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Lundi, 22 novembre 1852.
Les Mémoires de Franklin sont d'une lecture pleine d'intérêt pour tous ceux qui ont eu les débuts laborieux, qui ont éprouvé de bonne heure les difficultés des choses et le peu de générosité des hommes, qui ne se sont pourtant ni aigris ni posés en misanthropes et en vertueux méconnus, ni gâtés non plus et laissés aller à la corruption intéressée et à l'intrigue, qui se sont également préservés du mal de Jean-Jacques et du vice de Figaro, mais qui, sages, prudents, avisés, partant d'un gain pénible et loyal, mettant avec précaution, et avec hardiesse quand il le faut, un pied devant l'autre, sont devenus, à divers degrés, des membres utiles, honorables, ou même considérables, de la grande association humaine ; pour ceux-là et pour ceux que les mêmes circonstances attendent, ces Mémoires sont d'une observation toujours applicable et d'une vérité qui sera toujours sentie.
Je n'écris point la vie de Franklin ; elle est écrite par lui-même, et, là où il s'arrête,
il faut en chercher la continuation dans l'excellent complément qu'a publié M. Sparks et qu'on ferait bien de traduire. Je tiens pourtant à montrer le philosophe et le politique américain dans ses conditions antérieures, avec son existence déjà si remplie avant son arrivée et sa faveur en France, avant qu'il embrasse Voltaire. C'est seulement ainsi qu'on sentira combien diffèrent ces deux hommes et les deux races qu'ils représentent.
Franklin avait près de soixante et onze ans quand il vint en France à la fin de 1776. Il en avait cinquante et un quand ses compatriotes de Philadelphie le choisirent pour être leur agent en Angleterre, en 1757. C'était le second voyage qu'il y faisait. La première fois qu'il était allé à Londres, c'avait été en 1724, comme simple ouvrier imprimeur, et il y était resté dix-huit mois. Cette seconde fois, en 1757, Franklin y paraissait comme un homme des plus distingués de son pays, et déjà connu en Europe par ses expériences sur l'électricité, qui dataient de dix ans. La mission dont ses compatriotes le chargèrent, et qu'il ne faut pas confondre avec la seconde mission politique dont il sera chargé en 1764, était toute provinciale et particulière. Penn, le colonisateur et le législateur de la Pensylvanie, dans les Chartes et conventions fondamentales qu'il avait ou obtenues de la Couronne, ou octroyées à son tour à la population émigrante,
avait su très bien stipuler ses intérêts particuliers et ceux de sa famille en même temps que les libertés religieuses et civiles des colons. Ses fils, propriétaires de grandes possessions territoriales, et qui étaient investis du droit exorbitant de nommer les gouverneurs du pays, prétendaient que leurs terres fussent exemptées des taxes communes. L'Assemblée de Pensylvanie s'opposait à une si criante inégalité, et Franklin fut chargé par elle d'aller plaider pour le droit commun contre les fils du colonisateur et en faisant appel aux officiers de la Couronne. L'intérêt de la Pensylvanie était alors, en effet, que la Couronne intervînt plus directement qu'elle ne faisait dans l'administration coloniale, et qu'elle affranchît le pays de cette espèce de petite féodalité qui renaissait au profit d'une famille.
Dans les dernières années de son séjour à Philadelphie, Franklin était devenu de plus en plus considérable dans sa province. Nommé membre de l'Assemblée dont il avait été longtemps secrétaire, chargé, de plus, de l'organisation et de la direction des Postes, il avait rendu de grands services à l'armée anglaise dans la guerre du Canada (1754). S'interposant entre l'Assemblée peu belliqueuse en principes (car elle était en majorité composée de quakers) et le général anglais, il avait procuré des chariots, des vivres, avait contracté des marchés, et s'était constitué le fournisseur de l'armée sans
autre motif que de sauver au pays des exactions militaires et de faire son devoir de sujet fidèle. Les désastres qui avaient suivi ne l'avaient pas étonné, et, en voyant le caractère présomptueux ou l'incapacité des chefs employés d'abord à l'expédition, il en avait prédit quelque chose. Après son arrivée en Angleterre, il fut consulté sur cette guerre du Canada et sur les moyens de la mieux conduire. Il ne vit point M. Pitt, ministre, qui était alors un personnage trop considérable et peu accessible, mais il communiqua avec ses secrétaires, et ne cessa d'insister auprès d'eux sur la nécessité et l'urgence d'enlever à la France le Canada, indiquant en même temps les voies et moyens pour y réussir. Il écrivit même une brochure à ce sujet. Prendre et garder le Canada, c'était pour lui la conclusion favorite, comme de détruire Carthage pour Caton ; il le demandait non seulement en qualité de colon, mais aussi d'Anglais de la vieille Angleterre, ardent à travailler à la future grandeur de l'empire. A cette époque, Franklin ne distinguait point entre ses deux patries ; il avait le sentiment des destinées croissantes et illimitées de la jeune Amérique ; il la voyait, du Saint-Laurent au Mississipi, peuplée de sujets anglais en moin? d'un siècle ; mais, si le Canada restait à la France, ce développement de l'empire anglais en Amérique serait constamment tenu en échec, et les races indiennes trouveraient un
puissant auxiliaire toujours prêt à les rallier en confédération et à les lancer sur les colonies.
A voir l'ardeur que mit Franklin à cette question qu'il considérait comme nationale, on comprend que quinze ans plus tard, lorsque la rupture éclata entre les colonies et la mère patrie, il ait eu un moment de vive douleur, et que, sans en être ébranlé dans sa détermination, il ait du moins versé quelques larmes ; car il avait, en son âge le plus viril, contribué lui-même à consolider cette grandeur ; et il put dire dans une dernière lettre à lord Howe (juillet 1776) : " Longtemps je me suis efforcé, avec un zèle sincère et infatigable, de préserver de tout accident d'éclat ce beau et noble vase de porcelaine, l'Empire britannique ; car je savais qu'une fois brisé, les morceaux n'en pourraient garder même la part de force et la valeur qu'ils avaient quand ils ne formaient qu'un seul tout, et qu'une réunion parfaite en serait à peine à espérer détonnais." Ce dernier mot, à peine, qui semblait laisser une légère lueur d'espérance, était, à la date de 1776, une pure politesse.
Mais, en 1759, Franklin n'était qu'un Anglais de l'autre côté de l'Atlantique, à qui la mère patrie faisait honneur par un accueil distingué. Dans les intervalles de loisir que lui laissaient les incidents prolongés et les lenteurs de sa mission, il cultivait les sciences et les savants. Il visita l'Ecosse dans l'été
même de cette année 1759, et ^ s'y ''a avec les hommes de premier mérite dont cette contrée était alors si pourvue, et qui y formaient un groupe intellectuel ayant un caractère particulier, l'historien Robertson, David Hume, Ferguson et plusieurs autres : " En somme, je dois dire, écrivait-il en revenant sur ce voyage d'Edimbourg, que ces six semaines que j'y ai passées sont, je le crois, celles du bonheur le mieux rempli et le plus dense que j'aie jamais eu dans aucun temps de ma vie ; et l'agréable et instructive société que j'y ai trouvée en telle abondance a laissé une si douce impression dans ma mémoire, que, si de forts liens ne me tiraient ailleurs, je crois que l'Ecosse serait le pays que je choisirais pour y passer le reste de mes jours." Cette sympathie et cette prédilection étaient réciproques, et, trois ans après, David Hume, remerciant Franklin de lui avoir envoyé, à sa demande, quelques instructions sur la manière de construire des paratonnerres, terminait sa lettre en disant: "Je suis très fâché que vous pensiez à quitter bientôt notre hémisphère. L'Amérique nous a envoyé beaucoup de bonnes choses, or, argent, sucre, tabac, indigo, etc. ; mais vous êtes le premier philosophe et véritablement le premier grand homme de lettres dont nous lui soyons redevables. C'est notre faute que nous ne vous ayons pas gardé, et cela prouve que nous ne sommes pas d'accord avec Salomon que la sagesse est au-dessus
de ror, car nous avons grand soin de ne renvoyer jamais une once de ce métal lorsqu'une fois nous y avons mis les doigts." Sur quoi Franklin répondait spirituellement à Hume, et en style d'économiste: "Votre compliment d'or et de sagesse est très obligeant pour moi, mais un peu injuste pour votre pays. La valeur diverse de chaque chose dans chaque partie du monde est en proportion, vous le savez, de la quantité et de la demande. On nous dit que, du temps de Salomon, l'or et l'argent étaient en si grande abondance qu'ils n'avaient pas plus de valeur dans son pays que les pierres dans la rue. Vous avez ici aujourd'hui précisément une pareille abondance de sagesse. Il ne faut donc pas blâmer vos compatriotes s'ils n'en désirent pas plus qu'ils n'en ont, et, si j'en ai quelque peu, il est juste certainement que je la porte là où, en raison de la rareté, elle trouvera probablement un débit meilleur."
On conçoit bien cette prédilection de Franklin pour le monde lettré d'Edimbourg ; il a en lui de cette philosophie à la fois pénétrante et circonspecte, subtile et pratique, de cette observation industrieuse et élevée ; comme auteur d'Essais moraux, et aussi comme expérimentateur et physicien, comme expositeur si clair et si naturel de ses procédés et de ses résultats, il semble que l'Ecosse soit bien sa patrie intellectuelle. Il a écrit quelque chose sur les vieilles mélodies écossaises, et sur l'impression
délicieuse qu'elles font sur l'âme. Il a essayé, par une analyse très déliée, et comme l'eût fait plus tard un Dugald Stewart, d'expliquer pourquoi ces vieilles mélodies sont si agréables. Ses remarques, à ce sujet, portent le cachet, a-t-on dit, de cette " ingénieuse simplicité de pensée qui est le signe d'un esprit véritablement philosophique." Pourtant, en fait de musique comme en tout, il est évident que Franklin n'aime que la partie simple ; il veut une musique toute conforme au sens des mots et du sentiment exprimé, et avec le moins de frais possible. Or, il y a un royaume des Sons comme il y en a un de la Couleur et de la Lumière ; et ce royaume magnifique où s'élèvent et planent les Handel et les Pergolèse, comme dans l'autre on voit nager et se jouer les Titien et les Rubens, Franklin n'est pas disposé à y entrer : lui, qui a inventé ou perfectionné Y harmonica, il en est resté par principes à la musique élémentaire. Il n'aime le luxe en rien ; et, en fait de beaux-arts, le luxe, c'est la richesse et le talent même. C'est ainsi encore que, dans la religion et dans le culte d'adoration publique que rendent les peuples à la Divinité, il y a, si j'ose dire, le royaume de la Prière et des Hymnes. Franklin, là aussi, a essayé d'appliquer sa méthode: prenant le livre des Prières communes à l'usage des Protestants, il a voulu le rendre plus raisonnable selon lui, et de plus en plus moral ; et pour cela
il en a retranché et corrigé plus d'une partie ; il a touché aux Psaumes, il a abrégé David. Lui qui, à certains égards, a paru si bien sentir et a même imité en quelques paraboles le style de l'Evangile, il ne sent bien ni Job ni David. Leurs obscurités le gênent ; leur parole, qui éclate en partie dans le nuage, l'offusque ; il veut que tout se comprenne, et il aplanit de son mieux le Sinaï. Et pourtant, du moment qu'on admet, comme il avait la sagesse de le faire, l'adoration publique et le culte, n'y a-t-il donc pas dans l'âme humaine des émotions, dans la destinée humaine des mystères et des profondeurs, qui appellent et justifient l'orage de la parole divine ? Quoi qu'il en soit, il n'en admirait pas le désordre sublime, et il faisait tout son possible pour empêcher les tonnerres de Moïse d'arriver jusqu'à nous, absolument comme pour l'autre tonnerre. Job, David, Bossuet, le vieil Handel et Milton, dépassent Franklin ; ou plutôt, chef et introducteur zélé de la race rivale et positive, si vous le laisse:? faire, il va vouloir doucement les obliger à compter avec lui.
Ce serait ici le cas, si j'avais quelque compétence pour cela, de parler de lui comme physicien et de bien marquer sa place et, en quelque sorte, son niveau entre les grands noms. Un excellent critique anglais (Jeffrey) en a touché un mot dans le sens où il est permis à des littérateurs comme nous d'aborder ce sujet. Franklin
n'est pas géomètre, il est purement physicien ; ses travaux en ce genre ont un caractère de simplicité, d'analyse fine et curieuse, d'expérience facile et décisive, de raisonnement clair et à la portée de tous, de démonstration lumineuse, graduelle et convaincante : il va aussi loin qu'on le peut avec l'instrument du langage vulgaire et sans l'emploi du calcul et des formules. La science chez lui est inventive, et il la rend familière : " Un singulier bonheur d'induction, a dit sir Humphry Davy, guide toutes ses recherches, et par de très petits moyens il établit de très grandes vérités." Il ne se retient point dans ses conjectures et dans ses hypothèses, toutes les fois qu'il s'en présente de naturelles à son imagination, et il s'en est permis de fort hardies pour l'explication de certains grands phénomènes de la nature, mais sans y attacher d'autre importance que celle qu'on peut accorder à des conjectures et à des théories spéculatives. Le tour de son esprit pourtant le ramène toujours à la pratique et à l'usage qu'on peut tirer de la science pour la sûreté ou le comfort de la vie. C'est ainsi que ses découvertes générales sur l'électricité aboutirent à l'invention du paratonnerre. Il n'a jamais fait, en aucun temps, la traversée de l'Atlantique sans se livrer à des expériences sur la température de l'eau marine ou sur la vitesse de marche des vaisseaux, expériences qui devaient servir après lui aux futurs navigateurs. Il aimait surtout et recher-
chait les applications usuelles, domestiques. En même temps qu'il garantissait les édifices du tonnerre, il inventait, pour l'intérieur des maisons des cheminées commodes, économiques et sans fumée. Le savant, chez Franklin, se souvenait toujours de l'homme de main et d'industrie, et de l'ouvrier. On a défini l'homme en général de bien des manières, dont quelques-unes sont royales et magnifiques ; lui, il se bornait à le définir " un animal qui fait des outi/s"
Il avait foi à la science expérimentale et à ses découvertes croissantes ; il regrettait souvent, vers la fin de sa vie, de n'être pas né un siècle plus tard, afin de jouir de tout ce qu'on aurait découvert alors : " Le progrès rapide que la vraie science fait de nos jours, écrivait-il à Priestley (8 février 1780), me donne quelquefois le regret d'être né sitôt. Il est impossible d'imaginer le degré auquel peut être porté dans mille ans le pouvoir de l'homme sur la matière. Nous apprendrons peut-être à dégager de grandes masses de leur pesanteur et à leur donner une légèreté absolue, pour en faciliter le transport. L'agriculture pourra diminuer son travail et doubler son produit. Toutes les maladies pourront, par des moyens sûrs, être prévenues ou guéries, sans excepter même celle de la vieillesse, et notre vie s'allongera à volonté, même au delà de ce qu'elle était avant le Déluge." Franklin, en parlant ainsi, sourit un
peu, mais il est bien certain qu'il en croit an fond quelque chose. Il a, quand il se met à rêver, de ces horizons infinis et de ces éblouissements de perspective. C'est le genre d'illusion de bien des savants. Une partie du moins de ses prédictions quant au monde matériel est en train de se réaliser. En même temps, il a le bon sens de regretter que la science morale ne soit pas dans une voie de perfectionnement parallèle, et qu'elle fasse si peu de progrès parmi les hommes.
Après un séjour de cinq ans en Angleterre, ayant obtenu, sinon tous les points de ses demandes, du moins la reconnaissance du principe essentiel pour lequel il était venu plaider au nom de ses compatriotes, Franklin s'embarqua, à la fin d'août 1762, pour l'Amérique. Au moment de mettre le pied sur le vaisseau, il écrivait agréablement à lord Kames, l'un de ses amis d'Ecosse: "Je ne puis quitter cette île heureuse et les amis que j'y laisse, sans un extrême regret, bien que ce soit pour aller dans un pays et chez un peuple que j'aime. Je vais partir du vieux monde pour le nouveau, et je me figure que je sens quelque chose de pareil à ce qu'on éprouve quand on est près de passer de ce monde à l'autre : chagrin au départ ; crainte du passage ; espérance de l'avenir." Franklin est revenu souvent sur cette vue de la mort, et toujours d'une manière douce et presque riante. Il la considérait comme une navigation
dont la traversée est obscure et dont le terme est certain, ou encore comme un sommeil d'une nuit, aussi naturel et aussi nécessaire à la constitution humaine que l'autre sommeil : " Nous nous en lèverons plus frais le matin."
Arrivé en Amérique, salué de ses compatriotes et ressaisi par le courant des affaires publiques, Franklin porte souvent un regard de souvenir vers ces années si bien employées, et où l'amitié et la science avaient tant de part. Il fait tout d'abord, en arrivant dans son monde de Philadelphie, la différence des deux sociétés et des deux cultures ; il écrivait à l'aimable miss Mary Stevenson, sa gracieuse et sérieuse élève, et dans la famille de laquelle il était logé à Londres (mars 1763) : "De toutes les enviables choses que l'Angleterre possède, ce que je lui envie le plus, c'est sa société. Comment cette toute petite île, qui, si on la compare à l'Amérique, ne fait l'effet que d'une pierre posée en travers pour passer un ruisseau, n'ayant à peine audessus de l'eau que ce qu'il faut pour empêcher qu'on ne se mouille le soulier ; comment, disje, cette petite île fait-elle pour réunir à souhait, dans presque chaque voisinage, plus d'esprits sensés, ingénieux et élégants que nous n'en pouvons recueillir en franchissant des centaines de lieues dans nos vastes forêts?" Et il finit pourtant par exprimer l'espoir que les arts, allant toujours vers l'Occident, franchiront un jour ou l'autre la grande mer, et qu'après avoir
pourvu aux premières nécessités de la vie, on en viendra à songer à ce qui en est l'embellissement.
Franklin, élu membre de l'Assemblée de Pensylvanie et directeur général des Postes, passe un peu plus de deux années à prendre la part la plus active aux affaires locales. Il est dans l'Assemblée le chef de l'opposition, c'est-à-dire qu'il continue d'y parler pour les intérêts de la population contre les privilèges des propriétaires, fils de Penn, représentés par le gouverneur. Il est nommé, vers la fin, président de l'Assemblée. En même temps, il s'occupe de son administration des Postes ; il forme une association militaire pour résister à de graves désordres qui s'étaient produits. Les habitants des frontières, souvent exposés aux attaques des Indiens et fanatisés par le désir de la vengeance, attaquèrent à l'improviste et exterminèrent des tribus d'Indiens alliés et inofFensifs. Ces sortes d'exécutions sommaires, quand l'idée en vient en Amérique (et elle vient quelquefois), ne rencontrent que peu de résistance, par l'absence de force armée. Franklin contribua alors de tout son pouvoir et de toute son énergie à suppléer à l'impuissance du gouverneur. Il sent bien que c'est là le côté faible de la démocratie et de la forme de gouvernement qui en découle ; il le redira à la fin de sa vie et quand l'Amérique se sera donné sa Constitution définitive (1789) : "Nous nous
sommes mis en garde contre un mal auquel les vieux États sont très sujets, Y excès de pouvoir dans les gouvernants ; mais notre danger présent semble être le défaut d'obéissance dans les gouvernés."
Enfin, au milieu des luttes politiques déjà très vives que Franklin a à soutenir dans la Chambre et dans les élections de Philadelphie, survient la nouvelle du fameux acte du Timbre (1764). En en dressant le plan, le ministère anglais faisait assez voir qu'il attribuait au Parlement britannique le droit de taxer à volonté les colonies et de leur signifier un impôt non consenti par elles. En cette circonstance, Franklin fut de nouveau choisi par ses compatriotes pour être leur agent et leur organe auprès de la Cour de Londres et du ministère. Il sort de Philadelphie, entouré d'une cavalcade d'honneur de trois cents concitoyens qui l'accompagnent jusqu'au port ; et, laissant derrière lui beaucoup d'amis dévoués et aussi bon nombre d'ennemis politiques, il s'embarque encore une fois pour l'Angleterre (novembre 1764). Il ne prévoyait pas qu'il allait y rester dix ans, ce qui, avec le précédent séjour, ne fait pas moins de quinze années de résidence.
Ici la scène s'agrandit, et la question prend une portée plus haute. Dans la précédente mission de Franklin, il ne s'agissait en quelque sorte que d'un procès de famille à suivre entre
la colonie et les fils du colonisateur. Dans cette nouvelle mission, où l'envoyé de la Pensylvanie devient bientôt l'agent général et le chargé d'affaires des autres principales colonies, il commence à exprimer les vœux et les plaintes d'une nation très humble d'abord et très filiale, mais qui sent déjà sa force et qui est décidée à ne point aliéner ses franchises. L'Amérique, à cette date, est comme un adolescent robuste, qui est lent à se dire et même à comprendre qu'il veut être décidément indépendant ; l'instinct, longtemps contenu, le lui dit tout bas, et le jour vient où, en se levant un matin, il se sent tout d'un coup un homme. Pendant les dix années de résidence de Franklin, la question passa par bien des phases, par bien des variations successives avant l'explosion finale ; mais on peut dire pourtant qu'elle ne recula jamais. Il n'y eut aucun moment où l'Angleterre fut disposée sincèrement a fléchir, ni l'Amérique à céder. Le mérite de Franklin dans cette longue et à jamais mémorable affaire, fut de ne jamais devancer l'esprit de ses compatriotes, mais, à cette distance, de le deviner et de le servir toujours dans la juste mesure où il convenait. Sa perspicacité, d'assez bonne heure, dut l'éclairer sur l'avenir inévitable ; mais il n'en continua pas moins jusqu'au bout, et avec une patience inébranlable, de tenir pied et de tirer parti des moindres circonstances qui pouvaient procurer l'accord et donner jour
à l'arrangement. En ce qui le concerne particulièrement, trois faits principaux se détachent et le montrent publiquement en scène avec son caractère de force, de prudence et de haute fermeté.
La première de ces circonstances est son interrogatoire devant la Chambre des Communes en février 1766. Le nouveau ministère du marquis de Rockingham semblait s'adoucir pour l'Amérique et se décider à lui donner quelque satisfaction en retirant l'acte du Timbre : Franklin fut mandé devant la Chambre pour répondre à toutes les questions qui lui seraient faites, tant sur ce point particulier que sur la question américaine en général, soit de la part des ministres anciens et nouveaux, soit de la part de tout autre membre du Parlement. Son attitude, son sang-froid, la promptitude et la propriété de ses réponses, sa profonde connaissance de la matière et des conséquences politiques qu'elle recelait, son intrépidité à maintenir les droits de ses compatriotes, ses expressions pleines de trait et de caractère, tout contribue à faire de cet interrogatoire un des actes historiques les plus significatifs et l'un de ces grands pronostics vérifiés par l'événement : " Si l'acte du Timbre était révoqué, lui demanda-t-on en finissant, cela engagerait-il les Assemblées d'Amérique à reconnaître le droit du Parlement à les taxer, et annuleraient-elles leurs résolutions?" — "Non, répondit-il, ja-
mais ! " — " N'y a-t-ii aucun moyen de les obliger à annuler leurs résolutions ? " — " Aucun que je connaisse. Elles ne le feront jamais, à moins d'y être contraintes par la force des armes." — "Y a-t-il un pouvoir sur terre qui puisse les forcer à les annuler ?" — "Aucun pouvoir, si grand qu'il soit, ne peut forcer les hommes à changer leurs opinions." — Et sur la détermination qu'on avait prise dans les colonies de ne plus recevoir, jusqu'à révocation des taxes, aucun objet de fabrique anglaise : " A quoi les Américains étaient-ils accoutumés jusqu'ici à mettre leur amour-propre ? " demanda-t-on encore à Franklin ; et il répondit : " A se servir des modes et des objets de manufacture anglaise." — " Et à quoi mettentils maintenant cet amour-propre ? " — " A porter et à user jusqu'au bout leurs vieux habits, jusqu'à ce qu'ils sachent eux-mêmes s'en faire de neufs."
Franklin parlant ainsi devant le Parlement de la vieille Angleterre, était un peu comme le Paysan du Danube, un paysan très fin à la fois et très digne d'être docteur en droit dans l'Université d'Ecosse, libre pourtant et à la parole fière comme un Pensylvanien.
La seconde circonstance célèbre où il fut en scène eut un caractère tout différent. Franklin, que j'ai rapproché, pour la forme d'esprit littéraire et scientifique, de ses amis de l'école d'Edimbourg, avait un coin par lequel il en
différait notablement : il était passionné et convaincu à ce point que le froid et sceptique David Hume lui trouvait un coin d'esprit de faction, touchant de près au fanatisme. Cela veut dire que Franklin avait une religion politique qu'il servait ardemment. Pour l'intérêt de sa cause, et par un procédé qui tenait plus du citoyen que du gentilhomme, il crut, un jour, devoir envoyer à ses amis de Boston des lettres confidentielles qu'on lui avait remises avec assez de mystère, et qui prouvaient que les mesures violentes adoptées par l'Angleterre étaient conseillées par quelques hommes même de l'Amérique, notamment par le gouverneur de l'Etat de Massachusetts Hutchinson, et par le lieutenant gouverneur Olivier. L'effet de ces lettres circulant dans le pays, puis produites dans l'Assemblée à Boston, et reconnues pour être de la main du gouverneur et de son lieutenant, fut prodigieux, et amena une Pétition au roi qui fut transmise à Franklin, et pour la défense de laquelle il fut assigné à jour fixe devant le Conseil privé, le 29 janvier 1774. C'était là que l'attendaient ses ennemis (car à cette date Franklin en avait beaucoup, et les passions des deux parts étaient à leur comble). Une foule de conseillers privés, qui ne venaient jamais, y furent conviés comme à une fête ; il n'y en avait pas moins de trente-cinq, sans compter une foule immense d'auditeurs. Après un discours que fit d'abord l'avocat de Franklin
à l'appui de la pétition, discours qui s'entendit à peine parce que cet avocat était très enroué ce jour-là, l'avocat général Wedderburn (depuis lord Longborough) prit la parole, et, déplaçant la question, se tourna contre Franklin qui n'était nullement en cause ; il l'insulta pendant près d'une heure sur le fait des lettres produites, le présentant comme l'incendiaire qui attisait le feu entre les deux pays. Il y mêla des sarcasmes et des railleries qui firent plus d'une fois rire à gorge déployée tous les membres du Con ■ seil. Franklin, immobile, essuya toute cette bordée sans montrer la moindre émotion, et se retira en silence. Le lendemain, il fut destitué de sa place de maître général des Postes en Pensylvanie, pour laquelle on lui avait, à plus d'une reprise, insinué de donner sa démission : mais il avait pour principe de ne jamais demander, refuser, ni résigner aucune place. En pareil cas, il aimait à laisser à ses adversaires la responsabilité de l'acte par lequel on le frappait.
Cette scène devant le Conseil privé laissa une impression profonde dans l'âme de Franklin. Il s'est plu à remarquer qu'un an, jour pour jour, après cette avanie, le dimanche 29 janvier 1775, il reçut chez lui à Londres la visite de lord Chatham qui avait fait une motion à la Chambre des lords sur les affaires d'Amérique : "La visite d'un si grand homme et pour un objet si important, dit-il, ne flatta pas peu ma vanité, et cet honneur me fit d'autant plus de
plaisir que cette circonstance arriva, jour pour jour, un an après que le ministère s'était donné tant de peine pour me faire affront devant le Conseil privé." Le jour de cette affaire devant le Conseil, Franklin était vêtu d'un habit complet de velours de Manchester. On raconte que, présenté à la Cour de France quatre années plus tard, et dans l'une des premières circonstances solennelles de sa négociation heureuse et honorée, il mit à dessein ce même habit de cérémonie, afin de le venger et de le laver en quelque sorte de l'insulte de M. Wedderburn. On a discuté sur l'exactitude de ce dernier fait, qui est devenu une sorte de légende ; j'incline à le croire exact, et à supposer que cet habit est le même que madame du Deffand a mentionné, quand elle écrivait en mars 1778: "M. Franklin a été présenté au roi : il était accompagné d'une vingtaine d'insurgents, dont trois ou quatre avaient l'uniforme. Le Franklin avait un habit de velours mordoré, des bas blancs, ses cheveux étalés, ses lunettes sur le nez, et un chapeau blanc sous le bras." Ce fut après l'un des premiers actes décisifs de son entrevue avec les ministres français, ou de sa présentation à la Cour, que Franklin put dire : " Cet habit m'est désormais précieux ; car je le portais quand j'ai été grossièrement insulté par Wedderburn, et, sous ce même habit, j'ai pris ma revanche complète." 1
1 Le docteur Priestley, qui tenait le fait d'un
La troisième circonstance où j'ai dit que Franidin revient en scène avec éclat pendant sa mission à Londres, ce fut le jour même où lord Chatham développa et soutint sa motion à la Chambre des lords, le Ier février 1775. Il assistait à la discussion comme spectateur ; une nouvelle insulte imprévue fut dirigée contre lui par l'un des orateurs, lord Sandwich, qui nia que la proposition pût venir en réalité d'un pair d'Angleterre : " Se tournant vers moi, qui étais appuyé sur la barre, nous dit Franklin, il ajouta qu'il croyait avoir devant les yeux la personne qui l'avait rédigée, l'un des ennemis les plus cruels et les plus malfaisants qu'avait jamais eus ce pays ! Cette sortie fixa sur moi les regards d'un grand nombre de lords ; mais, comme je n'avais aucune raison de la prendre pour mon compte, je gardai ma physionomie aussi immobile que si mon visage eût été de bois." Quand ce fut au tour de lord Chatham de répliquer,
témoin, dit positivement que Franklin mit à dessein cet habit le jour où il signa à Paris le traité entre la France et l'Amérique, c'est-à-dire le 6 février 1778. M. Sparks, en discutant ce point (tome II, page 488 de sa publication de Franklin), ne s'est pas souvenu du témoignage de Priestley, et s'est borné à réfuter une assertion de lord Brougham, qui, par une méprise mêlée d'embellissement, avait reporté la petite scène, devenue par là plus dramatique, au moment même de la signature du traité de paix entre l'Angleterre et l'Amérique, novembre 1782. (Voir aussi le Moniteur du 10 février 1790.)
il s'exprima sur Franklin en des termes que j'ai indiqués déjà, et si magnifiques, que celuici eut peine, il l'avoue, à conserver ce même air indifférent et ce visage de bois qu'il avait opposé tout à l'heure à l'injure.
Franklin, après ce séjour de dix années à Londres, et quand la rupture irréparable se consomme, retourne en Amérique (mars 1775). Désormais, le beau vase de porcelaine, comme il l'appelait, est brisé ; il en fait son deuil. L'homme de la vieille Angleterre en lui n'existe plus. Les hostilités s'allument, le sang a coulé, il perd sa dernière étincelle d'affection pour l'antique patrie de ses pères : on ne voit plus dans tous ses actes et toutes ses pensées que l'homme et le citoyen du continent nouveau, de cet empire jeune, émancipé, immense, dont il est l'un des premiers à signer l'acte d'indépendance et à présager les grandeurs, sans plus vouloir regarder en arrière, ni reculer jamais. La position des États-Unis est critique, mais l'énergique bon sens de Franklin lui dit que l'heure est venue pour la prudence elle-même d'être téméraire. Franklin, à cette date, est âgé déjà d'environ soixante-dix ans. Après plus d'une année passée dans les travaux les plus actifs et les missions les plus fatigantes, après avoir été envoyé, au sortir à peine de l'hiver, pour tenter d'insurger le Canada, il est choisi pour aller traiter auprès de la Cour de France et pour s'efforcer de la rallier à la cause
américaine. Il part en octobre 1776 sur un sloop de guerre, n'oublie pas durant la traversée de faire, selon son usage, des observations physiques sur la température marine, et arrive sur la côte de Bretagne, dans la baie de Quiberon, d'où il se rend par terre à Nantes, puis à Paris (fin de décembre). C'est ici que pour nous le patriarche de Passy commence ; mais nous ne l'aurions que trop peu compris si nous ne l'avions vu jeune homme et homme mûr dans l'ensemble de sa carrière et dans quelquesuns de ses traits principaux.
FRJNKLIN A PJSSr
(FIN
Lundi, 29 novembre 1852.
Lorsque Franklin arrivait à Paris à la fin de décembre 1776, et que son voyage, qui allait devenir un séjour de huit années et demie, faisait à l'instant le sujet de tous les commentaires, ce n'était pas la première fois qu'il voyait la France : il y était venu déjà passer quelques semaines en septembre 1767 et en juillet 1769. Dans le premier voyage qu'il avait fait à Paris et dont il a rendu compte dans une lettre enjouée, adressée à sa jeune amie miss Mary Stevenson, il ne remarque que les dehors, les routes, la politesse des gens, les coiffures, le rouge des femmes, le mélange de somptuosité et de misère dans les bâtiments. Il était allé à Versailles, il avait été présenté au roi ; il avait assisté au grand couvert ; Louis XV lui avait adressé la parole : " C'est assez en parler comme cela, ajoute-t-il en plaisantant et au moment de s'étendre davantage ; car je ne voudrais pas que vous pussiez croire que je me suis assez plu avec ce roi et cette reine pour rien diminuer de la considération que j'ai
pour les nôtres. Aucun Français ne saurait me surpasser dans cette idée, que mon roi et ma reine sont les meilleurs qui soient au monde et les plus aimables." — " Voyager, dit-il encore dans cette lettre, est une manière d'allonger la vie. Il n'y a guère qu'une quinzaine que nous avons quitté Londres, mais la variété des scènes que nous avons parcourues fait que ce temps paraît égal à six mois passés à la même place. Peut-être que j'ai subi aussi un plus grand changement dans ma personne que je n'aurais fait en six ans à la maison. Je n'étais pas ici de six jours que mon tailleur et mon perruquier m'avaient transformé en gentilhomme français. Pensez seulement quelle figure je fais avec une petite bourse à cheveux et avec mes oreilles découvertes. On m'a dit que j'en étais devenu de vingt ans plus jeune, et que j'avais l'air tout à fait galant."
Ce Franklin de 1767, ainsi frisé, poudré et accommodé à la française, et qui s'étonnait d'avoir quitté pour un instant sa perruque plus grave, différait tout à fait du Franklin pur Américain qui reparaissait en 1776, et qui venait demander l'appui de la Cour dans un costume tout républicain, avec un bonnet de fourrure de martre qu'il gardait volontiers sur la tête ; car c'est ainsi qu'il se montra d'abord dans les salons du beau monde, chez madame du DefFand, à côté de mesdames de Luxembourg et de Boufflers, et autres puis-
sances : " Figurez-vous, écrit-il à une amie, un homme aussi gai qu'autrefois, aussi fort et aussi vigoureux, seulement avec quelques années de plus ; mis très simplement, portant les cheveux gris clair-semés tout plats, qui sortent un peu de dessous ma seule coiffure, un beau bonnet de fourrure qui descend sur mon front presque jusqu'à mes lunettes. Pensez ce que cela doit paraître parmi les têtes poudrées de Paris." Pourtant il supprima bientôt le bonnet, et il demeura sous sa forme dernière, nu-tête, avec les cheveux rares au sommet, mais descendant des deux côtés de la tête et du cou jusque près des épaules ; en un mot, tel que son portrait s'est fixé définitivement dans le souvenir, et à la Franklin.
Franklin savait le français depuis longtemps ; il s'était mis à l'apprendre dès 1733, et lisait très bien les livres écrits en notre langue ; mais il la parlait avec difficulté, et c'avait été un obstacle à ce qu'il connût mieux la société française dans ses voyages de 1767 et de 1769. Madame Geoffrin, pour qui il avait une lettre de David Hume, n'avait pu l'initier.1 Dans
1 L'arrivée de Franklin à Paris, en 1767, avait été, au reste, très remarquée des savants ; on lit dans les Mémoires secrets dits de Bachaumont, à la date du 19 sep:embre de cette même année: "M. Franklin, ce physicien mémorable pour les expériences de l'électricité qu'il a faites et poussées en Amérique au point de perfection le plus curieux, est à Paris. Tous les savants s'empressent de le voir et de conférer avec lui."
les premiers temps de son nouveau séjour, Franklin eut à triompher de cette difficulté de conversation, et, malgré son âge avancé, il en vint à bout par sa persévérance. On raconte pourtant, de sa part, quelques méprises. Assistant à une séance de lycée ou d'académie, où l'on faisait des lectures, et entendant mal le français déclamé, il se dit, pour être poli, qu'il applaudirait toutes les fois qu'il verrait madame de Boufflers donner des marques de son approbation ; mais il se trouva que, sans le savoir, il avait applaudi plus fort que tout le monde aux endroits où on le louait lui-même. Les sentiments de Franklin pour la France ont varié dans le cours de sa longue carrière et pendant le temps même de son séjour ; il est juste de tenir compte des divers moments pour ne pas faire de lui un moqueur ni un ingrat. Patriote breton à l'origine et Américain de la vieille Angleterre, il avait commencé par ne point aimer la France et par la considérer comme une ennemie, autant qu'il pouvait considérer comme telle une nation composée d'hommes ses semblables. Mais il se méfiait alors de la France, et, pendant son séjour à Londres, lorsque M. Durand, le ministre plénipotentiaire français, lui témoignait de l'estime et cherchait à tirer de lui des
Il n'aurait fallu à Franklin que de parler un peu plus pour être déjà très recherché et pour devenir à la mode en 1767,
renseignements sur les affaires d'Amérique, il se tenait sur la réserve : " Je m'imagine, disaitil (août 1767), que cette intrigante nation ne serait pas fâchée de s'immiscer dans nos affaires, et de souffler le feu entre la Grande-Bretagne et ses colonies ; mais j'espère que nous ne lui en fournirons point l'occasion."
L'occasion était toute produite et tout ouverte dix ans après, et c'était Franklin qui venait lui-même solliciter la nation et le roi d'y prendre part et d'en profiter. Dans les premiers temps de son séjour, il est sensible aux inconvénients, aux ridicules ; il se voit l'objet, non seulement de l'admiration, mais d'un engouement subit, et il ne s'y fait pas tout d'abord. Il est assiégé de sollicitations, de demandes de toutes sortes. Une fièvre généreuse possédait alors notre nation chevaleresque ; on se battait en Amérique, chaque militaire y voulait courir. La vogue était d'aller tirer l'épée pour les Insurgent!, comme elle sera plus tard d'aller chercher de l'or en Californie. On ne pouvait supposer que Franklin ne venait pas, avant tout, pour solliciter de tels secours militaires et pour engager des officiers : " Ces demandes, écrivait-il, sont mon perpétuel tourment. ... Pas un jour ne se passe sans que j'aie bon nombre de ces visites de sollicitation, indépendamment des lettres. . . . Vous ne pouvez vous faire idée à quel point je suis harassé. On cherche tous mes amis et on
les excède, à charge à eux de m'excéder. Les fonctionnaires supérieurs de tout rang dans tous les départements, des dames, grandes et petites, sans compter les solliciteurs de profession, m'importunent du matin au soir. Le bruit de chaque voiture qui entre dans ma cour suffit maintenant pour m'effrayer. Je redoute d'accepter une invitation à dîner en ville, presque sûr que je suis d'y rencontrer quelque officier ou quelque ami d'officier qui, dès qu'un verre ou deux de Champagne m'ont mis en bonne humeur, commence son attaque sur moi. Heureusement que, dans mon sommeil, je ne rêve pas souvent de ces situations désagréables, autrement j'en viendrais à redouter ce qui fait maintenant mes seules heures de repos. . . ." Et tous ceux qu'on lui recommande sont, notez-le bien, " des officiers expérimentés, braves comme leur épée, pleins de courage, de talents et de zèle pour notre cause, en un mot, dit-il, de vrais Césars, dont chacun doit être une acquisition inestimable pour l'Amérique." Dans ces premiers moments, Franklin n'apprécie pas sans doute assez l'élan qui emporte la nation ; qui va entraîner le Gouvernement même, et dont l'Amérique aura tant à profiter. Peu à peu toutefois il s'acclimate ; les petites plaisanteries diminuent, la légère ironie cesse, et, après une année ou deux passées en France, il est tout à fait conquis à l'esprit général de notre nation : " Je suis
6o PROFILS ANGLAIS
charmé, écrit-il à M. J. Quincy (22 avril 1779), de ce que vous racontez de la politesse française et des manières honnêtes que montrent les officiers et l'équipage de la flotte. Les Français, à cet égard, dépassent certainement de beaucoup les Anglais. Je les trouve la plus aimable nation du monde pour y vivre. Les Espagnols passent communément pour être cruels, les Anglais orgueilleux, les Écossais insolents, les Hollandais avares, etc. ; mais je pense que les Français n'ont aucun vice national qu'on leur attribue. Ils ont de certaines frivolités, mais qui ne font de mal à personne. Se coiffer de manière à ne pouvoir mettre un chapeau sur sa tête, et alors tenir son chapeau sous le bras, et se remplir le nez de tabac, peuvent s'appeler des ridicules peut-être, mais ce ne sont pas des vices ; ce ne sont que les effets de la tyrannie de la mode. Enfin, il ne manque au caractère d'un Français rien de ce qui appartient à celui d'un agréable et galant homme. Il y a seulement quelques bagatelles en sus, et dont on pourrait se passer." Quand il quittera la France, en juillet 1785, Franklin sera tout à fait devenu nôtre ; il payera l'hospitalité qu'il aura reçue, et la popularité dont il aura été environné depuis le premier jusqu'au dernier jour, par les sentiments d'une affection et d'une estime réciproque. On peut dire de lui qu'il est le plus Français des Américains.
J'insiste sur ce point parce qu'à détacher telle
ou telle phrase de ses lettres, sans distinguer les temps, on pourrait en induire à tort le contraire. En politique, je n'ai pas à suivre les progrès de ses négociations dans les circonstances compliquées où il les conduisit ; M. Sparks a fait avec soin cette analyse, qui exigerait un long chapitre. Je n'insisterai encore que sur un point important : Franklin ne fut nullement ingrat envers la France. Du moment que le traité d'alliance entre les deux nations est conclu, il n'a qu'une réponse à opposer à toutes les ouvertures qui lui sont faites pour écouter les propositions de l'Angleterre : " Nous ne pouvons négocier sans la France." L'Amérique a été une fille soumise jusqu'au jour où elle s'est émancipée de l'Angleterre ; mais celleci a beau la rappeler en secret et la vouloir tenter sous main, l'Amérique sera une épouse fidèle. Telle est la théorie que Franklin professe en toute circonstance publique ou secrète, et qui lui attire en Amérique la réputation d'être trop Français. Mais il croit, contrairement à des collègues distingués (tels que M. Adams), qu'on ne saurait exprimer ni professer trop haut ces sentiments de gratitude pour la France, pour son jeune et vertueux roi. Lui qui n'est guère porté à abuser des paroles ni à les exagérer, il va sur ce sujet jusqu'à dire : " Quand cet article (de continuer de faire la guerre conjointement avec la France, et de ne point faire de paix séparée) n'existerait point
dans le traité, un honnête Américain se couperait la main droite plutôt que de signer un arrangement avec l'Angleterre, qui fût contraire à l'esprit d'un tel article."
A un certain moment, des négociations s'ouvrirent avec l'Angleterre au su et du consentement de la France ; la France, de son côté, en ouvrit de parallèles. Chacun des deux alliés crut qu'il était mieux de chercher à faire son traité de paix séparément, en se promettant toutefois de s'avertir avant la conclusion. Ici seulement on a droit de remarquer que les commissaires américains, au nombre de quatre ou cinq, parmi lesquels était Franklin, brusquèrent leur traité dans les dernières conférences et n'en communiquèrent au ministre français, M. de Vergennes, les articles préliminaires que déjà arrêtés, bien que non ratifiés encore. M. de Vergennes se plaignit à eux de cette infraction aux conventions premières et même aux instructions qu'ils avaient reçues du Congrès, et Franklin reconnut qu'il y avait eu un tort de bienséance. Le fait est qu'une méfiance assez singulière, entretenue par les négociateurs anglais, et dont il serait trop long d'expliquer la cause, s'était glissée depuis quelque temps dans l'esprit des commissaires américains, et leur avait fait passer outre à la politesse. Rien d'ailleurs, dans les bases arrêtées, n'était de nature à porter préjudice à la France : tout était bien, sauf la
forme à laquelle on avait manqué. Franklin, plus Français d'esprit et d'inclination que ses collègues, et qui était suspect de l'être, ne crut pas devoir se séparer d'eux en cette occasion, et il fut chargé de réparer le mauvais effet de cette irrégularité auprès de M. de Vergennes et de Louis XVI. Il paraît y avoir réussi à peu près complètement, et, en ce qui le concernait du moins, sa position à la Cour de France et la considération affectueuse dont il jouissait n'en furent nullement entamées.
J'ai hâté d'en venir à son rôle philosophique et social, ce qui nous intéresse surtout aujourd'hui. Franklin eut de l'influence chez nous ; il en eut plus qu'il ne voulait en avoir. Nul mieux que lui n'a senti la différence qu'il y a. entre les jeunes et les vieilles nations, entre les peuples vertueux et les corrompus. Il a répété maintes fois " qu'il n'y a qu'un peuple vertueux qui soit capable de la liberté, et que les autres ont plutôt besoin d'un maître ; que les révolutions ne peuvent s'opérer sans danger quand les peuples n'ont pas assez de vertu." Il le disait de l'Angleterre : comment ne l'eût-il point un peu pensé de la France r Lorsque, sur la fin de sa vie, il apprit les premiers événements de juillet '89, il en conçut autant de méfiance et de doute que d'espérance ; les premiers meurtres, certaines circonstances dont la Révolution était accompagnée dès l'origine, lui semblaient fâche uses, affligeantes : " Je crains que la voix de la
philosophie n'ait de la peine à se faire entendre au milieu de ce tumulte." — " Purifier sans détruire," était une de ses maximes, et il voyait bien tout d'abord qu'on ne la suivait pas. Il n'est pas douteux pourtant qu'il n'ait, dans son intimité de Passy, agi sur bien des hommes éminents qui prirent part ensuite à ce grand mouvement révolutionnaire, et qu'il n'ait contribué à leur donner plus de confiance et de hardiesse : " Franklin, nous dit Mallet du Pan, répéta plus d'une fois à ses élèves de Paris que celui qui transporterait dans l'état politique les principes du christianisme primitif changerait la face de la société." Il est un de ceux qui ont le plus mis en avant cette doctrine de séculariser le christianisme, d'en obtenir, s'il se peut, les bons et utiles résultats sur la terre. Mais, prendre le christianisme et le tirer si fort en ce sens, n'est-ce pas en altérer, en retrancher ce qui en a fait jusqu'ici l'essence, à savoir l'abnégation et l'esprit de sacrifice, la patience fondée sur l'attente immortelle ? Quoi qu'il en soit, l'idée de travail et de paix, qui, malgré les échecs qui lui arrivent de temps en temps, semble devoir dominer de plus en plus les sociétés modernes, doit beaucoup à Franklin. Il visita Voltaire dans le dernier voyage que celui-ci fit à Paris (février 1778), et où il mourut. Les deux patriarches s'embrassèrent, et Franklin voulut que Voltaire donnât sa bénédiction à son petit-fils. Il est probable
qu'il connaissait assez peu Voltaire dans toutes ses œuvres, et qu'il le prenait seulement comme un apôtre et un propagateur de la tolérance. Mais une telle scène, avec les mots sacramentels qu'y prononça Voltaire : Dieu et liberté ! retentit au loin et parla vivement à l'imagination des hommes.
J'aime à croire que Franklin, s'il n'avait suivi que son penchant, et s'il avait dû choisir parmi nous son personnage de prédilection et son idéal, serait plutôt allé embrasser M. de Malesherbes, " ce grand homme," comme il l'appelle, qui venait le voir à Passy, et qui, renonçant à la vie publique et s'amusant à de grandes plantations, désirait obtenir par lui les arbres du Nord de l'Amérique non encore introduits en France.
Etabli à Passy dans une belle maison, avec un jardin, jouissant d'un voisinage aimable, Franklin, d'ordinaire, et dans les premières années du moins, avant que sa santé se fût affaiblie, dînait dehors six jours sur sept, réservant le dimanche aux Américains qu'il traitait chez lui. Ses amis plus particuliers étaient, parmi les personnages connus, Turgot, le bon duc de La Rochefoucauld, Lavoisier, le monde de madame Helvétius à Auteuil, l'abbé Morellet, Cabanis, etc. Il faisait une fois l'an une partie de campagne à Moulin-Joli, chez M. Watelet ; il fit à Sannois, chez madame d'Houdetot, une visite dont le souvenir senti-
mental s'est conservé. Mais ces excursions étaient rares ; car, indépendamment de ses fonctions de ministre et de négociateur, il faisait l'office à la fois " de marchand, de banquier, de juge d'amirauté et de consul." Ses compatriotes trouvaient plus économique de l'occuper seul, et sans secrétaire, à tous ces emplois ; ce qui le condamnait à une vie très sédentaire durant le jour. Il s'en dédommageait le soir dans une société intime et familière, pour laquelle il était si bien fait. Il aimait, en général, plus à écouter qu'à parler, et on pourrait citer telle femme du monde, qui, venue le soir par curiosité dans le même salon que lui, s'est plainte de son silence. Il avait ses heures. Les intervalles étaient suivis de réveils charmants. Alors, quand il parlait, il aimait à aller jusqu'au bout et à ne pas être interrompu. Les jeux d'esprit, les contes et apologues dont il était prodigue en ces moments, se sont en partie conservés et nous le rendent avec son accent particulier. Il avait l'ironie bienveillante. Une de ses plus gracieuses correspondantes d'Angleterre, miss Georgiana Shipley, à qui il avait envoyé son Dialogue avec la Goutte et autres riens qu'il s'amusait à écrire et, qui plus est, à imprimer lui-même, lui rappelait les heures charmantes et sérieuses qu'elle avait autrefois passées dans sa société, et où elle avait pris goût "pour la conversation badinante et réfléchie." Ces mots de miss
Shipley, qu'elle met ainsi en français, donnent bien l'idée de Franklin dans l'ordinaire de la vie.
La Correspondance de Franklin, en ces années, est d'une lecture des plus agréables et des plus douces : l'équilibre parfait, la justesse, l'absence de toute mauvaise passion et de toute colère, le bon usage qu'il apprend à tirer de ses ennemis mêmes, un sentiment affectueux qui se mêle à l'exacte appréciation des choses, et qui bannit la sécheresse, un sentiment élevé toutes les fois qu'il le faut, un certain air riant répandu sur tout cela, composent un vrai trésor de moralité et de sagesse. Mise en regard de la Correspondance de Voltaire, celle de Franklin fait naître bien des pensées ; tout y est sain, honnête, et comme animé d'une vive et constante sérénité. Franklin avait le bon sens gai, net et brillant ; il appelait la mauvaise humeur, la malpropreté de Pâme.
Plus d'une fois il s'élève ; le sentiment de la réalité et la vivacité de son affection humaine lui suggèrent une sorte de poésie :
" Je dois bientôt quitter cette scène, écrivait-il à Washington (5 mars 1780) ; mais vous pouvez vivre assez pour voir notre pays fleurir, comme il ne manquera pas de le faire d'une manière étonnante et rapide lorsqu'une fois la guerre sera finie : semblable à un champ de jeune blé de Turquie qu'un beau temps trop pro.
longé et trop de soleil avaient desséché et décoloré, et qui dans ce faible état, assailli d'un ouragan tout chargé de pluie, de grêle et de tonnerre, semblait menacé d'une entière destruction ; cependant, l'orage venant à passer, il recouvre sa fraîche verdure, se relève avec une vigueur nouvelle, et réjouit les yeux, non seulement de son possesseur, mais de tout voyageur qui le regarde en passant."
N'est-ce pas là une comparaison qui, par la douceur de l'inspiration et la largeur de l'image, rappelle tout à fait les comparaisons homériques de YOdyssée ? Franklin, vieux, lisait peu les poètes ; il en est un pourtant qui, par son naturel, sa grâce simple, et la justesse de ses sentiments, sut trouver le chemin de son cœur : c'était William Cowper, l'humble poète de la vie morale et de la réalité. Le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce poète, dont nous n'avons pas le pareil en notre littérature, c'est Franklin qui l'a fait en quelques lignes.
Pendant que Franklin correspondait ainsi avec ses amis d'Amérique ou d'Angleterre, avec sa fille absente, et qu'il anticipait pour son pays les perspectives de l'avenir ou qu'il regrettait les joies du foyer, il était populaire en France, il était à la mode. Ses portraits en médaillons, ses bustes, ses estampes se voyaient partout ; on le portait en bagues, en bracelets, sur les
cannes, sur les tabatières. Au bas des portraits gravés se trouvait le fameux vers qui lui avait été adressé par Turgot :
Eripuit cœlofulmcn, sceptrumque tyrannis.
Au ciel il prit la foudre, et le sceptre aux tyrans.
Franklin rougissait beaucoup de ce vers, et il en rougissait avec sincérité ; il aurait bien voulu qu'on supprimât cet éloge extravagant selon lui, et qui exagérait en effet son rôle ; mais il avait affaire à une nation monarchique, qui aime avant tout que quelqu'un tout seul ait tout fait, et qui a besoin de personnifier ses admirations dans un seul nom et dans une seule gloire. En envoyant ce portrait à ses amis d'Amérique, il faisait remarquer, par manière d'excuse, ce caractère propre à la nation française, de pousser l'éloge à l'extrême, tellement que la louange ordinaire, toute simple, devient presque une censure, et que la louange extrême finit, à son tour, par devenir insignifiante. A un M. Nogaret, menu rimeur infatigable et des plus oubliés, qui lui demandait son avis sur une traduction française du vers de Turgot, il répondait avec beaucoup de franchise :
" Passy, 8 mars 1781.
" Monsieur, " J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 courant, dans laquelle, après m'avoir accablé d'un déluge de
compliments que je ne puis jamais espérer de mériter, vous me demandez mon avis sur votre traduction d'un vers latin qui m'a été appliqué. Si j'étais ce que je ne suis réellement pas, suffisamment habile en votre excellente langue pour être un juge compétent de la poésie, l'idée que j'en suis le sujet devrait m'empêcher d'exprimer aucune opinion sur ce vers ; je me contenterai de dire qu'il m'attribue beaucoup trop, particulièrement en ce qui concerne les tyrans ; la Révolution a. été l'œuvre de quantité d'hommes braves et capables, et c'est bien assez d'honneur pour moi si l'on m'y accorde une petite part."
Tout ce qu'il dit à ce sujet dans ses lettres (et il y revient à plusieurs reprises) est de pur bon sens, d'un ton plus digne encore que moqueur, et sans fausse modestie. Franklin est un des hommes qui, tout en honorant l'humanité et en aimant à regarder vers le ciel, ont le moins visé à faire l'ange.
On a souvent cité les extraits de son Journal particulier qui se rapportent aux communications plus ou moins bizarres et chimériques dont il était l'objet et comme le point de rendez-vous de la part de tous les faiseurs de projets, de machines, de systèmes ou de constitutions. Tous les fous et les rêveurs semblaient s'être donné le mot pour prendre cet homme sensé qui venait de loin, pour leur confident et pour
leur juge. Parmi ceux qui lui soumirent ainsi leurs idées ou leurs travaux, se trouvait un physicien inconnu qui n'était autre que Marat. Un jour, un auteur dont le nom n'est pas indiqué, et que l'on croit être Thomas Payne, lui envoya le manuscrit d'un ouvrage irréligieux : supposez, si vous l'aimez mieux, que cet auteur sur lequel on est incertain soit un Français, un philosophe, un élève du monde de d'Holbach ou même de celui d'Auteuil, Volney par exemple, soumettant d'avance à Franklin le manuscrit des Ruines. Franklin répond par cette lettre que je donnerai en entier, puisque, mieux que tout ce que je pourrais dire, elle exprime le vrai rapport où il est avec les philosophes du dix-huitième siècle, et le point par où il s'en sépare :
"J'ai lu votre manuscrit avec quelque attention. Par l'argument qu'il contient contre une Providence particulière, quoique vous accordiez une Providence générale, vous sapez les fondements de toute religion : car, sans la croyance à une Providence qui connaît, surveille et guide, et peut favoriser quelques-uns en particulier, il n'y a aucun motif pour adorer une Divinité, pour craindre de lui déplaire ou pour implorer sa protection. Je n'entrerai dans aucune discussion de vos principes, quoique vous sembliez le désirer. Pour le moment, je vous donnerai seulement mon opinion, c'est que, bien que vos
raisonnements soient subtils et puissent prévaloir auprès de quelques lecteurs, vous ne réussirez pas au point de changer les sentiments généraux de l'humanité sur ce sujet ; et, si vous faites imprimer cet ouvrage, la conséquence sera beaucoup d'odieux amassé sur vous-même, du dommage pour vous, et aucun profit pour les autres. Celui qui crache contre le vent, crache à son propre visage. Mais, quand vous réussiriez, vous imaginez-vous qu'il en résulterait quelque bien ? Vous pouvez, pour votre compte, trouver aisé de vivre une vertueuse vie sans l'assistance donnée par la religion, vous qui avez une claire perception des avantages de la vertu et des désavantages du vice, et qui possédez une force de résolution suffisante pour vous rendre capable de résister aux tentations communes. Mais considérez combien nombreuse est la portion de l'humanité qui se compose d'hommes et de femmes faibles et ignorants, et d'une jeunesse inexpérimentée et inconsidérée des deux sexes, ayant besoin des motifs de religion pour les détourner du vice, les encourager à la vertu, et les y retenir dans la pratique, jusqu'à ce qu'elle leur devienne habituelle, ce qui est le grand point pour la garantir. Et peut-être vous lui êtes redevable originairement, je veux dire à votre éducation religieuse, pour les habitudes de vertu dont vous vous prévalez maintenant à juste titre. Vous pourriez aisément déployer vos excellents talents de raisonnement sur un moins
hasardeux sujet, et par là obtenir un rang parmi nos auteurs les plus distingués : car parmi nous, il n'est pas nécessaire, comme chez les Hottentots, qu'un jeune homme, pour être admis dans la compagnie des hommes, donne des preuves de sa virilité en battant sa mère. Je vous conseillerai donc de ne pas essayer de déchaîner le tigre, mais de brûler cet écrit avant qu'il soit lu d'aucune autre personne : par là vous vous épargnerez à vous-même beaucoup de mortification de la part des ennemis qu'il peut vous susciter, et peut-être aussi beaucoup de regret et de repentir. Si les hommes sont si méchants avec la religion, que seraient-ils donc sans elle ? Cette lettre, dans ma pensée, est elle-même une preuve de mon amitié ; je n'y ajouterai donc aucune autre protestation, et je me dirai simplement, A vous."
Parmi les philosophes en renom du dixhuitième siècle, je ne vois que Montesquieu qui aurait pu penser ainsi ; mais Franklin s'exprime d'une manière plus affectueuse et plus émue, plus paternelle, que ne l'eut fait Montesquieu.
Si tous ceux qui conversèrent à Passy avec Franklin avaient bien entendu ses préceptes et ses mesures, ils y auraient regardé à deux fois avant d'entreprendre dans le vieux monde la refonte universelle. En même temps, il faut ajouter (dût-on y trouver quelque contradiction) qu'il était difficile, à ceux qui l'entendaient, de
ne pas prendre feu, et de ne pas être tentés de réformer radicalement la société ; car il était lui-même, dans ses manières générales de voir et de présenter les choses, un grand, un trop grand simplificateur. Cet homme positif n'avait rien qui décourageât de l'utopie ; il y conviait plutôt par les nouveautés et les facilités de vue qu'il semblait ouvrir du côté de l'avenir. Il donnait, en causant, l'envie d'appliquer ses idées, mais il ne donnait pas également à ceux qui l'écoutaient (aux Condorcet, par exemple, et aux Chamfort) son tempérament, sa discrétion dans le détail, et sa prudence.1
Un critique spirituel l'a très bien défini " le
1 Veut-on savoir, par exemple, ce que les idées de tolérance civile et religieuse de Franklin devenaient en passant par l'imagination gâtée et enfiévrée de Chamfort ? " J'espère qu'un jour, disait celui-ci, au sortir de l'Assemblée nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et épousant une jeune anabaptiste ; qu'ensuite nous irons dîner chez le curé qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille d'un calviniste." C'est là ce qu'on peut appeler du Franklin en délire. L'idée saine de Franklin, inoculée dans le sang acre de Chamfort, est devenue empestée et corrosive. Se peut-il un idéal plus monstrueux de société future? Quelle combinaison fatiguée pour produire tous les mélanges et toutes les indécences, tous les croisements qui peuvent choquer les idées reçues et insultre les consciences délicates ! C'est le beau idéal de la promiscuité.
parrain des sociétés futures" ; mais je ne sais comment ce même critique a pu trouver moyen de rapprocher le nom de M. de Talleyrand de celui de Franklin ; ces deux noms jurent de se voir rapprochés et associés. Franklin, au milieu de toute son habileté, est droit et sincère. Lord Shelburne lui avait adressé son fils lord Fitzmaurice ; et, à la seconde visite, Franklin écrit dans son Journal (27 juillet 1784) :
" Lord Fitzmaurice vient me voir. Son père m'ayant prié de lui donner les avis que je croirais pouvoir lui être utiles, j'ai pris occasion de lui citer la vieille histoire de Démosthène, répondant à celui qui lui demandait quel est le premier point de l'art oratoire : V action. — Et le second? — V action. — Et le troisième? — L'action. Je lui dis que cela avait été généralement entendu de l'action d'un orateur avec les gestes en parlant, mais que je croyais qu'il existait une autre sorte d'action bien plus importante pour un orateur qui voudrait persuader au peuple de suivre son avis, à savoir une suite et une tenue dans la conduite de la vie, qui imprimerait aux autres l'idée de son intégrité aussi bien que de ses talents ; que, cette opinion une fois établie, toutes les difficultés, les délais, les oppositions, qui d'ordinaire ont leur cause dans les doutes et les soupçons, seraient prévenus, et qu'un tel homme, quoique très médiocre orateur, obtiendrait presque toujours l'avantage sur l'ora-
teur le plus brillant, qui n'aurait pas la réputation de sincérité. . . ."
Tout cela était d'autant plus approprié au jeune homme, que lord Shelburne, son père, doué de tant de talents, avait la réputation d'être Yopposè du sincère. En tout Franklin veut d'abord l'essentiel, le fond, persuadé que ce fond produira ensuite son apparence, et que la considération solide portera ses fruits.
Après plus de huit ans de séjour en France, âgé de soixante-dix-neuf ans, il retourna en Amérique. Malade de la pierre, il ne pouvait supporter la voiture ; une litière de la reine, traînée par des mules espagnoles, le prit à Passy et le mena au port du Havre, où il s'embarqua. Il vécut près de cinq années encore à Philadelphie, et ne mourut que le 17 avril 1790, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Son retour dans sa patrie, les honneurs qu'il y reçut, les légers dégoûts (car il en est dans toute vie) qu'il y essuya sans le faire paraître, son bonheur domestique dans son jardin, à l'ombre de son mûrier, à côté de sa fille et avec ses six petitsenfants jouant à ses genoux, ses pensées de plus en plus religieuses en avançant, lui font une fin et une couronne de vieillesse des plus belles et des plus complètes que l'on puisse imaginer. Sa Correspondance, en ces années, ne cesse pas d'être intéressante et vive, et elle se nourrit jusqu'au bout des mêmes sentiments. Entre
divers passages, en voici un que je choisis comme exprimant bien ce mélange de sérénité et de douce ironie, d'expérience humaine et d'espoir, qui fait son caractère habituel. Je le tire d'une lettre adressée à son ancienne amie miss Mary Stevenson, devenue mistriss Hewson :
"J'ai trouvé, lui écrit-il de Philadephie (6 mai 1786), j'ai trouvé ma famille ici en bonne santé, dans de bonnes conditions de fortune, et respectée par ses concitoyens. Les compagnons de ma jeunesse, à la vérité, s'en sont allés presque tous, mais je trouve une agréable société parmi leurs enfants et leurs petitsenfants. J'ai d'affaires publiques ce qu'il en faut pour me préserver de Y ennui, et avec cela des amusements privés, tels que conversation, livres, mon jardin et le cribbage (jeu de cartes). Considérant que notre marché est aussi abondamment approvisionné que le meilleur des jardins, je me suis mis à transformer le mien, au milieu duquel est ma maison, en pièces de gazon et en allées sablées, avec des arbres et des arbustes à fleurs. Nous jouons quelquefois aux cartes dans les longues soirées d'hiver, mais c'est comme on joue aux échecs, non pour l'argent, mais pour l'honneur ou pour le plaisir de se battre l'un l'autre. Ce ne sera pas tout à fait une nouveauté pour vous, car vous pouvez vous rappeler que nous jouions ensemble de cette manière durant l'hiver à Passy. J'ai, il est vrai,
par-ci par-là un petit remords en réfléchissant que je perds le temps si paresseusement ; mais une autre réflexion vient me soulager, en murmurant tout bas à mon oreille : " Tu sais que l'âme est immortelle : pourquoi donc serais-tu chiche à ce point d'un peu de temps, quand tu as toute une éternité devant toi?" Ainsi, étant aisément convaincu, et, comme bien d'autres créatures raisonnables, me payant d'une petite raison quand elle est en faveur de mon désir, je bats de nouveau les cartes, et je commence une autre partie."
Laissant aller sa pensée sur les espérances et les craintes, sur les perspectives de chance diverse, de bonheur ou de malheur, qui animent ou tempèrent les joies de la famille, il disait encore, en citant le mot d'un poète religieux (le docteur Watts) :
" Celui qui élève une nombreuse famille, tant qu'il est là vivant à la considérer, s'offre, il est vrai, comme un point de mire plus large au chagrin ; mais il a aussi plus d'étendue pour le plaisir. Lorsque nous lançons sur l'Océan notre petite flottille dont les embarcations sont frétées pour différents ports, nous espérons pour chacune un heureux voyage ; mais les vents contraires, les bancs cachés, les tempêtes et les ennemis entrent pour une part dans la disposition des événements ; et, quoiqu'il en résulte un mélange de désappointement et du mé-
compte, toutefois, considérant le risque pour lequel nous ne pouvons avoir aucune assurance, nous devrions nous estimer heureux si quelquesunes retournent à bon port."
Sur la mort, il n'avait jamais varié depuis des années, et son espérance devint plus vive et plus sensible à mesure qu'il approchait du terme. Il considérait la mort comme une seconde naissance : " Cette vie est plutôt un état d'embryon, une préparation à la vie. Un homme n'est point né complètement jusqu'à ce qu'il ait passé par la mort." La fin paisible de ses vieux amis qui avaient vécu en justes lui paraissait comme un avant-goût du bonheur d'un autre monde. Les récentes découvertes d'Herschell semblaient l'appeler à un futur et sublime voyage de découverte céleste à travers les sphères.
En le retirant à cette date et en lui épargnant deux ou trois années de plus sur la terre, la Providence lui sauva l'horreur de voir ceux qu'il avait le plus connus et aimés durant son séjour en France, enlevés de mort violente, le bon duc de La Rochefoucauld, Lavoisier, son voisin de Passy Le Veillard, et tant d'autres, tous guillotinés ou massacrés au nom des principes qu'eux-mêmes avaient le plus favorisés et chéris. La dernière pensée de Franklin en eût été couverte d'un voile funèbre, et son âme sereine, avant de renaître selon son espérance, eût connu dans un jour toute l'amertume.
SU
MARIE STUJRT1
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Lundi, 1 1 août 1851.
" Eh bien ! on peut dire tout ce qu'on voudra, maint noble cœur prendra parti pour Marie Stuart, même quand tout ce qu'on a dit d'elle serait vrai." Cette parole que Walter Scott met dans la bouche de l'un des personnages de son roman (Fdbbé), au moment où il prépare le lecteur à l'introduction auprès de la belle reine, reste le dernier mot de la poster té comme des contemporains, la conclusion de l'histoire comme de la poésie. Elisabeth vivante a triomphé, et sa politique, après elle, triomphe et règne encore, si bien que protestantisme et Empire britannique ne sont qu'une seule et même chose. Marie Stuart a succombé de sa personne et dans celle de ses descendants ; Charles Ier sous la hache, Jacques II par l'exil, ont continué et accru son héritage de fautes, d'imprudences et de calamités : la race entière a été retranchée et a paru mériter de l'être. Mais, vaincue dans l'ordre réel et sous l'empire du fait ou même sous celui de la raison inexorable, la
1 Par M. Mignet, 2 vol. in-8°. — Paulin, 1851.
belle reine a tout regagné dans le domaine de l'imagination et de la pitié. Elle y a retrouvé, de siècle en siècle, des chevaliers, des amoureux et des vengeurs. Il y a quelques années, un Russe de distinction, le prince Alexandre Labanoff, s'est mis à rechercher avec un zèle incomparable, dans les archives, dans les collections et les bibliothèques de l'Europe, toutes les pièces émanant de Marie Stuart, les plus importantes comme les moindres de ses lettres, pour les réunir et en faire un corps d'histoire, et à la fois un reliquaire authentique, ne doutant pas que l'intérêt, un intérêt sérieux et tendre, ne jaillît plus puissant du sein de la vérité même. C'est â l'occasion de ce Recueil du prince Labanoff que M. Mignet fit paraître, de 1847 à 1850, dans le Journal des Savants, une série d'articles où, non content d'apprécier les documents produits, il introduisait pour sa part de nouvelles pièces jusque-là inédites, et apportait de nouvelles lumières. Depuis lors, laissant la forme de critique et de dissertation, M. Mignet a repris d'ensemble ce beau sujet et en a composé un récit complet, grave, serré, intéressant et définitif, qu'il publie en ce moment.
Dans l'intervalle, et il y a près d'un an (1850), a paru une Histoire de Marie Stuart par M. Dargaud, un écrivain de talent, et dont le livre a été beaucoup loué et beaucoup lu. M. Dargaud a fait, à sa manière, bien
des recherches touchant l'héroïne de son choix : il a fait exprès le voyage d'Angleterre et d'Ecosse, visitant en pèlerin tous les lieux, théâtre des séjours de Marie Stuart et de ses diverses captivités. En puisant abondamment chez ses devanciers, M. Dargaud leur a rendu justice avec effusion et cordialité ; il a fait passer dans les moindres lignes de son Histoire le sentiment de poésie et de pitié exaltée qui l'anime pour les souvenirs de la royale et catholique victime ; il a mérité une très belle lettre que Mme Sand lui a adressée de Nohant (10 avril 1851), et où elle le félicite en le critiquant à peine, et en parlant surtout de Marie Stuart avec charme et avec éloquence. Si donc je n'insiste pas plus longuement aujourd'hui sur l'ouvrage de M. Dargaud, c'est que j'avouerai ne point appartenir à cette école trop vive qui attendrit et amollit à ce degré l'histoire. Je ne crois pas que celle-ci doive être nécessairement ennuyeuse et triste, mais je pense encore moins qu'elle doive être à ce point émue, sentimentale et comme magnétique. Sans vouloir déprécier les qualités de M. Dargaud, qui sont trop dans le goût du jour pour ne pas se recommander d'elles-mêmes, je demanderai à suivre de préférence un historien plus sévère, et dont le jugement et la marche m'inspirent toute confiance.
Marie Stuart, née le 8 décembre 1542, six jours avant la mort de son père, lequel était
en lutte, comme tous les rois ses devanciers, avec sa turbulente noblesse, commença en orpheline sa destinée d'inconstance et de malheurs. Elle fut assaillie d'orages dès le berceau,
Comme si, dès ce temps, la Fortune inhumaine Eût voulu m'allaiter de tristesse et de peine,
ainsi que lui fait dire un vieux poète dan? je ne sais quelle tragédie. Couronnée à l'âge de neuf mois, déjà disputée en mariage par les partis anglais et français, qui cherchaient à prévaloir en Ecosse, elle fut bientôt, par l'influence de sa mère Marie de Guise, sœur des illustres Guises, accordée au dauphin de France, fils de Henri II. Le 13 août 1548, Marie Stuart, âgée de moins de six ans, débarqua à Brest ; fiancée au jeune dauphin qui devint François II, et élevée avec les enfants de Henri II et de Catherine de Médicis, elle resta en France, soit comme dauphine, soit comme reine, jusqu'à la mort si prématurée de son mari. Elle y vécut en tout comme une princesse française. Ces douze ou treize années de séjour en France furent sa joie et son charme, et le principe de sa ruine.
Elle s'y accoutuma au sein de la cour la plus polie, la plus savante, la plus galante d'alors, y brillant en sa fleur naissante comme l'une des plus rares merveilles et des plus admirées, sachant la musique et tous les arts {divina
Palladis artes), apprenant les langues de l'antiquité, soutenant des thèses en latin, commandant des rhétoriques en français, jouissant de l'entretien de ses poètes et leur faisant rivalité avec sa propre poésie. L'Ecosse, durant tout ce temps, ne lui parut que comme un pays barbare et sauvage, qu'elle espérait bien ne jamais revoir, ou du moins ne jamais habiter. Elle se flattait de la gouverner toujours par sa mère, qui en était régente. Nourrie à une politique toute de cour et toute personnelle, on lui fit signer à Fontainebleau, lors de son mariage (1558), une donation secrète de l'Ecosse aux rois de France, vers le même temps où elle adhérait publiquement aux conditions que les commissaires arrivés d'Ecosse mettaient à ce mariage, et où elle leur promettait de conserver l'intégrité, les lois et les libertés de son royaume natal. C'est en ce même moment que, sous main, elle faisait don du royaume tout entier par un acte de bon plaisir et de pleine puissance. La Cour de France lui enseignait cette perfidie imprudente dès l'âge de seize ans. Une autre imprudence bien impolitique qui s'afficha avec éclat, ce fut lorsque Henri II, à la mort de Marie Tudor, fit prendre à Marie Stuart dauphine les armes d'Angleterre à côté des armes d'Ecosse, la présentant dès lors en rivale déclarée et en concurrente d'Elisabeth.
Quand Marie Stuart perdit subitement son
mari (5 décembre 1560), et que, veuve à dixhuit ans, il fut décidé qu'au lieu de rester en son douaire de Touraine, elle retournerait en son royaume d'Ecosse pour y mettre ordre aux troubles civils qui s'y étaient élevés, ce fut un deuil universel en France dans le monde des jeunes seigneurs, des nobles dames et des poètes. Ceux-ci ont consigné leurs regrets dans maintes pièces de vers qui nous peignent au vif Marie Stuart à cette heure décisive, la première heure vraiment douloureuse de sa vie. On l'y voit fine, gracieuse, d'une blancheur de teint éblouissante, d'une taille et d'un corsage de reine ou de déesse, et L'Hôpital lui-même, à sa manière, dans un grave Epithalame, l'avait dit :
Adspectu •vencranda, putes ut Wumen inesse : Tarifas in ore décor, majestas regia tanta est!
d'une main longue, élégante et grêle (graci/is), d'un front d'albâtre et brillant sous le crêpe, avec des cheveux d'or qui méritent une légère remarque. C'est un poète (Ronsard) qui a parlé de l'or de ses cheveux annelés et tressés, et les poètes emploient, on le sait, les mots un peu vaguement. Mme Sand, parlant d'un portrait qu'elle a vu enfant au Couvent des Anglaises, dit sans hésiter : " Marie était belle, maïs rousse?' M. Dargaud parle d'un autre portrait où "un rayon de soleil éclaire, dit-il assez singulièrement, des boucles de cheveux vivants et électriques dans la lumière." Mais Walter Scott,
réputé le plus exact des romanciers historiques, nous peignant Marie Stuart prisonnière dans le château de Lochleven, nous montre, comme s'il les avait vues, les tresses épaisses d'un brun foncé [dark brown) qui s'échappaient à un certain moment de dessous le bonnet de la reine. Nous voilà loin du roux, et je ne vois de moyen de tout concilier que d'en passer par ces cheveux " si beaux, si blonds et cendrés " qu'admirait Brantôme, témoin très oculaire ; cheveux que la captivité devait blanchir, et qui laisseront apparaître, à l'heure de la mort et aux mains du bourreau, cette pauvre reine de quarante-cinq ans toute chenue, comme dit L'Estoile. Mais à dix-neuf ans et au moment de son départ de France, la jeune veuve avait tout son éclat de beauté, n'était une certaine vivacité de teint qu'elle perdit à la mort de son premier mari et qui fit place à plus de blancheur.
Avec cela un esprit léger, gracieux, enjoué, la raillerie française, une âme vive et capable de passion, ouverte au désir, un cœur qui ne savait pas reculer quand l'animait la fantaisie ou la flamme, on entrevoit l'enchantement : telle était la reine aventureuse et poétique qui s'arrachait à la France en pleurant, et que des oncles politiques envoyaient pour ressaisir l'autorité au milieu de la plus rude et de la plus sauvage des Frondes.
L'Ecosse, depuis que Marie Stuart enfant en
était partie, avait subi de grands changements : le principal était la Réformation religieuse qui y avait pris racine et qui s'y était étendue avec vigueur. Le grand réformateur Knox prêchait la doctrine nouvelle, qui y avait trouvé des âmes énergiques et dures toutes faites pour la recueillir. La vieille lutte des barons et des seigneurs contre les rois se compliquait et se redoublait désormais de celle des cités et du peuple contre les croyances brillantes de la Cour et contre la hiérarchie catholique. L'enfantement de la société moderne, de l'égalité civile, du respect des droits de tous, s'y opérait péniblement à travers des scènes barbares et au moyen du fanatisme même. Seule et sans conseil, aux prises avec les seigneurs et avec la noblesse comme l'avaient été ses aïeux, Marie Stuart, prompte, mobile, sujette à ses prédilections ou à ses antipathies, était déjà insuffisante : qu'était-ce donc lorsqu'elle se trouvait de plus en face d'un parti religieux, né et grandi durant les années récentes, en face d'un parti raisonneur et sombre, moral et audacieux, discutant rationnellement et la Bible en main le droit des rois, et poussant la logique sous la prière ? Sortie d'une Cour littéraire et artificielle, elle n'avait rien pour comprendre ces grands et sourds mouvements des peuples, et pour les retarder ou les détourner à son profit en s'y accommodant : " Elle revenait, a dit M. Mignet, pleine de regrets et de dégoûts, au milieu des
montagnes sauvages et des habitants incultes de l'Ecosse. Plus aimable qu'habile, très ardente et nullement circonspecte, elle y revenait avec une grâce déplacée, une beauté dangereuse, une intelligence vive mais mobile, une âme généreuse mais emportée, le goût des arts, l'amour des aventures, toutes les passions d'une femme, jointes à l'extrême liberté d'une veuve." Enfin, pour compliquer le péril de cette situation précaire, elle avait pour voisine en Angleterre une reine rivale, Elisabeth, qu'elle avait offensée d'abord en revendiquant son titre, qu'elle n'offensait pas moins par une supériorité féminine et bruyante de beauté et de grâce, une reine capable, énergique, rigide et dissimulée, représentant l'opinion religieuse contraire, et entourée de conseillers habiles, constants et pleins de suite, compromis dans la même cause. Les sept années que Marie Stuart passa en Ecosse, depuis son retour de France (19 août 1 56 1) jusqu'à son emprisonnement (18 mai 1568), sont remplies de toutes les erreurs et de toutes les fautes que peut commettre une jeune princesse légère, emportée, irréfléchie, et qui n'a d'adresse et d'habileté que dans le sens de sa passion, jamais en vue d'un dessein politique général. La politique de Mme de Longueville, durant la Fronde, me paraît de cette force-là.
Quant aux autres fautes, aux fautes morales de la pauvre Marie Stuart, elles sont bien connues
MARIE STUART 8g
et aussi démontrées aujourd'hui que fautes de ce genre peuvent l'être. Mme Sand, très indulgente, considère comme les trois taches capitales pour cette reine, l'abandon de Chastellard, les feintes caresses au malheureux Darnley, et l'oubli envers Bothwell.
Chastellard, comme on sait, était un gentilhomme de Dauphiné, musicien, poète, et du cortège des serviteurs et des amoureux de la reine, qui d'abord l'agréait assez. Chastellard avait été de la troupe qui fit escorte à Marie à son départ pour l'Ecosse, et, poussé par la passion, il y retourna quelque temps après ; mais il ne sut pas se contraindre et s'en tenir, comme il convenait, à une flamme poétique, en attendant qu'il fît partager, s'il le pouvait, sa flamme réelle. Deux fois il fut trouvé caché sous le lit de la reine, et, à la seconde fois, elle perdit patience et le mit entre les mains de la justice du pays. Le pauvre Chastellard eut la tête tranchée ; il mourut en récitant, dit-on, un hymne de Ronsard, et en s'écriant tout haut : " O cruelle Dame ! " Après un acte si rigoureux qu'elle laissait accomplir par crainte du scandale, et pour mettre son honneur au-dessus de toute atteinte et de tout soupçon, Marie Stuart n'avait, ce semble, qu'un parti à prendre, c'était de rester la plus sévère et la plus vertueuse des princesses.
Mais sa sévérité pour Chastellard, bien que faite pour étonner, n'est qu'une peccadille au
go PROFILS ANGLAIS
prix de sa conduite envers Darnley, son second mari. En épousant ce jeune homme, son vassal, mais du nom de Stuart et de sa propre famille (29 juillet 1565), Marie échappait aux diverses combinaisons politiques dans lesquelles on essayait de l'attirer pour un second mariage, et elle eût peut-être fait en cela une chose raisonnable, si elle n'eût pas fait avant tout un acte de caprice et de passion. Mais elle s'était éprise de Darnley en un jour, et elle s'en dégoûta de même. Ce grand et frêle jeune homme, tour à tour timide et vain, au cœur mol comme cire, n'avait rien de ce qui impose à une femme et de ce qui la subjugue. La femme, telle que Marie Stuart, mobile, ardente et entraînée, avec le sentiment de sa faiblesse et de son abandon, aime à trouver son maître et par moments son tyran dans celui qu'elle aime, tandis qu'elle méprise vite en lui son esclave et sa créature, quand il n'est rien que cela ; elle aime mieux un bras de fer qu'une main efféminée. Moins de six mois après son mariage, Marie dégoûtée se consolait avec l'Italien David Riccio, homme de trente-deux ans pour lors environ, également propre aux affaires et aux plaisirs, qui la conseillait et la servait comme secrétaire, et qui avait ce talent de musicien si propre à en recouvrir et à en introduire quelque autre auprès des dames. Le faible Darnley s'étant ouvert de sa jalousie aux lords et seigneurs mécontents, ceux-ci, dans
l'intérêt de leur politique, le poussèrent à la vengeance, et s'offrirent à le servir de l'épée. Les ministres et pasteurs presbytériens s'en mêlèrent. Le tout fut machiné et dressé sous couvert de châtiment céleste avec un concert infini, et, qui plus est, moyennant des actes et des conventions formelles qui simulaient la légalité. La reine et son favori, avant qu'ils parussent s'en douter, étaient pris dans un réseau. David Riccio fut saisi par les conjurés un soir au souper (9 mars 1566), dans le cabinet de Marie, Darnley étant présent, et de là entraîné et poignardé dans la chambre voisine. Marie, à cette date, était enceinte de son mari de près de six mois. Dès ce jour, outragée, ulcérée dans son honneur et dans son affection, elle conçut contre Darnley un redoublement de mépris mêlé d'horreur, et jura de se venger des exécuteurs violents du meurtre. A cet effet, elle attend, elle dissimule, elle prend sur elle pour la première fois de sa vie et contient ses mouvements. Elle ne devient politique, comme cela est le propre des femmes passionnées, que dans l'intérêt de sa passion même et de sa vengeance.
Ici est le plus grave et le plus irréparable endroit de sa vie. Même quand on s'est bien représenté ce que c'est que la morale moyenne du xvie siècle avec toutes les perfidies et les atrocités qu'elle tolère, on est à peine préparé. Marie Stuart avait à cœur d'abord de se venger
des seigneurs qui avaient prêté main-forte à Darnley, plutôt que de ce faible époux luimême. Pour parvenir à ses fins, elle se réconcilie avec ce dernier et le détache des conjurés ses complices. Elle le force à les désavouer, et achève ainsi de l'avilir et de l'abîmer dans son propre esprit. Elle s'en tient là avec lui tant qu'une nouvelle passion pour un autre ne se joint pas à ce mépris consommé. Elle accouche sur ces entrefaites (19 juin), et le rend père d'un fils qui tiendra de tous deux par les mauvais côtés, et qui sera Jacques Ier d'Angleterre, cette âme de casuiste dans un roi. Mais déjà une nouvelle passion est éclose dans le cœur ouvert de Marie Stuart ; celui qu'elle choisit cette fois n'a ni la faiblesse de Darnley, ni les grâces de salon d'un Riccio : c'est le comte de Bothwell, âgé de trente ans, laid, mais à l'aspect martial, brave, hardi, violent et capable de tout oser. C'est à lui que cette tendre et flexible volonté va désormais s'enchaîner comme à son appui. Marie Stuart a trouvé son maître, et elle va lui obéir en tout sans scrupule, sans remords, comme il arrive en toute passion éperdue.
Comment se débarrasser d'un mari désormais odieux ? Comment s'unir à un homme qu'elle aime et dont l'ambition n'est pas d'humeur à s'arrêter à la moitié du chemin ? Ici encore, non pas pour excuser, mais pour expliquer Marie Stuart, on a besoin de se représenter
la morale du temps : bon nombre des mêmes seigneurs qui avaient pris part au meurtre de Riccio, et qui s'étaient ligués de fait et par écrit, s'offrirent à elle et, pour rentrer en grâce, lui firent entrevoir le moyen de se débarrasser d'un époux à charge et trop importun. Elle ne répondit d'abord à cette ouverture qu'en parlant du divorce et de la difficulté de l'obtenir ; mais ces hommes peu scrupuleux, par la bouche de Lethington, le plus habile et le plus politique d'entre eux, lui dirent : " Madame, ne vous inquiétez de rien ; nous sommes ici les principaux de la noblesse et du Conseil de Votre Grâce, et nous trouverons bien le moyen de vous délivrer de lui sans aucun préjudice pour votre fils ; et quoique milord Murray, ici présent {le frère naturel de Marie Stuart), soit un peu moins scrupuleux pour un protestant que Votre Grâce ne l'est pour une papiste, je suis sûr qu'il regardera à travers ses doigts, nous verra faire et ne dira rien." Le mot était lâché, il ne s'agissait, pour Marie comme pour son frère Murray, que de regarder a travers ses doigts, selon l'expression vulgaire, et de laisser faire sans se mêler de rien. Elle dut s'en mêler pourtant ; elle dut attirer dans le piège, par un feint retour de tendresse, Darnley, alors convalescent de la petite-vérole. Elle dissipa sans trop de peine ses soupçons, et reprit sur lui son empire. Elle le décida à venir en litière de
Glascow à Kirk-of-Field, aux portes d'Edimbourg, dans une espèce de presbytère peu convenable pour recevoir un roi et une reine, mais très propre au crime qu'on voulait commettre. Darnley y périt étranglé avec son page, dans la nuit du 9 février 1567. La maison sauta au moyen d'un baril de poudre qu'on avait introduit pour faire croire à un accident. Pendant ce temps, Marie était allée à un bal masqué au palais d'Holyrood ; elle n'avait quitté le roi son mari que dans la soirée, et quand tout avait été préparé dans le dernier détail. Bothwell, qui avait assisté quelque temps au bal d'Holyrood, était sorti d'Edimbourg après minuit, et avait présidé à tout le forfait. Ces circonstances sont désormais prouvées d'une manière irréfragable et par les dépositions des témoins, et par les confessions des acteurs, et par les propres lettres de Marie Stuart, dont M. Mignet, dans un éclaircissement final, met hors de doute l'authenticité. Elle sentait bien qu'en s'abandonnant à ce point aux projets de Bothwell, elle lui fournissait des armes contre elle-même, et qu'elle lui donnait sujet de se méfier à son tour. Il pouvait se dire, comme plus tard Norfolk, que P oreiller d'une telle femme, pour y dormir, était peu sûr. Dans les préparatifs de cet horrible guet-apens, elle lui marquait plus d'une fois sa répugnance à tromper ce pauvre malade crédule qui se confiait en elle : " Si ne
m'éjouirai-je jamais, disait-elle, à tromper celui qui se fie en moi. Néanmoins vous me pouvez commander en toutes choses. Ne concevez donc point de moi aucune sinistre opinion, puisque vous-même êtes cause de cela : car je ne le ferais jamais contre lui pour ma vengeance particulière." Ce rôle, en effet, de Clytemnestre, ou de Gertrude dans Hamlet, ne lui était pas naturel et ne pouvait que lui être imposé. Mais la passion la rendait cette fois insensible à la pitié, et lui faisait (c'est elle qui l'avoue) le cœur dur comme diamant. Marie Stuart mit bientôt le comble à sa passion désordonnée et à son désir en épousant ce même Bothwell et en révoltant par là contre elle le peuple entier, dont la moralité, tout fanatisé qu'il était, ne se dépravait pas du moins et était plus droite que celle des seigneurs.
Le crime eut de l'écho par-delà les mers : L'Hôpital, ce représentant de la conscience humaine en un siècle affreux, apprit, dans la retraite de sa maison des champs, l'égarement de celle dont il avait célébré le premier mariage et la grâce première ; il consacra son indignation par une nouvelle pièce de vers latins, dans laquelle il raconte les horreurs de cette nuit funèbre, et ne craint pas de désigner l'épouse et la jeune mère, meurtrière, hélas ! du père de son enfant encore à la mamelle.
Le 15 mai, trois mois, rien que trois mois après le meurtre, au premier sourire du prin-
temps, se célébrait le mariage avec l'assassin. Marie Stuart justifie en tout le mot de Shakspeare : " Fragilité, ton nom est Femme ! " Et nulle ne fut plus femme que Marie Stuart. Ici, je ne saurais admettre le troisième reproche de Mmo Sand, qui s'adresse à l'oubli de Marie Stuart pour Bothwell ; je vois, au contraire, dans les traverses et les périls qui suivirent immédiatement ce dernier mariage, que Marie n'a d'autre idée que de n'être point séparée de ce violent et subjuguant époux. Elle l'aimait si follement (avril 1567) qu'elle disait, à qui voulait l'entendre, " qu'elle quitterait la France, l'Angleterre et son propre pays, et le suivrait jusqu'au bout du monde, vêtue d'une jupe blanche, plutôt que de se séparer de lui." Et bientôt après, forcée par les lords de s'arracher à Bothwell, et le leur reprochant amèrement, elle ne demandait qu'une chose, ** c'était qu'on les mît tous deux dans un navire pour les envoyer là où la fortune les conduirait." Ce ne fut que l'éloignement, la prison finale, l'impossibilité de toute communication, qui amenèrent forcément la rupture. Marie, prisonnière en Angleterre, sollicita, il est vrai, des États d'Ecosse l'annulation de son mariage avec Bothwell, dans l'espérance où elle était d'épouser le duc de Norfolk, qui faisait l'amoureux d'elle et de sa couronne, et qu'au reste elle ne vit jamais. Mais, Bothwell en fuite et
une fois détruit, pourrait-on faire un reproche à Marie Stuart d'un projet duquel elle attendait sa restauration et sa délivrance ? Sa passion pour Bothwell avait été une fureur, et avait été poussée jusqu'à la complicité du crime. Cette fièvre calmée, Marie Stuart tourna son esprit vers les ressources qui s'offraient, et parmi lesquelles était la promesse de sa main. Sa faute n'est pas là, et, au milieu de tant d'infidélités et d'horreurs, ce serait pousser bien loin la délicatesse que de réclamer l'éternité du sentiment pour ces restes d'une passion effrénée et sanglante. Ce qui est dû à de semblables passions quand elles ne laissent pas après elles la haine, et ce qui leur va le mieux, c'est l'oubli.
Une telle conduite et de tels actes, qui se couronnèrent par sa fuite inconsidérée en Angleterre et par l'imprudent abandon de sa personne aux mains d'Elisabeth, semblent bien peu propres à faire de Marie Stuart l'héroïne touchante et pathétique qu'on est accoutumé de chérir et d'admirer. Et pourtant elle mérite toute cette pitié, et il suffit, pour la lui rendre insensiblement, de la suivre dans la troisième et dernière partie de sa vie, durant cette longue, injuste et douloureuse captivité de dix-neuf années (18 mai 1568 — 5 février 1587). Aux prises sans défense avec une rivale cauteleuse et ambitieuse, sujette à
tous les contre-coups du dehors, victime d'une politique avare et tenace qui ne lâche point sa proie et qui met un si long temps à la torturer sans la dévorer, elle ne s'abandonne pas un seul moment, elle se relève. Cette faculté d'espérance, qui l'a tant de fois trompée, lui devient ici une grâce d'état et une vertu. Elle émeut le monde entier dans l'intérêt de son infortune et le soulève par un charme puissant. Sa cause s'agrandit et se transforme. Ce n'est plus la femme passionnée et légère, punie pour ses fragilités et ses inconstances, c'est l'héritière légitime de la couronne d'Angleterre, qui est exposée dans son donjon aux yeux du monde, une catholique fidèle, inébranlable, et qui refuse de sacrifier sa foi à l'intérêt de son ambition et même au salut de sa vie. La beauté et la grandeur de ce rôle étaient faites pour saisir l'âme tendre et naturellement croyante de Marie Stuart. Elle s'en pénètre et le substitue dès le premier instant à tous ses anciens sentiments personnels, qui peu à peu expirent et qui s'apaisent en elle avec les occasions fugitives qui les avaient soulevés. Elle ne paraît pas plus s'en souvenir que du bruit des vagues et de l'écume des flots sur ces lacs brillants qu'elle a traversés. Durant dix-neuf ans toute la Catholicité s'agite, se passionne pour elle, et elle est là, à demi héroïne et à demi martyre, qui fait le signal
et agite sa bannière à travers les barreaux. Captive, ne l'accusez pas de conspirer contre Elisabeth ; car, dans ses idées de droit divin et de royauté absolue, de souveraine à souveraine, l'une des deux fût-elle prisonnière de l'autre, ce n'est pas conspirer que de chercher le triomphe de sa cause, c'est simplement poursuivre la guerre. Du moment d'ailleurs que Marie Stuart est prisonnière, qu'on la voit accablée, privée de tout ce qui console, infirme, hélas ! et déjà blanchie avant l'âge ; quand on l'entend, dans la plus longue et la plus remarquable de ses lettres à Elisabeth (8 novembre 1582), lui redire pour la vingtième fois : " Votre prison, sans aucun droit et juste fondement, a jà détruit mon corps, duquel vous aurez bientôt la fin s'il y continue guère davantage, et n'auront mes ennemis beaucoup de temps pour assouvir leur cruauté sur moi : il ne me reste que l'âme, laquelle il n'est en votre puissance de captiver " ; quand on a entendu ce mélange de fierté et de plainte, la pitié pour elle l'emporte, le cœur a parlé ; ce doux charme dont elle était douée, et qui agissait sur tous ceux qui l'approchaient, reprend le dessus et opère sur nous à distance. Ce n'est ni avec le texte d'un greffier, ni même avec la raison d'un homme d'État, qu'on la juge, c'est avec le cœur d'un chevalier, ou, pour mieux dire, d'un homme.
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L'humanité, la pitié, la religion, la grâce poétique suprême, toutes ces puissances invincibles et immortelles se sentent intéressées dans sa personne, et crient pour elle à travers les âges. " Porte ces nouvelles, disaitelle au vieux Melvil au moment de mourir, que je meurs ferme en ma religion, vraie Catholique, vraie Écossaise, vraie Française." Toutes les croyances, tous les patriotismes et les nationalités invoqués ici par Marie Stuart, lui ont fait un long écho et lui ont répondu avec pleurs et avec amour.
Que reprocher d'ailleurs à celle qui, après dix-neuf ans de supplice et de torture morale, dans la nuit qui précéda sa mort, chercha dans la Vie des Saints, que ses filles avaient coutume de lui lire tous les soirs, un grand coupable à qui Dieu eût pardonné ? " Elle s'arrêta à la touchante histoire du bon Larron, qui lui sembla le plus rassurant exemple de la confiance humaine et de la clémence divine, et dont Jeanne Kennedy (l'une de ses filles) lui fit lecture : " C'était un grand pécheur, dit-elle, mais pas si grand que moi ; je supplie Notre - Seigneur, en mémoire de sa Passion, d'avoir souvenance et merci de moi comme il l'eut de lui à l'heure de sa mort." — Ces sentiments vrais et sincères, cette humilité contrite de ses derniers et sublimes moments, cette intelligence parfaite et ce profond besoin du par-
MARIE STUART loi
don, ne laissent plus moyen de voir en elle aucune tache du passé qu'à travers les larmes.
Le vieil Etienne Pasquier sentait ainsi. Ayant à raconter dans ses Recherches la mort de Marie Stuart, il l'oppose à l'histoire tragique du connétable de Saint-Pol, à celle du connétable de Bourbon, qui lui ont laissé un mélange de sentiments contraires : " Mais en celle que je discourrai maintenant, dit-il, il me semble n'y avoir que pleurs, et, par aventure, se trouvera-t-il homme qui, en lisant, ne pardonnera à ses yeux."
M. Mignet, qui a dû examiner toutes choses en historien et ne donner à l'émotion que de courts passages, a très bien exposé et démêlé les différentes phases de cette captivité de Marie Stuart et les ressorts qui furent en jeu aux divers moments : il a particulièrement éclairé d'un jour nouveau, et à l'aide des papiers espagnols provenant des Archives de Simancas, les préparatifs si lents de l'entreprise tentée par Philippe II, de cette croisade infructueuse et tardive qui ne se décida qu'après la mort de Marie Stuart, et qui aboutit au naufrage fastueux de l'invincible Armada.
Au sortir, pourtant, de ce brillant et orageux épisode de l'histoire du xvie siècle, qui vient de nous être si fortement et si judicieusement rendu, tout plein encore de ces temps de violence, de trahison et d'iniquité, et sans avoir
l'innocence de croire que l'humanité en ait fini à jamais avec de tels actes, on se prend à se féliciter malgré tout, à se réjouir de vivre en des âges d'une morale publique améliorée et plus adoucie ; on s'écrie avec le sieur de Tavannes, au moment où dans ses Mémoires il vient de raconter cette vie et cette mort de Marie Stuart : "Heureux qui vit sous un État certain, où le bien et le mal sont salariés et châtiés selon les mérites ! . . ." Heureux les temps et les sociétés où une certaine morale générale et un respect humain de l'opinion, où le Code, pénal aussi, mais surtout le contrôle continuel de la publicité, interdisent, même aux plus hardis, ces résolutions criminelles que chaque cœur humain, s'il est livré à lui-même, est toujours tenté d'engendrer !
Lundi, 22 août 1853.
Gibbon est à certains égards un écrivain français, et il a de droit sa place marquée en notre dix-huitième siècle. Dans le séjour qu'il fit à Lausanne, jeune, de seize à vingt et un ans, il s'apprit tout à fait à penser en français, à ce point que les lettres en anglais qu'il écrivait pendant ce temps sont de quelqu'un qui ne sait plus bien sa langue. Plus tard, retourné en Angleterre, le premier Essai qu'il publia {Essai sur F Etude de la Littérature, 1761) est écrit en français. Poussé par sa vocation d'historien et cherchant encore son sujet, il entreprend avec son ami Deyverdun une Histoire générale de la République des Suisses (ce même thème héroïque que Jean de Mùller traitera bientôt), et Gibbon avait déjà composé l'introduction en français : il fallut que l'illustre historien David Hume le rappelât à l'idiome national, en lui disant comme Horace aux Romains qui écrivaient leurs livres en grec : " Pourquoi portez-vous le bois à la forêt ?" Dans les dernières années de sa vie enfin, étant revenu habiter à Lausanne, sa conversation
habituelle était en français, et il craint que les derniers volumes de son Histoire de la Décadence et de la Chute de FEmpire romain, composés durant cette époque, ne s'en ressentent : u La constante habitude, dit-il, de parler une langue et d'écrire dans une autre peut bien avoir infusé quelque mélange de gallicismes dans mon style." Si ce sont là pour lui des inconvénients et peut-être des torts aux yeux des purs Bretons, que ce soit au moins à nos yeux une raison de nous occuper de lui et de lui rendre une justice plus particulière, comme à un auteur éminent qui a été en partie des nôtres.
On a, quand on parle de Gibbon, même en France, une prévention défavorable à vaincre ; c'est que lui-même a parlé du Christianisme dans les 15e et 16e chapitres de son premier volume avec une affectation d'impartialité et de froideur qui ressemble à une hostilité secrète, et qu'à ne voir les choses que du simple point de vue historique, il a manqué d'un certain sens délicat, tant à l'égard du fond de l'idée chrétienne que par rapport aux convenances qu'il avait à observer envers ses propres contemporains. Jugeant trop des autres d'après lui, et aussi d'après le milieu parisien de son temps, Gibbon crut le monde arrivé à un état complet d'indifférence et de scepticisme. Quand il vit le scandale que ses deux chapitres avaient causé, surtout en Angleterre, chez les pieux, les timides, les prudents (comme il voulait les appeler), il en
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eut quelque regret, et il convient que, si c'avait été à recommencer, il y aurait pris garde davantage ; car Gibbon, s'il n'est point du tout un homme religieux, est encore moins un sectateur et un fauteur d'incrédulité. Il se borna dans sa Défense à ce qui était strictement nécessaire, et il évita ce qui eût pu enflammer. Témoin, dans les dernières années de sa vie, de la Révolution française, il se plaisait à adhérer en tout à la profession de foi de Burke : "J'admire son éloquence, disait-il, j'approuve sa politique, j'adore sa chevalerie, et j'en suis presque à excuser son respect pour les établissements religieux." Et il ajoutait qu'il avait quelquefois pensé à écrire un dialogue des morts, dans lequel Lucien, Érasme et Voltaire se seraient fait leur confession, seraient convenus entre eux du danger qu'il y a à ébranler les vieilles croyances établies et à les railler en présence d'une aveugle multitude. Tous ces retours de Gibbon sont sans doute exclusivement dans un intérêt politique et social, et ses paroles trouvent encore moyen de s'y imprégner d'un secret mépris pour ce qu'il ne sent pas. Ne lui demandez pas plus de chaleur ni de sympathie pour cet ordre de sentiments ou de vérités ; il a du lettré chinois dans sa manière d'apprécier les religions.
Il ne porte guère plus de chaleur en apparence dans la considération des mouvements politiques des peuples et dans la conception
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de l'histoire. Pourtant ici son amour de l'Antiquité et son culte classique le sauvent des injustices. Il est épris de la noble gloire et des luttes généreuses d'un Cicéron ; il se nourrit sans cesse de l'esprit et des ouvrages de " ce grand auteur," qu'il appelle " toute une bibliothèque de raison et d'éloquence." Bien qu'essentiellement impropre à aborder la tribune, Gibbon a assisté comme membre du Parlement aux discussions de son pays ; les huit sessions qu'il y passa lui furent, dit-il, " une école de prudence civile, la première et la plus essentielle qualité d'un historien." Il y a un moment où, dans les dangers de la guerre de Sept Ans, il est redevenu Anglais à la voix de Pitt ; il s'est fait capitaine de milice et a paru animé d'un éclair d'enthousiasme patriotique. Habituellement, et quand il a la plume à la main, il est vrai de dire que ce genre d'émotion et d'inspiration lui est étranger. Ses idées favorites de gouvernement concordent avec celles d'Horace Walpole ; il a placé volontiers, comme ce dernier, son âge d'or historique dans cette merveilleuse période et cette ère élyséenne du siècle des Antonins, " dans laquelle le monde vit cinq bons monarques se succéder sans interruption." l D'Auguste à Trajan, Gibbon a trouvé la forme d'empire à laquelle sa raison
1 Voir la lettre d'Horace Walpole à Gibbon, àv 14 février 1776.
et ses instincts d'esprit le rattachent le plus naturellement. Dans son premier écrit (l'Essai sur F Étude de la Littérature), et quinze ans avant de publier sa grande composition historique, il décelait déjà sa préférence pour ce grand tout continu et pacifique de l'Empire romain ; il le place presque au niveau de ce que l'Europe est devenue depuis ; il fait remarquer de plus, à l'avantage de cet ancien état du monde, que des pays, aujourd'hui barbares, étaient éclairés alors et jouissaient des bienfaits de la civilisation : " Du temps des Pline, des Ptolémée et des Galien, dit-il, l'Europe, à présent le siège des sciences, l'était également ; mais la Grèce, l'Asie, la Syrie, l'Egypte, l'Afrique, pays féconds en miracles, étaient remplis d'yeux dignes de les voir. Tout ce vaste corps était uni par la paix, par les lois et par la langue. L'Africain et le Breton, l'Espagnol et l'Arabe se rencontraient dans la capitale, et s'instruisaient tour à tour. Trente des premiers de Rome, souvent éclairés eux-mêmes, toujours accompagnés de ceux qui l'étaient, partaient tous les ans de la capitale pour gouverner les provinces, et, pour peu qu'ils eussent de curiosité, l'autorité aplanissait les routes de la science."
Sans aller peut-être aussi loin que Montesquieu, qui voyait en Trajan " le prince le plus accompli dont l'histoire ait jamais parlé; avec toutes les vertus, n'étant extrême sur
aucune ; enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine et représenter la divine " ; sans se prononcer si magnifiquement peut-être, et en faisant ses réserves d'homme pacifique au sujet des guerres et des ambitions conquérantes de Trajan, Gibbon plaçait volontiers à cette époque le comble idéal de la grandeur d'un empire et de la félicité du genre humain. A partir de cet âge, couronné par les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la décadence commence, et Gibbon va en retracer l'histoire avec exactitude, avec regret, en s'attachant à tout ce qui la retarde, en répugnant à tout ce qui l'accélère ; une belle histoire où le génie de l'ordre, de la méthode, de la bonne administration, domine ; une narration revêtue de toutes les qualités fermes, continues et solides, qui la font ressembler, jusque dans ses dégradations successives et inévitables à travers les temps barbares, à une large chaussée romaine. Ainsi Gibbon, qui avait assisté de sa personne à l'époque des Chatham, était par goût et par tempérament, comme par étude, pour l'époque des Trajan. Plus on l'étudié dans sa vie et dans sa nature particulière, et mieux on se rend compte de cette préférence. D'une bonne et ancienne famille originaire du comté de Kent, ayant un grand-père et un père tories, il naquit à Putney dans le Surrey, le 27 avril 1737. Il a tout d'abord un retour
de plaisir sur la bonté de la nature qui, ayant pu aussi bien le faire naître esclave, sauvage ou paysan, a placé son berceau dans un pays libre et civilisé, à une époque de science et de philosophie, au sein d'une famille d'un rang honorable et convenablement partagée des dons de la fortune. Ce sentiment modéré de contentement animera toute la vie de Gibbon, et, même dans ses courtes passions, le tiendra à égale distance des ravissements et des désespoirs. Il était l'aîné de cinq frères qui moururent en bas âge, et d'une sœur qui vécut un peu plus, et qu'il connut assez pour la regretter. Il était lui-même d'une complexion délicate qui fit longtemps craindre pour ses jours ; il fut soigné, moins par sa mère un peu indifférente, ce semble, que par une tante maternelle pleine d'affection et de mérite. Il puisa auprès d'elle " ce précoce et irrésistible amour de la lecture, qu'il n'échangerait pas, dit-il, pour les trésors de l'Inde." A l'âge de sept ans, on le mit aux mains d'un précepteur, d'un digne vicaire de campagne, John Kirkby, sur lequel il a laissé des paroles touchantes. A neuf ans, on l'envoya à l'école de Kingston, mais sans grand profit, à cause des interruptions commandées par la faiblesse de sa santé. Après dix-huit mois, la mort de sa mère le fit rappeler ; il ne profita guère davantage à l'école de Westminster, d'où il faisait de fréquentes absences pour les bains
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de Bath et la maison de santé. Il lisait durant ce temps un peu au hasard tous les livres qui lui tombaient sous la main, et où se prenait sa curiosité déjà excitée ; elle l'était de préférence toujours dans le sens des connaissances historiques, et un instinct de critique aussi le dirigeait plutôt vers les sources. Aux approches de sa seizième année, la nature fit un effort en sa faveur et déploya ses forces secrètes ; ses crises nerveuses disparurent, et il acquit une santé suffisante, de laquelle il n'abusa jamais.
Son père se décida à le placer à Oxford et le fit inscrire en qualité d'étudiant ordinaire au collège de la Madeleine. En jetant un regard en arrière et en embrassant toute cette période de ses premières années, Gibbon tient à indiquer qu'il n'y laisse rien de regrettable ni à plus forte raison d'enchanteur ; que cet âge d'or du matin de la vie, qu'on vante toujours, n'a pas existé pour lui, et qu'/Y n'a jamais connu le bonheur £ enfance. J'ai déjà remarqué cela pour Volney : ceux à qui a manqué cette sollicitude d'une mère, ce premier duvet et cette fleur d'une affection tendre, ce charme confus et pénétrant des impressions naissantes, sont plus aisément que d'autres dénués du sentiment de la religion.
Gibbon a laissé de l'éducation qu'on recevait ou plutôt qu'on ne recevait pas à Oxford de son temps une description qui, dans la froideur
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de son ironie, est la plus sanglante satire. Oxford, comme toutes les institutions riche-, sans contrôle, et livrées à elles-mêmes, était tombé peu à peu dans mille abus qu'on assure avoir été en partie corrigés ou diminués depuis. Gibbon déclare qu'il ne reconnaît avoir aucune obligation à l'université d'Oxford, et il en parle en effet comme le fils le moins reconnaissant. L'assujettissement des études s'y réduisant presque à rien, il y continuait dans l'intervalle le cours de ses lectures toutes personnelles ; il s'essaya dès lors sur un sujet singulier et qui était prématuré non seulement pour lui, mais pour tous les hommes de son temps, sur le siècle de Sésostris ; il cherchait à y concilier, au moyen de suppositions d'ailleurs assez ingénieuses, les divers systèmes de chronologie. Avant d'avoir terminé son ouvrage, il était en état d'en juger les imperfections et les vides : " La découverte de ma propre faiblesse, dit-il, fut mon premier symptôme de goût." Mais le grand fait, l'accident mémorable du séjour de Gibbon à Oxford, est sa conversion passagère à la religion catholique. Dès son enfance, il avait aimé la discussion sur les matières religieuses ; il avait du goût pour le raisonnement et la dialectique : il lut des livres de théologie et de controverse, Middleton, Bossuet surtout, qu'il proclame le grand maître en ce genre de combats. L'Exposition de ta Doctrine catholique par l'évêque de Meaux
entama sa conversion, et V Histoire des Variations l'acheva : " C'était tomber, dit-il, sous les coups d'un noble adversaire." Cette conversion solitaire et toute par les livres caractérise bien Gibbon. A peine il la sentit consommée en lui, qu'il résolut de la déclarer et d'en faire profession : " La jeunesse, dit-il, est sincère et impétueuse, et un éclair passager d'enthousiasme m'avait élevé au-dessus de toutes les considérations humaines."
On peut juger du scandale : un élève d'Oxford se convertir au papisme ! Le père de Gibbon prit un prompt parti, il résolut de dépayser son fils, et l'envoya pour quelques années sur le continent, à Lausanne, dans la maison d'un honnête ministre du pays, le pasteur Pavilliard. Ce fut là que Gibbon, bien moins par aucune suggestion étrangère que par de nouvelles lectures, de nouveaux raisonnements et des arguments qu'il composa tout exprès à son usage, en vint au bout de dix-sept mois à rejeter sa nouvelle croyance et à rentrer dans sa communion première. Ainsi, converti d'abord à la communion romaine à Oxford en juin 1753, à l'âge de seize ans et deux mois, il se rétractait à Lausanne en décembre 1754, à l'âge de dix-sept ans et huit mois. C'était exactement, à quelques années près, ce qu'avait fait Bayle dans sa jeunesse. Chez Gibbon tout s'était passé dans la tête et dans le champ-clos de la dialectique ; un raisonnement lui avait
apporté son nouveau symbole, et un autre raisonnement le remporta. Il pouvait se dire, pour sa propre satisfaction, qu'il ne devait l'un et l'autre changement qu'à sa lecture ou à sa méditation solitaire. Plus tard, quand il se flattait d'être tout à fait impartial et indifférent sur les croyances, il est permis de supposer que, même sans se l'avouer, il nourrissait contre la pensée religieuse une secrète et froide rancune comme envers un adversaire qui vous a un jour atteint au défaut de la cuirasse et qui vous a blessé.
M. Pavilliard a parlé de son étonnement lorsqu'au premier abord, dans les discussions qu'il engageait avec son jeune hôte, il voyait devant lui " ce petit personnage tout mince, avec une grosse tête, disputant et poussant avec la plus grande habileté les meilleurs arguments dont on se soit jamais servi en faveur du papisme." Avec les années, Gibbon devint grotesquement gras et replet ; mais la charpente osseuse chez lui était des plus minces et des plus frêles. Tout le monde connaît sa silhouette, son profil découpé qui est en tête des Mémoires, et où il est représenté triturant sa prise de tabac, ce corps volumineux et rond porté sur deux jambes fluettes, ce petit visage comme perdu entre un front haut et un menton à double étage, ce petit nez presque effacé par la proéminence des joues. Il faut ajouter avec Suard qu'il prononçait avec affectation, et d'un ton de fausset, la langue française, laquelle
il parlait d'ailleurs avec une rare correction et comme un livre. Dès sa jeunesse, il était donc singulier d'aspect et de tournure, et il le savait un peu. Racontant son passage à Turin et sa présentation à cette Cour à l'âge de vingtsept ans, se plaignant du peu de sociabilité des dames piémontaises, il disait : " Les femmes de meilleure société que j'aie rencontrées sont encore les filles du roi. J'ai jasé environ un quart d'heure avec elles ; j'ai parlé de Lausanne et suis devenu si familier et si à mon aise que j'ai tiré ma tabatière, ai tapé dessus, ai prisé deux fois (crime inouï jusque-là dans la salle de réception !), puis j'ai poursuivi mon discours dans mon attitude habituelle, le corps penché en avant et le doigt indicateur en l'air." Voilà l'homme, et même le jeune homme qui fut successivement amoureux de mademoiselle Curchod (la future madame Necker) et capitaine de grenadiers.1
1 Je crains toujours dans ces Portraits de pousser à la caricature, ce qui pour quelques-uns des personnages serait facile, mais ce qui est plein d'inconvénients et ce qui dérange pour le lecteur la vraie proportion des choses. Garât, qui n'avait pas cette crainte ni cette précaution, et dont la plume se permettait déjà bien des fantaisies à la mode de notre temps, a fait, au tome II de ses Mémoires sur M. Suard, ce portrait en charge, qui est d'ailleurs amusant :
" L'auteur de la grande et superbe Histoire de VEmpire romain avait à peine quatre pieds sept à huit pouces ; le tronc immense de son corps à gros ventre de Silène était posé sur cette espèce de jambes
J'insisterai peu sur ce premier et cet unique amour de Gibbon, passion que n'était que naturelle en son moment et qui de loin peut sembler un ridicule. Il vit, durant son séjour à Lausanne, mademoiselle Curchod, fille d'un pasteur des environs, belle, savante et vertueuse : il l'aima très sincèrement, fit agréer sa recherche et ses vœux, et ne désespéra point d'obtenir le consentement de son père. Mais, retourné en Angleterre, il trouva un obstacle absolu dans la volonté paternelle, et, après une lutte pénible, il se résigna à son destin : " il soupira
grêles qu'on appelle fûtes ; ses pieds assez en dedans pour que la pointe du droit pût embarrasser souvent la pointe du gauche, étaient assez longs et assez larges pour servir de socle à une statue de cinq pieds six pouces. Au milieu de son visage, pas plus gros que le poing, la racine de son nez s'enfonçait dans le crâne plus profondément que celle du nez d'un Kalmouck, et ses yeux très vifs, mais très petits, se perdaient dans les mêmes profondeurs. Sa voix, qui n'avait que des accents aigus, ne pouvait avoir d'autre moyen d'arriver au cœur que de percer les oreilles. Si Jean-Jacques avait rencontré Gibbon dans le pays de Vaud, il est à croire qu'il en eût fait un pendant de son portrait si piquant du Juge- Mage. M. Suard, qui aimait si peu et à voir et à faire surtout des caricatures, peignait souvent M. Gibbon, et toujours comme madame Brown." Madame Brown est l'auteur de la découpure qui se voit en tête des Mémoires. Pourtant, dans la lettre adressée à M. Guizot et qui se lit en tête de l'Histoire traduite, M. Suard a le bon goût de ne pas forcer les traits et de rester dans la mesure.
comme amant, et obéit comme fils."1 Même lorsqu'il est le plus amoureux, Gibbon garde la marque de sa nature essentiellement modérée ; il s'accommode de son malheur sans trop d'orage : au fond, il est doux et tranquille, même aux heures de passion. Les lettres d'amour et de douleur, qu'il écrivait à celle dont il avait espéré la main, se terminaient presque invariablement par ces mots : " rai P honneur tF être, mademoiselle, avec les sentiments qui font le désespoir
1 Gibbon se dégagea envers mademoiselle Curchod bien plus tard qu'on ne pourrait le supposer, et cinq ans seulement après avoir quitté la Suisse. On n'a pas assez remarqué que c'est de Gibbon qu'il s'agit dans une lettre de Jean-Jacques Rousseau à Moultou, datée de Motiers et du 4 juin 1763: "Vous me donnez pour mademoiselle Curchod, écrit Jean-Jacques, une commission dont je m'acquitterai mal, précisément à cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de M. Gibbon me fait mal penser de lui ; j'ai revu son livre {f 'Essai sur l'Étude de la Littérature'). Il y court après l'esprit ; il s'y guindé. M. Gibbon n'est point mon homme : je ne puis croire qu'il soit celui de mademoiselle Curchod. Qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle ; mais qui l'a pu sentir et s'en détache est un homme à mépriser. . . ." — Gibbon a l'honnêteté de renvoyer à cette lettre où les noms étaient restés masqués par des initiales ; il indique que c'est à lui qu'elle s'applique, et il ajoute: "Comme auteur, je n'appellerai pas du jugement, ou du goût, ou du caprice de Jean-Jacques ; mais cet homme extraordinaire, que j'admire et que je plains, aurait pu mettre moins de précipitation à condamner le caractère moral et la conduite d'un étranger."
de ma vie, votre très humble et très obéissant serviteur." Plus tard, se ressouvenant de cet amour malheureux, loin de retrouver aucun mouvement de trouble ou de regret, il ressent plutôt de la fierté (mêlée de quelque surprise) d'avoir été capable une fois d'un si pur et si exalté sentiment.
Mais pendant ce séjour de près de cinq ans à Lausanne, il contracta des habitudes intellectuelles qui furent décisives pour sa carrière littéraire et qu'il ne perdra plus. Au nombre des résultats bons ou fâcheux qu'il constate, il compte celui-ci, d'avoir cessé d'être un Anglais, c'est-à-dire un insulaire marqué au coin de sa nation et jeté dans un moule indélébile : cette forme en lui s' effaça alors et ne reprit jamais qu'imparfaitement depuis. Et, par exemple, en voyant Voltaire jouer de sa personne la tragédie à Lausanne où il était en ces années, et tout en convenant que sa déclamation était plus emphatique que naturelle, Gibbon sentit se fortifier son goût pour le théâtre français : " et ce goût, confesse-t-il, a peut-être affaibli mon idolâtrie pour le génie gigantesque de Shakspeare, laquelle nous est inculquée dès l'enfance comme le premier devoir d'un Anglais." Sur d'autres points, les avantages que Gibbon retira de son exil sont moins contestables. Il alla dans le monde, s'accoutuma à là société des femmes et se débarrassa de sa
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gaucherie primitive. Il étendit son coup d'oeil et le cercle de son horizon. It refit lui-même son éducation avec liberté et méthode. Il se rompit à écrire correctement tant en français qu'en latin, et, en acquérant une égale facilité à s'exprimer en diverses langues, il perdit moins une originalité d'expression pour laquelle il semblait peu fait, qu'il n'acquit l'élégance, la lumière et la clarté qui deviendront ses mérites habituels. Il se pénétra du génie de Cicéron et de celui de Xénophon. Il se remit à lire tous les classiques latins méthodiquement et en les divisant par genres. Il s'arrêtait aux difficultés de détail qui se présentaient, soit philologiques, soit historiques, cherchait à les résoudre, et il entra dès lors en correspondance avec plusieurs savants, Crévier à Paris, Breitinger à Zurich, Gesner à Gœttingue ; il leur proposait ses doutes ou ses idées, et il eut le plaisir de voir plus d'une de ses conjectures accueillie. Nous le savons déjà aimant la discussion et raisonneur ; ajoutons qu'il n'était point chicaneur, et qu'à toute raison qui lui semblait bonne il se rendait. Lorsqu'il quitta Lausanne, le 1 1 avril 1758, pour retourner en Angleterre après une absence de près de cinq ans et en ayant vingt et un, il était un jeune homme des plus distingués, et il n'avait plus qu'à persévérer dans sa voie. De retour dans son pays natal auprès de
son père qui s'était remarié, il continue le plus qu'il peut cette vie d'étude et d'exercice quotidien et modéré. Il garde, au milieu des dissipations de Londres, ses habitudes préservatrices de Lausanne. Il trouve assez peu de facilité d'abord pour entrer dans la société anglaise, moins ouverte et moins prévenante que celle de Suisse ou que celle de France. Gibbon eut besoin de sa réputation d'auteur pour se faire dans son pays toute sa place ; il était peu préparé à être homme du monde par son enfance maladive, son éducation étrangère et son caractère réservé. D'ailleurs aucun Anglais n'était moins disposé que lui, même dans la solitude de sa jeunesse, à l'ennui, au vague du cœur et au spleen. Durant les saisons qu'il passait à Buriton, résidence de campagne de son père, il dérobait le plus d'heures qu'il pouvait aux devoirs de la société et aux obligations du voisinage : " Je ne touchais jamais un fusil, je montais rarement à cheval ; et mes promenades philosophiques aboutissaient bientôt à un banc a Pombre, où je m'arrêtais longtemps dans la tranquille occupation de lire ou de méditer." Le sentiment de la nature champêtre n'est pas étranger à Gibbon ; il y a dans ses Mémoires deux ou trois endroits qui prêtent à la rêverie : le passage que je viens de citer, par exemple, toute cette page qui nous rend un joli tableau de la vie anglaise, posée, réglée,
studieuse. Un autre endroit est celui qu'il a eu le bon goût de citer d'après son premier précepteur, John Kirkby, et où nous voyons ce digne et indigent vicaire de village se promenant au bord de la mer, " tantôt regardant l'étendue des flots, tantôt admirant la variété de belles coquilles éparses sur le rivage, et en ramassant toujours quelquesunes des plus rares pour en amuser au retour ses pauvres petits enfants." Un des morceaux enfin dont on se souvient, et qu'on a souvent cité, est celui où Gibbon, venant de terminer â Lausanne dans son jardin les dernières lignes de sa grande Histoire, pose la plume, fait quelques tours dans son berceau d'acacias, se prend à regarder le ciel, la lune alors resplendissante, le beau lac où elle se réfléchit, et à dire un adieu mélancolique à l'ouvrage qui lui a été, durant tant d'années, un si bon et si agréable compagnon. Mais, dans tous ces passages, c'est encore le studieux chez Gibbon qui goûte la nature, et, soit qu'il parle en son nom, soit qu'il se souvienne de son digne précepteur, c'est toujours entre une lecture et une autre, et ayant, pour ainsi dire, le livre entr'ouvert sur sa table, qu'il aime à donner accès à la distraction champêtre, à s'accorder les perspectives naturelles, et à en savourer le sentiment tout à fait sobre, sincère pourtant chez lui et très doux.
Durant ce séjour à Buriton, il prend possession de la bibliothèque de son père, qui était d'abord bien inégalement composée ; il l'accroît, il l'enrichit avec soin, et en forme par degrés une collection à la fois considérable et choisie, " base et fondement de ses futurs ouvrages, et qui deviendra désormais la plus sûre jouissance de sa vie, soit dans sa patrie, soit à l'étranger." Il faut voir avec quel plaisir, qui a fait époque pour lui, il a échangé à la première occasion son billet de banque de vingt livres contre un exemplaire de la collection des Mémoires de notre Académie des Inscriptions. Cette Académie des Inscriptions et Belles-lettres est proprement la patrie intellectuelle de Gibbon ; il y habite en idée, il en étudie les travaux originaux ou solides rendus avec justesse et parfois avec agrément ; il en apprécie les découvertes, " et surtout ce qui ne cède qu'à peine aux découvertes, dit-il en véritable Attique, une ignorance modeste et savante" En fait de livres, Gibbon est de l'avis de Pline l'Ancien, à savoir, qu'il n'en est aucun de si mauvais qui ne puisse être bon par quelque endroit. Vers ce temps, comme s'il sentait qu'il doit commencer à se réconcilier avec l'idiome natal et à se diriger vers le but où l'appelle son secret talent, il se remet à lire les auteurs anglais, et surtout les plus récents, ceux qui, ayant écrit depuis la Révolution de 1688,
unissent à la pureté du langage un esprit de raison et d'indépendance, Swift, Addison ; puis, lorsqu'il en vient aux historiens, il est beau d'entendre avec quelle révérence il parle de Robertson et de Hume auxquels on l'adjoindra un jour : "La parfaite composition, le nerveux langage, les habiles périodes du docteur Robertson m'enflammaient jusqu'à me donner l'ambitieuse espérance que je pourrais un jour marcher sur ses traces : la tranquille philosophie, les inimitables beautés négligées de son ami et rival, me forçaient souvent de fermer le volume avec une sensation mêlée de plaisir exquis et de désespoir." Cette parole est bien celle d'un homme de goût qui apprécie Xénophon. On a si souvent dans ces dernières années déclaré David Hume vaincu et surpassé, que je me plais à rappeler un témoignage si vif et si délicatement rendu. Le malheur des historiens modernes, et auquel échappaient les anciens, c'est que, de nouveaux documents survenant sans cesse, le mérite de la forme et de l'art n'est plus compté comme il devrait l'être, et que les derniers venus, souvent sans être meilleurs, mais en paraissant mieux armés de toutes pièces, étouffent et écrasent leurs devanciers.
Le petit écrit que Gibbon publia en français était composé dès 1759, quand il n'avait que vingt-deux ans. Il le fit imprimer deux ans après (1761), en le dédiant respectueusement à
son père et en le plaçant sous les auspices d'un estimable écrivain, fils de réfugié, Maty, qui y mit une lettre d'introduction. Cet Essai sur F Etude de la Littérature par Gibbon n'a aujourd'hui d'intérêt pour nous que comme témoignage de ses réflexions précoces et de ses inclinations premières. La lecture en est assez difficile et parfois obscure ; la liaison des idées échappe souvent par trop de concision et par le désir qu'a eu le jeune auteur d'y faire entrer, d'y condenser la plupart de ses notes. Le français est de quelqu'un qui a beaucoup lu Montesquieu et qui l'imite ; c'est du français correct, mais artificiel. Le but principal du jeune auteur est de venger la littérature classique et l'érudition, de la légèreté avec laquelle d'Alembert les avait traitées. Gibbon se pique de prouver que l'érudition bien comprise n'est pas une simple affaire de mémoire, et que toutes les facultés de l'esprit n'ont qu'à gagner à l'étude de l'ancienne littérature. Il montre très bien qu'on lit peutêtre encore les Anciens, mais qu'on ne les étudie plus ; il le regrette. Il fait voir que la connaissance véritable de l'Antiquité est le résultat d'un ensemble très varié, très détaillé, sans lequel on ne fait qu'entrevoir les beautés des grands classiques : " La connaissance de l'Antiquité, voilà notre vrai commentaire ; mais ce qui est plus nécessaire encore, c'est un certain esprit qui en est le résultat ; esprit qui non seulement nous fait connaître les choses, mais
qui nous familiarise avec elles et nous donne à leur égard les yeux des Anciens." Il cite des exemples tirés de la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, et qui prouvent à quel point, faute de cette connaissance générale et antérieure, des gens d'esprit comme Perrault ont décidé en aveugles de ce qu'ils n'entendaient pas. — Il y a, chemin faisant, des vues neuves et qui sentent l'historien. Selon Gibbon, les Géorgiques de Virgile ont eu un grand à-propos sous Auguste, un but politique et patriotique mêlé à leur charme : il s'agissait d'apprivoiser aux travaux de la paix et d'attacher à la culture des champs des soldats vétérans devenus possesseurs de terres, et qui, avec leurs habitudes de licence, avaient quelque peine à s'y enchaîner : " Qu'y avait-il de plus assorti à la douce politique d'Auguste, que d'employer les chants harmonieux de son ami (son ami est une expression un peu jeune et un peu tendre) pour les réconcilier à leur nouvel état ? Aussi lui conseilla-t-il de composer cet ouvrage :
Da facilem cursum, atque audacibus annue cœptis. . . .
L'idée, on le voit, est ingénieuse, et, même sans être autre chose qu'une conjecture, elle mérite qu'on lui sourie. Ainsi considéré, Virgile, dans ses Géorgiques, n'est plus seulement un poète, il s'élève à la fonction d'un civilisateur et remonte au rôle primitif d'un Orphée,
adoucissant de féroces courages. — Touchant, en passant, les travaux de Pouilly et de Beaufort qui, bien avant Niebuhr, avaient mis en question les premiers siècles de Rome, Gibbon s'applique à trouver une réponse, une explication plausible qui lève les objections et maintienne la vérité traditionnelle : "J'ai défendu avec plaisir, dit-il, une histoire utile et intéressante." Celui qui exposera le déclin et la chute de l'Empire romain se retrouve ici, comme par instinct, défendant et maintenant les origines et les débuts de la fondation romaine. — En ce qui est de l'usage que les poètes ont droit de faire des grands personnages historiques (car Gibbon, dans cet Essai, touche à tout), il sait très bien poser les limites du respect dû à la vérité et des libertés permises au génie : selon lui, " les caractères des grands hommes doivent être sacrés ; mais les poètes peuvent écrire leur histoire moins comme elle a été que comme elle eût dû être." Dans les considérations qui sont de plus en plus positives en avançant, et où il a déjà pied sur son terrain, il a de bonnes vues, des exemples neufs. Le pressentiment de sa vocation se décèle lorsqu'il dit en parlant d'Auguste et regrettant que la variété de ses sujets l'empêche de l'étudier à fond : " Que ne me permet-elle (cette variété) de faire connaître ce Gouvernement raffiné, ces chaînes qu'on portait sans les sentir, ce Prince confondu parmi les citoyens,
ce Sénat respecté par son maître ! " Ailleurs il parle " de la tranquille administration des lois, de ces arrêts salutaires qui, sortis du cabinet d'un seul ou du conseil d'un petit nombre, vont répandre la félicité chez un peuple entier." L'historien de l'époque impériale en lui s'essaye évidemment et est près de naître.
Ce qui perce surtout dans cet Essai, et ce qui sera l'esprit même de la méthode de Gibbon, c'est de ne jamais sacrifier un ordre de faits à un autre, de ne pas accorder plus d'autorité qu'il ne faut à un accident saillant, de se tenir également éloigné de la compilation qui coud des textes à la suite, et du système absolu qui y tranche à son gré. — L'esprit de critique compare sans cesse le poids des vraisemblances opposées et en tire une combinaison qui lui est propre. — Ce n'est qu'en rassemblant qu'on peut juger. — De ce que deux choses existent ensemble et paraissent intimement liées, il ne s'ensuit pas que l'une doive son origine à l'autre. — Telles sont quelques-unes des maximes de Gibbon. En un mot, on trouve partout dans cet Essai l'avant-goût de cet esprit de critique qui sera tout l'opposé de la méthode roide et tranchante d'un Mably.
La publication de YEssai, qui réussit en France plus qu'en Angleterre, fut suivie pour Gibbon d'un singulier épisode. En se faisant imprimer il avait surtout cédé au désir de son
père ; comme il y avait alors quelques ouvertures pour la paix et qu'il eût désiré entrer dans la diplomatie, il s'était laissé persuader que cette preuve publique de son talent aiderait les démarches de ses amis. Mais la guerre continuant et le sentiment patriotique exalté par Pitt prévalant en Angleterre, une milice nationale se forma pour parer au cas d'une invasion. Les gentilshommes de campagne se firent inscrire en foule ; Gibbon et son père furent des plus zélés dans leur comté, et ils donnèrent leur nom sans trop savoir à quoi ils s'engageaient. Mais cette milice fut chose sérieuse, suivie, et eut presque les conséquences d'un enrôlement volontaire. Ce bataillon du sud du Hampshire formait un petit corps indépendant de quatre cent soixante-seize hommes, tant soldats qu'officiers, commandé par un lieutenant-colonel et par un major, le père de Gibbon. Gibbon luimême, qui avait qualité de premier capitaine, fut d'abord à la tête de sa propre compagnie et ensuite de celle des grenadiers ; puis, dans l'absence des deux officiers supérieurs, il se trouva de fait chargé par son père de donner des ordres et d'exercer le bataillon. Ce petit corps ne resta point confiné dans son comté, il eut pendant deux ans et demi des campements très différents, au camp de Winchester, aux côtes de Douvres, aux plaines de Salisbury. On manœuvrait soir et matin ; on avait
l'émulation d'égaler les troupes régulières, et dans les revues générales on ne les déparait pas. Un an encore d'exercice, et on les valait. En disant cela, un éclair d'enthousiasme a passé au front de Gibbon. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction qu'il rappelle ces années de service actif. Il n'est pas fâché quand cela cesse, il est content que cela ait été. L'obligation principale qu'il eut à la milice fut de se mêler aux hommes, de les mieux connaître en général et ses compatriotes en particulier ; ce fut de redevenir un Anglais (ce qu'il n'était plus), et d'y apprendre ce que c'est qu'un soldat. Lui qui devait écrire l'histoire du peuple le plus guerrier, il sut par la pratique les détails du métier : il fut digne de parler ensuite de la Légion. " Le capitaine des grenadiers du Hampshire, ditil en prévoyant le sourire du lecteur, n'a pas été tout à fait inutile à l'historien de l'Empire romain."
L'homme de lettres en lui ne se laisse jamais oublier. On a les Extraits raisonnes de ses lectures durant ses loisirs de camp ; bon nombre de ces Extraits sont en français. Il lit tout Homère et se rend bien maître du grec pour la première fois. Il poursuit toujours un sujet d'histoire, se méfiant encore de ses forces et sentant toute la dignité du genre : "Le rôle d'un historien est beau, mais celui d'un chroniqueur ou d'un couseur de
gazettes est assez méprisable." La Croisade de Richard Cœur-de-Lion l'attire un moment ; mais, à la réflexion, ces siècles barbares, ces mobiles auxquels il est si étranger ne sauraient le fixer, et il lui semble qu'il serait plutôt du parti de Saladin. \J Histoire de la Liberté des Suisses, l'Histoire de la République de Florence sous les Médias, le tentent tour à tour, et il se lance même quelque peu dans la première. Il s'est peint, au reste, au vrai et sans flatterie dans son Journal, à cet âge de vingt-cinq ans (mai 1762) : honnête de caractère, vertueux même, incapable d'une action basse, et formé peut-être pour les généreuses ; mais fier, roide, ayant à faire pour être agréable en société ; travaillant sur lui-même avec constance.
D'esprit proprement dit, d'esprit avec trait et jet (toit), il n'en a aucun. Une imagination plus forte qu'aimable ; une mémoire vaste et qui retient tout. L'étendue et la pénétration sont les qualités énùnentes de son intelligence ; mais il manque de vivacité, et il n'a pas encore acquis en revanche l'exactitude à laquelle il vise. C'est bien le même homme qui, se jugeant plus tard à l'âge de cinquante-quatre ans, presque au terme de sa carrière, disait de lui encore : " Le sol primitif a été considérablement amélioré par la culture ; mais on peut se demander si quelques fleurs d'illusion, quelques agréables erreurs n'ont pas été déracinées
avec ces mauvaises herbes qu'on nomme préjugés." Culture, suite, ordre, méthode, une belle intelligence, froide, fine, toujours exercée et aiguisée, des affections modérées, constantes, d'ailleurs l'étincelle sacrée absente, jamais le coup de tonnerre : c'est sous ces traits que Gibbon s'offre à nous en tout temps et dès sa jeunesse.
Dans tout ce que j'ai dit, je n'ai fait qu'extraire et resserrer ses Mémoires : j'ai seulement tâché d'en présenter une épreuve un peu plus fraîche et plus marquée, à l'usage du moment.
ifié'L.j^^
(FIN
Lundi, 29 août 1853.
Aussitôt qu'il fut délivré de la milice, Gibbon obtint de son père de voyager pendant quelques années ; il vit Paris une première fois (janvier 1763), revit la Suisse et Lausanne, et consacra une année entière à visiter l'Italie. L'approche et la vue de Rome lui causèrent un battement de cœur et un enthousiasme qu'il a soin de noter comme peu ordinaire en lui. Après une nuit sans sommeil, il courut d'abord au Forum, et il employa plusieurs mois à se familiariser avec ces lieux célèbres : " Ce fut à Rome, le 15 octobre 1764, dit-il, comme j'étais assis à rêver au milieu des ruines du Capitole, pendant que les moines déchaussés étaient à chanter vêpres dans le temple de Jupiter, que tout d'un coup l'idée d'écrire la Décadence et la Chute de la Ville éternelle se présenta pour la première fois à mon esprit." Mais son plan se bornait d'abord au déclin de la ville même plutôt qu'à celui de l'Empire, et ce ne furent que ses méditations et ses lectures ultérieures
qui élargirent son cadre et qui lui donnèrent tout son sujet.
On le voit, si une idée auguste et grandiose préside à l'inspiration de Gibbon, l'intention épigrammatique est à côté : il conçoit l'ancien ordre romain, il le révère, il l'admire ; mais cet ordre non moins merveilleux qui lui a succédé avec les siècles, ce pouvoir spirituel ininterrompu des vieillards et des pontifes, cette politique qui sut être tour à tour intrépide, impérieuse et superbe, et le plus souvent prudente, il ne lui rendra pas justice, il n'y entrera pas : et de temps en temps, dans la continuité de sa grave Histoire, on croira entendre revenir comme par contraste ce chant de vêpres du premier jour, cette impression dénigrante qu'il ramènera à la sourdine.
Sur l'ensemble de cette Histoire, je ne saurais mieux faire que de me couvrir de l'autorité d'un homme qui l'a étudiée à fond, qui l'a revue dans la traduction française et l'a annotée, qui a, enfin, toutes les conditions requises pour être un bon juge. M. Guizot raconte qu'il a passé par trois sentiments successifs au sujet de l'ouvrage de Gibbon. Après une première lecture rapide, qui ne lui avait laissé sentir que l'intérêt d'une narration toujours animée malgré son étendue, toujours claire et limpide malgré la variété des objets et, pour ainsi dire, la
quantité des affluents, M. Guizot, en étant venu à un examen plus particulier sur quelques points, avoue qu'il eut des mécomptes ; il y rencontra quelques erreurs soit dans les citations, soit dans les faits, mais surtout, par places, des veines et des teintes générales de partialité qui l'amenèrent presque à une conclusion toute rigoureuse. Pourtant, à une troisième lecture complète et suivie, l'impression première, corrigée sans doute par la seconde, mais non détruite, surnagea et se maintint ; et, sauf les restrictions et les réserves subsistantes, M. Guizot déclare en être demeuré à apprécier, dans ce vaste et habile ouvrage, " l'immensité des recherches, la variété des connaissances, l'étendue des lumières, et surtout cette justesse vraiment philosophique d'un esprit qui juge le passé comme il jugerait le présent," et qui, à travers la forme extraordinaire et imprévue des mœurs, des coutumes et des événements, a l'art de retrouver dans tous les temps les mêmes hommes.
Le premier volume in-4.0 de l'Histoire de Gibbon parut en 1776 ; l'auteur était membre du Parlement depuis un an. Ce premier volume fut suivi de cinq autres dont deux parurent en 1 78 1, et les trois derniers en 1788. L'ouvrage se soutint jusqu'à la fin dans l'estime et dans la faveur du public ; mais le premier volume eut un
succès de vogue et de mode. La première édition fut épuisée en peu de jours ; une seconde et une troisième suffirent à peine aux demandes, et il s'en fit deux contrefaçons à Dublin. Le livre était sur toutes les tables et presque sur toutes les toilettes. Ce qui est mieux, les voix les plus considérables s'unissaient pour décerner à Gibbon le titre d'historien classique. On a les lettres que Hume déjà mourant, que Robertson, Ferguson, Horace Walpole, lui écrivirent à ce sujet ; l'approbation chez tous est la même pour l'ensemble de l'œuvre et pour le talent d'exécution ; Horace Walpole surpasse tous les autres par la vivacité de sa sympathie et de sa louange. En France, Gibbon eût bien désiré pour traducteur M. Suard, qui était en possession déjà d'interpréter Robertson, mais il n'eut d'abord que Leclerc de Septchênes. On a su, depuis, que cette traduction à laquelle Septchênes mit son nom était en partie de Louis XVI. Dans ce premier volume, l'historien exposait et développait avec le plus grand détail l'état et la constitution de l'Empire sous les Antonins ; il remontait dans ses explications jusqu'à la politique d'Auguste ; il caractérisait en traits généraux les règnes et l'esprit des cinq empereurs à qui le genre humain dut le dernier beau siècle, le plus beau et le plus heureux peut-être de tous
ceux qu'a enregistrés l'histoire ; et, à partir de Commode, il entrait dans la narration continue. Ce seul premier volume renfermait bien des matières diverses : des considérations remarquables par l'ordre et l'étendue, des récits rapides ; les cruautés et les atroces bizarreries des Commode, des Caracalla, des Elagabale, les trop inutiles vertus des Pertinax, des Alexandre Sévère, des Probus ; le premier grand effort des Barbares contre l'Empire, et une digression sur leurs mœurs ; l'habile et courageuse défense de Dioclétien, sa politique nouvelle qui, toujours veillant aux frontières, se déshabitue de Rome, et qui, présageant l'acte solennel de Constantin, tend à transporter ailleurs le siège de l'Empire ; enfin les deux chapitres concernant l'établissement du Christianisme et sa condition durant ces premiers siècles. Il y avait là une extrême variété de sujets que l'auteur avait rassemblés dans une contexture habile, et rendus dans un style soigné, étudié, et dont l'élégance allait parfois jusqu'à la parure. Dans les volumes suivants, l'historien s'est un peu détendu et de plus en plus développé : il ne s'est refusé aucune des branches d'événements et de faits qui se rencontraient sur son chemin dans son champ immense. Sa grande ligne est tant qu'il peut romaine, puis byzantine ; mais il y a un moment où, à force de la
prolonger, il la perd : qu'on veuille songer que cette Histoire qui se rattache à Auguste et qui commence à Trajan, ne se termine qu'au quatorzième siècle, à la parodie tribunitienne et à la réminiscence classique de Rienzi. Cependant Gibbon traite successivement et avec détail des Goths, des Lombards, des Francs, des Turcs, des Bulgares, des Croates, des Hongrois, des Normands et de vingt autres peuples encore. C'est l'histoire la plus compréhensive qui se puisse voir ; le fleuve, à mesure qu'il diminue et va se perdre dans les sables, reçoit quelque nouveau torrent désastreux qui achève de détruire sa rive, mais qui aussi le continue quelque temps et l'alimente. Le paisible et calme historien note, accepte et mesure tout cela. Sur ces parties accessoires il sera nécessairement surpassé un jour par ceux qui étudieront ces peuples dévastateurs en eux-mêmes, et remonteront plus haut vers leurs racines et leurs sources asiatiques : là où il reste original, c'est dans l'exposé des derniers grands règnes romains ou byzantins, quand il parle de Dioclétien, de Constantin, de Théodose, de ces âmes héroïques et venues trop tard comme Majorien ; c'est quand il parle de Justinien et de Bélisaire. Considérée par cet aspect, son Histoire ressemble à une belle et longue retraite devant des nuées d'ennemis : il n'a pas l'impétuosité ni le
feu, mais il a la tactique et l'ordre ; il campe, s'arrête et se déploie partout où il peut.
Je me borne à rendre l'impression que me fait cette lecture continue, et à en tirer la forme de talent et d'esprit de l'auteur. Je dirai donc aussi qu'en maint cas Gibbon ne produit point la parfaite lumière : il s'arrête en deçà du sommet où peut-être elle brille. Il excelle à analyser et à déduire les parties compliquées de son sujet, mais il ne les rassemble jamais sous un point de vue soudain et sous une expression de génie. C'est plus intelligent qu'élevé. Fidèle à son humeur, même dans les procédés de son esprit, il égalise trop toutes choses. Ferai-je une plaisanterie que lui-même m'indique \ la goutte, quand il l'a, ne le prend jamais par accès et le traite à peu près comme elle faisait Fontenelle, elle suit une marche lente et régulière ; son Histoire, de même, marche uniformément d'un pas égal, sans accès et sans violence. S'il se fait quelque part une grande révolution dans l'âme humaine, il ne la sentira pas, il ne la signalera pas en allumant un fanal du haut de sa tour ou en sonnant un coup de la cloche d'argent. C'est là le grief historique qu'on doit avoir contre lui dans son explication du Christianisme. Il n'a pas compris qu'il y eût en ce moment une vue morale, une
vertu toute nouvelle qui naissait. Cet esclavage régulier, accoutumé, indolent, qui était la loi du vieux monde et que Gibbon pallie tant qu'il peut, parut tout d'un coup horrible à quelques-uns, et ils inoculèrent peu à peu cette horreur à presque tous. La tolérance qu'avaient aisément les Anciens pour les diverses opinions et croyances religieuses, tolérance que Gibbon s'attache si fort à démontrer, était plus que compensée par le mépris si habituel qu'on avait alors pour la vie des hommes. Il entre quelque chose d'incomplet, même dans les idées justes que Gibbon énonce à ce sujet.
En un mot, s'il nous a très bien démontré et expliqué le genre de tolérance d'un Cicéron, d'un Trajan, d'un Pline, cette disposition humaine sans doute, née toutefois ou accompagnée d'une indifférence profonde et d'un secret mépris pour les objets d'un culte qui, chez les Anciens, était une affaire de coutume et de forme extérieure, non d'opinion ni de croyance, il n'a pas également compris le sentiment nouveau qui combattait et affrontait cette tolérance, et qui devait, vers la fin, la lasser. Le Christianisme, en effet (c'est là son innovation morale), a inculqué aux hommes un sentiment plus vif et plus absolu de la vérité. C'est une religion qui s'empare de tout l'être. Il faut prendre davantage sur soi pour être tolérant, et on l'est alors en
vertu d'un tout autre principe que les Anciens : on l'est en vertu de la charité. Pourquoi Gibbon, qui a rendu justice à l'âme des Anciens, ne l'a-t-il pas également rendue à l'âme des Chrétiens ? Pourquoi, tout occupé de défendre et de justifier l'ancienne police administrative des empereurs et le procédé du magistrat romain, a-t-il méconnu l'introduction dans le monde et la création dans les cœurs d'un héroïsme nouveau ?
Averti par l'effet des 15e et 16e chapitres,1
1 L'effet que font ces chapitres, l'impression générale qu'ils laissent dans l'esprit n'ont jamais été mieux rendus que dans un passage du Journal de Sismondi, à la date du 29 janvier 1795: "Les deux derniers chapitres (15e et 16e) de Gibbon, dit-il, sont l'un, sur l'établissement de la religion chrétienne, et l'autre, sur les persécutions qu'elle a éprouvées. Ils sont écrits avec des ménagements insidieux ; l'auteur parle toujours le langage de la religion et conclut en sa faveur, mais il l'attaque de tous les côtés, et ses conclusions sont toujours en contradiction avec les faits ou les raisonnements qui les précèdent. Quoique cette manière de raisonner soit très blâmable, il est impossible qu'il n'en reste pas plusieurs impressions désavantageuses: i° Que les premiers chrétiens étaient animés d'un esprit de fanatisme et d'enthousiasme autant que d'un esprit religieux. z" Que l'on peut à peine avoir foi aux miracles, parce que l'Eglise dès lors jusqu'à présent n'a jamais renoncé au pouvoir d'en faire ; que les preuves sont égales pour tous les temps ; que le moment où le don des miracles a
il s'est, au reste, très modéré et contenu dans la suite de son Histoire. Robertson, qui l'attendait avec quelque crainte au règne de Julien, le félicite d'avoir si bien touché et caractérisé, dans ce fameux exemple, ce mélange bizarre de fanatisme païen et de fatuité philosophique associés aux qualités d'un héros et d'un esprit supérieur. Dans les portraits des chrétiens, même des plus grands durant ces âges, Gibbon se contente de n'être jamais bien net ; il ne les présente point par leurs grands côtés, et, comme l'a remarqué un savant ecclésiastique de nos jours,1 "son
réellement cessé n'a fait aucune impression ; qu'enfin les chrétiens, en admettant les miracles du paganisme, détruisent et la foi qu'on aurait aux leurs et le caractère surnaturel des miracles. 30 Que, dès les premiers siècles, parmi les Pères de l'Église et ceux qui nous en ont transmis l'histoire, l'enthousiasme adonné lieu à des fraudes pieuses qui déguisent absolument la vérité. 40 Que les différentes sectes qui divisent le Christianisme dès son commencement altérèrent les Ecritures en publiant chacune de son côté des Évangiles divers. 5° Que bien des causes temporelles favorisèrent les progrès du Christianisme qui furent bien plus lents qu'on ne pense 6° Qu'il n'y eut réellement aucune persécution générale jusqu'au temps de Dioclétien ; que celle-ci même ne fit pas deux mille martyrs, et que le petit nombre de chrétiens qui avaient été persécutés auparavant l'avaient été pour des causes particulières." 1 M. l'abbé Christophe, curé du diocèse de Lyon, auteur d'une Histoire de la Papauté pendant le quatorzième siècle, de laquelle M. de Sacy rendait compte ces jours
ouvrage fourmille de portraits équivoques." Gibbon s'est appesanti avec une complaisance assurément malicieuse sur les misères et les subtilités théologiques, sur l'infinie division des sectes qui partagèrent les esprits dans le Bas-Empire, mais ce n'est pas à la façon de Voltaire qu'il s'y prend. Voltaire a le rire sarcastique et l'éclat du ricanement ; Gibbon a le rire composé et silencieux ; il le glisse au bas d'une note (voir celle, entre autres, qui termine ce qu'il dit de saint Augustin). — Comme Bayle, il se délecte (mais toujours en note) à la citation de quelques passages d'une obscénité érudite et froide, et il les commente avec une élégance recherchée (voir ce qu'il dit sur Théodora).
Ironie, causticité rentrée, pénétration compréhensive, explication déliée et naturelle de beaucoup de faits qu'il réduit à paraître simples, d'extraordinaires qu'ils avaient semblé, ce sont ses qualités, dont quelques-unes touchent à des défauts. Il invoque plus d'une fois Montesquieu ; il dit qu'à une certaine époque de sa vie il relisait les Provinciales tous les ans : mais il n'a pas le javelot comme Montesquieu et comme Pascal ; il ne donne jamais à l'esprit de son lecteur une impulsion inattendue qui le réveille, qui le transporte et l'incite à la découverte. Il est dans son
derniers dans le Journal du Débats (zt, août 1853), a fait sur Gibbon une consciencieuse Étude dont je profite,
fauteuil quand il écrit, et il vous y laisse en le lisant : ou, s'il se lève, ce n'est que pour faire deux ou trois tours de chambre, pendant lesquels il arrange sa phrase et concerte son expression.
Mirabeau n'était point ainsi : on le sait très bien, et je ne le remarquerais pas s'il ne lui était arrivé un jour, impatienté de cette froideur, de lancer contre Gibbon et son Histoire une tirade véhémente. Ce n'est point à la tribune, mais dans une lettre, qu'il eut cet éclat. Mirabeau était à Londres en 1785 ; il dînait chez le marquis de Lansdowne avec plusieurs Anglais de distinction, et, par un singulier quiproquo, il crut y voir et y entendre Gibbon en personne, lequel en ce moment habitait la Suisse. Peu importe qui il prit pour lui, peu importe même de savoir si tout ceci n'est pas une légère invention de sa part. Ce qui est positif, c'est sa lettre qu'on a, et qui est adressée à Samuel Romilly. Mirabeau s'emporte contre la personne qu'il suppose être Gibbon, et contre les discours qu'il dit avoir entendus de sa bouche. Il était près, assure-t-il, de lui répondre ; il s'est ressouvenu aussitôt de son Histoire, de cette Histoire élégante et froide, où il est tracé " un tableau si odieusement faux de la félicité du monde," à cette écrasante époque de l'établissement romain : " Je n'ai jamais pu lire son livre, ajoute-t-il, sans m'étonner
qu'il fût écrit en anglais ; à chaque instant j'étais tenté de m'adresser à M. Gibbon et de lui dire : "Vous, un Anglais ! Non, vous ne l'êtes point ! Cette admiration pour un empire de plus de deux cents millions d'hommes, où il n'y a pas un seul homme qui ait le droit de se dire libre ; cette philosophie efféminée qui donne plus d'éloges au luxe et aux plaisirs qu'aux vertus ; ce style toujours élégant et jamais énergique, annoncent tout au plus l'esclave d'un Electeur de Hanovre." Ce jour-là Mirabeau avait évidemment besoin de faire l'orateur et de se donner un adversaire qu'il pût invectiver ; il se figura Gibbon en face de lui et lança son apostrophe. Dans tous les cas, il a passé le but, il a été déclamateur ; et, en faisant montre de ses défauts à son tour, il nous a seulement prouvé combien la famille d'esprits à laquelle il appartient est en tout l'opposé de celle de Gibbon.
Ce ne serait pas être juste, avant de quitter l'Histoire de ce dernier, que de n'y pas signaler encore quelques endroits tout littéraires et d'une heureuse richesse, où l'auteur est bien dans l'application de sa nature et dans l'emploi de son talent : par exemple, un passage soigné sur les écoles de philosophie grecque au moment où l'Edit de Justinien les supprime ; et, tout à la fin de l'ouvrage, les considérations sur la Renaissance en Italie, sur l'arrivée des lettrés de
Constantinople, sur les regrets de Pétrarque en recevant un Homère qu'il ne sait pas lire dans l'original, et sur le bonheur de Boccace, plus docte en ceci et plus favorisé. Ce sont de beaux chapitres, traités avec une sorte de prédilection, et qui, jusqu'au terme, témoignent bien de la fertilité. Loin de brusquer sa fin, Gibbon se plaît à la prolonger ; il achève cette longue carrière presque comme une promenade, et, au moment de poser la plume, il s'arrête à considérer les derniers alentours de son sujet ; il s'y repose. — Il n'a rien du cri haletant de Montesquieu abordant le rivage ; il n'en avait pas eu non plus les élans, les découvertes d'idées en tous sens et le génie.
Gibbon, à son retour d'Italie en octobre 1 765, avait repassé par Paris : il y avait trouvé madame Necker récemment mariée et qui l'avait bien accueilli ; mais ce fut en 1777, après la publication de son premier volume, qu'il fit chez nous son séjour le plus prolongé et le plus agréable : il ne tint qu'à lui d'y être à la mode, comme David Hume quelque temps auparavant l'avait été. M. Necker était ministre ; la maison de madame Necker fut pour Gibbon comme la sienne propre. Cette ancienne amie lui avait tout pardonné, et Gibbon, qui ne se trouvait pas tant de torts, jouissait de cette intimité sociale avec une gratitude paisible, sans remords et sans étonnement. Il fit durant les six mois qu'il resta à Paris une conquête plus difficile que
ne l'était celle de madame Necker : il acquit la bienveillance de madame Du Deffand, si susceptible en fait d'ennui, et qui trouva sa conversation " charmante et facile." C'est là le résumé de l'impression de madame Du Deffand, car il y avait des jours où cette impression variait du plus au moins. Voici un petit bulletin suivi qui donne la mesure et le degré de l'amabilité de Gibbon pendant ce séjour à Paris ; je le tire des Lettres de madame Du Deffand à Horace Walpole :
"(18 mai 1777.) Je suis fort contente de M. Gibbon ; depuis huit jours qu'il est arrivé, je l'ai vu presque tous les jours : il a la conversation facile, parle très bien français ; j'espère qu'il me sera de grande ressource."
"(27 mai.) Je ne vous ai point répondu sur M. Gibbon, j'ai tort ; je lui crois beaucoup d'esprit ; sa conversation est facile et forte de choses ; il me plaît beaucoup, d'autant plus qu'il ne m'embarrasse pas."
" (R juin.) Je m'accommode de plus en plus de M. Gibbon ; c'est véritablement un homme d'esprit ; tous les tons lui sont faciles ; il est aussi Français ici que MM. de Choiseul, de Beauvau, etc. Je me flatte qu'il est content de moi ; nous soupons presque tous les jours ensemble."
A ce moment, il y a un léger mouvement
H6 profils anglais
de baisse, une légère impression d'ennui qui de la lecture du livre a presque passé sur l'auteur :
"(10 août.) Je vous dis à l'oreille que je ne suis point contente de l'ouvrage de M. Gibbon, il est déclamatoire, oratoire ; c'est le ton de nos beaux-esprits ; il n'y a que des ornements, de la parure, du clinquant, et point de fond ; je n'en suis qu'à la moitié du premier volume (de la traduction), qui est le tiers de l'in-quarto, à la mort de Pertinax. Je quitte cette lecture sans peine, et il me faut un petit effort pour la reprendre. Je trouve l'auteur assez aimable, mais il a, si je ne me trompe, une grande ambition de célébrité ; il brigue à force ouverte la faveur de tous nos beauxesprits, et il me paraît qu'il se trompe souvent aux jugements qu'il en porte. Dans la conversation il veut briller et prendre le ton qu'il croit le nôtre, et il y réussit assez bien. Il est doux et poli, et je le crois bonhomme. Je serais fort aise d'avoir plusieurs connaissances comme lui ; car, à tout prendre, il est supérieur à presque tous les gens avec qui je vis."
Gibbon, même quand il baisse, se maintient encore dans l'esprit de madame Du Deffand ; c'est bon signe, car elle est sévère. Elle ne varie pas sur certains points en ce qui le concerne :
"(21 septembre.) M. Gibbon a ici le plus grand succès, on se l'arrache ; il se conduit fort bien, et sans avoir, je crois, autant d'esprit que feu M. Hume, il ne tombe pas dans les mêmes ridicules."
Enfin, on a la conclusion très exacte, très judicieuse, et le dernier mot dans le passage suivant écrit par madame Du Deffand au moment où il a pris congé d'elle :
" (26 octobre.) . . . Pour le Gibbon, c'est un homme très raisonnable, qui a beaucoup de conversation, infiniment de savoir, vous y ajouteriez peut-être, infiniment d'esprit, et peut-être auriez-vous raison ; je ne suis pas décidée sur cet article : il fait trop de cas de nos agréments, il a trop de désir de les acquérir ; j'ai toujours eu sur le bout de la langue de lui dire : Ne vous tourmentez pas, vous méritez Fhonneur d'être Français. En mon particulier, j'ai eu toutes sortes de sujets d'être contente de lui, et il est très vrai que son départ me fâche beaucoup."
Voilà un succès, et qui nous représente en abrégé celui de Gibbon à Paris. — A la Chambre des Communes dont il était membre, Gibbon n'en eut point de si flatteur. Il n'aborda jamais la tribune. Il était entré au Parlement dans des vues très positives et qu'il ne farde pas :
" Vous n'avez pas oublié, écrivait-il quelques années après à un de ses amis de Suisse, que je suis entré au Parlement sans patriotisme., sans ambition, et que toutes mes vues se bornaient à la place commode et honnête d'un Lord of trade (membre du Conseil supérieur de commerce)." Au pis, et n'eût-il rien obtenu, la Chambre lui semblait du moins un agréable café, un club instructif, une école utile pour un historien. On était en plein dans la grande et orageuse discussion sur l'Amérique : Gibbon appuya de ses votes, et une fois de sa plume, la politique du Gouvernement. Il était du bataillon fidèle et muet de lord North. On trouve dans la Vie de Fox une anecdote assez piquante et des vers satiriques sur la versatilité de Gibbon, sur sa chute et sa décadence parlementaires. Un homme qui s'exprime comme il vient de le faire n'est point versatile ; il est né ministériel, et, s'il se trouve un moment jeté dans l'opposition, ce n'est qu'à son corps défendant. Cette place de Lord du Conseil de commerce à laquelle Gibbon aspirait, il l'obtint et la conserva trois ans (1779-1782) avec un traitement annuel de sept cent cinquante livres sterling ; mais le Conseil de commerce ayant été supprimé, Gibbon, qui se trouvait gêné dans ses revenus, songea à sortir de la vie publique pour laquelle il était si peu fait, à recouvrer son indépendance, et à se retirer en Suisse pour y achever son Histoire. Il écrit
à son vieil ami Deyverdun, à Lausanne, pour ie consulter, pour le tâter à ce sujet, et pour voir si, en qualité de vieux garçons, ils ne pourraient pas compléter leurs existences dépareillées en les mariant ensemble.
Deyverdun prend feu et lui répond (10 juin 1 783) par l'aperçu d'une vie heureuse faite pour tenter ; il connaît bien son ami, il veut l'arracher à une condition politique qui n'est pas faite pour lui, et où sa nature véritable a dû nécessairement souffrir : " Rappelez-vous, mon cher ami, lui dit-il, que je vis avec peine votre entrée dans le Parlement, et je crois n'avoir été que trop bon prophète : je suis sûr que cette carrière vous a fait éprouver plus de privations que de jouissances, beaucoup plus de peines que de plaisirs. J'ai cru toujours, depuis que je vous ai connu, que vous étiez destiné à vivre heureux par les plaisirs du cabinet et de la société ; que toute autre marche était un écart de la route du bonheur, et que ce n'étaient que les qualités réunies à! homme de lettres et à? homme aimable de société, qui pouvaient vous procurer gloire, honneur, plaisirs, et une suite continuelle de jouissances." Puis il lui montre en perspective une maison charmante à la porte de Lausanne et donnant sur la descente d'Ouchy, onze pièces tant grande? que petites tournées au levant et au midi, une terrasse, une treille, le fameux berceau ou l'allée couverte d'acacias, tous les accidents d'un terrain agréablement diversifié à l'œil, les richesses
d'un jardin anglais et d'un verger, surtout la vue du lac et des monts de Savoie en face. Gibbon est séduit ; il a fort à faire à Londres pour rompre ses engagements, pour se délier avec ses amis, avec l'un surtout qui lui est bien cher, lord Sheffield. Il triomphe pourtant, arrive à Lausanne, et, après quelques premiers petits mécomptes inévitables, il se trouve bientôt en possession de lui-même, de tout son temps, de l'étude, de l'amitié, et du paradis terrestre.
C'est là qu'il écrit les derniers volumes de son Histoire, et qu'il se réjouit d'être sorti de ces luttes publiques où il n'était qu'un spectateur souvent fatigué, un acteur sans éclat et sans vertu. Il a de charmantes lettres en ce sens, adressées à son ami lord Sheffield,1 encore engagé dans la mêlée, et le plus souvent pour le railler agréablement, pour le plaindre d'être toujours dans ce Pandamon'uim de la Chambre des Communes. Il y a de ces lettres qui, par leur début, pourraient être de celles d'Atticus (si on les avait) à Cicéron ; par exemple :
1 Gibbon, d'ailleurs, écrivait peu de lettres, et lord Sheffield pouvait se flatter d'être une exception. " Gibbon n'écrivait à personne et ne sacrifiait ni à l'amitié ni aux convenances aucun des moments destinés à l'étude." [Notice de la -vie et des écrits de Le Sage de Genève, p. IZO.)
"Lausanne, 14 novembre 1783.
" Mardi dernier, 1 1 novembre, après avoir bien pesté et vous être tourmenté toute la matinée autour de quelque affaire de votre fertile invention, vous êtes allé à la Chambre des Communes et vous avez passé l'aprèsmidi, le soir et peut-être la nuit, sans dormir ni manger, suffoqué à huis-clos par la respiration échauffée de six cents politiques qu'enflammaient l'esprit de parti et la passion, et assommé par la répétition des lourds nonsens qui, dans cette illustre assemblée, l'emportent si fort en proportion sur la raison et l'éloquence. — Le même jour, après une matinée studieuse, un dîner d'amis et une gaie réunion des deux sexes, je me suis retiré pour me reposer à onze heures, satisfait du jour écoulé, et assuré que le suivant m'apportera le retour du même repos et des mêmes jouissances raisonnables. Oui de nous deux a fait le meilleur marché ? . . ."
Au reste, chacun des deux suivait sa voie, et Gibbon n'était pas intolérant en fait de manières d'être heureux ; il savait que chaque nature a la sienne. Lord Sheffield, livré par goût à la vie active et publique, était à quelques égards plus difficile à contenter que lui ; il avait besoin des ressources d'un monde dont Gibbon se passait très bien : "Vous êtes toujours, lui écrivait ce dernier, à la re-
cherche du savoir, et vous n'êtes content de votre monde qu'autant que vous en pouvez tirer information ou amusement peu commun. Pour mon compte, c'est des livres que j'aime à tirer mes connaissances, et je ne demande à la société que des égards polis et des manières faciles.1 " Il se plaît d'ailleurs à montrer à son ami que ce coin de la Suisse n'est pas si déshérité de belle société et de conversation qu'on le croirait de loin : " Il y a peu de semaines, écrivait Gibbon (22 octobre 1784), que j'étais à me promener sur notre terrasse avec M. Tissot, le célèbre médecin ; M. Mercier, l'auteur du Tableau de Paris ; l'abbé Raynal ; monsieur, madame et mademoiselle Necker ; l'abbé de Bourbon, fils naturel de Louis XV ; le prince héréditaire de Brunswick, le prince Henri de Prusse, et une douzaine de comtes, barons et personnages de marque, parmi lesquels un fils naturel de l'impératrice de Russie. — Êtes-
1 II écrivait cela à lord Sheffield dans un temps où ce dernier avait manqué sa réélection (11 mai 1784); Gibbon essayait, sans trop l'espérer, de le tirer à lui, et il lui disait ce mot qui était le fond de son cœur : "Si cet échec pouvait vous apprendre à rompre une bonne fois avec Rois et ministres, et patriotes et partis, et Parlements, toutes sortes de gens pour lesquels vous êtes de beaucoup trop honnête, c'est pour le coup que je m'écrierais avec T. ... de respectable mémoire : ' Bravo, mon cher 1 vous avez gagné à perdre.'"
vous satisfait de la liste ? " Quant à la ville même, après l'avoir vue en toutes saisons, aux heures de coquetterie et de glorieux printemps comme aux heures d'isolement et de retraite d'hiver, Gibbon déclare que son goût pour elle n'a point faibli, et il le dit en des termes agréables, comme tous ceux dont sa Correspondance est semée : " De ma situation ici, je n'ai pas grand'chose de nouveau à dire, excepté une très rassurante et singulière vérité, c'est que ma passion pour ma femme ou maîtresse, Fanny Lausanne, n'est point attiédie par la satiété et par une possession de deux ans. Je l'ai vue dans toutes les saisons et dans toutes les humeurs, et, quoiqu'elle ne soit point sans défauts, ils sont plus que balancés par ses bonnes qualités. Son visage n'est pas beau, mais sa personne avec tout ce qui l'entoure est d'une grâce et d'une beauté admirables." Et il continue de suivre, de caresser un peu trop sa métaphore. Malgré ce léger apprêt, toute cette Correspondance ne laisse pas d'être d'un doux et assez vif agrément. Il s'y glisse même de la gaieté.
Faut-il croire que, durant ces années, Gibbon ne se contentait pas d'être amoureux de Fanny Lausanne, et qu'il ait songé encore à adresser ses hommages à quelque objet plus réel ? Madame de Genlis (une assez méchante langue, il est vrai) nous le dit ; elle
raconte que Gibbon épris de madame de Crousaz, depuis madame de Montolieu (l'auteur des romans), et s'étant un jour oublié jusqu'à tomber à ses pieds, fut assez mal reçu dans sa déclaration ; mais on avait beau lui dire de se relever, il demeurait à genoux. — " Mais relevez-vous donc, monsieur ! " — " Madame, je ne puis ! " — Gibbon était devenu si gros et si pesant qu'il n'y eut d'autre moyen pour madame de Crousaz que de sonner un domestique et de lui dire : " Relevez monsieur."
S'il n'était pas fait pour ces grandes passions, Gibbon l'était essentiellement pour le commerce de l'amitié, et il en éprouvait tous les sentiments. Au retour d'un voyage qu'il fit en Angleterre dans l'année 1788, pour la publication de ses derniers volumes, il retrouva son ami Deyverdun malade, sujet à des attaques d'apoplexie qui bientôt l'enlevèrent, et il fut longtemps à se réconcilier avec l'habitation charmante, veuve désormais de son ami. Chaque place, chaque allée, chaque banc lui rappelaient les douces heures passées dans l'entretien de celui qui n'était plus : " Depuis que j'ai perdu ce pauvre Deyverdun, s'écriait-il, je suis seul, et, même dans le paradis, la solitude est pénible à une âme faite pour la société." Vers ce temps, il songea assez sérieusement ou au mariage, ou du moins à adopter quelqu'une
de ses jeunes parentes, une jeune Charlotte Poïten (sa cousine germaine, je crois) : "Combien je m'estimerais heureux, écrivait-il à la mère de cette jeune personne, si j'avais une fille de son âge et de son caractère, qui serait avant peu de temps en état de gouverner ma maison, et d'être ma compagne et ma consolation au déclin de ma vie ! " Il reconnaissait trop tard cette vérité, " qu'à mesure que nous descendons la vallée de la vie, nos infirmités demandent quelques-uns des soins et la société intérieure d'une femme." Mais madame Necker, à qui il ne craignait pas de s'ouvrir de ses tristesses, et en laquelle, vers la fin, il retrouvait une dernière amie comme elle avait été la première, lui disait : " Gardez-vous, Monsieur, de former un de ces liens tardifs : le mariage qui rend heureux dans l'âge mûr, c'est celui qui fut contracté dans la jeunesse. Alors seulement la réunion est parfaite, les goûts se communiquent, les sentiments se répondent, les idées deviennent communes, les facultés intellectuelles se modèlent mutuellement ; toute la vie est double, et toute la vie est une prolongation de la jeunesse."
A défaut de ce bonheur impossible, madame Necker essayait quelquefois de lui indiquer d'autres sources de consolation et le souverain remède contre l'isolement du cœur ; elle lui avait fait promettre de lire l'ouvrage de son mari sur ^Importance des Opinions re/igieuses, et
elle avait, à l'occasion, sur ce sujet de Christianisme et de monde invisible, des paroles amies et délicates, que Gibbon du moins ne repoussait pas.
La Révolution française, dont les premiers événements jetèrent tant d'émigrés français au bord du lac de Genève, fut la grande préoccupation des dernières années de Gibbon. Lui qui s'était étonné de si peu de choses dans l'histoire, il s'étonna de celle-ci. Il en jugea sans illusion dès le premier jour, et il n'avait pas à revenir de bien loin pour cela : il était conservateur par essence, et n'avait jamais eu de goût pour les tribuns ni pour les novateurs.1 La Révolution produisit pourtant sur lui cet effet assez singulier et, quand on y réfléchit, assez naturel, de lui rendre ou plutôt de lui donner un peu de ce patriotisme dont il avait eu jusque-là si peu. En voyant les excès qui déshonoraient une cause qui aurait pu être si belle, en considérant le champ illimité d'anarchie et d'aventures dans lequel on se lançait à l'aveugle, il en revint à aimer cette Constitution anglaise pour laquelle il s'était toujours senti assez tiède ; il redevint
1 Se souvenant à ce propos de son attaque historique au Christianisme, il disait pour la justifier et l'expliquer: "La primitive Église que j'ai traitée avec quelque liberté était elle-même en son temps une innovation, et j'étais attaché au vieil établissement païen."
fier de ce qu'il appelait le bon sens de sa nation et de ce qu'elle avait conscience des bienfaits dont elle jouissait : " Les Français, écrivait-il à lord Sheffield (1790), répandent tant de mensonges sur les sentiments de la nation anglaise, que je souhaiterais que les hommes les plus considérables de tout parti et de toute classe se réunissent dans quelque acte public pour déclarer qu'ils sont euxmêmes satisfaits de notre Constitution actuelle et résolus à la maintenir. Une telle déclaration aurait un merveilleux effet en Europe, et, si j'en étais jugé digne, je serais fier pour mon compte de la souscrire. J'ai grande envie de vous envoyer quelque projet de rédaction, tel que tout homme pensant puisse l'adopter." Il revient plus d'une fois sur cette idée avec ferveur. Il est curieux de voir Gibbon devenu chaleureux comme un Burke, et levant la main pour l'Arche de la Constitution comme un Fox et comme un Macaulay.1
Cet homme qui, dans sa modération et son égalité habituelle, était loin d'être insensible,
1 On peur lire les considérations qui terminent la première partie publiée de la belle Histoire d'Angleterre de M. Macaulay ; elles sont tout à fait d'accord avec le sentiment qui animait Gibbon dans ses lettres datées du 15 décembre 1789, du 18 mai 1791, du 30 mai et du ier août 1792, du 23 février et du 4 avril 1793, et dans presque toutes celles qu'il écrivit en ces années : des circonstances analogues ramènent les mêmes sentiments.
mourut en partie victime de son zèle pour l'amitié. It apprit, au printemps de 1793, que la femme de son ami lord Sheffield venait de mourir ; il n'hésita pas à voler vers lui, à se mettre en route pour l'Angleterre par l'Allemagne, et à faire ce voyage depuis quelque temps différé, que les circonstances présentes et la guerre engagée rendaient alors plus difficile. Ses infirmités s'en augmentèrent, et, après quelques mois de séjour dans son pays natal, il y mourut le 16 janvier 1794, à l'âge de près de cinquante-sept ans. Son ami lord Sheffield lui a élevé le monument le plus digne et le plus durable en publiant ses Mémoires et ses lettres ; on y devine que la conversation de Gibbon était, en effet, supérieure en intérêt et en charme à ses écrits, et qu'en lui le lettré profond et accompli ne se séparait pas de l'homme de société le plus agréable. Quelques lettres même, les dernières, ont des accents d'émotion qu'on n'attendrait pas ; celle qu'il écrit à lord Sheffield à la première nouvelle de son malheur, et au moment de partir pour le rejoindre, est belle et touchante ; on dirait presque qu'un éclair de religion y a passé. Une autre lettre écrite quelques jours après, et dans un sentiment croissant d'anxiété pour cette famille désolée, se termine en ces mots : " Adieu. S'il y a des gardiens invisibles, puissent-ils veiller sur vous et sur
les vôtres ! adieu." Le caractère social et même moral de l'homme gagne donc à être vu dans cet ensemble de relations, et se présente sous un jour nouveau. C'est le témoignage qu'ont rendu les contemporains les plus délicats et les plus respectables dans le temps de la publication. Ceux encore aujourd'hui qui auront vécu par la lecture dans cette intimité tempérée et ornée, n'y eussent-ils passé comme moi qu'une quinzaine, comprendront que Gibbon, sans être de l'ordre des génies, sans être même de ceux qui avec du talent troublent ou passionnent les hommes, ait eu ses fidèles et ses pèlerins affectueux. Byron écrivait d'Ouchy, près de Lausanne, au libraire Murray, le 27 juin 1 8 1 6 : " J'ai été retenu ici par le gros temps, comme je m'en revenais à Diodati (près de Genève) d'un voyage en bateau autour du lac, et je joins à cette lettre, pour vous, une petite branche de Y acacia de Gibbon, et quelques feuilles de rose cueillies dans son jardin que je viens de voir, ainsi qu'une partie de la maison. Vous trouverez dans sa Vie une mention honorable de cet acacia, sous lequel il se promena la nuit même où il termina son Histoire. Le jardin et le pavillon d'été où il composait sont négligés, et le dernier entièrement dégradé ; mais on le montre encore ainsi que son cabinet, et les gens respectent sa mémoire."