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Mémoire lu dans la séance du 2 novembre 1852,
Par M. DUMÉRIL.
INTRODUCTION ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES CARACTÈRES DE L’ORDRE DES SERPENTS.
L'étude des Serpents a toujours offert les plus grandes difficultés aux zoologistes pour la classification. Ces Reptiles, comme s'ils avaient été construits sur un modèle unique, se ressemblent excessivement entre eux au premier aspect. Ils n’ont, à l'extérieur, aucun de ces organes dont les formes particulières se prêtent si avantageusement aux observations variées et importantes que fournit, en général, l’économie des corps vivants et animés. Chez les animaux vertébrés, ces particularités ont été reconnues et employées avec un grand succès pour faciliter les distributions plus ou moins naturelles, en genres et en espèces. Ces arrangements se sont trouvés établis sur la présence, la forme,
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ni CLASSIFICATION DES SERPENTS.
la -division et les usages des membres, et surtout d’après les grandes différences qui se remarquent dans le squelette et les parties de la bouche. Ces organes, très-variés, dénotent, en effet, d'avance les habitudes , les mœurs et aussi la nature diverse des aliments chez les Mammifères, les Oiseaux, la plupart des Reptiles, et même chez les Poissons.
Les Serpents, en général, ont une conformation extérieure et une structure interne presque identiques. Comme ils sont privés de membres, ils n’ont offert jusqu'ici à l'observateur naturaliste d’autres notes précises que celles qui avaient été empruntées à la forme, à la distribution des couleurs, ou au nombre des écailles qui recouvrent certaines régions de leur corps; mais il est reconnu que ces particularités ne suffisent pas aux besoins et aux exigences de la science.
Il était donc nécessaire de chercher ailleurs qu’au dehors de l’animal des caractères matériels, dont la présence constatée serait d'accord avec les modifications observées dans les mœurs et les habitudes de certaines races parmi les Ophidiens. D’après quelques remarques importantes, consignées dans la science, ces caractères sont évidents ; ils sont inscrits sur des organes qui ont la plus grande influence dans la manière de vivre de ces Reptiles. Ce sont les parties constituantes de la bouche, pour les pièces osseuses, et surtout les dents dont les mâchoires sont armées. Déjà depuis dix années, M. Bibron et moi, nous nous étions livrés à ces recherches, dont les preuves matérielles très-nombreuses, rangées et étiquetées méthodiquement, sont aujourd’hui conservées dans les collections du Muséum; car nous avons dirigé nos études sur tous les Serpents que nous avons pu soumettre à notre observation.
LA
J'ose me flatter d’avoir, le premier, établi, pour cet ordre des Reptiles, un corps de doctrine complétement nouvelle dans son ensemble et heureuse dans ses résultats; car ces animaux se trouvent ainsi classés d’une manière beaucoup plus naturelle. Maintenant que mon travail est terminé, et dans l'impossibilité où je suis de le publier dans tout son ensemble, je prends le parti de faire connaître nominativement, dans un tableau général et succinct, les familles , les genres, les espèces et les variétés de tous les Serpents que j'ai pu examiner, et dont l'histoire complète est consignée dans le manuscrit de l’£rpétologie générale.
C'est un prodrome, une analyse de la méthode que je crois utile d'exposer pour donner une idée exacte et la preuve écrite du travail considérable que nous avions entrepris, et qui se trouve achevé par mes soins. Trois volumes entiers seront consacrés à l’histoire des Serpents que nous avions commencée en publiant le sixième volume en 1844; celui qui doit suivre sera divisé en deux tomes sous la même pagination. |
J'ai cru devoir expliquer , par ces préliminaires, le but et l'intention de ce prodrome ; mais je ne présente aujourd’hui à l’Académie que des considérations générales sur la méthode naturelle, les sous-ordres et les familles que nous avons proposés; l'analyse de ce travail entier ne pouvant intéresser spécialement que les naturalistes, au jugement desquels j'ai l'intention de le soumettre dans ses détails. L'Académie, en accordant à ce travail une place dans ses Mémoires, m'a autorisé à y Joindre deux planches, dont les dessins sont une reproduction réduite des grandes figures faites d’après nature dont je me sers pour les démonstrations
dans les cours dont je suis chargé au Muséum d'histoire naturelle de Paris depuis l’année 1802. Nous indiquerons dans ce prodrome la correspondance des numéros que portent les figures, lorsque nous traiterons des sous-ordres et des familles dont ces dessins offrent les caractères principaux.
L'orDRE DES SERPENTS Comprend aujourd'hui, pour les naturalistes, un très-grand nombre d’espèces. Toutes se ressemblent par la forme générale de leur corps, qui est allongé, constamment privé de pieds ou de nageoires paires latérales ; de plus, leur bouche est toujours garnie de dents pointues , coniques, courbées et dirigées en arrière, implantées dans les os des mâchoires qui sont mobiles, ou non solidement fixés sur ceux du crâne. Jamais ces animaux n’ont l'œil protégé par des paupières distinctes, et leur oreille n'offre pas de conduit auditifexterne. Leur langue, charnue, protractile , fendue profondément à la pointe, peut rentrer dans un fourreau membraneux. Enfin, l'organisation interne de ces Reptiles correspond aux modifications générales déterminées par cette conformation extérieure.
Tels sont les caractères généraux qui distinguent les Serpents, quand on les compare ou lorsqu'on les oppose à ceux que présentent les autres animaux de la même classe des Reptiles.
Plusieurs naturalistes ont proposé de faire, dans cet ordre, quelques coupes ou des distributions plus ou moins naturelles, et d'accord avec les modifications des organes ou les analogies qu'ils avaient remarquées dans les formes extérieures de certains individus, comme propres à rapprocher les uns des autres les genres destinés à réunir les espèces ; mais ces aperçus. souvent heureux, n'étaient cependant pas le résultat
de considérations générales importantes, ni de la comparaison des espèces, ce qui est toujours nécessaire pour établir une méthode naturelle, ou même une classification systématique, telle que l’exigent aujourd’hui l'analyse raisonnée, ou les systèmes artificiels proposés pour l'étude de l’histoire naturelle.
La classification que nous proposons est établie sur une série de considérations importantes, différentes de celles qui ont, jusqu'ici, dirigé les études des ophiologistes qui nous ont précédé. Nous avions à écrire l’histoire complète de plusieurs centaines d'individus, qu'il nous a fallu reconnaitre, rapprocher et distinguer entre plus de trois mille exemplaires, disséminés et confondus dans des bocaux divers, et qui se trouvent aujourd'hui nominativement rapprochés et désignés par nos soins, dans l’immense collection que renferme le Musée d'histoire naturelle de Paris.
Parmi les caractères généraux propres à fournir aux naturalistes un arrangement méthodique dans l’ordre des Serpents, nous n’en avons pas trouvé de meilleurs que ceux qui nous ont été fournis par l'examen des crochets dont leur bouche est armée. Nous avons donc étudié, avec le plus grand soin, la structure des parties de la bouche, la composition et le jeu des mächoires, surtout les modifications nombreuses et variées que présentent ces dents, dont les rapports sont assez constants dans quelques races pour les caractériser d’une manière certaine.
J'ai fait préparer et conserver ces pièces osseuses pour mes démonstrations : elles sont rangées et distribuées, comme les animaux mêmes, par sous-ordres, familles et genres, et leur nombre est considérable. Nous avons surtout mis beau-
coup d'importance à faire préparer les têtes des individus qui peuvent être considérés comme des types dans les genres principaux, lorsque nous avons pu nous les procurer. Très-souvent nos collections de crânes et de mâchoires réunissent ceux d'une même espèce sous différents états de développement, ou d'individus qui représentent des variétés d'espèces d'un même genre.
La base de la classification que nous avons adoptée et suivie dans le cours des trois volumes consacrés spécialement à l'histoire des Serpents dans notre Ærpétologie générale, est uniquement fondée sur le nombre, la forme et les modifications que les dents peuvent présenter, en se bornant même au simple examen extérieur. Tantôt c’est le mode d'implantation des crochets sur les différents os de la bouche, leur longueur respective et leur arrangement réciproque; tantôt la situation constante et déterminée de quelques-unes de ces dents, dont la structure reconnue, même au dehors et d'avance, offre par cela même des différences très-importantes à apprécier pour l'étude des mœurs et des rapports naturels.
. La simple observation, qui porte d’abord et uniquement sur la forme, la situation relative et la structure des crochets dentaires dont la bouche des Serpents est armée, nous a suggéré l'intention et nous a persuadé de la nécessité qu'il y a maintenant de désigner ces grands groupes par des noms nouveaux, propres à exprimer matériellement les caractères essentiels des sous-ordres qui partagent cette nombreuse tribu de la classe des Reptiles.
L'examen des dents des Ophidiens devient donc la clef de la méthode suivant laquelle les Serpents se trouvent divisés
et rapportés à cinq sous-ordres principaux, et ceux-ci distribués en un assez grand nombre de familles qui réunissent les genres.
Les deux premiers sous-ordres ne comprennent que des Serpents dont les morsures ne peuvent être dangereuses, parce que leurs dents, quoique très-piquantes et acérées, ne sont réellement destinées qu’à saisir et à retenir momentanément la proie animale, lorsqu'elle jouit encore de la vie. Ces crochets, arrangés comme on voit disposées sur les cardes les pointes de fer courbées et correspondantes les unes aux autres, sont ici destinés à faciliter la préhension de la victime; ils la retiennent accrochée et la font avancer peu à peu vers le pharynx, pour aider la déglutition : car l’action d’avaler ne peut s’opérer qu'en masse et en totalité, la proie n'étant jamais divisée par parties ou portions distinctes. Ces crochets sont toujours séparés les uns des autres, lisses et polis; leur surface émaillée ne porte pas de rainure apparente, ou cette ligne enfoncée longitudinale que l’on désigne sous le nom de sillon, qui, chez les Serpents des trois autres sous-ordres, est toujours visible sur la face antérieure, vers la pointe de la dent, ce qui les caractérise.
Voilà donc la principale différence reconnue et établie pour ces deux premiers sous-ordres de la grande section des Serpents parmi les Reptiles : c’est que ceux-ci ont tous et constamment des crochets courbes, constamment lisses à la surface, ou sans cannelures. Nous avons pu les indiquer par une dénomination qui leur est commune. Elle se termine par le mot odontes, précédé en outre d’un terme qui rappelle la particularité que présentent ces dents quand on reconnaît leur mode d'implantation sur les mâchoires.
Les trois autres sous-ordres, dont le caractère se trouve inscrit dans la rainure ou le sillon, que l’on peut aisément reconnaître sur une ou plusieurs de leurs dents, ont reçu des noms dont la désinence reste la même, parce qu'elle indique la présence de cette gouttière destinée à inoculer le venin dont toutes ces espèces paraissent armées.
Dans l’un des deux premiers sous-ordres à dents lisses, on n’observe de crochets que sur l’une des mächoires seulement , tantôt sur la supérieure, tantôt sur l’inférieure. Or, c'est là un caractère unique et très-évident, qui réunit plusieurs genres dont les espèces, jusqu'ici peu connues, sont pour la plupart étrangères à l'Europe. Ces Serpents, très-faibles, ne peuvent être rapportés qu'à un seul sousordre, subdivisé lui-même en deux familles et en huit genres distincts. Toutes les espèces ont un corps arrondi, dont les extrémités sont à peu près de même grosseur ; leur bouche est fort petite, et leurs dents sont très-grêles. Comme ces Serpents sont petits, couverts d’écailles polies et luisantes, et qu'ils ressemblent un peu, pour la forme, à des vers de terre, avec lesquels on a pu les comparer, à cause de leur habitude de vivre et de se retirer dans les terrains sablonneux , nous les avions nommés Scolécophides ou vermiformes. Maintenant, nous préférons une désignation qui porte essentiellement sur cette particularité, que l’une des deux mâchoires n’a pas de dents ou de crochets, lorsque l'autre en est garnie ; mais, dans ces deux cas, comme les os du palais sont dentés, ils remplissent les fonctions de la mâchoire supérieure. Nous désignons ce premier sous-ordre par le nom d'OPOTÉRODONTES.
Nous indiquons la subdivision de ce groupe ou de ce
premier sous-ordre, d’ailleurs peu nombreux en espèces Jusqu'ici à peine connues, parce qu'elles sont très-gréles et qu’elles vivent dans les climats dont la température est fort élevée. Ces petits Serpents forment deux familles qui ont emprunté leurs noms d'ÉPanononTiEns et de CATODONTIENS à absence ou à la présence des dents ou des petits crochets qui se voient ou qui se sentent sur la mâchoire supérieure ou sur l'inférieure. Comme ce sous-ordre est compris en entier dans le sixième volume de l’Erpétologie générale, en indiquant les noms des espèces, dans le prodrome qui va suivre, nous n'avons pas cru devoir donner d’autres citations que celles d’un auteur principal ou plus récent ; la synonymie complète se trouvant plus précisément recueillie sur les pages indiquées dans ce volume, publié déjà en 1844.
Dans le second sous-ordre, nous avons réuni tous les Serpents dont les deux mächoires sont constamment armées de crochets ou de dents, toujours lisses à leur surface, sans cannelures ni sillons. C'est à cause de ce caractère inscrit, que nous donnons aujourd’hui à ce groupe un nom par lequel nous traduisons cette note de dents sans rainure : AGLYPHO- DONTES. Comme, au contraire, la présence de ce sillon est un indice visible et non douteux de la nature dangereuse d'un grand nombre d’autres espèces, on trouve, par opposition, une sorte de caractère négatif dans l’absence même de cette gouttière, le long de laquelle peut couler et s’insinuer le venin que produisent certaines glandes sécrétoires qui ne se retrouvent pas chez les Serpents de ce sous-ordre.
C'est un fait important que ce défaut de cannelure; car lorsque les mâchoires des Serpents de ce sous-ordre s’ecartent l’une de l’autre, et qu'elles se rapprochent ensuite, quoi-
que les crochets dont elles sont armées puissent pénétrer assez profondément dans la peau et dans les chairs, il n’en résulte aucune action réellement fâcheuse. Voilà pourquoi nous avions d'abord désigné ce sous-ordre comme des Æzémiophides ; mais nous préférons maintenant un terme qui se trouve composé de manière à exprimer beaucoup mieux, et matériellement, la particularité des dents sans sillon, caractéristique de ces Reptiles.
Ce second sous-ordre réunit donc tous les Serpents à dents pointues, recourbées, arrondies, coniques, pleines, lisses et sans cannelure, toujours implantées dans les deux mâchoires. C’est une division très-nombreuse en espèces et en genres. Ceux-ci sont groupés en douze familles, sous des noms divers et significatifs, dont Ja plupart indiquent la particularité la plus notable, qui distingue les dents ou les crochets d’après leurs arrangements divers, ou suivant le mode plus ou moins régulier de leur implantation par séries ou par rangées longitudinales; soit d’après leurs proportions relatives ou leur distance réciproque ; soit encore d’après la forme et la courbe des mâchoires, la conformation générale de la tête et l’écaillure du tronc et de la queue. Enfin, quelques-uns de ces noms donnés à ces divisions, que nous nommons des familles, ont été empruntés à la ressemblance, à l’analogie remarquable qu'ont entre elles certaines espèces parmi celles qu'on a désignées comme appartenant à des genres dont les noms avaient été antécédemment adoptés par la plupart des auteurs.
Nous n’entrons pas ici dans plus de détails, ayant l’intention de faire connaître plus spécialement les noms et les caractères de ces familles qui sont nombreuses ; une partie de
l’histoire de ces Serpents se trouve d’ailleurs indiquée dans le sixième volume de notre Ærpétologie générale ; nous l'avons cependant légèrement modifiée par les études successives que ce travail exigeait.
Voici le procédé analytique qui conduit à la distinction des groupes nombreux appartenant au grand sous-ordre des Serpents Aglyphodontes.
Nous sommes parvenus à les distribuer en douze familles qui nous paraissent assez naturelles dans l’état actuel de nos connaissances acquises. Nous n’indiquerons ici que les noms et la distinction comparative de chacun de ces groupes, dont les caractères seront plus développés dans le prodrome qui va suivre. (Voir le tableau synoptique ci-après, dans le Prodrome.)
Nous établissons deux divisions principales parmi les Aglyphodontes; elles partagent ce sous-ordre en douzefamilles, suivant que ces Serpents ont leurs dents ou leurs crochets dentaires à peu près de mêmes force et longueur, et régulièrement distribués, au moins sur les os susmaxillaires; ou au contraire, quand il y a évidemment des différences dans leurs proportions diverses ou dans leur arrangement respectif.
À la première division, celle des Serpents qui ont des dents égales, appartiennent d’abord les ACROCHORDIENS, dont la surface du tronc est comme chagrinée, c’est-à-dire revêtug de plaques rugueuses, paraissant serties sur leur pourtour dans l’épaisseur de la peau où elles sont très-saillantes. De véritables lames écailleuses entuilées recouvrent le corps des espèces qui sont rangées dans les cinq familles suivantes , dont l’une, celle des LEPTOGNATHIENS, est remarquable par
la faiblesse des os susmaxillaires, en raison du peu de maà
tière osseuse qui les constitue. Chez tous les autres, la mâchoire supérieure est forte et robuste; mais, par une circonstance remarquable, on reconnaît que les UPÉROLISSIENS n’ont pas de crochets implantés dans les os du palais, ce qui rend cette partie lisse au toucher, singularité qui les distingue de presque tous les Serpents. Cependant, ces dents palatines offrent une autre particularité dans les Serpents que nous avons nommés PLAGIODONTIENS, c’est que ces crochets ptérygo-palatins, quoiqu'ils existent, sont cependant peu saillants, parce que leurs pointes sont dirigées obliquement en travers, ou comme opposées les unes aux autres de droite à gauche, et réciproquement. Dans tous les Serpents qui suivent, les pointes des dents maxillaires et ptérygo-palatines sont, au contraire, dirigées dans le même sens, de devant en arrière vers la gorge. Parmi ces derniers, les uns ont la tête si petite, qu'elle se confond avec le tronc : telle est la conformation des CALAMARIENS; tandis que la tête est tout à fait distincte ou plus étroite que le cou qui la supporte chez toutes les autres espèces réunies dans une même famille sous le nom d’'IsoDONTIENS.
Dans la seconde division analytique du sous-ordre des Aglyphodontes, nous rangeons les Serpents dont les mâchoires, et surtout la supérieure, sont garnies de crochets inégaux en forme et en longueur : tantôt cette inégalité est surtout remarquable dans la portion antérieure, tantôt à la partie postérieure. Ces derniers, dont les crochets postérieurs sont plus longs, portent la désinence de Crantériens. Quand la rangée est continue, ou quand il n’y a pas d'intervalle entre les plus longues dents postérieures et celles qui les précèdent, la famille est désignée sous le nom de SYNCRANTÉ-
RIENS ; mais lorsqu'il y a une interruption ou un espace libre en avant des plus longues dents, ces espèces sont appelées les DiacRANTÉRIENS. Lorsque les dents inégales sont plus courtes en avant que celles qui les suivent, la famille est désignée sous le nom de CoruBriens. Si ces crochets antérieurs sont plus longs que ceux qui sont placés sur la même rangée, on remarque alors que, tantôt les dents sont au grand complet, car outre les dents ordinaires, il y en a qui sont implantées dans les os incisifs dits intermaxillaires, et alors on nomme cette famille les HoLononTiEns. Quand les dents intermaxillaires n'existent pas, et que les crochets susmaxillaires antérieurs sont plus longs, il y a cette difference notable, que dans une famille les plaques sous-caudales sont tantôt simples, c’est le cas des APROTÉRODONTIENS, ou que tantôt elles sont doubles, comme dans les LYCoDONTIENS.
Il nous reste à faire connaître trois autres sous-ordres des Serpents dont tous les individus, sans exception, offrent un caractère inscrit sur quelques-unes de leurs dents. Cellesci sont presque toujours plus longues et plus fortes que les autres; elles ont une partie de leur surface entamée par une rainure. C’est ce signe, ce caractère spécial que nous avons voulu indiquer par la dénomination même de chacun de ces trois sous-ordres, en y faisant entrer la finale du mot grec glyphe, qui signifie une ligne, une entamure enfoncée, ce nom ayant pu être grammaäticalement joint à d’autres termes trèscourts, propres à dénoter la position relative ou la structure de ces dents sillonnées.
Dans les trois circonstances distinctes que nous signalons, ces crochets cannelés sont l’apanage des Serpents venimeux à degrés divers, suivant leur longueur, leur force, leur situa-
tion relative et leur structure. Ce sont des instruments vulnérants, qui servent de gorgerets et de tuyaux de conduite à une humeur vénéneuse plus ou moins abondante. Ce poison est sécrété constamment par des organes spéciaux, par des glandes, dont les canaux aboutissent à ces crochets, plus ou moins avancés, mais constamment implantés dans la mâchoire supérieure, et qui sont terminés par une gouttière pour faciliter ainsi l’inoculation de ce virus délétère.
Le troisième sous-ordre des Serpents est caractérisé par la présence d’une ou de plusieurs dents qui excèdent les autres paï la longueur, et qui sont cannelées vers leur pointe. Comme ces crochets sont situés tout à fait en arrière, ils terminent la rangée des autres dents plus grêles et non sillonnées. Nous avons cherché à indiquer cette disposition, en désignant par un seul motla rainure des dents postérieures. Nous appelons les Serpents compris dans ce sous-ordre les OPISTHOGLYPHES.
Ces dents sillonnées, qui sont vénénifères, se trouvent toujours logées dans une cavité peu profonde, où l’on rencontre ordinairement, par la dissection, des rudiments d’autres crochets semblables : ce sont des germes destinés à être fixés, afin de remplacer les crochets cannelés, dont l’importance est très-grande dans l’économie de ces Reptiles, et de leur succéder quand ils manquent.
On distingue facilement ces crochets en raison de leur longueur et par la place qu’ils occupent ; d’ailleurs, ils sont en outre très-reconnaissables, parce qu’ils sont séparés ou distincts de la série longitudinale de la rangée des dents lisses qui occupent tout le bord susmaxillaire. IL y a là un intervalle marqué, Ou un espace tout à fait libre et sans dents, qui sem-
ble isoler les crochets cannelés qui sont réunis dans une sorte de cavité augmentée en largeur par la dilatation de l’extrémité postérieure de l’os susmaxillaire.
Il résulte de cette disposition que les Serpents ainsi constitués ne peuvent être considérés comme très-dangereux, au moins pour les animaux d’une certainetaille, pour ceux dont le diamètre excède l’écartement possible des mâchoires, car leur bouche ne peut éprouver que peu d’ampliation. Ce n’est que quand la proie vivante est engagée vers le pharynx qu'elle se trouve soumise à la piqûre vénéneuse des derniers crochets. Comme le plus grand nombre des Serpents de ce groupe ressemblent en apparence aux Couleuvres, lesquelles ne passent pas pour être très-dangereuses, nous les avions appelés les Æphobérophides.
Nous divisons le groupe des Opisthoglyphes en six famiiles, d’après la longueur proportionnelle et l’ordre relatif que gardent les autres dents, toujours lisses et situées en avant , sur le bord libre de la mâchoire supérieure.
Ainsi, dans l’une des familles que nous désignerons par la suite sous le nom d’ANISODONTIENS, on voit que les crochets lisses constituant la rangée qui précède les dents cannelées postérieures sont très-irréguliers ou inégaux entre eux, soit pour la force, soit pour la longueur.
Chez tous les autres Serpents du même sous-ordre, les dents sont à peu près semblables entre elles; mais la physionomie comparée de ces Ophidiens les fait bientôt distinguer. En effet, les dimensions et les formes de la tête sont fort différentes, pour l'étendue surtout, en longueur et en largeur.
Dans l’une des familles , celle que nous désignons par le nom d'OxycÉPhALIENS, le devant de la face est prolongé et
rétréci en pointe, comme une sorte de museau ou de groin. Si ce rétrécissement ne s’étend pas, ou s’il ne diminue pas sensiblement de largeur en avant, quoique le crâne ou le reste de la tête soit réellement par tout le travers à peu près de même largeur, nous rapprochons les genres ainsi conformés, et nous les appelons les STÉNOCÉPHALIENS.
Les trois dernières familles qui se rapportent à ce sousordre des Opisthoglyphes sont caractérisées par ce fait, que les crochets lisses de l’os susmaxillaire et antérieurs à ceux qui sont sillonnés, sont presque tous de la même longueur et offrent la même courbure. |
L’une de ces familles comprend les espèces à tête large en arrière, avec un museau ironqué en avant et comme déprimé ou aplati : c’est celle des PLATYRHINIENS.,
Dans les deux autres familles, le museau est simplement arrondi en avant : tels sont les Serpents auxquels nous avons laissé la dénomination adjectivée de l’un des genres principaux adoptés depuis longtemps dans la science, et qui sert ici de chef de file; ce sont pour nous des SCYTALIENS.
Enfin, la dernière famille des Serpents de ce groupe se distingue par le museau, qui est fort étroit, quoique la tête soit large, surtout en arrière. Nous les désignons également sous un nom employé depuis longtemps pour quelques espèces : ce sont des DiPpsaDIENS.
Au reste, les caractères plus détaillés de ces six familles se trouveront mieux énoncés dans la suite de ce travail, dont nous ne donnons ici que l'analyse succincte.
Le quatrième sous-ordre comprend les Serpents beaucoup plus venimeux, ceux dont les dents cannelées ou les crochets, marqués d’un simple sillon, sont constamment placés en
Fe
avant sur l’os susmaxillaire, à l'inverse de ce qui se voit dans les Opisthoglyphes. C'est par conséquent l'opposé du caractère spécial des Ophidiens Opisthoglyphes, chez lesquels ces crochets, plus longs et sillonnés aussi, sont toujours situés en arrière de ceux qui sont lisses et qui occupent la région anterieure. Le plus ordinairement, après ces crochets sillonnés, il existe un espace libre entre ces premières dents et celles qui suivent, et qui sont lisses. Par cette position en avant des crochets venimeux, ce sous-ordre se lie au suivant, excepté queles Serpents qui sont rangés dans le dernier groupe offrent ces particularités, qu’un canal intérieur perfore les dents vénénifères, suivant leur longueur, depuis la base jusqu’à l’origine du sillon, et qu'il n’y a jamais d’autres crochets simples.
Nous avons cherché à rappeler, par le nom sous lequel nous réunissons les genres et les espèces de ce quatrième sous-ordre, le caractère qui s'y voit inscrit par lesillon dont est marquée la première dent antérieure, en avant des crochets lisses. Ce nom est celui des PROTÉROGLYPHES. Comme cette dénomination est empruntée à la disposition anatomique évidente qu’elle exprime, nous la préférons à celle que nous avions donnée d’abord à ce groupe, et qui n'était destinée qu'à indiquer, rationnellement, les dangers auxquels la morsure de ces Serpents pouvait exposer, malgre leur apparence trompeuse; ce que signifiait l'expression d’4pistophides (1), que nousabandonnons maintenant.
Deux familles se partagent ce sous-ordre; dans chacune d'elles les mœurs ou la manière de vivre sont pour ainsi dire
(1) Erpétologie générate, tome VI, page 71.
comme écrites et manifestées d'avance par la forme de la queue ; car les espèces terrestres et qui se trouvent ordinairement à l’air libre, ont cette région postérieure du tronc ronde et conique : ce sont pour nous des CONOGERQUES; tandis que chez les autres elle est plate de droite à gauche et plus haute dans le sens vertical que sur la largeur, ce qui indique des espèces aquatiques que nous nommons les PLATYCERQUES.
Après avoir présenté l'historique de la classification que nos devanciers avaient proposée pour la distinction des genres compris dans ce sous-ordre , nous indiquons les changements que nécessitait la vérification des caractères constatés chez la plupart des individus distribués en quinze genres. Les circonstances nous ont assez favorisé pour nous fournir l'occasion d'observer complétement ces animaux, dont nous avons fait préparer et conserver les parties osseuses de la tête, sur lesquelles portent les distinctions principales.
Le cinquième, ou le dernier sous-ordre, comprend les Ophidiens dont les morsures sont extrêmement dangereuses, et même fatales ou mortelles : aussi les avions-nous nommés d’abord les Thanatophides ; mais cette expression, résultat de l'observation et de l’expérience acquise, ne portait pas sur un fait matériel facile à vérifier. Aujourd’hui, nous proposons un nom fondé sur un caractère tiré de la forme, de la position et de la structure particulière des dents venimeuses. Non-seulement ces crochets, longs et sillonnés, sont les seuls que portent chacune des masses rabougries de la mâchoire supérieure; mais ces crocs sont excessivement développés, et offrent, en outre, un second caractère particulier. Leur base étant perforée par un long canal intérieur, dont l’orifice distinct aboutit au sillon externe, voilà ce
qui nous a engagé à désigner ce groupe important sous le nom de SOLÉNOGLYPHES.
Deux familles seulement font partie de ce dernier sous-ordre; elles ont été établies d’après des observations qui avaient servi depuis longtemps à distinguer les deux genres primitivement reconnus, et subdivisés aujourd'hui en plusieurs autres : ce sont les Crotaliens et les Vipériens.
Ces divisions avaient été indiquées par presque tous les auteurs, mais ils n'y rapportaient que deux genres. Maintenant, on a été obligé d’en admettre douze, et, pour les distinguer, on a reconnu les avantages du caractère qui servait primitivement à les séparer. C'est que les uns, qui étaient nommés des Crotales, avaient, pour la plupart, l'extrémité libre de la queue garnie de petits étuis écailleux que ces Serpents, en agitant cette région avec rapidité, faisaient résonner comme un grelot vibratile; mais il faut joindre à cette disposition singulière de la queue, qui ne se retrouve pas dans toutes les espèces, un autre caractère plus évident. Ce sont de petits creux ou des renfoncements que l’on remarque sur le bord des lèvres ou des yeux, et que l’on appelle des fossettes lacrymales. Le défaut ou l'absence de ces fossettes sert à faire rapprocher les espèces voisines des pères, et ces deux noms, qui rappelleront les différences indiquées ci-dessus, serviront de types pour les deux familles de ces Serpents, qui sont les plus venimeux de tout l’ordre des Ophidiens.
l’histoire des Solénoglyphes est fort remarquable par la faculté spéciale dont les a doués la nature, toujours admirable dans sa prévoyance. Sans cette prévision, ces animaux, appelés à se nourrir puisqu'ils ont été créés, eussent été cependant, par leur faiblesse même, dans l'impossibilité de se pro-
curer les moyens de subvenir à leur alimentation, qui consiste en êtres vivants, et le plus souvent vertébrés. Privés de membres et de la puissance motrice nécessaire pour courir après la victime et l’atteindre, ils sont cependant toujours obligés de saisir une proie vivante, et qui, accrochée à l’improviste, fait tous ses efforts pour échapper au danger et lutter par sa résistance, comme tout être actif s'oppose à sa destruction. C’est en vain que celui-ci veut fuir et chercherait à se défendre, le Serpent venimeux, qui l’a épié sur son passage, où il s'était placé en embuscade, le happe subitement et l’arrête. Armés d’un pouvoir occulte, ces Reptiles suspendent, dans l’être animé, les deux attributs les plus importants pour la conservation de la vie active, savoir la motilité et la sensibilité. C’est ainsi que ces Serpents abhorrés stupéfient les nerfs de la proie vivante, et anéantissent d’abord dans la victime la douleur qui, prompte dans son action comme l’éclair, lui aurait dénoncé le danger suprème, et prédit la mort par instinct ; puis, par une paralysie subite dont sont frappés les muscles, survient leur inertie absolue et l’insensibilité générale : l’animal, incapable de se défendre ou de fuir pour se soustraire au péril, est devenu une matière tout à fait inerte et essentiellement nutritive.
Le tableau synoptique qui suit présente le résumé de cette première classification de l’ordre des Ophidiens en cinq sections principales ou sous-ordres. La suite de notre travail se trouve divisée de la même manière, et successivement, en familles, en genres et en espèces.