‹ Procès de condamnation de Jeanne d'Arc. Texte, traduction et notes [par] Pierre ChampionChapitre 62 sur 183 · VALEUR DU PROCÈS DE CONDAMNATION · texte numérisé non relu

VALEUR DU PROCÈS DE CONDAMNATION

On ne pense pas à tout. En voulant perdre Jeanne, publier à travers le monde les erreurs de sa doctrine et ses mensonges, les juges de Rouen ont bien travaillé à sauver sa mémoire.

Par eux, nous connaissons vraiment la « fille au grant cuer » ; c'est grâce à eux que nous sommes devenus juges à notre tour, témoins du drame merveilleux où la ruse se joue delà vertu et de la simplicité. Dans le Procès de Condamnation, nous entendons vraiment la parole de Jeanne et nous la plaignons; nous pleurons sur elle.

Si malheureuse, si jeune et candide, prudente et superbe tour à tour, pleine de bon sens et parfois de gaîté, tantôt remplie d'espérance, tantôt en proie au désespoir, ferme dans sa foi que les juges nommeront obstination, Jeanne apparaît comme la vertu, la simplicité, la sainteté môme. Elle est tout humaine, et jamais elle n'a été plus grande.

Supposons un instant que le Procès de Condamnation ait été perdu, que nous ne possédions plus au sujet de Jeanne que les dépositions des témoins de sa réhabilitation et les dires des chroniqueurs : non, nous ne la connaîtrions pas. Jeanne demeurerait une mystérieuse entité. Les quelques dépositions importantes de ses compagnons seraient bien incapables de la faire revivre à nos yeux.

Ici, nous avons sa parole; nous entendons Jeanne ellemême; nous possédons l'évangile de notre dévotion.

Nous devons encore autre chose aux juges de Rouen. Leur partialité a bien servi Jeanne.

Imaginons encore qu'elle ait fini ses jours dans la maison des environs d'Orléans qu'elle avait acquise, car de la

cil PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE D ARC

prison d'Eglise qui lui était si humainement due, elle n'aurait sans doute pas tardé à sortir. Combien cela l'eût diminuée! Quelle valeur aurait pris l'acte du cimetière Saint-Ouen !

Cette misère qu'est communément la vie, avec ses prudences et ses compromissions, Jeanne, autant à son grand creur qu'au feint zèle des juges de Rouen, dut de l'éviter.

Ils la servirent bien en la jugeant mal.

C'est le bûcher qui fut, en vérité, le premier autel où la piété des hommes l'a placée aujourd'hui. Comme l'a dit excellemment Michelet : « Elle n'entendit plus le salut au sens matériel, comme elle avait fait jusque là; elle vit clair enfin et, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait de lumière et de sainteté. »

Ainsi dans « ce beau procès », dans cet injuste procès, les juges ont bien servi Jeanne. Ils ont écrit les actes de son martyre et recueilli l'évangile de notre race, alors qu'ils entendaient présenter au monde leur apologie '.

Lisez le procès et vous deviendrez meilleurs ; écoutez les paroles de Jeanne et vous rejetterez la vaine rhétorique, celle des juges comiques, laids, ambigus, leur odieux et plat latin, centons de Sénèque et de Stace; vous mépriserez l'orgueil !

Jeanne, comme elle parle clairement, un langage frais comme l'eau du ruisseau.

Les chroniqueurs contemporains l'ont peu connue ; les clercs dévots n'ont vu en elle qu'édification; les chroniqueurs de Bourgogne, une rustre et une ribaude, une ennemie ; les Anglais, une magicienne; les écuyers, ses compagnons, un bon et dur soldat. Et nous, historiens modernes, nous cherchons à expliquer l'inexplicable; nous ajoutons des détails, des précisions; nous reconstituons le milieu où Jeanne a vécu, plantons le décor de la bucolique et du

I . « Où sont maintenant tous ces maîtres et docteurs, si connus de toi pendant qu'ils vivaient et que leur science avait rendus illustres ? Leur sceptre est passé à d'autres, qui peut-être déjà ne se souviennent plus d'eux. Durant leur vie ils semblaient quelque chose, aujourd'hui le silence s'est fait sur eux » (Imitation, part.I, ch. III).

INTRODUCTION CITI

drame. Mais c'est au cours du procès qu'elle nous apparaît vivante.

Car Jeanne demeure surtout un trésor de la France, le l beau fleuron chrétien jaillissant des ruines du pays. Figure idéale qui ne nous semble si rare chez les pa3'sans que parce qu'ils sont éternellement calomniés. En fait, le père de Jeanne fut un bon cultivateur assez aisé, possédant des chevaux et du bétail, et même doyen de son village.

Or, on voit qu'en ce temps-là un religieux français ' résumait ses instructions pour ses sœurs, demeurées à la campagne, et dont l'aînée pouvait avoir vingt-six ans : (( Vous, mes six sœurs, restez ensemble sans entrer en religion, sans demeurer dans les villes durant la vie de nos père et mère. Vous serez avec eux, et vivrez de votre labeur; et de l'héritage qui peut vous appartenir, vos frères, je pense, n'en prendront rien. Vous ne demanderez d'autre mari que Dieu. »

Et il leur adressait cet enseignement d'être sans pompe et sans orgueil dans leurs vêtements, en gardant toujours une honnêteté suffisante :

« Vous direz vos Heures et autres oraisons, à certaines heures, au matin, à tierce, à vêpres et au coucher. Vous entendrez la messe, le plus souvent qu'il vous sera possible ; le reste du temps, vous travaillerez diligemment pour éviter la paresse, mère de tous les maux, comme on peut le voir dans les villes où les filles ne travaillent pas. Vous vivrez le plus sobrement que vous pourrez; vous ne boirez pas de vin sans eau, ni beaucoup, et vous ne vous remplirez point de viande; et vous ne mangerez pas d'épices, d'oignons, ni d'autre nourriture qui engendre de périlleuses chaleurs. Vous vous confesserez souvent, chaque semaine, à chaque grande fête ; car la confession est une chose qui plaît fort à Dieu, et qui

I. Gerson, Discoins sur VexccUcnce de la virginité, III, cd. Ellies Dupin, col. 840.

CIV PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE d'aRC

empêche de pécher. Vous recevrez avec dévotion le vrai pain divin qui nourrit l'âme, c'est à savoir le corps de Notre Seigneur. Ayez bonne paix ensemble, et encouragezvous à faire le bien, deux à deux. Vous ne médirez pas d'autrui; vous n'aurez aucune haine. Qjae la plus grande soit comme la plus petite; et vous servirez de bon cœur vos père et mère. Gardez-vous bien de parler à un homme étranger, excepté en public, et le moins souvent que vous pourrez. Et n'ayez pas cure d'aller aux danses et aux autres doux ébattements, où il y a plus de folie que de bien. J'aurais grand plaisir, et ce serait très profitable, à ce que vous puissiez apprendre cà lire en français; car je vous enverrais des livres de dévotion; et je vous écrirais souvent, avec grand plaisir. Pourquoi demanderiez-vous la charge de mariage pour laisser la franchise de cette vie, plus sainte, plus sûre et dévote ? >•>

C'est dans les Exercices discrets des simples dévois qu'on trouve ces maximes transcendantes pour la femme : « Elle doit apprendre à penser à Dieu, sans rien de corporel, sans image, afin qu'elle n'imagine pas, à son sujet, une chose grande ou petite, longue ou courte, blanche ou noire, çà et là, existant en tel lieu ou ailleurs '. »

Mais les sœurs de Gerson n'avaient pas idée de se marier: ce ne fut jamais l'intention de Jeanne. Le père Charlier écrira d'elles à son fils : « La grâce Dieu, premièrement elles aiment Dieu et redoutent péché; elles jeûnent un jour ou deux la semaine, et disent tous les jours leurs Heures de Notre Dame; et Marion les a apprises depuis que son mari est mort. Et n'aperçois point qu'elles se veuillent marier, à nul état, jusqu'à tant qu'il plaira à nous et à vous. » « C'est ce que notre bon père m'a écrit à votre sujet, mes sœurs. Hé Dieu ! notre Sauveur, quelle joie, quelle consolation ai-je prises et prends chaque fois à entendre ces paroles, à écouter ces nouvelles ! Tu sais, vrai Dieu, que c'est ma prière

T. Gerson, ihid., III, col. 606.

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