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quoi votre conscience vous sert-elle, si, suivant la conscience d'un autre, vous vous exposez à la mort? Si vous êtes un chevalier chrétien, est-ce que les actions du Christ ne sont pas votre instruction, lui qui nous enseigna et ordonna, par la parole et l'exemple, l'humilité et la pauvreté? Vous qui reniez le Christ, pourquoi usurpez-vous le nom de chrétien?... Comment, là où vous devriez donner, osez-vous ravir ce qui n'est pas vôtre? Pourquoi, dans votre désir de dominer, commettez-vous des rapines, des meurtres, et tous les crimes des gladiateurs, contre la loi et la doctrine de Christ? A qui convient-il d'obéir : à un homme ou au Dieu juste et éternel; au roi mortel ou au Roi créateur et maître des dominations? »
Et le Français exhorte l'Anglais à observer les commandements de la loi de Dieu, à guerroyer ceux qui ne les suivaient pas, et les infidèles; à combattre pour la foi du Christ et son Église ; à s'abstenir de sacrilèges et de rapines ; à protéger les orphelins, les veuves; à n'opprimer personne.
« Voilà un conseil salutaire, réplique l'Anglais : mais il m'est suspect, venant d'un Français; car, sans doute, on dit cela pour affaiblir notre armée; et vous craignez qu'elle ne vous nuise davantage. — F. Je crains Dieu, à qui rien ne peut être caché, et non pas vous, les Anglais, iniques persécuteurs de France! — A. Dites plus, vos bourreaux, à cause de vos iniquités! — F. Ajoutez nos persécuteurs. Car nous souffrons pour la justice, à l'instar des bienheureux, et grande sera notre récompense ; et, à grand martyr, nous recouvrerons notre royaume sur les infidèles. Et cela, nous l'avons su de Dieu; car nous fûmes toujours miséricordieux, et non de violents tyrans. Vous, les Anglais, vous combattez des chrétiens, et les occisez, en sorte que vous augmentez la force des infidèles; mais Dieu et le monde savent votre injustice et votre iniquité. Et votre roi, qui a méprisé les commandements de Dieu, de même qu'il a été le premier sur le trône, ainsi, dans les peines d'enfer, il obtiendra la première place. — A. Pour quelle faute, je vous prie? — F. Pour son désir de dominer; pour sa
Procès di; Jeanne d'Arc. — II. g
XCVI PROCES DE COXDAMN'ATIOX DE JEANXH D ARC
volupté de tyrannie ; pour son apostasie de Dieu et de ses commandements. —A. Maisqui peutarrêter notre roi, l'amender et le reprendre? Ce n'est pas nous, ses sujets. — F. Tous, unis ensemble, vous pouvez vous séparer de sa cause ; mais, comme vous êtes tous consentants, vous êtes tous coupables ! — A. Qjui peut nous reprendre alors, notre roi et nous? — F. Nul excepté le Souverain, l'Unique et Indubitable Pontife... — A. Certes, nous sommes pour vous un fléau, afin que vous soyez corrigés, comme par une verge de correction. Et, si cela ne plaisait pas à Dieu, on ne l'aurait pas vu durer si longtemps. »
Mais le bon Anglais voudrait bien être du parti de Dieu et acquérir tout de même la cité future du ciel, que le Français déclare perdue, ou fort lointaine, pour lui.
« A. Pourquoi ? — F. Parce que vous avez suivi les traces de l'Antéchrist et méprisé la vie et doctrine du Christ. — A. En quoi? — F. Presque en toutes choses. — A. Spécifiez-le. — F. Le Christ, par sa vie et sa doctrine, nous enjoignit humblement d'observer la charité et la pauvreté volontaire ; mais vous, dans votre grand orgueil, vous ne vous êtes pas contentés d'un très riche royaume; dans votre désir de dominer, vous n'avez pas craint de prêter la main à l'occision du Christ ; et, dans un esprit sacrilège, délaissant Dieu, off"ensant ses préceptes et commandements, vous avez perpétré tous les crimes les plus horribles, en vrais ministres de l'Antéchrist. — A. En quoi avons-nous démérité en voulant augmenter notre pays? — F. Ingrats, Dieu vous a donné une terre suffisante : pourquoi, puisque Dieu vous a réparti tant de dons, avez-vous répondu par tant de maux? — A. Quels maux ? — F. Tous les homicides et les autres. — A. Sans homicides il n'y a pas de guerres. — F. C'est pourquoi elles doivent être détestées entre frères. — A. Xous avons aussi été massacrés à notre tour. — F. A bon droit, et bien par votre faute. Car injustement vous avez ]:^rovoqué la guerre ; et nous, suivant la justice, nous avons repoussé l'injuste. Or, puisque vous n'avez pas craint de lever la main pour occire le Christ, son sang est sur votre tête; et les chefs dlsraël
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seront massacrés sur les montagnes; et le bouclier de votre Antéchrist sera jeté à terre! — A. Pourquoi détestez-vous tant les homicides? — F. Parce que rien n'est plus terrible que la mort. A vos gens d'affaires, laïcs ou profanes, les autres ruses eussent dû suffire, dans leur désir de rechercher les pompes, sans répandre pour cela le sang chrétien. Est-ce que toute créature ne tend pas à la consers'ation de son espèce? Pourquoi, alors, vous montrer plus cruels que tout.
« Les végétaux, les animaux féroces, même les plus forts, les plus rusés, épargnent leur espèce ; lorsqu'ils sont attaqués par une autre espèce, ils se portent secours; et, quand ils ne le peuvent, ils montrent signes de douleur, pleurent et aboyent. Mais vous, comme des loups enragés, affamés, vous n'avez pas eu honte de dévorer, de mettre à mort une espèce humaine, autant qu'elle peut l'être, belle, pieuse, catholique. Voyez les bœufs, les sangliers, et les autres bêtes brutes, est-ce que, de toutes leurs forces, elles ne conservent pas leur espèce ? — A. Nous faisons ce que firent nos pères, et nous marchons dans leurs voies. Il importe de suivre leurs traces. — F. Sans doute. — A. J'ai donc ce que je désire. — F. Oui, parce que vous avez équivoque sur le nom de père, et parlé du père mortel. Moi je déclare qu'il s'agit des traces du Père Eternel, notre Créateur et Rédempteur qui est dans les cieux, dont la volonté soit faite au ciel et sur votre terre et la nôtre! — A. Certainement..., certainement... — F. Vous paraissez quelque peu réduit et convaincu. »
Et le.chevalier français de développer des idées mystiques sur la misère ei l'ordure humaines, sur l'efficacité de la prière, de la confession et de la pénitence, sur l'amour de Dieu et du prochain. L'Anglais répond que, s'il le croit, le renom de son courage passé disparaîtra; qu'il sera la fable des gens et la honte de ses parents.
« F. Plus malheureux encore est celui qui perd son âme, et qui rejette les biens éternels pour des biens passagers. — A. due pensez-vous donc que TonMoivc préfé-
XCVIII PROCÈS DE CONDAMNATION DE JEANNE d'aRC
rer à la gloire et à la bonne renommée? Tous les chevaliers ne combattent-ils pas pour cela? — F. Le diable aussi recherche la gloire des œuvres divines. Ne vous glorifiez pas dans le vent et par les fables ! — A. Qu'arrivera-t-il de nos amis, de nos compagnons, de nos milices, de nos provisions, de notre trésor? Et le pays, et nos princes, dont j'ai recherché la grâce, que feront-ils? — F. Ils périront, et vous avec eux ; ainsi le grain semé parmi les pierres ne produira point de fruits ! — A. Je ne veux point périr, et voudrais bien que la paix fût faite entre nous, pour que, mon honneur sauf, je puisse acquiescer à vos conseils. — F. A nous, comme aux hommes de bonne volonté, la paix est due, par droit du nouveau Testament : mais vous, qui l'avez déchirée, comme ministres d'Antéchrist, vous êtes incapables de l'obtenir. »
Une addition fut faite à ce traité, deux ans plus tard. L'Anglais revenait de son pèlerinage et reprenait son colloque avec le Français. L'entretien ne porta plus cette fois sur des idées morales, mais sur la justice de leur cause envisagée suivant l'histoire.
(( F. N'avez-vous pas honte de tant d'impiétés par vous commises au très chrétien royaume de France? — A. Non. — F. Pourquoi? — A. Parce que j'ai fait justement une juste guerre. Nous recherchons votre terre suivant un commandement juste du roi de France et d'Angleterre; et j'en suis bien informé par des personnes puissantes, savantes et pontificales. »
Et l'Anglais d'expliquer la succession du roi Edouard et l'héritage féminin d'Isabelle ; arguments que rétorque le Français.
Ce dernier lui donne cette raison qu'une femme ne peut régir le royaume de France, parce que cet office est un sacrement. Et il énumère les prérogatives du saint royaume : le lis apporté par un ange à Clovis, l'ampoule sacrée donnée à Reims, les miracles que fait le roi par l'imposition des mains.