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CHAPITRE XXVIII

Tel art, telle science. L'homme est un ; il progresse également partout. Il crée d'abord la mathématique, science du nombre, science de toutes les autres sciences.

Directement sorti de Tesprit, le nombre est infaillible comme Tesprit : il est l'esprit lui-même agissant sur l'idée de quantité, il ne connaît ni doute, ni incertitude. Fatal par nature, il arrive fatalement à sa démonstration ; il est du premier moment ce qu'il sera toujours ; il porte donc en lui le caractère de toute origine, de toute infériorité, l'invariabilité et la nécessité.

De la mathématique la civilisation arrive h la géométrie, ou la science de l'étendue.

La géométrie, comme l'arithmétique, est une abstraction, c'est-à-dire l'action de l'intelligence travaillant, d'après ses propres lois, sur ses propres données : elle marche donc aussi à la vérité, irrésistiblement, par la contrainte de sa nature. Mais la géométrie est un progrès sur la mathématique, car à l'idée du nombre elle ajoute l'idée d'espace : elle est plus complexe, conséquemment plus vivante dans le sens philosophique de l'expression.

Armé du nombre et du compas, ces deux sens en quelque sorte , ces deux organes intellectuels de la science, l'homme saisit l'immensité, il la ramène h la portée de son regard, il la contemple, il l'observe, il Tétudie, il la mesure ; il pèse, il compte les astres suspendus dans l'éther; il précise, il détermine leurs évolutions et leurs circonvolutions , il découvre, il promulgue les lois des saisons et des années ; il fonde enfin l'astronomie, scientifiquement supérieure à la géométrie, parce qu'à la notion de l'espace elle unit la notion du temps, c'est-à-dire de l'espace en mouvement.

Après avoir ainsi successivement créé son instrument et son calendrier, la science reporte son regard sur la terre et aborde la nature; elle étudie, elle compare les êtres, comme s'ils étaient bruts et inertes dans l'univers ; elle les classe ; elle les inscrit, espèce par espèce, famille par famille, dans son catalogue ; elle débute par de simples opérations d'analyse et de nomenclature, par Tostéologie, par l'anatomie ; elle décrit des formes, elle compte des molécules ; et cependant l'histoire naturelle est un progrès sur l'astronomie, car elle ajoute l'idée de vie à l'idée de mouvement ; elle est plus vivante, pour répéter toujours la même formule.

Après avoir analysé les corps, la science étudie les forces de la nature. Elle médite, elle pénètre les lois de la pesanteur, de la chaleur, de l'impénétrabilité, de la porosité ; elle manie les fluides, elle soumet à ses formules l'atmosphère, le son, l'électricité, la lumière. Elle fonde la physique, c'està-dire la science de tous les agents de la vie, répandus dans l'espace. La physique est encore supérieure à l'histoire naturelle, de toute la supériorité de la force sur la matière, de l'activité sur la passivité. Elle est plus multiple, plus vivante, puisqu'elle convoque devant elle les mystérieuses

puissances de yie qui portent la fécondité dans les flancs de la nature.

La physique achemine l'esprit à la chimie. La chimie est la science de la combinaison et de la pondération des molécules sous l'action et par la conspiration des fluides , et en quelque sorte une astronomie renversée qui recherche l'insensible gravitation des infiniment petits. Elle pèse les corps à son creuset, comme s'ils étaient simplement formés de diverses poussières unies entre elles par une invisible puissance ; elle compte , elle classe les éléments, ces principes de la matière; elle examine la nature comme une grande mécanique, dont elle démonte et dénombre chaque rouage ; elle marque cependant un progrès sur la physique. Elle pénètre déjà dans le mystère de la création ; elle touche à l'être vivant.

La chimie introduit la science à la physiologie.

La physiologie ou science de la vie organique approfondit, explique le jeu, le mécanisme des mouvements et des fonctions; observe, constate le rapport, l'équilibre de la matière animée avec la force infuse, l'âme cachée qui traverse et vivifie à chaque instant l'innombrable hiérarchie animale de la création. Elle surprend la genèse dans l'intimité de son travail ; elle en dévoile le secret ; elle recrée a posteriori y par l'observation, ce que Dieu a déjà créé par la pensée; elle fonde l'organogénie et l'organoplastie : elle est, en un mot, la science de la vie, la plus vivante, par conséquent, de toutes les sciences.

Parvenu à ce dernier terme, l'esprit de connaissance abandonne la matière, la nature, pour aller visiter dans son mystérieux sanctuaire l'essence même de la vie, la pensée. Il écoute et il transcrit la voix sourde, la voix intérieure de la psychologie.

La psychologie esl la science des facultés de Tàme et de ses relations avec l'univers : elle précise, elle délimite les diverses fonctions, les diverses catégories du moi humain, du moi spirituel, que nous appelons tantôt imagination, taat6t raison, tantôt mémoire, tantôt volonté, tantôt perception, tantôt conscience ; elle sépare la chair de la substance, la sensation de l'idée ; elle montre, elle prouve que le monde extérieur ne peut vouloir et penser en nous; qu'il peut tout au plus éveiller la réflexion et la volonté. De l'idée de substance absolue et indivisible dans le moi humain, le philosophe remonte, par une irrésistible série de déduc* tions, à l'absolu infini, à Dieu enfin. La science, éblouie de cette dernière lumière, ferme le regard.

Ainsi la loi est invariablement une et uniforme partout ; la science marche par le même chemin et accomplit le même progrès que la propriété, que la société, que la religion, que la poésie. Elle va toujours, racontant de plus en {dus la vie, ramassant de plus en plus la vie en elle, par contre-coup, montant de plus en plus du simple au complexe, de la matière à l'esprit; de plus en plus spiritualiste, en un mot, et de plus en plus universelle dans l'espace et dans la durée.

L'industrie, ou la science appliquée, suit pas à pas son immortelle compagne.

L'industrie est une augmentation de force dans l'humanité. L'homme commence par ajouter à sa fibre la fibre plus dure du métal : il forge la hache, la scie, la lance, la bôche, la charrue , la truelle. Armé du fer, muscle de supplément contre la nature, il abat l'arbre, il équarrit la poutre, il sculpte le meuble, il dompte le cheval, il discipline le bœuf, il laboure le sol, il bâtit la maison, il construit le novire, il creuse la citerne, il modèle l'amphore. Avec l'assistance et

la collaboration de ces instruments, de ces seconds organes, il captive et il retient autour de lui dans sa dépendance les corps insaisissables, les fluides, Teau, le feu, la lumière, il enferme la source sous la pierre de sa maison ; il suspend à son chevet la lampe, étoile de la pensée; il rallume à son foyer le rayon éteint du soleil.

Il possède dans le fer et dans l'outil travaillé par le fer le corps brut de la mécanique, il n'en possède pas encore le moteur. Pour animer ce corps, il doit lui communiquer sa propre force, ou la force musculaire de l'animal qu'il a enrôlé dans sa domesticité. Il a le moulin, et il doit le tourner ; il a le navire , et il doit le mouvoir lentement à la rame. Tout au plus peut-il alléger l'effort en allégeant l'obstacle, en perfectionnant la dynamique, en substituant la roue au traîneau, en inventant le levier d'Ârchimède. Mais, malgré ces progrès, il est toujours le seul moteur ; il vivifie l'instrument de sa fatigue. Or, la force de l'homme, comme celle de l'animal, est nécessairement comptée, limitée par la nature. Pour produire une action centuple, la civilisation devait donc trouver en elle ou susciter autour d'elle une force centuple aussi ; elle médita ce problème et un jour elle conquit la mystérieuse puissance de mouvement éparse sur la planète ; elle en fit l'&me de l'industrie; elle inventa la dynamique, supérieure à la simple mécanique de toute la différence du moteur à l'outil.

La dynamique est la production de mouvement réglée par notre intelligence et appropriée à notre besoin. Elle commence par emprunter le mouvement du courant ; elle charge le poids de l'eau de mouvoir la roue du moulin ou le balancier du foulon. Mais le courant est à la fois le moteur le plus matériel, le plus rigoureusement astreint à la condition de Tespace; il est ici ou là, au hasard, par un

caprice de géographie ; il anime seulement la machine assise au bord de la rivière et condamnée à la fixité.

Alors rbomme a la poursuite d'un autre moteur, toujours présent, toujours voisin dans la nature, appelle à son secours le souffle de l'atmosphère; il recueille la force du vent pour franchir la distance ; il traverse la vague, porté comme par un miracle. Ce nouveau collaborateur associé à sa destinée est un progrès sur le courant : il participe davantage à Tespace.

Mais le vent est un agent variable qui passe, qui revient et par son intermittence interrompt à chaque instant la marche de l'usine ou du navire. Le savant cherche donc une force plus exacte, plus obéissante à son génie, qu'il évoque, qu'il maîtrise toujours à volonté; et il la trouve dans l'expansibilité indéfinie du gaz dilaté par la chaleur.

Et en un jour, un jour de notre siècle, le plus grand de l'histoire, un rêveur enferme la vapeur dans une chaudière, et l'homme possède désormais l'âme du mouvement.

Il a en tout temps, en tout lieu, une nouvelle ouvrière, une seconde humanité matérielle et muette, infatigable, incommensurable, qui représente la force accumulée de vingt nations, qui broie le fer, qui tisse le fil, qui pétrit le cuivre, qui scie le bois, qui va, qui vient, qui jette le vaisseau d'une rive à l'autre de l'Atlantique, avec la rapidité de l'hirondelle, et lance la multitude errante à travers chaque frontière, en secouant au vent son panache de fumée.

La vapeur est un progrès sur le vent, parce qu'elle est plus complexe, plus dramatique; parce qu'elle produit plus de mouvements et des mouvements plus variés.

La mécanique va donc sans cesse comme la science,

comme la civilisation tout entière, marchant du simple au multiple, de la matière au fluide , de Toutil au moteur, du courant au vent, <)u vent à la vapeur, de plus en plus universalisée, de plus en plus spiritualisée dans sa perpétuelle, dans son infatigable évolution. Demain peut-être elle passera de la vapeur à Télectricité.

L'humanité rejette sur la machine la plus lourde partie de son travail; elle crée, comme Dieu, à distance, chaque jour, d'une simple parole; elle dit au fer organisé et animé de son souffle : Va, fais mon œuvre; prends ma fatigue; je serai désormais ton témoin ; je te contemplerai les bras croisés, et je monterai d'heure en heure à ma véritable destinée, qui est la pensée.

Ainsi, nous voyons partout le progrès marqué au même signe, l'accroissement de vie, éclater à chaque pas, à chaque œuvre de l'humanité; la propriété est plus vivante, la religion plus vivante, l'esthétique plus vivante, la science plus vivante, la dynamique plus vivante, l'homme lui-même , l'homme physique est sans cesse aussi plus vivant.

Chaque sens, continuellement développé par plus d'actes, par plus de rapports avec la nature extérieure, acquiert plus de sensibilité et perçoit un plus grand nombre de sensations.

Le regard du sauvage connaît et admire seulement la couleur simple et violente d'intonation. Le regard du civilisé distingue et préfère la nuance variée et la savante harmonie de couleurs.

L'oreille du sauvage aime et note seulement le son fort et âpre frappé comme un coup sur le timbre du cerveau. L'oreille du civilisé saisit et retient la cadence la plus fugitive et la plus imperceptible nuance de la mélodie.

Ld main dure et sèdie du saotage accomplit péniblement» lourdement son travail comme à tfttons, sans élégance. La main souple et plastique du civilisé pétrit, modèle la matière avec grâce et avec rapidité.

L'épiderme résistant et sourd du sauvage rebute» repousse à chaque instant les molles impressions, les molles ondulations de l'atmosphère; Tépiderme électrique et vibrant du civilisé tressaille et répond à chaque secousse» à chaque volupté de la nature.

La sympathie enfin» ou l'action et la réaction de chacun sur tous» de tous sur chacun» est la suprême eipression, la suprême victoire de la civilisation toujours perfectible» toujours progressive dans la fibre de l'homme aussi bien que dans la société.

Sans cesse et de plus en plus» la vibration de l'un vibre dans le sens de l'autre, et retourne à son point de départ autant de fois multipliée en puissance qu'il y a eu de contre^coups, comme une voix répercutée à l'infini qui retentit de rocher en rocher.

De là vient que l'éloquence est toujours plus puissante, plus exaltée au milieu de la multitude que dans l'intimité , que le talent est plus fréquent, plus actif dans une capitale que dans la solitude.

Le système nerveux, cet agent mystérieux de la vie» infatigablement accru» infatigablement perfectionné par plus de sensations» par plus de relations avec l'univers, communique à la vie elle-même plus d'énergie et plus de durée.

Partout où une commune a tenu exactement en Europe une table de mortalité, l'histoire constate que de génération en génération» depuis le moyen Age» l'homme accumule continuellement sur sa tête un plus grand nombre d'années.

Plas il vit de la vie de Fintelligence^ plus il développe harmonieusement chacune de ses facultés, l'amour, Fart, la science, l'enthousiasme, et plus il atteint, porté par la sensation, la longévité.

Le lettré vit plus longtemps que le manœuvre, l'homme marié que le célibataire, l'homme en famille que le cénobite, l'homme actif que le prisonnier replié sur sa pensée : chaque faculté éteinte est une minute retranchée à l'eiistence.

Ainsi, l'homme amasse incessamment en lui une plus vigoureuse vitalité et la rayonne incessamment au dehors. Il amplifie, il dilate son être dans l'espace et dans la durée.

Son corps est véritablement le début, le rudiment d'un autre corps plus vaste et plus splendide qu'il crée chaque jour, créateur sur lui-même, par son art et par son génie.

Il jette d'abord un manteau sur sa nudité ; au point de vue de progrès, la nudité est la laideur. La forme humaine veut être parée, resplendissante de tous les prismes, de tous les rayons de la soie et de la pierrerie. La couleur est la magnifique explosion de la vie ; là où elle manque, là aussi manque la véritable beauté.

Après avoir réalisé, sur son corps, sa première enveloppe immédiate dans le vêtement, l'homme réalise sa seconde enveloppe flottante dans la maison.

La maison renferme d'abord la lampe et le feu qui suppléent à l'absence de la lumière et du soleil, qui équilibrent, qui nivellent autour de l'homme, sur sa fibre, le jour et la nuit, l'atmosphère et la température.

La maison contient ensuite la famille, c'est-à-dire la chair de la chair, la joie du regard, la volupté de la pensée, l'espérance de l'avenir.

— us —

La maison abrite encore la bibliothèque, c'est-à-dire la mémoire du passé, la parole de l'humanité éternellement retentissante à l'oreille du lecteur, la conversation indéfiniment poursuivie, à travers chaque génération, du temps mort avec le temps vivant, la continuité, la solidarité de la civilisation.

Elle recouvre en6n l'art tout entier, la peinture, la sculpture, la gravure, la musique. La pierre muette et inerte en apparence, travaillée de notre pensée, pétrie de notre substance, sonne de toutes les voix et frémit de toutes les émotions de l'humanité.

Après avoir créé sa seconde sphère de vie dans la maison, l'homme, toujours dévoré du besoin de l'espace, crée une troisième sphère dans la campagne ; il plante le parc, le jardin, le verger, le parterre ; il convoque, il distribue à sa porte, sous son pas, les fleurs, les parfums, les fruits, les ombres, les murmures de toutes les latitudes, de toutes les contrées.

Et toujours emporté de plus en plus par cette puissance mystérieuse d'expansion qui provoque la vie à onduler sous une forme ou sous une autre dans l'étendue, il réalise une quatrième sphère d'activité dans le voyage. Le voyage est le dernier habitacle de l'homme élargi à la mesure de la planète. Par le voyage, il prend possession de toutes les poésies éparses dans la nature, de contrée en contrée; il les incorpore, il les identifie par la sensation, par le souvenir, à sa pensée, à son existence. Plus une nation est civilisée, active, plus elle compte à son avant-garde d'émancipés du travail, d'élus de la richesse, et plus elle émet, plus elle envoie à sa frontière de pèlerinages de l'art et de la science.

Ainsi, rhomme grandissait de siècle en siècle par une

sorte de croissance intime, majestueuse, qui est la création continuée sur lui-même à partir du septième jour dé la Genèse ; portant tous les êtres préliminaires à sa venue sur la planète inscrits et résumés dans son corps, comme dans un glorieui répertoire; vivant de la vie de toutes les générations antérieures recueillies et ressuscitées en lui, œuvre par œuvre, alluvion par alluvion ; pensant de leur pensée, savant de leur science, riche de leur dévouement, inspiré de leur enthousiasme, appelant et ralliant sans cesse autour de lui toutes les plantes, toutes les races, toutes les saisons, toutes les latitudes; servant et entassant à sa table, dans la pftque universelle de sa nourriture, les essences et les saveurs répandues à la surface entière de la mappemonde, comme s'il voulait verser, mêler à sa propre substance jusqu'à la moindre parcelle de vie, jusqu'à la moindre étincelle d'électricité ; détournant la force infinie de la nature pour l'engouffrer dans sa destinée ; accaparant la force du bœuf, la force du fer, la force du courant, la force du vent, la force du gaz, la force de la vapeur; et de toutes ces forces réunies et disciplinées à sa circonférence pétrissant une nouvelle musculature à son usage ; déplaçant, refoulant invariablement, irrésistiblement, la limite de son action, de sa puissance; déployant, dilatant sa vie dans l'espace; supprimant l'étendue par la vitesse; ramenant à lui chaque extrémité de la planète; consubstantiel au passé par la tradition, par Timprimerie, à l'avenir par la prophétie ou la déduction de l'histoire : présent partout, contemporain partout, il est l'immense Briarée qui embrasse déjà le monde entier, le temps entier du bras et du regard.

Progrès, accroissement de vie, voilà donc la loi de l'histoire écrite à chaque pas, dans chaque œuvre de Thuma-

— J50 — nité. La mesure eUe-même du tempe est une nouyelle indication du progrès. Elle est de plus en plus vivante comme la civilisation.

Chez les premiers peuples, vastes troupeaux humains où la vie est confuse, ensevelie dans un vague communisme» l'obélisque, ce doigt du soleil, trace Theure, d^une ombre sur la poussière : heure muette, insensible , collective , en plein air, apparue et disparue avec le soleil.

Une seconde civilisation vient restituer à l'homme une partie de sa liberté, de sa spontanéité, de sa personnalité, de son activité. Alors le sablier succède à l'obélisque. La mesure du temps est un mouvement, un rhythme, le premier symptôme de vie dans la création. L'heure n'est pas seulement collective, mais elle est encore individuelle ; elle n'habite pas seulement la place publique, mais elle habite encore la maison. Elle veille sur les convives attablés dans la salle du festin. Sœur de la lampe, elle assiste au drame intime de la veillée.

Le mouvement est le premier symptôme de vie, comme le son en est le second signal. Lorsque le christianisme infuse à la terre une plus grande somme de vie, et qu'il place la vie dans le ciel, l'heure monte aussi dans le ciel; elle a une voix, et la même voix que la prière. Elle gémit, comme la religion du Christ crucifié. Elle flotte au sein des airs, dispersée en lentes strophes sur les sombres cités. Un jour viendra, il est déjà venu, où elle jaillira en gerbe électrique au fronton des palais et portera une aigrette de lumière.

Ainsi tout marche, tout conspire à une même fin, harmonieusement, simultanément, comme par une soFte de gravitation, centre et circonférence, moteur et mobile, soleil ^ satellite. La faculté crée l'action ; l'action à son

tour développe la faculté. La peaséë produit Tindustrie ; l'industrie retourne vers rhomme en augmentation de pensée. L'homme monte toujours du fini à l'infini, du temps à Téternel, toujours de plus en plus divinisé, toujours de plus en plus divin, toujours de plus en plus esprit, toujours appelé de plus en plus à penser.

Le progrès consiste donc à dégager sans cesse de la matière humaine ou humanisée par le travail une plus grande quantité de pensée. Et comment en serait-il différemment? Est-ce que la pensée n'est pas seule la faculté du progrès? Et progressant, est-ce qu'elle peut progresser autrement que dans sa nature, c'est-à-dire en produisant sans cesse de la pensée? Est-ce qu'elle pourrait par hasard modifier le corps qui lui sert de piédestal, lui donner un membre de plus ou un organe, en faire quelque chose de plus qu'une machine à respirer et à digérer? L'homme est donc appelé à penser par destination. Là est son suprême bonheur. Il doit donc toujours tourner la tête de ce côté s'il veut obéir à sa destinée. Il a inventé l'industrie uniquement pour laisser la matière aux prises avec la matière, et reprendre une partie de son temps enrôlée au travail dans l'intention de la reporter sur l'étude.

L'Ame nous a faits les maîtres du monde, laissons-lui la place d'honneur dans notre existence. Est-ce que nous prétendons, pour cela, proscrire la matière? Nullement. Nous reconnaissons, au contraire, volontiers sa légitimité, mais à la condition de garder son rang dans la hiérarchie, d'obéir et non pas de commander.

Cette distinction n'est pas une chimère, car souvent, hélas ! nous avons à faire notre choix entre la matière et la pensée. Mais si l'une et l'autre sont deux sœurs également sacrées, que ferons-nous? jouerons*nous à pile ou face le

parti que nous prendrons? Mais j'avais cru jusqu'à présent que le martyre était le suprême degré de splendeur où rhomme pouvait monter. Est-ce que le martyre aurait cessé d'être par hasard le sacrifice de la matière à la croyance ? Alors, taisons-nous par respect pour nos amis. Si ceux qui souffrent là -bas pour une idée allaient nous entendre !

Eh bien ! je vous l'accorde, dirais-je à l'apôtre convaincu de sensualisme ; penser et jouir sont synonymes, vous l'avez dit; je crois à votre parole. Mais alors, quel rôle de dupes jouerions-nous, vous et moi, en ce moment ? Tout à l'heure la victoire passait à notre porte ; pourquoi ne sommes-nous pas allés lui demander une part du butin, si la pensée n'est pas cette reine jalouse de notre destinée qui n'accepte jamais pour rivale son esclave révoltée ?

Et tenez, puisque j'en trouve l'occasion, laissez-moi ouvrir mon Ame et rejeter une fois du moins de mon épaule le manteau de la fausse modestie. Et après tout, puisque une opinion de passage prétend chaque jour nous chasser de la cité comme des lépreux, l'injure de l'esprit des ténèbres nous rend le droit de l'orgueil, non pas pour le talent, nous n'en avons pas, mais pour une chose que nous pouvons dire et que nous allons dire la main là, sans timidité comme sans forfanterie.

Le hasard de la vie m'a placé au poste de l'idée. Homme d'étude, je monte en paix ma faction. Je n'ai jamais appelé dans le vent la tempête. Et cependant la tempête m'a effleuré de sa colère. Je cherche le bien de toute la sincérité de ma conviction. Si je ne cherche pas cela, que dois-je donc chercher, car vainqueur j'ai eu toutes les bonnes occasions, et vaincu, je crois que j'aurais pu aussi les avoir? Malgré cela, lorsque je m'assieds à ma table de travail, je vois rôder autour de moi un muet spectre qui me montre

du doigt je ne sais quel mystère. Je pense, et lorsque j'écris, j'écris, comme Pascal, un gouffre perpétuellement ouvert à mon côté. J'ignore par ce temps d'incertitude dans quel Ht je coucherai demain. Eh bien I en dépit de ce danger flottant sur la tête de Técrivain, à cause de ce danger que je ne défie pas, mais que j'accepte, je sens que j'ai pris un grade de plus dans ma génération. Passez-nous cette vanité-là, elle est payée assez cher pour n'être pas contagieuse. Il m'a été donné, et j'en remercie la chance, de continuer quand même à porter témoignage. Je l'ai porté. Cela restera sur ma vie comme une bénédiction. Connaissez-vous une joie de la matière comparable à cette joie de la conscience ? Ah ! l'âme de l'homme fidèle à la conviction jurée est un tel spectacle de grandeur, qu'elle doit toujours avoir un témoin dans l'immensité, la seule chose à sa mesure ; et si Dieu n'existait pas, elle aurait puissance de le créer.

La perpétuelle vicissitude humaine peut donc nous balayer devant elle comme la paille sèche de la moisson. La vague peut venir et passer, écumer et rugir, emportant dans son reflux tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons rêvé. Nous n'en marcherons pas moins le front plus haut que celui-là qui a pris dans l'ombre la main de la fortune. Qu'importe le flot mouvant sous nos pieds toujours prêt à nous dévorer ? Nous avons jeté notre âme à Dieu par-dessus les mondes. Elle est maintenant en sûreté. Dieu la retient en otage. Je ne connais ici-bas personne assez puissant pour la reprendre. Or, où pourrions-nous puiser cette auguste fierté plus nécessaire que jamais, qui nous élève au-dessus des hommes les plus élevés, si ce n'est à la coupe sacrée du spiritualisme? Quand je remue en moi

cette idée, j*ai bu Tambroisie, j'ai revêtu une autre nature, j'ai vécu la vie des meilleurs.

Soyons donc spirituaiistes, ne fût-ce que par raison d'opportunité, aussi longtemps du moins que le monde aura besoin d'une recrudescence de morale.

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