D’UNE ANCIENNE TRADUCTION DU PROCÈS
Louis XII, à la suggestion de Tamiral Louis de Graville, voulut que les deux procès de la Pucelle fussent mis en français. L'exécution de cette pensée donna naissance à un ouvrage qui nous est parvenu. C'est moins une traduction qu'une compilation abrégée. On en parle ici, parce que la manière dont y sont rendus les interrogatoires de Jeanne a pu faire croire dans ces derniers temps qu'on avait là un texte complet de la minute française, un texte ayant sur celui du manuscrit de D'Ürfé l'avantage de ne pas présenter de lacune. Cette opinion a été vulgarisée par un mémoire de M. Dubois, chanoine d^Orléans, publié d'abord dans la Collection des chroniques nationales de M. Buchon(l), réimprimé dans le Panthéon littéraire (2), adopté quant à ses conclusions dans la nouvelle Collection des mémoires de MM. Michaud et Poujoulat (3). Il importe de la réduire à sa juste valeur.
Qu'on sache d'abord que cet ouvrage du temps de Louis Xn existe en manuscrit à la bibliothèque d'Orléans (4) qu'il se trouve aussi fondu dans de très-anciennes rédactions de la chronique de Normandie (5) d’où il passa , non sans subir de grandes coupures, dans l'édition publiée à Rouen en 1581 (6)*, que le manuscrit d'Orléans
(1) T. IXdeMoosUrelet, p. 19L.
(2) Volume de Matthieu de Goussy et de la Pucelle, Préliminaires, p. .\ivij.
(3) T. 111 , première série.
(4) N** 411, provenant de l'ancien chapitre de la cathédrale.
(5) L’une , entre autres , compilée au commencement du règne de François l***, n** 1488 des manuscrits de Saint>Germain , à la Bibliot. Nation.
(6) Voyez ci-dessus, p. 389 note 1, et notre t. IV, p. 254.
luLrocmc, mis à conlribulion dès 1606 pour augmenter la seconde édition du Journal du siège (l), a été imprimé (moins ce qui concerne la réhabilitation) dans les deux volumes de M. Buchon précédemment indiqués.
Quant à vouloir que cet ouvrage contienne la minute du procès de condamnation , Tidée n’en est pas neuve. Elle vint, il y a soixante ans, à M. Dauteroche de Talsy, doyen du chapitre d’Orléans , qui se livra à un examen très-minuticux du manuscrit en question , et fut frappé du style naturel des interrogatoires. Toutefois ayant conféré son texte français avec une copie de la rédaction latine, il finit par n’y plus voir « qu’une espèce de version historique arrangée au gré de l’auteur (2). »
M. Dubois reprit en dialecticien peu prudentja conjecture abandonnée par M. Dauteroche. Lorsqu’il avait tout au plus le droit de soupçonner que le manuscrit d'Orléans contenait [quelque chose de la minute française, il prétendit que le texte complet et correct de cette minute n’était que là , immolant, pour le triomphe de son opinion , le manuscrit de D’ürfé qu’il ne connaissait point non plus qu’aucun des autres originaux du procès.
En deux mots, voici ce qu’il faut penser de cette question littéraire.
L’auteur employé par Louis XII donne lui-méme à la première partie de son travail le titre de a Déduction du procès, translatée de latin en français (3). » Quelques lignes auparavant , il mentionne a deux livres esquels est (( contenu le procès de la condampnation de Jeanne où il (( y a plusieurs diversités , spécialement ès interrogatoires « et en ses responses. » Il a donc eu entre les mains deux
(!) Imprimée par Boynard cl Nyon.
(2' De l'Avcrdy, Notice den Manuscrits , t. 111 , p. 227. ('^) Voyc7 noire t. IV, p.
DU PROCÈS DE CONDAMNATION
manuscrits du procès de condamnation ^ manuscrits oflrant entre eux des différences, et dont Tun au moins était en latiu, puis quUl a eu, lui qui parle, k faire œuvre de traducteur.
Que Tun de ces deux manuscrits ait contenu la minute française, cela ne peut guère faire Tobjet d'un doute, car en comparant le texte du manuscrit d'Orléans imprimé par M. Buchon avec le texte du manuscrit de D'Urfé, on remarque entre les deux une conformité presque constante. Mais faut-il en conclure que le manuscrit de D'Urfé qui présente une grande lacune, est suppléé par le manuscrit d'Orléans qui n'en présente pas ?Non , carie traducteur a manqué visiblement du texte original des interrogatoires pour tout ce qui précède l'audience du 3 mars, de manière que les probabilités tendent à établir qu'il a fait son travail sur le manuscrit de D'Urfé lui-méme, lequel était mutilé dès le temps de Louis Xn comme il l'est aujourd'hui (1).
Le fait que je viens d'avancer demande quelque démonstration.
Tant que dure la lacune du manuscrit de D'Urfé , le traducteur français ne met pas dans les réponses de la Pucelle ce naturel qu'avait remarqué M. Dauteroche, qui a séduit M. Dubois. Il ne fait, au contraire, qu'alourdir la phrase latine ou même en corrompre le sens.
Exemple tiré de l'audience du 21 février (premier interrogatoire ) :
Tune autem diximus (c'est Pierre Cauchon qui parle) quod libenter sibi traderemus uniim aut duos notabilcs viivs de lingua galÜcana coram quibus ipsa diceret Pater noster. Ad quod respondit ipsa Johanna quod non diceret eis nisi eam audiant in confessionc.
(I) Voyez ci-après, descriplion du manuscrit de D ürfé, p. UG.
Ce passage de la rédaction latine est ainsi rendu par le traducteur :
(( Et adonc ledit évesque dit ; Je vous ordonneray un ou « deux notables personnages de ceste comp^^nieauquel vous a direz Pater noster et Ave Maria, A quoy elle respondit : <1 Je ne le diray point se ils ne me oyent de confession, y» TJn ou deux notables de ceste compagnie est on contrebon sens , attendu que de Ungua gallicana signifie de la langue deFrance, c'est-à-dire de Tobédiencede Charles VU, Exemple tiré de l'audience du 22 février (deuxième interrogatoire ).
Interrogatautrum injuventute didiceritalù/uamartem : dixit quod sicy ad suenduni pannos lineos et nendum, nec timebat mulierem Rothomagensem de nendo et suendo,
(( Interrogée si elle avait appris aucun art ou mestier : <& dit que oui , et que sa mère lui avoit appris à coudre ; a et qu'elle ne cuidoit point qu'il y eust femme dedans (t Rouen qni lui en sceust apprendre aucune chose, s Art ou mestier^ hésitation du traducteur ; à coudre ne rend pas ad suendum pannos lineos ; elle ne cuidoit point quily eust femme , etc. , lourde paraphrase de non time-^ bat mulierem Rothomagensem ; a elle ne doutait femme « de Rouen à filer ou à coudre, s Même audience :
Ulterius confessa fuit quod , propter timorem Burgundorum recessit a domo patris et ivit ad villam de Novo^ Castro in Lotharingia , penes quamdam mulierem cognominatam La Rousse ubi stetit quasi per quindecim dies ; addens ulterius quod dum esset in domo patris , vacabat circa negotia familiaria domus nec ibot ad campos cum ovibus et aliis animaUbus.
a Dit outre qu'elle avoit laissé la maison de son père <c en partie pour double des Bourguignons , et qu’elle se c( estoit allée au Neuf-Chastel avec une femme nommée
DU PROCES DE CONDAMNATION
4c La Rousse , où elle demeura par quinze jours ; en laquelle U maison elle faisait les négoces de ladite maison, et ne « alloit point aux champs garder les brebis ne autres bestes. «>
Ici sont accumulés tous les défauts d'une mauvaise traduction : contre-sens , omission , platitude ; tout cela si saillant qu'il serait superflu d'en faire la démonstration.
Après ces citations, la question serait vidée s'il ne restait un passage assez spécieux que M. Dubois a cité , comme une preuve irréfragable de l'emploi de la minute française pour la partie qui fait défaut dans le manuscrit de D'Urfé.
Ce passage se trouve encore dans la séance du 22 février, lie voici tel que l'a imprimé M« Buchon :
(( Interroguée qui lui conseilla de prendre habit « d'homme. A laquelle interrogation j'ay trouvé en un U livre que ses voix lui avoient commandé qu'elle prinst « habit d'homme \ et en l'autre j'ay trouvé que, combien f( qu'elle en fust plusieurs fois interroguée , toutes fois elle ft n'en Gst point de response fors : Je ne charge homme. K Et ay trouvé audit livre que plusieurs fois varia en cette (c interrogation. »
Des deux témoignages mis en contradiction dans ce paragraphe, le dernier n'est rien autre chose que la traduction de l'instrument du procès :
Item requisita ut diceret cujus consUio ipsa cepit habù tum virUem : ad hoc res pondéré pluries recusayit. Fin ali-ter dîxit quod de hoc non dabat onus cuiquam homini ; et pluries yariavit.
Quant à l'autre réponse par laquelle Jeanne aurait reconnu avoir pris l'habit d'homme pour obéir à ses voix, de quel texte la supposer tirée , sinon de la minute française ?
Ainsi raisonne M. Dubois ; mais avec plus de précipitation que de rigueur. La suite du procès telle qu'elle résulte à la fois de l'instrument latin et des fragments non contestés de la minute française, prouve un fait : c'est que, har-
celée jusqu'à la veille de sa mort pour être réduite à convenir que son changement de costume lui avait été imposé par ses voix , Jeanne ne cessa de se tenir à couvert sous des réponses évasi%’es. L"aurait-on pressée si longtemps , si dès le second jour elle avait fait Taveu consigné par le traducteur ? Du moment que la question revient et qu’elle est toujours éludée , on a la preuve qu’il n’y a jamais eu de réponse positive. Les consulteurs de la réhabilitation l’ont compris de la sorte, et l’un d’eux s’est livré à une discussion lumineuse pour détourner de Jeanne les soupçons qu’une telle réserve aurait pu faire naître contre sa bonne foi (1).
Ainsi ce n’est pas la minute que l’auteur du temps de Louis XU a citée en opposition avec TinstrumeDt latin. C’est un autre texte du procès , et nous pouvons ajouter , un texte inexact ; et il reste enfin établi que le commencement du manuscrit d’Orléans ne supplée pas ce qui manque aujourd’hui , ce qui manquait dès le temps de Louis XU au manuscrit de D’Urfé.
Mais après l’aveu du traducteur rapporté ci-dessus, qu’il n’avait fait Usage que de deux livres^ comment arriver, pour dernière conclusion , à prononcer qu’il a connu trois textes , savoir : le texte tronqué de la minute , celui de l’instrument latin , et celui d’un autre manuscrit fautif ? Cela n’est pas une difficulté. J’ai dit que le manuscrit de D’Urfé contient en meme temps que la copie tronquée de la minute, celle de l’instrument latin tout entier (2). Revenons à la supposition déjà faite , que notre auteur eut ce manuscrit entre les mains; joignons-y avec une autre copie non authentique de l’instrument : voilà les trois textes ne formant que deux livres.
(I) Voyez le iiién^oirc de Théodore de Leliis ,1. II, p. 30. (?) Ci-dessus, p. 307.
DU PROCÈS DE CONDAMNATION
Je vais encore plus loin , et j'affirme que la copie fautive qui a causé la perplexité du traducteur sur la prise d'habit de Jeanne , est le manuscrit de Saint-Victor (1).
Qu'on prenne le procès-verbal de la séance du 22 février (2). A la suite de l'interrogation rapportée ci-dessus' Item requisita ut diceretj etc., on voit Jeanne se jeter dans une longue digression , puis revenir à son costume disant qu'il lui avait fallu le changer, et qu'elle croyait bien donné le conseil qu'elle en avait reçu. Dixit prœterea quod oportuerat eam mutare habitum suum in habitum vinlem. Item etiam crédit quod consilium bene sibi dixit.
Ainsi est conçu le texte authentique. Mais le manuscrit de Saint-Victor (3) , par une erreur de copie , présente l'interpolation de suum entre quod et consilium ; or Jeanne appelait souvent ses voix « son conseil » ; l'addition du pronom personnel restreint par conséquent à cette acception particulière le sens de consilium , qui dans la réponse telle que la constatent les originaux, est pris au contraire d'une manière générale pour signifier le conseil quel qu'il fut qui avait suggéré à la Pucelle de s'habiller en homme.
L'assertion de notre auteur ne peut pas avoir d'autre source ; car pour supposer , comme il le donne à entendre , qu'il a eu sous les yeux des textes très-différents l'un de l'autre, il faudrait que son propre travail présentât plus de faits en opposition avec les faits connus par les originaux : or abstraction faite de ses contre-sens , il n'a montré de désaccord entre ses « deux livres » que sur le point qui vient d'élre discuté. C'est dire qu'il a articulé le fait de la dissemblance des textes non pas d'après sa propre critique, mais d'après l'opinion commune à son siècle,
[1) Décrit ci-dessus, n" 8.
(3; Fol. 98 verso.
que les écritures du procès de la Pucelle avaient subi de nombreuses altérations.
J'ai insisté sur le manuscrit d'Orléans pour que les personnes qui s'attendent à trouver ici tous les documents du procès sachent pourquoi je n'ai pas admis celui-là , et pour qu'elles conviennent qu'il ne devait pas figurer dans une édition où on n'a voulu réunir que les sources. D'après ce sptème, le meme manuscrit débutant par une préface historique qui offre quelques traits originaux, j'ai introduit des fragments de cette préface dans mon quatrième volume (p. 256).
NOTICE
DEi
PIÈCES DE LA RÉHABILITATION