CHRISTINE DE PISAN
Voici les seuls vers français écrits du vivant de Jeanne d’Arc, qui nous soient parvenus. Ils furent achevés le 31 juillet 1429» au moment où Charles YII, maître de Château-Thierry, pouvait, en trois jours de marche, paraître avec son armée sous les murs de Paris et probablement y entrer sans résistance. L’attente de ce grand événement perce dans les paroles de Christine et lui fait filtre plusieurs prophéties qui , si l’on ne se reportait pas à la situation , seraient dénuées de sens.
En 1429, Christine avait atteint l’âge de soixante-sept ans» Depuis la révolution de 1418, elle vivait cloîtrée dans une abbaye : on ne sait laquelle. Ses vers sur la Pucelle passent pour les derniers qu’elle ait faits. De Sinner les signala le premier, dans son Catalogne des manuscrits de Berne. 11 s’est trouvé depuis ^qu’ils avaient été connus et cités par le Dauphiuaîs Tbomassin. En rapportant le témoignage de cet auteur sur Jeanne d’Arc (t. IV» p. 310) , j’ai omis son extrait, souvent fort incorrect, des vers de Christine, en vue du présent article où l’on trouvera le texte de la pièce tout entière, telle que M. Jubinal l’a publiée en 1 838 d’après le manuscrit de Berne.
Je, Christine, qui ay plourë Unze ans en abbaye close,
Où j'ay tousjours puis demourë Que Charles (c’est estrange chose ! ) , Le filz du roy, se dire Tose,
S’en fouy de Paris , de tire ,
Par la traison là enclose :
Ore à prime me prens à rire.
A rire bonement de joie Me prens pour le temps, por vernage Qui se dëpart , où je souloie Me tenir tristement en cage ;
Mais or changeray mon langage De pleur en chant , quant recouvrë
Ay bon temps (l)
Bien me part avoir endurë.
L’an mil quatre cens vingt et neuf, Reprint à luire li soleil ;
Il ramene le bon temps neuf Que on [n’]avoit veu du droit œil Puis longtemps *, dont plusieurs en deuil Orent vesqui. J’en suis de ceulx;
Mais plus de rien je ne me deuil^
Quant ores voy [ce] que je veulx.
Si est bien le vers retournë De grant duel en joie nouvelle ,
(1) Vers incomplet dans l’édition.
DES POÈTES DU XV» SIÈCLE. 5
Depuis le temps qu’ay séjourné Là où je suis ; et la très belle Saison , que printemps on appelle ,
La Dieu merci , qu’ay desirée.
Où toute rien se renouvelle Et est du sec au vert temps née.
C’est que le dégeté enfant Du roy de France légitime,
Qui longtemps a esté soufirant Mains grans ennuiz , qui or à prime Se lieva ainsi que vous (?), prime Venant comme rqy coronné,
En puissance très grande et 6ue Et d’esprons d’or esperonné.
Or fesons feste à nostre roy ;
Que très-bien soit-iil revenu !
Resjoîz de son -noble arroy Alons trestous, grans et menu,
Âu devant ; nul ne soit tenu ,
Menant joie le saluer,
Louant Dieu , qui W mainleoa ,
Criant Noël ! en hault huer.
Mais or veuil raconter comment '
Dieu a tout ce fait de sa grâce , '
A qui je pri qu’aviseinent Me doint que rien je n’^y trespasse.
Raconté soit en toute place ,
Car ce est digne de mémoire Et escript, à qui que desplace ,
En mainte cronique et histoire.
Oyez par tout Tunivers monde Chose sur toute merveillable ;
Notez se Dieu , en qui habonde Toute grâce , est point secourable Au droit enfin. C’est fait notable , Considéré le présent cas ^
Si soit aux deceûs valable
Que fortune a flati à cas , ^ >
Et note comment esbahir ^
Ne se doit nul pour infortune,
Se voiant à grant tort hair, '
Et com vint sus par voix comune.
Voiez comment toujours n’est une Fortune, que a nuit à maint ^ ,
Car Dieu , qui aux tors fait rexune!, Ceulx relieve en qui espoir maint.
Qui vit doncques chose aténir Plus hors de toute opinion , ‘ ‘
Qui à noter et souvenir Fait bien en toute région ,
Que France^ de qui mention En faisoit que jus est ruée,
Soit, par divine mission ,
Du mal en si graqt biqn piuée ,
Par tel miracle vrayement Que , se la chose n’est notoire .
Et évident quoy et comment,
Il n’est homs qui le peust croire ?
Chose est bien digne de mémoire Que Dieu , par une vierge tendre ,
Ait adès voulu (chose est voire)
Sur France si grant grâce estendre.
O ! quel honneur à la couronne De France par divine preuve ! ,
Car par les grâces qu’il lui donne Il appert comment il i’apreuve ,
Et que plus foy qu’autre part trouve
En l’estât royal, dont je lix
Que oneques (ce n’est pas chose neuve)
En foy n’errèrent fleurs de lys.
Et tu, Charles roy des François,
Septiesme d'icellui hault nom ,
Qui si grant guerre as eue ainçois Que bien t’en prensist, se peu non ^
Mais Dieu grâce , or voiz ton renon ^
Hault eslevé par la Pucelle,
Que a soubzmis sous ton penon Tes ennemis ) chose est nouvelle.
En peu de temps, que l’en cuidoit Que ce feust com chose impossible Que ton pays , qui se perdoit ,
Reusses jamais : or est visible Menction , qui que nuisible T’ait esté, tu l’as recouvré.
C’est par la Pucelle sensible ,
Dieu mercy ! qui y a ouvré.
Si croy fermement que tel grâce Ne te soit de Dieu donnée ,
Se à toy, en temps et espace,
11 n’estoit de lui ordonné Quelque grant chose solempnée A terminer et mettre à chief ^
Et qu*il t’ait donné destinée D’estre de très grans faiz le chief.
Cblt ung roi de France doit estre ,
Charles, fils de Charles nommé,
Qui sur tous rois sera grant maistre ^
Prophéciez Font surnommé Le cerf-volant (1) \ et consomé Sera par cellui conquéreur Maint fait ^ Dieu Ta à ce somé ,
Et enfin doit estre empereur.
Tout ce est le prouffit de Tâme.
Je prie à Dieu que cellui soies ,
Et qu’il te doint, sans le grief d’âme,
Tant vivre qu’encoures tu voyes Tes enfans grans ; et toutes joyes Par toy et eulz soient en France ;
Mais en servant Dieu toutes voies,
Ne guerre n’y face oultreuance.
Et j’ay espoir que bon seras,
Droiturier et amant justice
(1) Ett-ce en ?erta de cette prophétie que Charles Vil et Loq» XI eurent pour support de leurs armes deux cerfs ailés ?
DES POÈTES Dü XV SIÈCLE.
Et tous [les] autres passeras^
Mais que orgueil ton fait ne honnisse; A ton peuple doulz et propice Et craignant Dieu qui t*a esleu Pour son serrant y si com prémisse En as; mais que faces ton deu.
Et comment pourras- tu jamais Dieu mercier à souffisance ,
Servir, doubter en tous tes fais ,
Que de si grant contrariance T’a mis à paix , et toute France Relevée de tel ruyne ,
Quant sa très grant saint providence T’a fait de si grant honneur digne ?
Tu en soyes loué, hault Dieu! (1)
A toy gracier tous tenus Sommes , que donné temps et lieu As, où ces biens sont avenus.
[A] jointes mains, grans et menùs.
Grâces te rendons. Dieu céleste.
Par qui nous sommes parvenus A paix, et hors de grant tempeste.
Et toy, Pucelle beneurée ,
N’y dois-tu [mie] estre obliée.
Puisque Dieu t’a tant honnourée ,
Qui as la corde desliée ,
Qui tenoit France estroit liée.
Te pourroit-on assez louer
(1) Viriaate de Thomassin : Ah ! soyes en loué , etc.
TÉMOIGNAGES Quant, ceste terre humiliée Par guerre , as fait de paix douer ?
Tu, Johanne, de bonne heure née, Benoist soit cil qui te créa !
Pucelle de Dieu ordonnée ,
En qui le Saint-Esprit réa "
Sa grant grâce ; et qui ot et a Toute largesse de hault don ,
N'onc requeste ne te véa :
Que te rendra assez guerdon?
Que peut-il d'autre estre dit plus Ne des grans faiz du temps passez ?
Moyses, en qui Dieu afflus Mist grâces et vertus assez,
Il tira sans estre lassez Le peuple Israël hors dT^gipte.
Par miracle ainsi respassez Nous as de mal , Pucelle eslite.
Considérée ta personne,
Qui es une joenne pucelle A qui Dieu force et povoir donne D'estre le champion , et celle Qui donne à France la mamelle De paix et doulce nourriture ,
A ruer jus la gent rebelle :
Veci bien chose oultre nature.
DES POÈTES Dü XV- SIÈCLE. 1 1
Car se Dieu fist par Josué Des miracles à si grant somme , '
Conquerantx lieux, et jus rué Y furent maints : il estôit homme Fort et puissant. Mais tout en somme Yeci femme , simple bergiére ,
Plus preux qu’onc homs ne fut à Romme.
Quant à Dieu, c'est chose légère;
Mais quant à nous ^ oncques parler N'oymes de si grant merTeille;
Car tous les preux au long aler,
Qui ont esté, ne s'appareille Leur proesse à ceste qui veille  bouter horz noz ennemis.
Mais ce fait Dieu , qui la conseille ,
En qui cuer plus que d’otntne a mis.
De Gédéon en fait grant compte,
Qui simple l^bourjeur estoit ,
Et Dieu le 6st (se dit le conte) ,
Combatre, ne nul n'arrestoit Contre lui , et tout conquestoit . .
Mais onc miracle si appert Ne fist, quoyqu’il ammonestoit,
Com pour ceste fait il appert (1). ;
Hester, Judith et Delbora
Qui furent dames de grant pris , i i
(I) Variante de Thomassin : Comme par ceste fois U appert, 1
Par lesqueles Dieu restera Son pueple qui fort estoit pris,
Et d^autres plusieurs qu'ay appris Qui furent preuses, n’y ot celle (1)5 Mais miracles en a porpris (?)
Plus a fait par ceste Pucelle.
Par miracle fut envoiée Et divine amonition De l’ange de Dieu convoiée Au roy, pour sa provision.
Son fait n’est pas illusion ,
Car bien a esté esprouvëe Par conseil , en conclusion :
A l’effect la chose est prouvée ;
Et bien esté examinée.
Et ains que l’en l’ait voulu croire , Devant clers et sages menée ,
Pour ensercher se chose* voire Disoit , aiiiçois qu’il fust notoire Que Dieu l’eust vers le roy tramise ; Mais on a trouvé en histoire Qu’à ce faire elle estoit commise.
Car Merlin , et Sebile èt Bede , Plus de cinq cens a (2) la.veîrent
(I) ThomawiD : Qui furent jfrtmUrt nés à ceUe. Mais c^est là uiM correction peu heureuse. Peut-être faut-il lire telle au lieu de celle.
(f) Leçon donnée par Thomassin. II y a vingt ans a dans le manuscrit de Berne. Blieux faudrait : Plus de mil ans a la vHrent.
En esperit, et pour remède A France en leurs escripz la mirent; Et leurs prophécies en firent,
Disans qu'el pourteroit bannière Es guerres françoises ; et dirent De son fait toute la manière.
Et sa belle vie , par foy !
Monstre qu'elle est de Dieu en grâce , Par quoy on adjouste plus foy A son fait ; car quoy qu'elle face , Tousjours a Dieu devant la face , Qu'elle appelle , sert et deprye ^
En fait, en dit; ne va en place Où sa dëvocion détrie.
O ! comment lors bien y paru Quant le siège iert à Orléans,
Où premier sa force apparu !
One miracle , si com je tiens ,
Ne fut plus cler ; car Dieu aux siens Aida telement , qu'ennemis Ne s'aidèrent plus que mors chiens. ( La furent prins ou à mort mis.
Hée ! quel honneur au féminin Sexe ! Que [Dieu] l'ayme , il appert , Quant tout ce grant peuple chenin Par qui tout le règne ert désert.
Par femme est sours et recouvert.
Ce que pas hommes fait n'eûssent (l) ,
(I) Thomassin : Ce que ceMmiUe hommes n^eussent.
TÉMOIGNAGES Et les traittres mis à désert ;
A peine devant ne le crussent.
Une fillete de seize ans (N*est-ce pas chose fors nature ? )
A qui armes ne sont pesans ,
Ains semble que sa norriture Y soit , tant y est fort et dure ;
Et devant elle vont fuyant .
Les ennemis, ne nul n*y dure.
Elle fait ce , mains yeulx voiant.
Et d^eulx va France descombrant, En recouvrant chasteaulx et villes.
Jamais force ne fu si grant ,
Soient à cens , soient à miles.
Et de noz gens preux et abiles Elle est principal chevetaine.
Tel force n'ot Hector, ne Achilles ; Mais tout ce fait Dieu qui la menne.
Et vous , gens d'armes esprouvez , Qui faites Texécution ,
Et bons et loyaulz vous prouvez :
Bien faire on en doit mention.
Louez en toute nation Vous en serez , et sans faillance Parle-en sur toute élection De vous et de vostre vaillance.
Qui vos corps et vie exposez ,
Pour le droit , en peine si dure ,
DES POÈTES DU XV« SIÈCLE. 15
Et contre tous périls osez Vous aler mettre à Tayanture.
Soiës constans, car je vous jure
Qu*en aurés gloire ou ciel et los ; ^
Car qui se combat pour droitturc,
Paradis gaingne , dire Tos.
Si rabaissez , Anglois , vos cornes ,
Car jamais n'aurez beau gibier En France, ne menez vos sornes ;
Matez estes en l’eschiquier.
Vous ne pensiez pas Tautrier Où tant vous monstriez périlleux ;
Mais n'estiez encour ou sentier Où Dieu abat les orgueilleux.
Jà cuidiés France avoir gaingnée ,
Et qu'elle vous deust demourer.
Autrement va , faulse mesgniëe !
Vous irés ailleurs tabourer,
Se ne voulez assavourer
La mort , comme voz compaignons ,
Que loups porroient bien devourer,
Car mors gisent par les sillons.
Et sachez que , par elle , Anglois Seront mis jus sans relever,
Car Dieu le veult, qui ot les voix Des bons qu'ils ont voulu grever.
Le sanc des occis sans lever Crie contre eulz. Dieu ne veult plus Le souffrir; ains les resprouver Comme mauvais , il est conclus.
En chrestienlé et en l'Église Sera par elle mis concorde.
Les mescréans dont on devise Et les hérites de vie orde Destruira, car ainsi l'accorde Prophétie qui l'a prédit ;
Ne point n'aura miséricorde De li, qui la foy Dieu laidit.
Des Sarrasins fera essart En conquérant la Sainte Terre ;
Là menra Charles , que Dieu gard !
Ains qu'il muire fera tel erre.
Cils est cil qui la doit conquerre :
La doit-elle finer sa vie
Et l'un et l'autre gloire acquerre :
Là sera la chose assovye.
Donc desur tous les preux passez ,
Geste doit porter la couronne ,
Car ses faits jà monstrent assez Que plus prouesse Dieu lui donne Qu'à tous ceulz de qui l'en raisonne ; Et n'a pas encor tout parfaict.
Si croy que Dieu çà jus leur donne (?) Afin que paix soit par son faict.
Si est tout le mains qu'afiaire ait Que destruire l'Englescherie,
Car elle a ailleurs plus haut hait :
C'est que la foy ne soit périe.
DES POÈTES DU XV^ SIÈCLE
Quan^ des Anglois, qui que s"en rye Ou pleure , [or] il en est sué ;
Le temps advenir mocquerie En sera faict : jus sont rué.
Et vous , rebelles ruppiewc Qui à eulz vous estes adhers.
Ne voiez-vous qu’il vous fust mieulx Estre alez droit que le revers Pour devenir aux Anglois serfs?
Gardez que plus ne vous aviengne ,
Car trop avez esté souffers,
Et de la fin bien vous souviengne.
N’appercevez-vous , gent avugle ,
Que Dieu a ici la main mise ^
Et qui ne le voit, est bien vugle -,
Car comment seroit en tel guise Ceste Pucelle çà tramise,
Qui tous mors vous fait jus abattre,
Ne force avez [mais] qui souffise ?
Voulez-vous contre Dieu combatre?
N’a-elle mené le roy au sacre (1), Que tenoit adès par la main ?
Plus grant chose oneques devant Acre Ne fut faite ; car pour certain Des contrediz y ot tout plain ;
Mais maulgré tous, à grant noblesse, Y fu receu et tout à plain Sacré, et là ouy la messe.
( 1 ) Thomassio : Jà elle mène le roi au «acre ; ce qui est en contradiction .aTec la strophe suivante.
 très grant triumphe et puissance, Fu Charles couronné à Rains ,
L'an mil quatre cens, sans doubtance.
Et vingt et neuf, tout sauif et sains , Âvecques de ses barons mains ,
Droit ou dix septiesme (1) jour De juillet, pour plus et pour mains.
Et là fu cinq jours à séjour.
Avecques lui la Pucellette,
En retournant par son pals ,
Cité, ne chastel, ne villette Ne remaint. Amez ou hays Qu’il soi[en]t, ou soient esbaïs Ou asseurez, les babitans Se rendent; pou sont envahys,
Tant sont sa puissance doubtans !
Voir est qu’aucuns de leur folie Cuident résister; mais pou vault.
Car au derrain , qui que contralie,
A Dieu compere le deffault.
C’est pour nient; rendre leurfault Veuillent ou non ; n’y a si forte Résistance, qui à l’assault De la Pucelle ne soit morte ;
(1) Vingt dnquiesme dans l’édition de Thomassin , sans dôme par une correction intempestive de M. Bnchon qni a altéré tous les textes pour les confor' mer à son édition de Monstrelet. Les deux hémistiches Et vingt et neuf et pour plus et pour mains , manquent dans le manuscrit de Berne.
DES POÈTES DU XV* SIÈCLE. 19
Quoyqu’en ait fait grant assemblée Caidant son retour contredire Et lui courir sus par emblée.
Mais plus n'y fault confort de mire :
Car tous mors et pris tire à tire Y ont est^ les contrediz,
Et envoyés, com j'oy dire,
En enfer ou en paradis.
Ne sçai se Paris se tendra ,
Car encoures n’y sont-iiz mie ,
Ne se la Pucelle attendra -,
Mais s’il en fait son ennemie ,
Je me doubt que dure escremie Lui rende , si qu 'ailleurs a fait.
S’ilz résistent heure, ne demie.
Mal ira , je croy, de son fait.
Car ens entrera , qui qu’en groihgne :
La Pucelle lui a promis.
Paris, tu'cuides que Bourgoigne Defende *qu’il ne soit ens mis?
Non fera, car ses ennemis Point ne se fait. Nul n’est puissance Qui l’en gardast , et tu soubmis Seras et ton oultrecuidance.
O Paris, très mal conseillé!
Folz habitans sans confiance !
Âyme-tu mieulx estre essillié Qu’à ton prince faire accordance ?
Certes, ta grant coritrariance Te destruira, se ne t'avises.
Trop mieulz te feust par suppliance Requérir mercy : mal y vises.
Gens a dedans mauvais, car bons Y a maint, je n’en fais pas doubtc \ Mais parler n’osent, j’en respons,
 qui moult desplaist et sans double Que leur prince ainsi on déboute.
Si n'auront pas ceulx deservie ' La punition où se boute
Paris, où maint perdront la vie.
Et vous toutes , villes rebelles ,
Et gens qui avez regnié Vostre seigneur, et ceulx et celles Qui pour autre l’avez nié :
Or soit après aplanié Par doulceur, requérant pardon ^ Car se vous estes manié A force , à tart vendrez ou don.
Et que ne soit occision ,
Charles retarde tant qu’il peut ,
Ne sur chat d’omme incision ;
Car de sang espandre se deult.
Mais au fort, qui rendre ne veult Par bel et doulceur ce qu’est sien , Se par force en effusion De sang le reqiierre , il fut (1) bien.
( 1 ) Corrigez il fait.
DES POÈTES DU XV« SIÈCLE
Hélas ! il est si d/sbonnaire Qu’à chascun il veult pardonner ;
Et la Pucelle lui fait faire ,
Qui ensuit Dieu. Or ordonner Veuillez vos cueurs et vous donner Comme loyaulz François à lui ,
Et quand on Torra sermonner N’en serés reprins de nulluy.
Si pry Dieu qu’il mecte en courage A vous tous qu’ainsi le faciez ,
A6n que le conseil o rage De ces guerres soit effaciez ,
Et que vostre vie passiez En paix soubz vostre chief greigneur, Si que jamais ne IJeffaciez Et que vers vous soit bien seigneur.
Amen.
Donné^oe ditié par Christine,
L’an dessusdit mil quatre cens Et vingt et neuf, le jour oii fine Le mois de juillet. Mais j’entends Qu’aucuns se tendront mal contens De ce qu’il contient, car qui chière A embrunche et les yeux pesans,
Ne peut regarder la lumière.
Explicit oDg très bel ditié fait par Christioe.
ANTOINE ASTEZAN.
Antoine Astezan ou d'Asti est un fort médiocre poète latin sur lequel on trouvera une notice suffisamment étendue dans la Jeanne ét Arc de M. Berriat Saint-Prix. Le plus glorieux titre de ce versificateur est d’avoir tourné en hexamètres les chansons de notre Charles d’Orléans. Il a fait aussi des épigrammes, un poème historique sur son pays et des épitres héroïques. L’une de celles-ci, la plus ancienne en date, renferme un long épisode sur la Pucelle. Elle fut composée en 1430 pour le duc d’Orléans, seigneur d’Asti et bienfaiteur de la fiimille du poète. On sait qu’à cette époque le duc était prisonnier en Angleterre ; Astezan encore écolier à l’Université de Pavie, ne le connaissait que pour avoir été élevé dans le respect de son nom et l’amour de sa personne :
Digna tuam, video, subit admiratio mentem Quod, qui nec teciim viva sum voce locutus,
Nec te anquam vidi, dux humanissime, versus Hos ad te dederim^ sed non miraberis ultra,
Si prius audieris quantum tibi deditus exstem.
Quos ego majores habui, quotcumque fuerunt, Dilexere tuum non parvo ardore parentem, etc.
Tels sont les premiers vers de l’épître en question. En rapporter le texte tout au long serait fastidieux et de plus inutile, car le passage relatif à Jeanne d’Arc n’est que la mise en vers d’une lettre que nous rapportons ci-après (n® VII des pièces détachées), lettre écrite au duc de Milan par Perceval de Boulainvilliers. Seulement , comme cette lettre au dnc de Milan est du 21 juin 1429 et que l’épître au duc d’Orléans est de 1430, pour la convenance chronologique, Astezan a complété l’histoire de la Pucelle au moyen des six vers que voici :
Moribus fais præstans atque hac virtute Puelia, Gallonim populos ita tutabatur ab hoste;
At Deus omnipotens, cum sat virtute Johannæ Galliam ab hostili servatam marte videret ,
Est passus tanto privari gailica bella Âuxilio solumque humanis viribus uti.
D*où l’on voit que l’épître fut composée et envoyée après la catastrophe de Gompiègne.
Par ses vers, Astezan parvînt aux fonctions de secrétaire du duc d’Orléans. Il £t un voyage en France en 1450 et y resta plusieurs années. Vivant encore lorsque mourut Charles VII, il écrivit à la gloire de ce roi plusieurs épitaphes, dont une où il revient sur la Pucelle :
Septimus bic tegitur, Francorum Karolus ille Rex , qui magnanimus magnificusque fuit ^
Qui, licet ipse puer regno omni pene careret , ,
Cum gens Angla ferox id rapuisset ei ,
Post mirabiliter tamen , auxiliante Johanna Quæ credebatur nuntia virgo Dei ,
Expulit et cunctos rejecit fortiter hostes, etc., etc.
Je tire ces renseignements d’une copie des OEuvres £ Astezan, dont le manuscrit original existe à la Bibliothèque de Grenoble. M. Champollîon-Figeac, possesseur de cette copie, a eu l’obligeance de me la commuiiiqucr.