‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusation (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · CONFRONTATION DE PEPIN AVEC FIESCHI · texte numérisé non relu

CONFRONTATION DE PEPIN AVEC FIESCHI

Les pièces suivantes ont été publiées avec raulorisation de M, Pasquier , président de la Cour des Pairs.

INTERROGATOIRE SUBI PAR PEI'IN" , LE IJ FEVRIER l836, DKV^ANT M. LE BARON PASQUIER, PRESIDENT DE LA COUR DES PAIRS.

L'an i856, le 17 février à onze heures du matin, Nous Etienne-Denis baron Pasquier, pair de France,, président de la Cour des pairs j

Vu la lettre à nous adressée par le condamné Pépin (Pierre- Théodore - Florentin ) , et annexée à notre présent procès* yerbal ;

Nous sommes transporté à la maison de justice de la rue de Vaugirard, où étant assisté de Léon de la Chauvinière, greffier en chef-adjoint de la Cour, nous avons demandé au condamné Pépin de nous dire la vérité tout entière, tant sur lui que sur ses complices, en lui faisant observer que ce jour était peutêtre le dernier où il pourrait se rendre ce service à luimême.

Le condamné Pépin nous a répondu :

u En ce qui concerne la course que j'ai faite au faubourg St- Jacques, le 38 juillet au matin, je n'y ai vu que les personnci; que j'ai déjà désignées, au nombre de quatre, entre lesquelles se trouvent Floriot, alors marchand de vinsj c'était moi qui avais contribué, pour la plus grande part, à son établissement. Je lui dis qu'il pourrait bien y avoir du bruit j il me dit que, si cela arrivait, il y avait un lieu de rendez-vous où devaient St^ réunir ses amis et ses connaissances ; mais il ne m'a pas dit où, ni comment la réunion devait avoir lieu, et je n'en ai pas su davantage. Je demeure toujours convaincu que Fieschi s'est introduit chez moi pour me perdre; dans tout ce qu'il a dit il y a m. 27

4o6 une grande quantité de mensonges mêlés à quelques vérités. »

D. Persistez-vous à dire que Fieschi a menti dans les déclarations qu'il a faites relativement aux communications qne TOUS auriez eues avec Cavaignac ?

R. Cet homme a toujours eu la pensée de commettre un crime , de marcher sur les Tuileries. Il voulait avoir des armes, et un jour, il me demanda si je pourrais lui en procurer; je lui dis que cela m'était impossible. Alors il me parla de ce projet dont je vous ai déjà entretenu, et qui consistait à pénétrer dans la caserne des sous-officiers sédentaires du Jardindu-Roi avec un ami, et à tuer tout ce qu'il serait nécessaire de tuer pour s'emparer des armes. Comme alors j'allais quelquefois à Sainte-Pélagie voir Leconte , je dis à Fieschi , pour le maintenir et pour éviter un malheur, que je pourrais parler à quelques patriotes, et notamment à Cavaignac, et leur demander des armes. Je rencontrai en effet Cavaignac dans la cour de la prison, et je lui demandai des armes ; Cavaignac me répondit qu'il m'engageait fortement à ne pas m'occuper de ces choses-là, et qu'il ne pouvait me fournir des armes. Quelque temps après, toujours dans la pensée de maintenir cet homme, je ne nie pas que je lui aie dit que je pourrais lui procurer des armes par Cavaignac. Pour vérifier ce que je viens de dire sur les projets de Fieschi contre la caserne du Jardin-du-Roi , on peut s'assurer qu'il est facile de pénétrer daus cette caserne par un petit mur qui la sépare du jardin d'un maraîcher, du moins c'est Fieschi qui me l'a dit. Si M. le président veut m'adresser d'autres questions, je suis prêt à y répondre.

D. En demandant des armes à Cavaignac, ne lui avez-vous pas dit dans quel but vous cherchiez à vous les procurer?

R. Je lui ai dit que c'était pour un individu qui avait le projet de se battre contre le gouvernement et le roi : je ne lui en ai pas dit davantage, j'aurais craint moi-même d'être assassiné.

D. N'ayez-vous rien à ajouter aux détails que vous avez déjà donnés sur la promenade à cheval qui a eu lieu sur le boule vard, dans la soirée du 27 juillet?

R. Je dis que ce n'est point moi qui ai offert à Boireau mon cheval, c'est lui qui est venu de la part de Bescher me dire de

4o7 passer à cheval sur le boulevard, sans vouloir m'expliquer le véritable motif de cette promenade ; toutefois il m'a dit que c'était pour servir à un projet qu'avait Bescher ; j'ai refusé de faire ce qu'il désirait, et alors il m'a demandé mon cheval que je lui ai prêté.

D. Quel jour Boireau vous a-t-il fait cette demande? R. Je crois que c'est le dimanche soir, vers dix heures et demie ou onze heures, au moment où je revenais de la campagne.

D. Croyez -vous que Boireau fût initié depuis long-temps au complot ?

B.I Je ne le crois pas ; mais, dans tous les cas, je persiste k dire que ce n'est pas moi qui l'ai mis au courant de cette affaire. Je ne le connaissais pas assez pour cela, et, au contraire, il connaissait beaucoup Fieschi.

D. Morey n'a-t-il pas été plus avant et plus tôt que vous encore dans les confidences de Fieschi?

R. Je le crois.

D. N'est-ce pas lui qui vous a parlé le premier de la machine?

R. Non, Monsieur.

D. Qui donc vous en a parlé le premier? R. C'est Fieschi qui m'en a parlé le premier en me disant ses idées de vengeance.

D. Lorsque vous êtes allé à Sainte-Pélagie, n'avez-yous pas demandé des armes à d'autres qu'à Çavaignac? R. Non, Monsieur,

D. L'argent qne vous donniez si souvent, soit à des accusés, soit à des condamnés politiques, vous appartenait-il ?

R. L'argent que j'ai donné, ou plutôt prêté, était k moi, et je ne l'ai donné que dans des vues d'humanité» Mais je sais bien qu'on s'est plu à me représenter comme un instrument qui obéissait à des impulsions supérieures; cela n'est pas, et tout ce que j'ai fait, je l'ai fait de mon chef, dans des intentions de bienfaisance, et aussi pour détourner de mauvaises idées les personnes que j'obligeais 3 c'est ainsi que j'en ai agi avec Lion , Floriot et d'autres encore. Quant à la manière dont j'ai connu Fieschi , je ne puis que me référer à ce que 'ai déjà dit : c'est chez Morey que je l'ai vu pour la première

4oB fois, à un dîner auquel celui-ci est venu m'inviter chez moi , et où se trouvaient la femme Petit et deux personnes de l'âge de Morey et de son pays; et c'est à cause de ce dîner, et parce que je ne veux jamais rien avoir à personne, que j'ai engagé Morey à ce dîner où e'tait M. Levaillant.

D. N'avez-vous rien autre chose à déclarer ?

R, Non, Monsieur; rien autre chose. Je ne nie pas avoir prêté de l'argent à Fie schi : alors il me faisait voir une lettre de l'un de ses amis qui devait le mettre dans le cas de se libérer prochainement envers moi.

D. Vous rappelez-vous à peu près la quotité des sommes que vousauriez ainsi prêtées à Fieschi?

R. 25o ou 5oo fr. environ. Hélas! Monsieur, Morey doit bien savoir que je he suis qu'une victime là-dedans.

D. C'est Morey qui vous a engagé dans celte fatale entreprise ?

E.. Non, Monsieur; dans ma pensée, Morey peut avoir été plus avant que moi dans l'affaire et avoir plus de reproches à se faire; mais je crois qu'il est victime comme moi. C'est le poignard de Fieschi qui a causé ma perte par la frayeur qu'il m'inspirait. S'il était de bonne foi, Fieschi, il vous dirait les efforts que j'ai faits, encore la dernière fois que je l'ai vu, pour le rappeler à la vertu et le détourner de tirer sur ses concitoyens. Je jure sur la iéte de ma femme et de mesenfans que jamais je n'ai fait le mal, que jamais je ne l'ai conseillé, et que jamais je n'ai payé pour le faire. J'ajouterai que si Fjeschi avait suivi les conseils que je lui ai donnés, il serait aujeurd'hui un ouvrier laborieux.

Et a signé avec nous et le greffier en chef-adjoint de la Cour, après lecture faite.

Signé: Théodore Pépin, Pasquier, Léon de la Chauviniere.

Après avoir signé. Pépia dit : « Ce qui prouve que je n'ai jamais donné de mauvais conseils à Fieschi, c'est que je l'ai empêché deux fois d'assassiner M, Cannes, auquel il attribuait ses malheurs, et Maurice, contre lequel il était très-irrité par jalousie, au sujet de la femme Petit. Je lui ai dit qu'il faï/ail plutôt les plaindre que de cherchera s'en venger. »

Et a signé, après lecture faite.

Sigi2é : Théodore Pépin. Pasoiîier, Léon de la Chalvikiere.

Et de suite nous uous sommes transj>ortc dans la chambre du condamne Fieschi, auquei nous avons demande' s'il n'avait pas parldà Pe'pin d'un projet qu'il aurait eu, et qui aurait consisté à pe'nétrer dans la caserne des sous-officiers sédentaires du Jardin-du-Roi, pour s'emparer de vive force des armes qui s'y trouveraient.

Fieschi nous a répondu :

« Cela est vrai 5 nous avons délibéré entre nous trois, Pépin, Morey et moi, sur les moyens de nous procurer des armes, après que l'événement serait arrivé. J'ai indiqué celui-là. Pépin de son côté, a dit qu'on pourrait facilement s'emparer des fusils déposés chez les capitaines d'armement de la garde nationale, et qui servaient à armer les bisets. U a été aussi question de s'emparer des dépôts d'armes qui pouvaient être dans les casernes. »

3Et a signé avec nous et le greffier en chef-adjoint de la cour, après lecture faite.

Signé F lESCRij Pasquier, Léon de la Chauviniere.

IMBRROfrATOIRE SuBI, LE I7 FEVRIER l856, PAR PEPIIf, DEVANT M. LE BARON PASQUIER, PRESIDENT DE LA GOURDES PAIRS.

L'an i836 , le 17 février, à neuf heures et demie du soir, nous Etienne-Denis baron Pasquier, pair de France, président de la cour des pairs ,

Vu la demande à nous adressée par le condamné Pépin ;

Nous sommes transporté dans la chambre occupée par lui dans la maison de justice de la rue de Vaugirard, où étant , assisté de Léon de la Chauviniere, greffier en chef-adjoint de la cour, nous avons demandé au condamné Pépin de compléter les déclarations qu'il nous a faites ce matin, et que nous avons lieu de ne pas croire entièrement exactes.

Pépin nous a répondu qu'il n'avait rien à ajouter à ces déclarations.

Nous lui avons alors représenté qu'il s'était probablement expliqué plus ouvertement qu'il ne l'a dit jusqu'à présent avec Cavaignac lorsqu'il lui a demandé des fusils.

Le condamné nous a répondu : « Non, Monsieur, je ne lui ai pas dit pourquoi je lui demandais ces fusils. »

Nous avons ensuite demandé au condamné s*il n'avait paj»

4io

été en relation avec des personnes appartenant à l'opinion carliste.

Le condamné a répondu : « Non. Si j'avais parlé à des carlistes, ce serait sans le savoir. »

D. Vous ne vous rappelez pas avoir fait confidence de l'attentat à personne ?

R. Je ne me rappelle pas avoir parlé de cela à personne.

D. Ce matin, M. le procureur-général, sur votre demande et sur celle de Ficschi, vous a mis l'un et l'autre en présence. Je vais renouveler cette épreuve; et quand vous serez confronté avec Fieschi, peut-être vous déciderez-vous à dire toute la yérité?

R. Je maintiens et je confirme la déclai'ation que je vous ai faite ce matin.

D. Connaissez-vous quelque personne qui , indépendamment de vous, ait donné de l'argent à Fieschi dans la vue de l'attentat ?

R. En dehors de Fieschi , je ne sache rien du tout. Et à l'instant nous avons fait amener devant nous le condamné Fieschi, et nous lui avons demandé de s'expliquer de nouveau, en présence de Pépin, sur la conférence qui a eu lieu le 24 juillet entre Pépin, Morey et lui, sous les arches du pont d'Austerlitz.

Après avoii' raconté, comme ill'a fait plusieurs fois dans l'instruction et au débat, diverses particularités de cette conférence, Fieschi a ajouté :

« Morey avait dit : Moi je chargerai les canons , et il avait expliqué comment il entendait les charger j après quoi Pépin a dit : « Vous allez faire bien des victimes ! » Je n'ai pas su si Pépin disait cela ironiquement ou autrement. »

Ici Pépin dit : « Moi je soutiens que j'ai été pendant plus d'une demi-heure à faire envisager à Fieschi, quand j'ai connu son projet définitif, les victimes qu'il ferait, et à l'engager à ne pas donner suite à ce projet. »

Fieschi, de ce interpellé, dit : « Je conviens que Pépin a fait ces observations pendant une heure s'il le veut. Alors je luï dis : Il faut décider oui ou non, tout Priser ou bien acheter les canons. Pas moins , il fut convenu avant de nous quitter que

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la canons seraient achetés, et l'argent m'a été remis le lendemain par Morey, chez moi. »

Pépin. — Moi je de'clare que je n*ai pas entendu parler de canons ; cependant il est possible qu'il en ait été question. J ajouterai que c'est Morey qui est venu me chercher chez moi pour me conduire à ce rendez-vous.

FiEscHi. — Cela est vrai. Il me reste à dire que Pépin n'était pas si obstiné ou enragé pour cette affaire que Morey.

PfiPiN. — Je le crois bien, puisque je défendais à Fieschi de la faire.

Fieschi. N'oubliez pas que c'est vous qui avez donné l'argent. Pourquoi Tavez-vous donné ?

PÉPIN. Si j'ai donné de l'argent k Fieschi , c'est antérieurement à cela, et parce que j'étais sous son influence terrifiante. Vous voyez bien que Fieschi dit lui-même que c'est Morey qui lui a fourni l'argent des canons. Pour preuve que je ne veux pas de réticences^ je conviens que Fieschi m'a montré le modèle en bois de sa machine, et je l'ai brisé.

Fieschi : Cela peut bien être, car le lendemain du jour où je vous ai remis ce modèle, je ne l'ai plus trouvé sur la table de nuit où je l'avais placé.

Nous avons demandé alors à Fieschi et à Pépin s'ils avaient quelque chose à ajouter.

Pépin dit : « Je demande que Fieschi dise si je ne lui ai pas plusieurs fois conseillé de se constituer prisonnier, lorsqu'il me disait qu'il était poursuivi comme détenteur d'armes de guerre. »

Fieschi répond : a Oui , cela est vrai , parce que je n'osais pas dire le véritable motif pour lequel j'étais poursuivi. »

Nous avons enfin demandé à Fieschi et à Pépin s'ils n'ont rien à faire connaître à la justice, relativement à des personnes dont ils n'auraient pas encore parlé.

Pépin répond : « Est-ce que j'aurais pu parler à quelqu'un de son projet. ? »

Fieschi : La machine , personne ne Ta vue que moi et Morey ; Pépin n'a vu que le modèle -, il n'est venu qu'une fois chez moi; mais ma conviction est toujours que Pépin a dit à dc$ membres de sociétés secrètes qu'il y aurait quelque chose le our de la revue.

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pEPiw. — Je soutiens, moi, que je ne connaissais pa^i de sociétés secrètes 5 je déclare aussi que je ne me souviens pas de ce qu'on a pu dire sur la charge des canons, ni de la date de cette entrevue. J ajoute que je ne me souviens pas que Fieschi m*ait recommandé la fille Lassave; j'ai toujours agi sous Tinfluence de Fieschi, ainsi que je l'ai déclaré ce matin.

Et a, chacun des condamnés, signé avec nous et le greffier en chef-adjoint de la cour.

Signé : Fieschi, Théodore Pépin, PasquïEr, Léon ».E LA Chauviniere.

INTERROGATOIRE SUBI PAR MOREY, LE l8 FEVRIER 1 856 , DEVA^T M. LE BARON PASQUÏER , PRESIDENT DE LA COUR DES PAIRS.

L'an i856, le i8 février, à trois heures du soir,

Nous Etienne-Denis baron Pasquier, pair de France, président de la cour des pairs ,

Nous sommes transporté à la maison de justice de la rue de Vaugirard, où étant, assiâté de Léon de la Chauvinière, greffier en chef-adjoint de la cour , nous avons été introduit dans la chambre occupée par le condamné Morey, auquel nous avons adressé les questions suivantes ;

D. Dans la position où vous vous trouvez, et comme on m'a dit que vous aviez exprimé quelque désir de me voir, j'ai cru devoir céder à ce désir, dans la pensée que vous aviez peutêtre quelques révélations à me faire , et que votre intention était de dire enfin la vérité que vous avez dissimulée jusqu'à présent ?

R. Je voudrais, pour mon pays et pour moi-même, avoir quelque chose à révéler, je le ferais de bon cœur; mais je u*ai absolument rien à dire sur toutes ces choses-là. Je ne sais pas, par exemple, ce qui a pu se passer entre Fieschi, Pépin et Boireau.

D. Vous n'avez donc pas vu le modèle de la machine de Fieschi?

R. Je n'ai vu cette machine qu'au tribunal.

D. Vous avez cependant assisté à la conférence qui a eu lieu le 24 juillet entre Fieschi et Pépin, sous les arches du pont d'Austerlilz ?

R. Nous sommes allés nous promener tous les trois de ce côté , mais je ne me souviens pas que nous soyons allés sous les arches du pont.

D. Est-ce que ce u'esl pas \ous qui étiez allé chercher Pépin pour le conduire à ce rendez-vouî» ? Pépin l'a dit.

R. En revenant de la rue de Charenton, je l'ai pris avec moi, mais sans penser k une chose ou à une autre, et, tout en causant, nous avons passé le pont d'Austerlitz.

D. Pépin est plus sincère que vous -, il a avoué, depuis l'arrêt de la cour , beaucoup de choses qu'il avait niées dans le cours de l'instruction.

R. Pépin a pu dire des choses que j'ignore, parce que, depuis que Fieschi était sorti de chez moi, il avail beaucoup plus de rapports avec Pépin qu'avec moi.

D. Vous persistez donc à soutenir que vous n'avez aucune espèce de révélation à faire ?

R. Non , Monsieur, je n'ai rien à dire.

D. Est-ce qu'en gardant le silence sur des laits dont vous avez dû avoir connaissance , vous ne cédez pas à des conseils qui vous auraient été donnés dans l'intérêt du parti auquel vous avez appartenu?

R. Il est bien vrai que je suis républicain , mais je ne suis pas pour cela capable de faire du mal à mon pays , et si je savais quelque chose qui pût être utile , je le dirais.

Et a signé avec nous et le greffier en chef-adjoint de la Cour, apiès lecture faite.

Signé : Morey, Pasquier, Léon da la Cuaxjvinïere.

INTERROGATOIRE SUBI PAR PEPIN, LE I9 FEVRIER l836, DEVANT M. LE BARON PASQUIER, PRESIDENT DE LA COUR DES PAIRS.

L'an i836, 19 février, à une heure moins un quart du matin.

Nous, Etienne-Denis baron Pasquier, pair de France, président de la Gourdes pairs;

Vu la demande itérativement faite par le condamné Pépin ;

Nous sommes transporté à la maison de justice de la rue de Vaugirard, où étant, assisté de Léon de la Chauvinière; greffier en chef- ad joint de la Cour, nous avons interrogé Pépin ainsi qu'il suit :

D. Par diverses lettres que vous avez adressées à M. le procui'eur-général, à M. le duc Decazes et à moi, vous avez demandé à être entendu de nouveau, en annonçant que vous

étiez prêt à dire enfin toute la vérité j êtes-yous en effet déterminé à la dire? ., .

R. Je suis déterminé à dire tout ce que je sais. Lorsque ] ai demandé des armes à Cavaignac, (à Sainte-Pélagie, en lui disant qu'un homme avait formé le projet de tirer sur le roi, a sa première sortie, Cavaignac me répondit : « Si je peux me procurer des fusils, je vous le ferai dire. »

D. Cavaignac vous a-t-il en effet fait dire qu'il vous procurerait des armes ?

R. Non, monsieur ; il ne m'a rien fait dire, et c'est alors que je lui ai écrit pour lui demander s'il pouvait me procurer ces vingt ou vingt-cinq fusils. Je me rappelle que je lui ai fait remettre cette lettre par sa mère; et j'ai dit à Fieschi que j avais écrits Cavaignac.

D. Cavaignac a-t-il répondu à cette lettre ?

R. Non, Monsieur.

D. N'avez-vous demandé des fusils qu'à Cavaignac?

R. Non, Monsieur.

D. Ne lui avez-vous pas formellement donné avis de ce qui devait se passer à la revue ? ,,

R. Non , Monsieur; il a pu seulement le conjecturer, cl après ce que je lui avais dit, qu'on devait tirer sur le ix)i a sa première sortie ou à la première occasion.

D. N'avez-vous pas averti d'autres personnes que Cavaignac?

R. J'avais dit aussi à Recurt qu'à la première sortie du roi,

on tirerait sur lui.

D. A quelle époque avez-vous dit cela à Recurt ?

R. Peu de temps avant sa réintégration dans sa prison, et lorsqu'il était dans une maison de santé.

D. Qu'est-ce que Recurt vous a dit au sujet de la confidence que vous lui aviez faite ?

R. Je le rencontrai ua jour rue Saint- Antoine ; nous causâmes long-temps ensemble; je lui parlai des projets de Fieschi, Recurt ne m'en a pas détourné.

D. N'avez-vous pas averti d'autres personnes que Recurt ? quelles sont ces personnes?

R. Le lundi, d'après ce que m'avait ditBoireau, j'ai prévenuBlanqui... (ici Pépin se reprenant dit :) ïl faut être véridique

c'est le jour de Tattentat, qu'en allant au faubourg Saînt-Jacques , je rencontrai Blanqui jeune, comme il entrait chez un libraire de la rue de l'Estrapade , ou comme il en sortait, et je lui ai dit ce qui devait avoir lieu. Je crois vous avoir déjà dés claré que j'avais aussi prévenu F loriot ; je leur ai dit qu'on devait tirer sur le Roi , mais je ne leur ai pas dit par quel moyen.

D. Recurt ne vous avait-il pas fait entrer dans quelque société secrète du faubourg Saint-Antoine, d'après ce que vous auriez raconté ce matin ? Vous avez ajouté que cette société se composait d'hommes très dangereux qui se connaissaient individuellement, mais qui ne se réunissaient pas. Vous avez dû avertir les membres de cette société?

R Une nouvelle société s'est en eflet formée depuis la loi contre les associations , et Recurt m'y a initié. Son but est le renversement du gouvernement ; on y jure haine à la royauté. Je juge du danger quelle peut offrir , par les hommes importans qui en font partie ; je dis importans par leurs talens : on m'a dit que Blanqui jeune et Laponneraie étaient membres de cette société, mais je ne les ai pas vus.

D. N'avez-vous averti d'autres personnes dans cette société que Recnrt et Blanqui ?

R. Non, Monsieur.

D. Morey s'était-il chargé, à votre connaissance, d'avertir les républicains membres des sociétés secrètes.

R. Fieschi et Morey pourraient seuls répondre à cette ques lion.

D. Ne connaissiez-vous pas d'autres sociétés secrètes que celle dont vous venez de parler ?

R. Il a bien été question dans le temps d'organiser un bataillon révolutionnaire , mais je n'ai pas voulu en faire partie.

D. Qui est-ce qui vous avait proposé d'entrer dans ce bataillon , et qui est-ce qui en faisait partie ?

R. Je crois que c'était l'œuvre de Henri Leconte et de quelques autres personnes détenues à Sainte-Pélagie j je sais bien que c'est Henri Leconte qui m'a parlé de cela.

D. Ne deviez-vous pas être le chef de ce bataillon ?

R. Non , Monsieur.

D. Jusqu'ici vous n'avez parlé que des individus que vous aviez avertis } il faudrait maintenant parler de ceux qui vou^

4i6 auraient excité vous-même , qui vous auraient poussé au crime et vous auraient fourni les moyens de le commettre.

R. Là-dessus je suis forcé de déclarer que si je n'ai pas révélé les projets de Fieschi, c'est que j'ai cédé à l'influence de son poignard ; aucune autre influence n'a été exercée sur moi,

D. N'aviez-vous pas averti Levraud ?

R. Non , Monsieur; je ne le connais pas assez pour cela.

D. Vous avez déclaré tout à l'heure que vous aviez averti Recurt, et ailleurs vous lui avez donné la qualité de membre du comitécentral de la société des Droits de l'homme, qui lui appartenait réellement; n'était-ce pas en cette qualité que vous le préveniez, et afin qu'il avertît à son tour les sociétaires de ce qui devait se passer ?

R. Non , Monsieur; je l'ai prévenu parce que je le connaissais comme un homme politique , et de plus comme ex-capitaine de la garde nationale j c'était là l'origine de notre connaissance.

D. Vous avez dit tout à l'heure que vous aviez été initié par Recurt dans une nouvelle association secrète, comment se faisait celte initiation?

R. On vous présentait, et on vous recevait. Je ne me rappelle pas le nom de la personne chez laquelle je fus reçu.

D. Vous avez prêté un serment quand vous avez été initié?

R. Oui, Monsieur; c'est-à-dire on prête serment de ne pas se vendre. Je vous ai dit le but de la société.

D. Qui est-ce qui présidait le jour oii vous avez été reçu ?

R. Il n'y a pas de président j deux personnes seulement sont là , celle qui présente et celle qui reçoit.

D. Quelle est la personne qui vous a reçu ?

R. Je ne me le rappelle pas.

D. Cela est peu croyable; vous devez au moins vous rappeler le nom de la rue où est la maison dans laquelle vous avez été reçu ?

R. C'est dans le faubourg Saint-Antoine ; c'est tout ce dont je me souviens. J'ajoute et je persiste à dire que je n'ai jamais connu le véritable motif de Fieschi.

Et a signé avec nous et le greffier en chef-adjoint de la Cour, après lecture -faite.

Signé : Théodore Pépin , Pasquier, Léon de ia Ciuuvinierb.

Après avoir signé, Pc'pin dit que c'est eu raison de ses affections de famille qu*ila fait les de'clarations ci dessus.

£t a signe'.

.S/g/ic : Théodore Pépin, Pasquier, Léon delà Chauvinière,

Pour expédition conforme aux pièces déposées au greffe,

Le Greffier en chef, E. CAUCHY.

Les lettres qui suivent, écrites parFieschi deux jours avant son éxecution, nous ont paru mériter d'être reproduites.

M. Parquin^ adi>ocatprcsla Cour royale de Paris,

Minuit 20 minute, IG février 1836, prisons de Luxamburg; cet même nuit que mon arrêt de mort est signé i la première Cour suprême de l'Ëla soit législatif ou judiciere.

Monsieur ,

Ma fin s'approche 5 la mort marche a gran pas pour m'atteindre, elle est sure de sa conqiiette parceque je suis san défence!...

Ma destinée est accompli, leternité m'attend, ma vie me devient à charge !.... elle me peise sur mon dot, plus que si j'avais ettait chargé de porter le mont Ettena ! Hélas mon Dieux, dappré votre divine puissance, d'accord avec que la nature, je reçus le jour... Mais je plains cet zetre du jarre humain qu'il prens la vie pour un plaisir! Et pourquoi non pas regarder la mort comme une loi générale?

Ilereux cet lui qui a veccus sans reproche ! Hereux celoui quil a vecque n'ayant fait que le bien ! Oui mon défenseur, votlre élocance, voltre crédit dans la société, riens n'as pus sauvé vottre cliante, de se gleve tranchant. E bien, Monsieur, du courage. Permette moi, que je puisse vous adrece des vœux pour vous, sans oublier vottre honorable famigle. Je désire que vous pussie vivre long-temps. Si George Léonie vécut cent sept ans sans cesser se truvcux ordinaire, je désire que vous puissié vivre autant, sans que vous force moral, physique et intelletulle soit abattue! Puis, que vous puissiez occuper un page

4i8 dans listoire comme Scipion qui fut l'homme le plus vertueux de son siècle. Mais vous, Monsieur, vottre émortalité troveras un ne page ouverte, pour vous rendre justice et vous placé en approchant, a cotte de Ciceron pour l'éloquence, et pour Totre plus voisin le sage Hésop.

Monsieur parquin, malgré mon amme de bronze, malgré mé force morale , je suis obligé de cesser dé eccrire } ma plumme m'échappe des doit; lé pleure m'étoufj mon coeur febli, en me rappellant le douce entrettiens avec vous.

Maintenant, je nen regret plus ma vie ; mais je regret primo ma patrie. Mon bienfaiteur Monsieur L'avocat j mes advocat , quil m'ont assisté au déba ! Ma paure orfeline Nina j oui cel que j'aime, et que j'aimerais jousque a tombeaux. Elle me dict dans un entrettiens en versant dé larme : « Je serais heureus, si je pouvait soubir le même sort, que je pusse au moins cessé de vivre avecque toi ; car je nen serais plus hereus sur la terre. » Elle me prononsa, je repette, en se fondant en larme. Maintenant, je vous la recommande. Voila la seule deitte qu'il vous reste a payé appré mon trépas ; Monsieur Lavocat vous seconderas , car il me la promis et je suis persuadé qu'il tiendra paraule.

Mais maintenant, il me reste à faire ma confession religieusj puisque j'ais terminé mes confessions politique, sincère, sans mensonge : je assure qu'il nen m'est rien resté sur ma consience,- et je suis satisfait d'avoir eccleré ma patrie. Adieux. Avant de mourir je désire voir votre honorable fils, pour lui dire adieux à jamais nous vous véron dans l'autre monde. Prie Dieu pour moi.

Fait à la prison du Luxambourg, le i6 févrié i836.

Le grand coupable ,

FlESCHI.

Voici celle adressée à M. l'aumônier de la prison du Luxembourg.

Vénérable ecclésiastique, pasteur de Dieu.

Votre présence a tout autre que Fieschi aurait troublé son espri.

Mais à moi au contraire jan éprouve la plus douce satisfac-

4i9 tion que mon âmme doit reclamer aujourd'hui dans cette circonstance.

Mais je vous prie d'ettre indulgent; je me reunirais à vos désire autant que en crittin (un chrétien ) doit se resudre, voyant que sa fin sapproche comme moi et que je l'attend a point fermé ( de pied fermej) ; que je ne cesserai de faire de prière pour les enfans et les parens a lequel je me suis rendue coupable.

Maintenant je vous exprime ma pacée ( pensée ) sour ( sur ) l'homme, comant il est placé sour la terre. Rien arrive que ce quia été déterminé par Dieu immortel. Mes reponce à vottre visite ont étai vrai ; je ne suis pas un payen ni en reprouvé. J'ai fait ma confession politique et appre ( après ) que j'aurais fini cette première, je ferai ma confession religieuse.

Or le princip de nottre commune mère la nature ne doit être compte pour en ( un ) mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce nés pas une cause aveugle qui nous a crées.

Mais nous devons lettre certainement à quelque puissance qui velle (veille) sour le jeuer (genre) humain ) elle ne s'est pas donné le soin de nous produire et de conserver nos jours pour nous précipiter , après nous avoir fait éprouver tous les misère de ce monde , dans une mort suivi d'un mal éternel.

Regardons plutôt la mort comme un asile comme un port qui nous attend.

Pleut à Dieu que nous y fussions mené à plain voiles ! mais les vent auront beau nous retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions quoique en peu plus tardj or ce qui est pour tout une nécessité seront il pour nous seule en mal? Peut on donc adopter ce préjugé ridicule qu'il est bien triste de mourir avant le temps ? Et de quel temps veut on parler , de celui pue la nature a fixé?

Mais elle nous donne la vie comme on prête de l'argent sans fixer le terme de remboursement et sans stipuler le mode de ce remboursement. Pourquoi trouver étrange quelle la reprenne quand il lui plerat ? Je sais que moi je n'en sais reçue que a cette condition. Q'un petit enfant meure au berceou on y songe solement pas; c*cst pourtant d'eux que la nature a exigé le plus durement sa dette; mais dit on , ils n'avaient pas encore goûté les douceur de la vie.

A l'heure de la mort , c'est une ressource bien consolante que le sou venir d'une belle vie; en quelque temps que Ihomme meure qui a toujours fait tout le bien qu'il a pu^ il nas pas a se plaindre de n'avoir pas assez vécu. A moins que d'être d'une crasse ignorance en physique, on ne peut douter que la vie ne soit une substance très-simple qui n'admet point de mélange ? point de composition.

Il suit de là que la vie est indivisible et parconséquent immortelle 5 car la mort n'est autre chose qu'une séparation, qu'une desunion des parties qui auparavant étaient liés ensemble. Depuis mon attente peut-être dès le principe au point dettre condamné à mort, je ne voulais pas de défenseur pour plaider ma cause ; je conservais une noble fierté qui venait non d'orgueil, mais de grandeur d'ame que je montrerais le jour de ma mort.

Vénérable pasteur, vous qui nous prêché la morale , je me permait de vous faire la dernière observation que le sage seul est libre. Heureux celui qui a vecoue (vécu) sans reproche; mais!.... votre trèsumble et devaux (très-humble et dévot) pénitent. Quand je marcherai à vottre coste (côté) pour passer »^ Télernité que je puisse au moins servir d'exemple !

Fait à la prison de Luxembourg le 8 février i856.

FlESCHI.

Monsieur Vhononié {V aumônier) près la Court des pairs.

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