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Profils anglais

Les écrivains contemporains qui célébrèrent à Boulogne et h Lausanne en décembre 1 904 le centenaire de Sainte-Beuve ne voulaient certes qu'associer la gloire du grand a'ieul à la grâce du paysage ou il était né, ou il avait vécu, professé et parlé plus encore que professé. En réalité leur piété filiale qui ne pensait qu'a honorer le père de la critique, s'illustra encore plus elle-même : leur modestie dans les éloges dont ils embaumèrent leur maître ne put qu'y trouver son compte : de ces services solennels ce fut leur gloire bien plus que la sienne qui en sortit toute rehaussée.

A vrai dire Sainte-Beuve commençait a être oublié. Renan a été le péché de la jeunesse contemporaine, comme Taine en a été la conscience. Et par ailleurs trois grands critiques, encore vivants, ont comme expulsé Fauteur des " Causeries du Lundi " de ces immenses régions qu'il avait ouvertes et qu'ils ont élargies en tous sens.

Le premier a réussi a s'y tailler un royaume bien a lui et a le façonner a Fimage de son esprit. Il gouverne d'une dialectique impérieuse les genres b v

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littéraires qui évoluent au commandement. Cher, lui tout est aligné, sévère et symétrique : tout n'y vient qu'à son heure et à sa place. Les plantes, les espèces se rattachent les unes aux autres par des liens surprenants. Orateur et moraliste, il semble toujours en vouloir a quelque adversaire invisible : ses méditations spirituelles font penser à des assauts de boxe. Mais on le sent à l'aise dans cette magnificence un peu tourmentée ; et, s'il est vrai que la nature soit violentée ça et la, l'ordonnance qui règne partout est si majestueuse qu'elle arrête la critique. Par la noblesse de son esprit, la fermeté de son jugement, son amour de l'action et de l'humanité, M. F. Brunetière est vraiment grand.

Le second, impre s sioniste à l'indécision simulée, se garde bien d'introduire l'arbitraire dans ce domaine touffu des belles-lettres. Il aime a se perdre dans des vagabondages hardis où il retrouve son moi à chaque détour du sentier. En nous intéressant à lui, il sait nous intéresser a nous-mêmes : n'est-ce pas se donner un brevet d'esprit que de le comprendre ? Bien plus, on sent derrière les raisons qu'il donne de ses impressions personnelles, les idées, la sensibilité de tout un peuple. L'intelligence de M. Jules Lemaltre est un de ces miroirs merveilleux où. se reflète l'histoire de la race des bords de la Loire.

Le troisième, naturaliste probe et exact n'aime guère à dire ce qu'il faut penser d'un écrivain ou ce qu'il en pense lui-même. Ce n'est pas qu'il ait peur de ses opinions ou de ses contemporains ; mais son imagination purement intellectuelle ne

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s'intéresse qu'aux idées générales d'un auteur. M. E. Faguet est curieux d'intelligences comme le fleuriste de La Bruyère l'est de tulipes. Il collectionne les systèmes ; mais, excellent préparateur de laboratoire, il a grand soin, avant de les épingler dans leur vitrine, de leur donner l'apparence de la vie : et l'on en a vu s'animer sous ses doigts et faire leur chemin dans le monde. Ainsi il se montre supérieur a ceux-là même qu'il étudie : il les fait croire plus profonds et plus fins qu'ils ne le sont. Il rappelle Marc Antoine corrigeant Raphaël.

Si différents les uns des autres que ces trois écrivains paraissent a première vue, ils se ressemblent par cela même qu'ils ne battent Sainte-Beuve que sur le terrain qu'il a conquis. C'est de lui qu'ils ont emprunté leur méthode de travail, leurs procédés, leur psychologie et l'amour des petits faits. La passion de la vérité qui les guide se laisse pressentir par tout ce que leur style même se refuse. Leur langue est véridique.

" Le vrai, le vrai seul," lit-on sur le monument de Sainte-Beuve au Luxembourg ; et, si ambitieuse que la devise puisse paraître, elle est juste pour lui et juste pour eux.

Ce souci de la vérité a toujours été la chose du monde la plus mal partagée. Nous voyons la vie à travers nos idées : ces immenses lentilles la réfractent tout de travers. Qu'on pense à ce " don de l'inexactitude " non seulement de nos romantiques, tels que Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, mais de nos historiens tels que Thiers et Michelet.

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Personne avant Sante-Beuve n'avait apporté dans l'exercice de la critique ce culte du vrai, comme personne avant lui ne s'était intéressé à l'étude même de l'âme des grands écrivains. (On voit à quel point Sainte-Beuve diffère des hommes de 1830/^

Le premier il introduisit dans l'examen des œuvres littéraires le désintéressement le plus complet ; le premier il fit se mouvoir sous nos jeux des morts qui n'étaient plus que des noms ; il fonda une école sur le fronton de laquelle pourrait s'écrire : "Nul n'entre ici, s'il n'est psychologue et véridique," et dont Messieurs Brunetière, Lemaitre et Faguet sont les premiers lauréats.

Première qualité: véracité. Sainte-Beuve la poussa jusqu'à la perfidie. Il eut l'annotation empoisonnée. Chaque fois même qu'un de ses compagnons mourut, il mit sur la tombe un plat funéraire aigre-doux : beaucoup de piment et peu de laurier. Mais cet incrédule parle toujours respectueusement des croyants. Jamais ses relations mondaines ne l'empêchèrent de voir juste et de juger impartialement. Le sénateur de l'Empire refusa d'écrire un " Lundi " sur le " César " de l'Empereur. La postérité saura un gré infini à ce peintre sincère d'avoir scruté la face humaine sans nous faire grâce d'une verrue.

Deuxième qualité: le talent de ressusciter une époque, ce don que Michelet possédait. Mais là où Michelet ressemble à une Pythie frissonnant du délire sacré, Sainte-Beuve, calme magicien, reconstitue des groupes, évoque des idées, crée des atmosphères. La

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fresque qu'il a brossée de Chateaubriand et de son groupe ne perdra jamais sa fraîcheur. Les toiles qu'il nous a laissées de la célèbre abbaye de Port- Royal font de Sainte-Beuve l'historien philosophe de la vie janséniste. Les portraits de Saint-Cyran, du grand Arnauld, de Pascal, de Nicole, de Racine, sont d'une telle lucidité et d'une telle vie a la fois que les visions merveilleuses de Michelet paraissent puériles. Bien plus, je ne sais par quelle magie, — sans doute parce que Sainte-Beuve est un grand écrivain, sans doute aussi parce que notre sensibilité se perd dans le passé le plus impénétrable et le plus mystérieux, — l'histoire entière des deux derniers siècles nous est présente dans cette glorification de la foi janséniste. Nous voyons d'un côté les jésuites, puis Rousseau et sa fille, la Révolution, puis les romantiques, V. Hugo aussi bien que Leroux et Saint-Simon, bref les partisans de la liberté aussi bien que ceux de l'instinct ; de l'autre les jansénistes et avec eux, des successeurs qui les eussent bien déroutés, Taine, Comte et les positivistes, Bourget et Barrés, les néo-royalistes avec Charles Maurras, tous ceux à qui le sens de la vie a fait apercevoir le néant pompeux de la déclaration des "Droits de l'homme," tous ceux qui savent que l'homme naît non pas libre mais prédestiné.

Certes la critique n'était point inconnue avant Sainte-Beuve : le besoin de satisfaire notre amourpropre au dépens du talent avait créé une sorte d'idéologie méchante dont le premier soin était de s'abriter derrière certaines règles et certains grands

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noms. De plus nos philosophes classiques n'étudiaient que les rouages de l'esprit humain et ne considéraient que l'homme abstrait. Âmes livresques s'il en fût, ils n' avaient jamais mis le nez à la fenêtre.

Sainte-Beuve sortit cette critique de l'âge théologique, j'allais dire canonique, ou elle dépérissait. Montaigne, Saint-Evremond, Bayle, Montesquieu, Jouffroy, Villemain avaient bien essayé de la rendre plus humaine. Mais après chacune de leurs tentatives, Malherbe, Boileau, Voltaire, Marmontel, La Harpe, Ginguené et leurs disciples lui avaient imposé la dévotion des règles et la superstition du goût.

Sainte-Beuve semble avoir su instinctivement, (en réalité la vie le lui apprit, nous le verrons tout à l'heure), que sur toutes choses il y avait des vérités multiples, sans que pour cela il existât une seule vérité. Le miroir qu'en sortant du puits la déesse porte h la main parut a l'écrivain un miroir brisé et à mille facettes. Il n'était point né un intuitif, un mystique comme Ernest Hello ou Ruskin. S'il crut au divin, pendant sa jeunesse, ce fut par curiosité inquiète plutôt que par foi profonde. Nui vrai idéalisme chez, lui ; mais un besoin de chercher, de fureter, de quitter, de se transformer, et une lucidité d'esprit étonnante qui éclaire ces métamorphoses systématiques et consume ce qu'elle illumine. Peu a peu P arrière-goût de tous les fruits cueillis vient aux lèvres : le sens et l'amour du relatif, de la fuite, de la transformation des choses ; et voici que naît une nouvelle critique, humaine et raisonnable, vraiment française.

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" Ce que fai voulu en critique, écrit Sainte- Beuve dans ses ' Portraits Littéraires,' c'a été d'y introduire une sorte de charme et en même temps plus de réalité qu'on n'en mettait auparavant, en un mot de la poésie a la fois et quelque physiologie." — " La physiologie est mon véritable fonds" dit-il plus tard. Guizot l'avait spirituellement appelé Werther-Carabin ; et il est vrai que Joseph Delorme et l'élève de Dupuytren se donnèrent longtemps la main.

Sainte-Beuve entremêle toujours l'étude de l'écrivain à l'étude de l'œuvre, comme deux fis de différentes couleurs qui s'entrelacent sans jamais se confondre. Tout au plus pourrait-on lui reprocher que l'un des deux est quelquefois trop voyant, trop criard. Bien humain en cela, le critique souligne par trop les gestes favoris, les manies, les tics de ses " sujets " : il s'intéresse davantage a leurs faiblesses qu'a leurs vertus.

Si l'on veut surprendre sur le fait ce procédé qu'inventa Sainte-Beuve, il suffit de lire les trois articles qu'il a consacrés à Cowper. Nulle part Cozvper, l'anglais de la fin du dix-huitième siècle, le jeun clerc d'avoué, le puritain et l'amoureux ne se distinguent de Cowper le poète. Sainte-Beuve procède par petites touches.

C'est un pastelliste qui veut noter la plus fine nuance et tout en rendant le tableau, lui conserver son émotion. Lentement, année par année, se dévoile le tempérament de Cowper avec ses qualités et ses défauts, ses grâces et ses bizarreries, ses croyances

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religieuses et ses attaques de folie, sa crainte de Dieu et son amour du foyer domestique. Le fou éclaire le poète. Et le pastel est si habilement nuancé qu'il garde cette fleur de la vie introuvable ailleurs. Point de ces raccourcis ou de ces flamboiements a la Michelet ; point de ces périodes oratoires a la Villemain ; point de ces généralisations a la Taine. Dans la vie le hasard joue un grand rôle. Sainte-Beuve le sait, comme il sait que la théorie du milieu ne peut expliquer les grands écrivains.

Mais ce sceptique, en devenant le contemporain de Pascal et de Racine ne s 'est pas imprégné en vain de notre vraie moelle nationale ; et lorsqu'on ne croyait avoir affaire qu'à un historien, le moraliste apparaît et se met a regretter que Cozvper n'ait pas eu, pendant ses crises religieuses, quelques points d'appui rassurants soit dans une église vivante, soit dans des intercesseurs amis. Sainte-Beuve a bien vu que c'est l'honneur du catholicisme de nous avoir lié a Dieu par une chaîne continue d'intermédiaires terrestres et surnaturels.

Puis au moment où le lecteur veut se laisser aller au charme de la correspondance de Cotvper, l'élève de Dubois, le fort en thème, nous tire par la manche et critique la finesse un peu pointilleuse ou compassée des images de l'épistolier. Enfin, comme il ébauche 'histoire naturelle des esprits, Sainte-Beuve rapproche Cozvper de Pascal et de Rousseau, et ennoblit le poète d'Olney en le comparant aux deux grands Français.

Avec quel art, chemin faisant, ne nous a-t-il pas

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conté la liaison de Cowper avec Mme JJnzoin et lady Austen ? Sa touche légère sait atténuer, diluer les couleurs, — qu'un Français né malicieux ou sensuel eût rendu trop fastueuses ou trop désagréables, — du tableau de ce célibataire placé entre ces deux femmes}

Sainte-Beuve lui-même ne disparait pas complètement et l'étude y gagne un agrément de plus.

Le critique croyait qu'un Couper avait manqué a la poésie française et il aimerait fort qu'on pensât à ses " Consolations" en lisant la " Tâche " du poète anglais. Ne serait-ce pas une façon de redorer l'auréole autour du front de Joseph Delorme ? Dieu sait pourtant s'il y a loin des bords de l'Ouse ou Cowper promenait ses innocentes rêveries à la chambre d'étudiant de la Rue Monsieur le Prince où le jeune janséniste galant adorait la Vénus des carrefours !

Et dès qu'à l'entresol sont tirés les verroux ! . . . etc.

Le style même de l'écrivain, — ce style qu'on lui a tant reproché, — donne l'impression de l'impartialité, de l'amour du vrai. Le gaufrier d'un Gautier ne sert qu'a embellir des banalités. Et Taine luimême pousse trop à fond ses métaphores pour ne pas en devenir la dupe. Sainte-Beuve aime les images, les comparaisons, mais jamais il ne les conduit jusqu'au symbole ; il craint trop qu'elles ne cachent

1 " No clumsy jesting about old ivomen and balls qf zvorsted." A. Birrdl, sur Sainte-Beuve. Collected Essays, "vol. ii. page 211.

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la justesse de Vidée. Il les multiplie pour ne pas se laisser tromper par elles, et il écrit des phrases comme les deux suivantes où Cowper est comparé ici a un écureuil et la a un arbre " // y a chez, lui de /'écureuil dans cette gaieté qu'il (le printemps) lui inspire. Mais les grands et sérieux cotés reparaîtront toujours : cette aimable créature a eu un côté frappé et foudroyé."

Et cependant l'homme qui écrit le français à la façon de Sainte-Beuve n'écrit pas seulement dans une langue paisible et honnêtement gracieuse, mais substantielle et résistante a la lecture. Il sait le sens précis et la valeur exacte des mots; il voit clair ; il ne dit jamais que ce qu'il veut dire ; il préfère l'exactitude à la beauté; il sait atténuer les éloges et voiler le blâme ; en caressant il découvre la plaie secrète et l'égratignure ne parait que plus cuisante lorsqu'on ne voit pas sortir les griffes de leur gaine de velours. Ce style sans affectation, simple et ferme obéit à des règles sévères fil serait si simple de rugir comme les autres ! ) et rappelle ces personnes pieuses qui se mêlant au peuple et habillées comme lui, suivent l'observance sévère d'un Tiers-ordre.

Taine, dit-on, sur son lit de mort demanda qu'on lui lût une page des " Lundis " pour entendre quelque chose de clair.

Quelque soit le génie de Sainte-Beuve, il jaut rendre aux temps même où il vécut ce qui leur est dû. Cette période qui s'étend de 1815 à 1835 appelait un critique. Jamais on ne vit période

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de liberté intellectuelle plus absolue, — en dépit des apparences, — époque de pareil enthousiasme.

" Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu?" s'écrie Alfred de Musset. Et en effet jamais il n'y eut autant de dupes, de gobe-mouches, comme jamais il n'y eut autant de fondateurs de religions. La Révolution paraissait alors comme une seconde création du monde, une nouvelle révélation. L'humanité, selon le mot de Quinet, semblait sourdement travaillée dans ses entrailles, comme si elle allait enfanter un Dieu ! Une foule de prophètes surgissaient comme on en voit à Londres le dimanche dans Hyde Park et dans Clapham Common, et tous avaient leurs prosélytes. Les passants, pleins de foi, de candeur, de bonne volonté, se laissaient embaucher et grossissaient l'armée des inspirés. Quelques-uns, héros en disponibilité, avaient vu Napoléon accoucher les événements de son merveilleux coup de pouce. Pourquoi n' accompliraient-ils pas la mission providentielle, — cette réforme sociale, — qui leur était destinée ?

Sainte-Beuve, au milieu de tous ces Jocrisses ou de ces demi-dieux, garda toujours cette chose essentiellement française jusqu'alors, cette raisan qui s'appelle bon goût en art, et politesse dans les relations de la vie. Il visitait les cénacles et les sanhédrins, s'inclinait devant les prophètes et paraissait conquis. Mais sous ces divers noms de romantisme, de saint-simonisme, de fouriérisme et de mennaisianisme, il éventait les entreprises de l'imagination sur la raison, les jeux de l'intuition et

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du hasard. Il devint vraiment sceptique a ne pas vouloir être dupe de toutes ces folies. Mais dès sa naissance il avait tendance a Vitre. Quelques détails biographiques ne peuvent être ici inutiles.

Charles - Augustin Sainte-Beuve naquit, le 23 décembre 1804, a Boulogne-sur-mer. Son père, homme aimable et érudit, et petit fonctionnaire, s'était marié fort tard: il mourut quelques mois avant la naissance de son fils. (Un Virgile annoté par lui semble avoir été un des livres favoris du grand critique.) Mme Sainte-Beuve se trouva veuve à quarante ans sans grande fortune : femme sensée et pratique, elle appela a son aide une tante de /' enfant ; et ces deux femmes se mirent a élever Sainte-Beuve. Parce que Sainte-Beuve était anglais par sa grand1 mère, — une Middleton, — un critique anglais x emporté par son patriotisme n'a pas craint de discerner parmi les qualités de Sainte-Beuve celles qu'il devait au sang saxon : je ne sais quoi de judicieux, de mesuré, de modéré qui ne l'abandonna jamais en pleine fièvre romantique, V indépendance desprit, la véracité et cette préférence pour Cowper, Collins et Wordsworth qui étonne chez un des porte-drapeaux du romantisme. Un Français chauvin s' aventurant sur la même voie, pourrait avec non moins d'ingéniosité, faire remarquer que Sainte- Beuve doit à son ascendance anglo-saxonne ce caractère moqueur, et cette sensualité sans gaieté qui caractérisent le petit-fils des Middleton.

La vérité, — si l'on peut hasarder ce mot dans

1 Voir le Times du 16 décembre 1904.

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une science aussi conjecturale, — c'est que, né de parents âgés, et de sang mêlé, Sainte-Beuve avait bien des chances d'être intelligent. Et il le fut en effet, au point que chez lui la faculté de comprendre étouffa toutes les autres.

Cette physionomie de l'âme que nous recevons de nos parents peut s'altérer et prendre d'autres traits sous l'influence de Féducation. Celle que reçut Sainte-Beuve paraît bien avoir été tendre et sévère à la fois, la tête dans les plis de la jupe maternelle ou de la soutane du prêtre.

Imitant les écrivains du temps, Sainte-Beuve a essayé, et dans la vie de " Joseph Delorme " et dans " Volupté " de se composer ce que f appellerais sa légende. C'est ainsi qu'il écrit pour les lecteurs de 1830: "// s'asseyait contre un arbre, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, tout entier a ses pensées, et quand on le cherchait le soir, a l'heure du repas (car il l'oubliait souvent) on le trouvait immobile a la même place qu'au matin et le visage noyé de pleurs''

L'image fadement théâtrale qui se dégage de ces confidences est aussi ridicule que la vignette de certaines éditions de Lord Byron : un poète sur un rocher, les cheveux dans le vent, rêvant au bord de la mer. Toutefois ce Sainte-Beuve de la légende n'est point complètement faux. Les petits soins, la chaleur de couveuse artificielle du " home " boulonnais développèrent le coté mystique de l'enfant précoce. Qui sait si ce n'est pas a Mmc Sainte- Beuve que nous devons les poésies religieuses du

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jeune homme, puis Port-Royal, et enfin cette tenue morale qui donna plus tard V illusion d'une conviction ?

Sur toute cette période nous avons des documents précieux : les lettres de Sainte-Beuve h l'abbé Barbe, et ce roman de " Volupté " qui nous raconte, avec cette précision que donnent les pratiques de piété, les effets du repentir, la douceur calmante du recueillement, le travail de la foi sur une âme tourmentée.

" J'avais fait une bonne première communion, écrit Sainte-Beuve, et durant les deux ou trois années qui suivirent, ma ferveur religieuse ne s'était pas attiédie."

Si l'on ne sait tout cela, comment peut-on comprendre les vers du poète :

Pour dévorer mes jours et les tarir plus vitet J'ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs.

Et ailleurs :

J'ai mordu dans la cendre et dans la pourriture Comme un enfant glouton pour m' endormir après.

Ne voit-on pas le pénitent agenouillé aux pieds du prêtre dans ces vers qui confessent

' . . les longs jours passés avec vitesse

Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir. . . .

^14 ans, voici notre jeune Boulonnais a Paris, élève du collège Bourbon et remportant les prix alors les plus flatteurs, celui de vers latins par exemple. Au milieu de cette jeunesse ardente, impatiente de tout joug, il jette aux orties " la

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probité candide et le lin blanc" dont sa mère l'avait vêtu. Son enfance avait été dévorée de désirs. " Tout enfant, je ne rêvais de la vie qu'un bonheur, l'amour" (Lettre a Th. Pavie, 7 sept. 1830^. Malheureusement Sainte-Beuve était laid, d'une laideur robuste, d'une laideur d'homme roux, — "pas laid, mais vilain," a dit Mme Victor Hugo, même elle ! Cette laideur rendit Sainte-Beuve plus timide, plus jaloux, plus malveillant que le commun des martyrs : ce n'est que fort tard qu'il entrevit que don Juan avait dû être un homme laid, lui aussi.

A peine sorti du collège, Sainte-Beuve comprend que les succès d'école ne mènent a rien ; et le 3 novembre 1823, nous le voyons prendre sa première inscription a l' école de Médecine. Sur la fin de sa vie, il aimait h raconter qu'il avait été " roupiou " sous Dupuytren et qu'il avait noué un jour le tablier blanc de l'interne. En réalité il n'étudia la médecine qu'un an. Le " Globe" le prit a la fin de 1824. Mais ces mois passés dans les amphithéâtres de l'école reléguèrent a la seconde place mysticité et mysticisme. Sainte-Beuve fréquentait alors Magendie, Dubois, son ancien professeur de rhétorique qui en lui ouvrant le " Globe" allait dciner la chiquenaude h sa vie, et enfin Daunou, son grand compatriote, véritable nihiliste.

Ancien Oratorien, Daunou, que Sainte-Beuve appela plus tard un Condorcet de seconde main se sentit attiré sans doute par le côté grivois ou frondeur et par cette intelligence mûre avant la

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saison du jeune Boulonnais. Cest de lui que le futur critique apprit que la vie n'est qu'une suite d'événements ou l'involontaire se mêle a P 'inconscient.

Mais cette philosophie si simple et si directe contredisait par trop l'éducation première pour plaire d'abord à une nature aussi tourmentée et aussi curieuse. Sainte-Beuve n'y parvint que dans la seconde moitié de la vie, lorsqu'il descendait la colline. Les ressorts de sa volonté avaient été détendus par les expériences multiples du voluptueux intellectuel. Après avoir été le don Juan de l'idéal, il ne fut plus qu'un inconstant pèlerin d'amour. Wordsworth, le grand lakiste à l'âme pudique et à la volonté ferme, eût renié ce prétendu disciple, cet écrivain inassouvi qui ne pouvait aimer, parce qu'il aimait trop l'amour, et ne pouvait croire, parce qu'il aimait trop toutes les croyances.

Mais, si je ne me trompe, le Sainte-Beuve de 1825 se trouva dans la disposition d'âme de nos contemporains, dans celle où M. Jules Lemaitre se complut si longtemps. Serenus est le patron de tous ces esprits inquiets de Dieu et de l'humanité. De telles âmes souffrent, mais elles aiment leurs souffrances, elles les chantent :

Hélas ! c'est que fêtais déjà ce que je suis, Etre faible, inconstant qui veux et qui ne puis, Comprenant par accès la Beauté sans modèle, Mais tiède et la servant d'une âme peu fidèle.

De cette maladie sentimentale Sainte - Beuve vécut quelques années ; puis à mesure qu'il avança en

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âge et que l'ardeur lyrique s éteignît, il comprit qu'on se lasse de tout, excepté de comprendre.

Ces esprits qui semblent sans cesse en travail, cherchant leurs pentes et leur destination, finissent toujours par s'insinuer partout, par se dérouler autour des œuvres des grands écrivains et par refléter les richesses des rives devant lesquelles ils passent.

Comme ils paraissent faibles et malléables, le critique se demande ce qu'ils seraient devenus s'ils avaient rencontré quelque apôtre, h la foi ardente, à l'imagination violente, à la vie d'ascète; il leur donne ainsi une vie nouvelle, et à force de talent, nous fait accepter ses imaginations.

Or justement Sainte-Beuve rencontra sur sa route deux grands hommes, Victor Hugo et Lamennais. Ne s'attendrait-on pas à ce que cette " âme seconde, cette âme d'acolyte," " toujours en quête de quelque grande âme a épouser" comme il le dit de lui-même (il ne s'est guère connu, et quelquefois même a voulu nous tromper) eût suivi le chef d'école ou le prêtre socialiste ?

Quoi qu'on en ait dit, il n'en fit rien. Si pour plaire à Victor Hugo il essaya de tracer de Ronsard un portrait oh l'auteur d'Odes et Ballades se reconnut, il composa de son côté des poésies si intimes et si passionnées, si originales en un mot, qu'il peut compter parmi ses descendants des poètes aussi différents que Baudelaire et François Coppée.

S'il voulut bien corriger les épreuves des Paroles d'un Croyant, il se garda bien a" écrire un évangile

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social bouillonnant de F amour des brebis et de la haine des mauvais bergers.

Sa nature et ses goûts, son éducation et l'expérience s'accordèrent pour lui faire hdir ces vérités banales développées en termes ambitieux, ces Marseillaises a jet continu, ces chênes de Dodone jetant au vent de simples monosyllables.

Il comprit qu'à notre époque l'esprit d'analyse était le seul qui permît à un homme de mûrir et de fructifier. Et lorsqu'il mourut en 1869, /'/ nous légua, a défaut d'une philosophie, le plus grand inventaire de réalités qui existe, et de plus, l'amour de la littérature et le respect de l'humanité.

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