‹ Procés Provencher-Boisclair [microforme]Chapitre 4 sur 31 · QU’IL PLAISE À LA COUR · texte numérisé non relu

QU’IL PLAISE À LA COUR

Messieurs les Jurés.

L’accusation contre le prisonnier, malheureusement pour lui, est fondée sur la preuve prise devant le coroner, et elle est d'une nature tellement concluante qu’il est du devoir de la couronne de faire

toutes les démarches possibles pour éclairer les fins de la justice.

Ce meurtre, s’il a 6t6 commis, l’a été sous des circonstances affigeantes. La dernière femme du prisonnier était la belle-mère de l’autre accusée, Sophie Boisclair, son père ayant épousé feue Margu-rite St-Pierre, en secoudes noces.

La situation si critique du prisonnier m'oblige de me dispenser de faire aucun commentaire sur le témoignage. Voici les faits de la cause :

Vendredi, le 26 O‘tobre, Provencher et Sophie Boisclair partirent de grand matin de leur maisos respective, située à une distance d’une couple d’arpents l’une de lautre, L'un prétendait aller à Richmond, l’autre à Norel, Ils se rendirent à la rivière aux Orties, à une distance de trois lieues, chacun duus sa voiture. La Boisclair paraissait surprise de rencontrer l’rovencher. Ils laissèrent là une de leurs voitures et s'embarouèrent ensemble dans l’autre. [ls ont diné à Yamaska, où on les a pris pour inari et femme. Ils se rendirent à Korel, à labeiue du nommé Courchéne, où on leu donna une chambre à coucher pour les deux, les croyant mari ot femme. Le samedi, iendemain, un de leurs co-paroissiens les rencontra tous deux à Sorel, et demanda tout bonnement à Provencher de le ramener à St.-Zéphirin. Provencher lui promit de le faire, et une heure ou deux après, l'informa qu'il ne le pouvait, parcequ'il étuit obligé d'aller à Nt.- Aimé. Malgré toutes les instances on n’a pu découvrir où ils ont couché le samedi soir. Le lendemain raatin, dimanche, durant la messe, ils arriverent à la rivière aux Orties, et reprirent leurs voitures respectives. Îls ne se rendirent pas ensemble à St.-Zéphiriu, mais l’un avant l'autre. Le même soir, dimanche, 28 Octobre, Provencher passa la soirée chez Joutras, qui demanda à sa femme des nouvelles du marché de Sorel. Sophie Raisclair à son tour demanda des nouvelles de Rich-

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mond. Provencher lui répondit qu'il avait changé de route, qu'il avait été à Trois-Rivières. Le lundi, Provencher pria la personne qui l'avait vu à Sorel de ne pas en parler.

Le Vendredi suivant, (le jour des morts) 2 Novembre, la femme de Provencher, avec son mari, passa la soirée chez Joutras. A la veille de partir, on offrit un verre de whiskey à madame Provencher qui l’accepta, et elle se trouva tellement saisie, qu'a peine put-elle se rendre chez elle, à Ja maison voisine. Cette femme était en très bonne santé ie 2, et est morte le 5 Novembre.

Après la mort de sa femme, malgré qu'il courût des bruits contre les accusés, par rapport à leur conduite ; malgré tous les efforts du digne curé de la paioisse qui prévoyait l'avenir, Provencher est allé demeurer avec Jontras, en disant qu'il ne s’oceupait pas de ce que le monde disait, car ça faisait son aflaire.

Le, ou vers le 26 Décembre, Provencher se rendit à LaBaie, chez le Dr. Smith, pour acheter de la strychnine ou poison à renard. je Dr. n'en ayant pas, 11 tächa de s'en procurer ailleurs ; mais malgré qu'il en ait trouvé chez deux ou trois habitants, ces ae n'ont pas voulu lui en donner, Il serait peut-ètre bon de vous donner, (d’après des auteurs bien connus,)l:ssymptômes produits par la strychnine : “ Malaise général, douleurs vives dans la région épigastrique, irrégularité des fonctions intellectuciles, yeux pruéminents, contraction générale de tous les muscles du corps, pendant laquelle la colonne vertébrale (6pine du dos) est redressére, les extrémités fléchies et le corps supporté par la tête et les pieds. A cette contraction, dont la durée n'est pas longue, succède un calme marqué, suivi lui-meme d’un nouvel accès qui se prolonge plus que le premier. Vient ensuite un état d'asphyxie qui dure une ou deux minutes, pendant lesquelles les organes des sens et du cerveau continuent à

(à PROCÈS

exercer lenirs fonctions, à moins que l’asphyxic ne soit portée au plus haut point ; car alors l’action de ces organes commence à s’affaiblir. La fin de cet accès est annoncée par la disparition subite du tétanos, et par le rétablissement graduel de la respiration. Bientôt après, une nouvelle attaque a lieu et cette lois les contractions sont des ;;:lus violentes ; les secousses convulsives de tous les muscles du corps sont très fortes. Une chose digne de remarque, dit Orlila, et que l’on n’observe que dans l'empoisonnement par la strychnine et quelques autres poisons, c’est que le contact d’une partie quelconque du corps, la menace et le bruit déterminent facilement cette roideur tétinique générale.”

La strychnine a l'apparence d'une poudre blanche, sans odeur, très amère, presque 11:soluble dans l’eau, mais soluble dans l'alcool.

La strychnine est un poison végétal, et en conséuence il est bien plus difficile de sui-re ses traces. EAN chimique des viscères du défunt Joutra:

faite par les habiles médecins de la Couronne cependant revélé lempoisonnement par ce pois. comme ils vous le diront eux-mêmes. Ce poison n'est connu que depuis 1818.

Samedi matin, 22 Décembre, Joutras proposa d'aller au bois, à une distance d’une lieue de sa maïison et dans une autre concession. Il se plaignait de n'être pas bien. Il désira amener avec lui son garçon, âgé d’une dizaine d'années : sa femme s opposa et Provencher offrit de accompagner. Ils partirent vers 8 ou 9 heures du matin. Sa femme lui prépara un flacon de whiskey, qu'elle donna à Provencher. Ils revinrent du bois vers une heure de l'après-midi ; Joutras s’arrêta à la porte de la première maison, chez un nommé Michel Cajolet ; Ilétait à cheval. Jin voyant madame Cajolet, il lui dit: ‘Je suis bien malade; je crois que je vais mourir. {e ne suis pas capable de débarquer.” Ses

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pieds étaient fléchis en dedans. Elie lui äida à entrer dans la maison, et essaya de le déchausser, mais il avait les jambes trop roides ; il poussait de hauts cris. Plicé sur un lit, le défunt se soulevait et avait des crises affreuses. [l dit à madame Cajolet : ‘‘ j'ai pris un peu de boisson an bois ; j'ai voulu lui faire prendre le reste (à Provencher) ; mais il refusa en me disant d'en prendre encore quand j'aurais mangé.

Joutras demanda Île docteur. En voyant ce defnier, Joutras dit: ‘“* Docteur, je suis content de vous voir, je pense que je vais mourir.” Il avait tous les symptômes de l’empoisonnement par la strychnine. Sophie Boisclair, femme de Joutras, arriva chez Cajolet vers 2 où 3 heures de l’aprèsmidi ; quelques minutes après, elle en repartit et revint vers les 7 ou 8 heures du soir avec Provencher.

La maison de Joutras a trois appartements an bas, et trois au haut; le grenier comprend la moitié du haut, et l’autre moitié est divisée en deux chambres, avec une place pour une porte qui sert de communication ; mais il n’y a pas de porte.

Le 24, le défunt reçut les secours de la religion ; le moindre bruit et le plus léger toucher le convulsaient tellement que, quand le enré lui appliqua les saintes huiles aux Diade, il jeta de hauts cris, symptôme ordinaire de l’empoisonnement par la strychnine. Malgré ces attaques, Joutras redevint mieux.

Dimanche, le 30 Décembre, Provencher alla à Trois-Rivières et y acheta 8 grains de strychnine du Dr. Giroux, pour le Dr Smith de LaBaie du Febvre. Provencher, en retournant chez lui, déclara qu'il avait acheté de la médecine à Trois-. Rivières chez le Dr. Giroux.

Ce mêine jour, le 30, la femme de Joutras alla. chez le Dr. Ladouceur de St.-Zéphirin, pour cher-. cher une médecine pour apaiser ses douleurs. Le. Docteur lui donna une dose de morphine. Le Len.

demain, le 31, Joutras alla lui-même chez le Docteur et lui remit la dose en disant qu'il n'en avait pas eu besoin. Là, le Docteur lui donna huit poudres.

Joutras dit au Docteur qu'il avait pris du whiskey et de la belle-angélique que sa femme Jui avait donnés. Le Docteur alors lui recommanda du lait chaud au lieu de ce mélange. Ilretourna chez lui vers les 3 ou 4 heures de l’après-midi. Vers les 7 heures du soir, son voisin ayant appris qu'il était malade, se rendit chez lui. Joutras lui dit qu'il n'était pas bien, et qu’il avait pris des remèdes, 11 demanda une assiettée de soupe que sa femme jui donna. Ce voisin resta chez Joutras environ 2 heures et üemie et trouva la conversation des accusés si peu convenable, qu'il laissa la maison. Vers les onze heures du soir, la Joutras le fit demander, en disant que son mari se mourait. Il courut chez Joutras. Les premières paroles que Joutras lui adressa, furent : ‘“ Ah! M. Michel, vous n'êtes pas alié chercher le Docteur ?” Il repondit qu'on ne le lui avait pas demandé. Provencher S'offrit pour y aller ; mais il prit son temps : 1l entra et sortit une ou deux fois dela maison. Joutras s'unpatientait de ces délais.

Les frères de Joutras qui demeurent dans les environs, n'ont jamais été avertis de cette dernière maladie. Un demeure à une distance de 4 arpents.

L'accusé va chez le médecin et dit que le malade est mieux, et lui demande seulement une prise par précaution.

Joutras conserve sa connaissance jusqu’au dernier moment.

La Joutras a donné une des huit poudres du Dr. Ladouceur à son mari. Elle dit qu'elle avait préparé ue autre de ces poudres pour lui donner, mais qu'il était trop tard et qu’elle l’a jetée dehors après la mort de son mari. Les autres six poudres seront produites ; c’est Sophie Boisclair, elle-même, qui les a remises all coroner.

fl ne peut y avoir de doute que les deux accusés ont commis le crime d'adultère. Il ne s'en sait pas que celui qui oublie le commandement ‘le Dieu, “ tu ne commettras pas d’adultère,” oublie l’autre commandement * tu ne tueras pas ;” maïs quand on se place sur la pente du vice, on ne sait pas où on s'arrétera.

Dans les cas de meurtre, i! y a, presque toujours sinon toujours, un motif ; généralement c'est l'argent qui est le mobile du meurtre. Dans ce cas, il ne parait pas que l'argent ait été la cause dominante qui conduisit le prisonnier ; mais quand les passions animales s'emparent d'un homuie, elles le mènent aux plus grands crimes.

Si les faits que je viens de vous relater sont prouvés par les témoins ; si cette preuve n’est pas contredite dans ses points essentiels, (je ne parle pas de la contradiction d’un fait qu'un témoin dira être arrivé une demi-heure avant un autre, car il faudrait avoir une montre toujours à la main, mais des faits importants) votre devoir est de rendre un verdict de culpabilité, sans écouter aucune considération ; mais au contraire, si la preuve est contredite : si la couronne faillit dans la preuve des faits essentiels, vous rendrez un verdict d’acquittement.

Durant l'adresse que fit l'avocat de la Couronne aux petits jurés, le prisonnier prèta pendant quel-

ues moments une attention sérieuse, puis ensuite de temps à autre, il promenait ses regards sur la foule, ne laissant voir aucune émotiou.

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