DE LA SECONDE EDITION
La préface de En plein soleil annonçait, ce me semble, des projets ambitieux.
Yc m'y promettais en ejfct de me hausser incessamment à tontes sortes de choses.
IJai-je fait? C'est la question. Je nepnis répondre. Tonte fois on tiendra compte, /espère, de cette défiance de soi-même qni s empare d'ini antenr abordant nn sujet tont nouveau pour lui.
Pent-ètre deviendrai-jc pins hardi qitclqne Jonr... Car ce Congo magnifique est inépuisable : maintenant que je le revois, il me « rit tonjoîirs d'une frcsche nouvelleté ».
Mais que je proteste courtoisement tout de suite...
Des écrivains, dont je goûte la critique sinon les informations , publièrent gravement que je me réservais d'étudier dans un prochain lii're les l'astes problèmes coloniaux.
Rien n'était aussi improbable et cela a dû faire sourire.
lO l'HKFACE
No7i, non, il faut laisser chaque iustninicui rendre le son qui lui est propre.
A d'antres les polyphonies savantes : je nai qu'nn chahuneau et je dois m'en contenter.
Peut-être bien que cela me fâche un peu aujourd'hui... Car j eusse tant voulu dire comme on est fier de la patrie en revenant de là-bas et comme on porte plus haut son cœur belge !
En plein Soleil
Voyage à Bankana
Pour Félix Fuchs.
Le temps est sombre. Dans le ciel^ de basses nuées voyagent.
Il pluvine. Il souffle un petit vent frais. Et mon cœur se réjouit au spectacle de cette grisaille qui évoque les paysages de la patrie.
Le Stanley est sous pression. On dirait une sorte de fer à repasser avec une roue caudale^ ou bien un petit lavoir à vapeur!
La sirène pousse trois longs mugissements. Le capitaine sonne à la chaufferie : SAAiidby — Stcam !
Le timonier Bangala^ très grave^ le crâne et le front dentés comme un engrenage^ tourne le volant de la barre ; nous démarrons.
Les agents assemblés sur le « beach » saluent les deux voyageurs en agitant leurs casques.
Quand le steamer a pris sa course et que Léo
s'embrume dans la pluie, j'envoie un dernier adieu à mon cher ami Philippart dont je distingue encore la mince silhouette perchée sur un madrier du port.
Nous voguons à grand fracas de palettes sur une eau de rouille, froncée de remous, pleine de tourbillons, et qui emporte dans l'impétuosité de son courant des morceaux de rive gazonneuse.
Nous avons doublé la pointe de Kalina.
Le ciel se débarbouille, s'éclaire. Là-bas, en travers du fleuve, affleure un banc de sable qui brille comme un gigantesque lingot d'or.
Cependant les rives s'écartent, la vue s'élargit.
Nous entrons dans une vaste mer. Sous les flèches du soleil, c'est le Pool qui rutile, miroite, le Pool immense, largement épandu dans sa coupe de collines bleuâtres rappelant ces labyrinthes angéliques des tableaux de Metsys et du Vinci.
Au miUeu de l'aiguière flotte Vile Bamou qui baigne dans l'eau métalhque le reflet cassé de sa végétation sombre et drue.
Je bée aux lointains...
De gros nuages blancs, aux franges argentées, glissent mollement sur l'azur profond du ciel — un ciel humide, hollandais, traversé de hérons, d'aigrettes et sous lequel il ne manque vraiment plus que des moulins !
Un crocodile I A peine si je le distingue parmi les herbes^ tant sa peau rugueuse et brune comme une vieille écorce donne le change à des yeux inexpérimentés.
Nous lui envoyons une balle Maûser qui le réveille désagréablement. Il exécute en arrière une façon de saut périlleux et plonge dans le fleuve.
Nous abordons à Ivimpoko vers quatre heures. C'est le point terminus de notre voyage fluvial.
Tandis que les Batétélas dressent nos tentes au bord de l'eau^ nous faisons une reconnaissance dans les environs.
Kimpoko est un petit poste gardé par deux soldats de l'Etat. Le village caché dans la brousse est très pauvre. Quelques indigènes décharnés^ faméliques^ errent tristement sous les bananiers et les ficus. Alais, non loin^ il y a un joli ruisseau qui rit sous le feuillage et se dépêche vers le fleuve.
Cinq heures. Le Congo resplendit. Son eau, comme fatiguée, s'alentic, chauffe sa couleur. Plus de micas qui aveuglent. C'est maintenant une immense coulée de plomb qui s'irise aux tendres rougeurs du couchant. Et quel cadre ces collines glorieuses^ vêtues de vapeurs mauves^ et là-bas^ ces « cliffs » dont les fines arêtes et les redans se dorent et s'estompent dans une pourpre violacée !
Œqufjva iuta si/eu t.. .
La nuit tombe.
En face de nos tentes le poste des soldats est tout animé des préparatifs du repas.
Les feux pétillent et fument.
Les femmes^ esclaves accroupies^ silencieuses^ plument des poulets^ épluchent des bananes, tournent des bâtonnets dans des ragoûts bizarres composés de riz, d'huile de palme et de pili-pili. L'une d'elles aiguise un couteau sur la plante de -son pied...
Nous dînons sous les étoiles. Après une longue causerie où s'exalte et paradoxe notre esprit libéré des dossiers quotidiens, je pénètre sous ma tente.
C'est ma première nuit d'explorateur ! Je dors d'un sommeil intermittent dans la crécelle ininterrompue des criquets et des laouses.
Et j'écoute la tousserie des sentinelles qui alterne avec le hennissement prolongé des hippopotames...
La diane !
J'étais tout endormi et je m'éveille en sursaut.
C'est l'aube. Le fleuve^ dans sa « matinée » de brumes^ reprend sa course limoneuse et rapide. Les collines ont une chaude couleur de cendre et les « cliffs » sont idéalement roses. Un tableau d'inexprimable séduction...
Mais il faut nous occuper des porteurs. Ils sont là une centaine, grelottants et peureux devant le capila qui passe en moulinant de la chicotte.
Pour quelques bougres trapus et râblés^ combien de squelettes dessiqués ainsi que des momies, la peau usée, comme rassarcie à mille places, couturée de cicatrices, couverte de plaies suppurantes! Le cœur me serre de tristesse.
Cependant on répartit les charges et comme il arrive d'ordinaire, aux plus faibles les plus lourds fardeaux !
Mais je veille. Je surprends une sorte de crotoniate q li soulève une jiioutctc ' remplie de casseroles et de /^//o/m ^ Dieu que c'est lourd! Voyez la figure du nègre toute contractée par les grimaces de l'effort et sa croupe dodue, froncée de plis ! Ecoutez ce han de douleur qui s'échappe de sa poitrine...
Saisi de pitié, je m'approche du pauvre diable
1. Sorte de bourriche formée avec les rameaux du palmier élaïs.