‹ Procès en diffamation: M. Delamarche contre le "Cri du peuple"Chapitre 15 sur 57 · L'ÉVÉNEMENT · texte numérisé non relu

L'ÉVÉNEMENT

Consacre un article aussi élevé de style que de pensée à ces débats, soulevés si malencontreusement, dit-il, par les passions révolutionnaires.

Nous croyons devoir reproduire dans son entier cette remarquable appréciation.

Toutes les passions de Thorrible guerre civile de 1871, on le sait, ne sont pas apaisées, malgré l'amnistie ; les vaincus de ces lugubres journées," surtout, sont encore animés de haines vivaces et violentes, qu'ils dirigent, aveuglément, non seulement contre ceux qui ont participé à la répression, mais encore contre les hommes, non moins fermes, qui ont cherché, selon une expression pittoresque que nous entendions rappeler hier, « à servir de tampon entre l'armée et la population insurgée ».

Au nombre de ces derniers s'est trouvé M. Paul Delamarche, chef de bataillon des volontaires de Montrouge, commandant supérieur des gardes nationales du XIV*' arrondissement de Patis, pendant le siège, et décoré pour sa belle conduite au combat de Buzenval, un des républicains les plus honorables et les plus estimés du quartier de Montrouge.

M. Paul Delamarche, ayant résolument refusé de faire partie de la Commune et n'étant rentré à Paris, en mai 1871, que pour s'employer à sauver les égarés qui lui paraissaient dignes de clémence et de pitié, les autres ne le lui ont pas pardonné ; ils ont construit

^onlre lui, sur les pontons et dans les lieux de déportation, une légende calomniatrice épouvantable qui, depuis le retour des condamnés, a circulé, en grossissant autour de lui.

D'abord, cette légende est restée mystérieuse, et M. Delamarche ne l'a point connue; puis elle s'est mise à siffler, venimeuse, dans les réunions publiques, dans les comités électoraux, dans des entrefilets de journaux avancés; chaque fois qu'il pouvait la voit lever la tète, M. Delamarche cherchait à l'étreindre, ©t il a protesté avec énergie, par la parole et par la plume, en maintes occasions, dans l'espoir d'en triompher.

Néanmoins, la fantasmagorie a pris corps de plus en plus dans ces imaginations prévenues qui l'enfantaient, et, finalement, M. Delamarche a pu la voir s'étaler audacieusement, dans un roman-feuilleton intitulé : les Vaincus de iSyi^ publié dans le Cri du Peuple et signé par M. Jules Boulabert.

Dans un de ces feuilletons, il était dit, en effet; que « M. Delamarche avait présidé une Cour martiale, à partir du 22 mai 1871, rue des Fourneaux;» que « cette Cour s'acquittait avec férocité de sa sanguinaire nyssion » ; que lorsqu'on lui amenait des prisonniers, M. Delamarche « auscultait ses petites haines et ses grandes rancunes »; que « à la galope, comme par dessous la jambe» il les faisait fusiller; « qu'il a rempli de cadavres la vaste cour de l'imprimerie située en face du dépôt des pompes funèbres »; enfin, « qu'un galérien, même au prix de sa liberté, n'eût pas voulu remplir la mission sollicitée et acceptée par M. Delamarche ».

C'était net et précis, n'est-ce pas?

Eh bien, toutes ces accusations s'appliquaient aussi 'j légitimement à M. Delamarche qu'à moi où à vous, lecteur.

Cela a été péremptoirement démontré hier, à la Cour d'assises de la Seine, devant laquelle M. Paul Delamarche avait assigné M. Jules Boulabert, auteur du feuilleton ; M. Miviélle, gérant du Cri ^« Peuple, et le docteur Guébhard, propriétaire à\\ même journal, en les conviant à faire, par tous moyens, la preuve des faits qu'ils ont articulés contre lui.

Le Cri du Peuple avait, à la vérité, fait citer une quinzaine de témoins tels que MM. Camille Pelletan, Alphonse Humbert, Camélinat, qui se sont bornés à donner des indications générales sur le fonctionnement des Cours martiales, en déclarant à l'envi qu'ils ne savaient rien de particulier sur celle de la rue des Fourneaux, et encore moins sur M. Delamarche, qu'ils n'ont jamais vu.

A la fin, la Cour a refusé d'entendre les témoins de cet ordre et M® Laguerre, avocat du Cri du Peuple, ayant persisté à réclamei* leur audition et pris des conclusions dans ce sens, elle a rendu un arrêt aux termes duquel elle déclare qu'elle est saisie par M. Delamarche uniquement sur un fait particulier, et qu'elle ne saurait entendre des témoins sur le fait général du fonctionnement des Cours martiales de 1871.

Au contraire, M. Delamarche a fait entendre une vingtaine de témoins, tous plus affirmatifs les uns que les autres, dont les dépositions constituent une preiive formellement et surabondamment contraire aux accusations du Cri du Peuple^ qu'elles anéantissent.

Ainsi Tuil de ces témoins déclare que, après la Commune, M. Delamarché, à cause même de l'humanité qu'il avait montrée pendant la guerre civile, était suspecté dans son administration d'avoir pactisé avec Jes insurgés.

Plusieurs autres membres du bataillon des volontaires de Montrouge déclarent que M. Delamarché a quitté Versailles avec eux le 22 mai seulement.

A leur retour à Paris, ils ont établi un poste à la mairie de Montrouge,- pour assurer la sécurité dans l'arrondissement et réorganiser les services municipaux.

M. Delamarché a délivré plusieurs prisonniers, et ses compagnons d'armes n'ont que des louanges à lui adresser pour la manière dont il a dirigé et administré son bataillon.

La Cour martiale fonctionnait déjà rue des Fourneaux quand les membres du bataillon de Montrouge sont rentrés, et le - prévôt, un lieutenant de gendarmerie qui la dirigeait, tenait même ces derniers pour suspects.

Aucun de ces témoins n'a quitté M. Delamarché pendant les journées de mai et ils affirment tous que, loin de pousser à la répression, il a fait tous ses efforts pour faire remettre en liberté plusieurs prisoniiiers.

Un de ces prisonniers et son fils, ouvriers tailleurs, victimes d'une dénonciation calomnieuse, déclarent qu'ils n'ont dû leur élargissement qu'à M. Delamarché; ils attestent en outre que M. Delamarché a fait distribuer des secours aux gardes nationaux nécessiteux et à leurs familles.

Plusieurs personnes arrêtées, qui ont été conduites à la rue des Fourneaux, n'y ont jamais vu M. Délava.

marche qui, lorsqu'elles étaient sur les pontons, a fait des démarches pour les faire remettre en liberté.

De même, les gardiens de la propriété de la rue des Fourneaux, dans les bâtiments de laquelle se tenait la Cour martiale n'ont jamais vu M. Delamarche à cette Cour martiale.

Le maire du XIV* arrondissement déclaré que M. Delamarche ne quittait pas la mairie; il y couchait même. D'ailleurs, M. Delamarche ne songeait qu'à sauver les prisonniers; ses amis, dans son propre intérêt, lui ont même reproché de donner sa recommandation en faveur de gens trop compromis.

Il prodiguait ses apostilles pour les demandes de grâce, d'indulgence et de mise en liberté.

Un ancien garde national étant venu dénoncer ses camarades, M. Delamarche l'a cluissé et a déchiré sa liste de dénonciation.

Retenons un fait pittoresque, au milieu de toutes ces déclarations si honorables pour M. Delamarche :

Un prisonnier délivré par M. Delamarche, ne lui a jamais pardonné d'avoir obtenu ce résultat en le faisant passer pour un pauvre imbécile, ne sachant ni lire ni écrire.

La vanité a étouiïé chez cet individu la reconnaissance.

Bref, le récit du Cri du Peuple n'est qu'une légende et une calomnie sans la moindre base.

C'est ce qu'ont soutenu successivement M'^ Ledru, au nom de M. Delamarche, partie civile, et M. l'avocat général ; puis M* Laguerre a présenté la défense du Cri du Peuple^ et le jury a rendu un verdict en vertu duquel MM. Mivielle et Boulaberi sont con-

damnés à deux mois de prison, i,ooo francs d'amende et 4,000 francs de dommages-intérêts; Tinsertion du jugement est ordonnée dans dix journaux, chaque insertioTi ne devant pas dépasser la somme de 100 francs; en outre, condamnation aux dépens.

Le verdict déclare les accusés coupables de diffamation envers des particuliers, avec admission de circonstances atténuantes.

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