque je le fais par le commandement de Notre Sire, et en son service, je ne crois point mal faire; et quand II lui plaira de le commander, il sera aussitôt mis bas. »