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prologue et épilogue .... Senff

Op. 118. Six morceaux pour piano. Souvenir de Dresde Heugel.

Op. 119. Suite pour orchestre Senff.

Compositions sans numéros d'œuvre.

Ave Maria à deux voix avec accompagnement

de piano ou harmonium ad libitum . . . E. Gérard & C'e.

Fathmé. Scène avec accomp. de piano ... Id.

Chagrin d'amour. Scène avec accompagnement de piano, paroles de V. Hugo ... Id.

Les Enfants des Landes, opéra Id.

Féramors, opéra en 3 actes, tiré de Lalla

Roukh de Th. Moore par Julius Rodem-

berg E. Gérard & Cie.

Néron, opéra en 4 actes, poème de J. Barbier. Heugel. Le Démon, opéra en 3 actes. Texte de

Lermontow E. Gérard & Cie.

Kalaschnikow , opéra en 3 actes. Texte de

Lermontow Ici.

La Sulamite. Pièce biblique en 5 tableaux . ,' Id.

Parmi les brigands, opéra-comique en 1 acte. Id.

Ouverture de l'opéra Dimitri Donskoï pour

orchestre Id.

Les Macchabées, opéra en 3 actes.

Dimitri Donskoï, opéra (composé en 1849). Fomka Douratchok (Fomka l'idiot), opéra.

La Bataille de Koulikoff, opéra.

Les Chasseurs de Sibérie, opéra.

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Ce fut par les portes du Beau, porte de l'Orient que tu pénétras dans le champ de la connaissance. Pour s'habituer à un plus haut éclat, l'intelligence s'exerce sur ce qui charme et plaît. Le doux frémissement dont tu fus pénétré aux accords de la lyre des muses développa dans ton sein cette force qui finit par s'élever jusqu'à l'Esprit de l'univers. Schiller.

uand on écrit pour satisfaire à l'inspiration intérieure dont l'âme est saisie, on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusqu'aux moindres nuances de sa manière d'être et de penser. » Ainsi s'exprimait Mme de Staël, dont les ouvrages ont été pour ainsi dire les commentaires les plus excellents de sa vie. Il en sera de même pour tous ceux qui, adorateurs de la divine Psyché, ont mis à nu leur cœur dans les plus belles pages consacrées au culte de l'Amour et de l'Idéal. Edouard Schuré est du nombre de ces êtres privilégiés: qu'il crée Y Histoire du Lied, le Drame musical, les Grands Initiés, les Grandes Légendes de France, les Chants de. la Montagne, les Légendes de l'Alsace, Vercingétorix . . . , il obéit, en écrivant en prose ou en vers, à une voix intérieure qui lui trace sa route

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et lui clame: Excelsior! Il sera toujours à genoux devant la Beauté et traduira son adoration dans des pages du style le plus élevé, d'une couleur éclatante, qui le dévoileront complètement. En littérature, les sujets les plus divers l'ont tenté : musique, drame, philosophie, religion, poésie, légende. Mais une ligne unique, immuable les rattache : la haute culture intellectuelle1!

De la Nature il aura été également l'amant passionné, le traducteur heureux et, comme Gustave Flaubert, il pourrait dire: « Il y a des endroits si beaux sur la terre qu'on a envie de les serrer contre son cœur. »

Un coup de foudre a dominé toute sa vie : sa rencontre à Munich avec Richard Wagner ! De là naîtra le Drame musical, qui fut le point de départ, en France, de toute la litérature wagnérienne.

Nous essayerons de tracer à larges coups de pinceau la vie de ce penseur et poète qu'est Edouard Schuré. L'Alsace fut son berceau. Il tient à son pays d'origine par son ardent amour pour la nature, la légende, la poésie, le rêve. Les impressions d'enfance,

1 Dans La Revue parisienne M. Henry Bérenger a publié une intéressante étude sur M. Edouard Schuré, ayant pour titre : Un précurseur du nouvel idéalisme ». Nous en extrayons les lignes suivantes : «Pour qui connaît M. Schuré, il est impossible de n'être pas frappé par la concordance qu'il y a entre l'homme et sa conception de la vie. Cette tête superbe de penseur, supportée par un corps de géant et d'athlète, ce front haut et vaste, ces yeux d'aigle servant une âme de feu, ces muscles pleins de vie, cette puissante poitrine, n'est-ce pas là l'organisme que la nature devait se plaire à créer pour lui faire exprimer les vérités qu'il exprime? Il n'est pas jusqu'à ses allures un peu massives d'Alsacien, descendant des grands barbares du Nord, qui ne complètent sa physionomie en lui communiquant la naïveté qu'on ne sépare pas de la puissance et qui est comme la marque de l'Inconscient sur le génie. »

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loin de s'effacer, s'avivent au-contraire au déclin de la vie; elles reviennent à vous « avec des bouffées de fraîcheur». Schuré n'oubliera jamais les bords du Rhin, les vertes forêts de l'Alsace. Pour elle il a conservé une tendresse de fils, qui a profondément souffert de son détachement de la mère-patrie. Aussi va-t-il, tous les ans, renouer connaissance avec elle, et séjourner quelques mois dans la jolie petite ville de Barr.

C'est à Strasbourg, le 21 janvier 1841, que l'auteur du « Drame musical » a vu le jour. Son père était médecin, et son grand-père, doyen à la Faculté de droit. Les premières études furent faites au Gymnase protestant de Strasbourg et à l'Ecole de droit de cette ville. Mais les pandectes n'eurent point un grand charme pour notre jeune idéaliste ; aussi n'alla-t-il pas plus loin que la licence pour se vouer complètement à la littérature, qui l'attirait d'une manière irrésistible. Un goût passionné pour la poésie lyrique et pour la musique l'avait entraîné vers l'étude du Chant populaire, que lui avait révélé M. Albert Grun, professeur de littérature allemande à Strasbourg.

Poursuivant le projet qu'il avait formé de pénétrer plus avant dans le Folklore, il fit un séjour de deux années en Allemagne, de i863 à i865, s'arrêtant tour à tour à Bonn, Berlin et Munich. A Bonn, la patrie de Beethoven, il suit les cours de Simrock, et visite les riantes vallées du Rheingau, rencontrant par un beau jour de dimanche les jeunes paysannes se promenant bras dessus bras dessous le long des haies et des ruisseaux, «chantant à deux voix des mélodies d'une douceur pénétrante». Il notait ces douces chansons, les vieux refrains de la vallée, dont la profondeur mysté-

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rieuse l'attirait, dans le but de les insérer plus tard dans sa belle Histoire du Lied.

Pendant son séjour à Munich, au printemps de l'année i865, Edouard Schuré suivait les cours de philosophie, de littérature, d'esthétique, lorsqu'après avoir assisté à la première représentation de Tristan et Yseult, qui fut « la plus grande impression dramatique et artisde sa vie», il ne put résister au désir d'écrire à Richard Wagner pour lui exprimer son admiration. Cette partie de la vie du poète-philosophe est si importante que nous croyons utile de reproduire les lignes suivantes, qu'il traça pour dépeindre les impressions résultant de sa rencontre avec Richard Wagner i :

« C'est alors que l'idée me vint d'écrire à R. Wagner. Je le fis d'autant plus volontiers que la critique allemande l'avait abreuvé de sottises et de quolibets. Les caricatures du maître et de ses héros défrayaient les journaux de Munich. Dans le monde littéraire allemand, j'avais remarqué une totale inintelligence des œuvres de Wagner, une hostilité visible contre sa personne. Ses admirateurs ne formaient encore qu'un petit noyau. L'enthousiasme spontané d'un étranger pouvait-il compenser les flots d'encre et de bile que l'Allemagne déversait en ce moment sur le grand artiste dont elle devait être si fière plus tard? C'était au moins un hommage dû à celui qui m'avait révélé un monde nouveau. Je ne sais plus au juste le contenu de cette lettre, je me rappelle seulement que j'y mis ces mots : «Votre œuvre m'a rappelé ce mot de Gœthe, que la musique exprime l'inexprimable. Vous

1 Souvenirs sur Richard Wagner. Cette étude comprend trois parties : i° Munich, 2° Lucerne, 3° Bayreuth. La première partie seule a été publiée.

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avez réussi à faire ce qu'aucun poète ni aucun musicien n'a fait avant vous : vous m'avez montré la genèse de l'amour » .

« Grandes furent ma surprise et ma joie lorsque, peu de jours après , je reçus une lettre de Wagner qui me priait de venir le voir. Me trouver en présence du grand compositeur me paraissait chose redoutable, et mon cœur battait un peu quand je franchis les Propylées pour entrer dans la Briennerstrasse. Wagner habitait là une élégante villa à demi cachée dans un bouquet d'arbres et entourée d'un jardin. J'ouvris la grille, je sonnai à la porte, et un domestique mulâtre m'introduisit dans un petit salon aux tentures sombres, aux tapis luxueux, décoré de tableaux et de statuettes à peine visibles dans un demi-jour mystérieux. Au même instant, un rideau se souleva, et le maestro parut. Sa main nerveuse serra la mienne, et je me vis en face de l'auteur de Tristan et Yseult. Il paraissait fatigué, et ne souriait que par une légère contracture des lèvres. Sa parole était précipitée, il parlait par petites saccades. Après les compliments d'usage échangés, son premier mot fut celui-ci :

« — Votre lettre m'a fait un plaisir extraordinaire. Je l'ai montrée au roi, et je lui ai dit : Vous voyez que tout n'est pas perdu !

« — Comment, m'écriai-je, tout serait-il perdu après la merveille de ces trois représentations? Vous avez la presse contre vous, mais le public vous suit.

« Il m'interrompit vivement : — Ne croyez pas cela, il n'y comprend rien. Quand un Français s'enthousiasme, à la bonne heure, le voilà parti. Mais les Allemands, ce n'est pas la même chose. Quand par hasard ils sont émus, ils commencent par se demander si leur émotion

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est d'accord avec leur philosophie, et ils vont consulter la Logique de Hegel ou la Critique de la raison pure de Kant, à moins qu'ils n'écrivent dix volumes pour prouver qu'ils n'ont pas été émus et qu'ils ne pouvaient pas l'être. Ah! ce public, cette presse, cette critique, voyez- vous, tout cela est du dernier misérable ; cela n'est rien !

« — Alors vous n'êtes pas satisfait?

« — Satisfait? Il se dressa comme un ressort, les yeux étincelants. Satisfait? Oui, quand j'aurai mon théâtre, alors peut-être me comprendra-t-on. Pour le moment, je suis excédé, et vous me trouvez dans un formidable énervement. »

Suit un merveilleux portrait physique et moral de l'auteur de « Parsifal » : Face tourmentée et creusée de traits énergiques, bouche rentrante aux fines lèvres à la fois sensuelles et sardoniques, front surplombant, colossal de puissance et d'audace, l'œil bleu voilé de langueur ou fulgurant de désir, — voilà pour le physique ; — sa manière d'être variant entre « une réserve, une froideur absolue et une familiarité, un sans-gêne complet», — nature exubérante, protéiforme, ardente, personnelle, excessive en tout, une gaîté souvent débordante, puis, à la moindre contradiction, des accès de colère formidables, qualités et défauts se montrant au grand jour et agissant comme charme sur les uns et comme repoussoir sur les autres, enfin une foi absolue de l'artiste en lui-même et en son idée. Tel est le résumé imparfait du beau profil que trace Schuré, dans ses premiers Souvenirs, du maître de Bayreuth.

Depuis l'année i865, le poète et le musicien se revirent deux fois, en 1869 à Lucerne et, en 1876, à l'inauguration du théâtre de Bayreuth.

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Frappé par ce «pouvoir de suggestion» que Wagner possédait à un haut degré, et que subirent tant de personnes ensorcelées par sa poésie et sa musique, séduit au plus haut degré par le drame musical, tel qu'il avait été conçu par le réformateur et qui allait être « la plus haute manifestation de l'homme et la révélation d'une humanité supérieure», Edouard Schuré devait enfantera son tour ce beau livre, le Drame musical, qui jeta ab ovo une lumière si vive sur les tendances et les œuvres de Wagner.

Mais, auparavant, paraissait son premier ouvrage, Y Histoire du Lied, résumé de ses travaux en Allemagne, qui développa en France le goût de la poésie populaire, et aida à préparer le mouvement du Folklore. Ce fut en 1868 que fut éditée Y Histoire du Lied; elle a eu deux éditions. Le but poursuivi était la régénération de la poésie française par l'étude de la poésie populaire et primitive. Que de belles et jolies pages il y aurait à citer dans cette apothéose du Lied, qui « n'est pas seulement de la poésie, mais de la musique, même sans la mélodie», et dont les principaux chapitres exposent tour à tour la découverte de la poésie populaire, la naissance du chant populaire, l'idylle dans les bois, les aventuriers, l'épopée et la tragédie de l'amour, la vie religieuse, la mort et la résurrection du Lied, Goethe, le Lied du XIXe siècle; — la conclusion révèle ce qui manque à la poésie lyrique en France!

Dès l'année 1866 Edouard Schuré s'était fixé à Paris, fréquentant les bibliothèques publiques, les concerts, les théâtres, amoncelant déjà des matériaux pour l'avenir et

se formant, avec sa nature si pleine de cœur et de franchise, un noyau d'amis lettrés, dont le cercle devait s'étendre peu à peu. Parmi les familiers de la première heure on pourrait citer le regretté Victor Nessler, compositeur, frère de la dévouée et aimante compagne que se donna en 1866 Schuré, et qui était fille de M. Charles Nessler, pasteur à Barr (Alsace). Puis s'attachèrent à lui l'historien Rodolphe Reuss, le charmant poète Jean Aicard, Charles de Pomairols, auteur du livre sur Lamartine, Gabriel Monod, Charles Wagner, à qui l'on doit ces deux beaux ouvrages Jeunesse et Vaillance, Gaston Paris, d'autres encore, au nombre desquels est fier de se ranger celui qui rédigea cette modeste étude; — et, parmi les femmes de lettres, Mmes de Beaumont-Castries, Mignaty, de Morsier, Bory (Charles Vincent), enfin Mme Alfred Ott, l'excellente musicienne, fanatique de Schumann et de Brahms.

Ce fut sur la recommandation de Sainte-Beuve qu'il entra, en avril 1869, à la Revue des Deux-Mondes, avec un article sur Richard Wagner, qui mettait pour la première fois en pleine lumière le génie du poète-compositeur et sa réforme théâtrale. Quel soubresaut durent faire les lecteurs habituels de la docte Revue, lorsqu'après les articles dans lesquels Scudo avait traité Wagner de « superbe réformateur du sens commun», à propos des concerts donnés par lui en 1860 au Théâtre-Italien, et jugé, en 1861, le Tannhœuser «un mauvais ouvrage», ils lurent les lignes enthousiastes que le futur auteur du Drame musical écrivait pour célébrer, dans une langue poétique, les vertus de l'œuvre du réformateur de l'opéra. Cette belle étude fit d'autant plus de bruit qu'elle tranchait complètement avec les opinions musicales de la Revue;

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on peut affirmer, sans être taxé d'exagération, que ce fut à partir de cette époque que Richard Wagner attira en France l'attention sérieuse des gens de lettres et des penseurs.

Pendant la guerre franco-allemande, en 1871, Schuré publia à Genève une brochure intitulée : L Alsace et les prétentions prussiennes, destinée à répondre victorieusement aux théories germaniques relatives au droit historique de l'Allemagne sur l'Alsace.

Jusqu'à cette époque, la terre de Beauté, la patrie de Virgile et de Dante lui était inconnue. Le séjour qu'il fit de 1872 à 1874 en Italie et notamment à Florence lui révéla des horizons nouveaux. Ses études sur l'histoire de la poésie et de la musique furent continuées avec activité dans ce cadre merveilleux, sous les regards bienveillants d'une femme remarquable, Mme Mignaty, dont le plus beau livre, «La Vie et l'Œuvre du Corrige», a été écrit en français; cette fille de la Grèce appartenait à toutes les nations. D'une culture supérieure et d'une intuition universelle, « elle s'était préoccupée des problèmes de la nature et de l'âme ». Elle croyait en Dieu, et réveilla en celui qui fut son ami la foi qu'il affirma dans le vibrant discours prononcé sur sa tombe, alors qu'elle s'éteignit sous le beau ciel bleu de Florence le 3o septembre 1887.

De retour à Paris, en 1875, Edouard Schuré fit enfin paraître son bel ouvrage: Le Drame musical*-. Ce livre, « qui ne s'adresse point à l'heureux public trouvant dans le théâtre contemporain la pleine satisfaction de ses be-

1 Cette première édition forme deux beaux volumes gr. in-S°, édités par la Librairie Fischbacher à Paris. Une deuxième édition a été publiée, en 1886, dans un format réduit, puis une troisième en 1895-

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soins esthétiques », est trop connu des artistes pour que nous pensions devoir insister sur sa valeur. Divisé en deux volumes, dont le premier expose l'histoire de la musique et de la poésie dans leur développement successif, et, le second, Richard Wagner, son œuvre et son idée, le Drame musical puise dans la Grèce antique les éléments primitifs de l'union de la musique et de la poésie sur le terrain du drame, indique sa renaissance «dans le grand courant de la poésie européenne et de la musique symphonique moderne » et expose sa réforme complète par la tentative la plus hardie qui ait été faite depuis celle de Gluck et qui est due à Richard Wagner. Si Edouard Schuré a placé dans une auréole de gloire le nom et les œuvres du Maître de Bayreuth, il a lui-même, en composant cette superbe étude, escaladé le ciel à sa suite.

Pendant la période qui s'étend de 1875 à 1889, notre auteur, à l'exception d'articles publiés dans la Revue des Deux -Mondes, abandonne la prose pour la poésie. Successivement paraissent, en 1876, Les Chants de la Montagne, en 1879 Mélidona, en 1884 Les Légendes de V Alsace, et en 1887 Vercingétorix, drame en cinq actes.

Les Chants de la Montagne renferment surtout des poésies de jeunesse. Le lyrisme, nous l'avons déjà indiqué, fut la première forme d'expression de sa pensée, la note intime et fondamentale de son âme : il confia souvent à ses amis son regret de n'être pas musicien, tant il aurait eu de bonheur à s'exprimer dans la belle langue des sons. Son activité poétique, littéraire et philosophique n'a donc été pour ainsi dire qu'un moyen détourné pour se consoler de n'avoir pu se livrer à la composition. Aussi la musique chante-t-elle dans ses Chants de la Montagne; on y perçoit l'influence du Lied à côté d'une originalité

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qui se cherche. Ils se terminent par un poème, Les Lutteurs, dont les personnages sont Prométhée, Hercule et Lucifer, et qui laissent entrevoir les tendances du poète à la philosophie et au symbolisme des grands mythes.

Mélidona est encore un essai de jeunesse, reflet des impressions d'Italie. C'est une histoire d'amour qui se passe mi-partie dans l'île de Capri, mi-partie dans l'île de Crète pendant une insurrection.

Les Légendes de l 'Alsace donnent une note plus sérieuse ; l'œuvre est plus objective. La légende, le lyrisme, la musique sont les trois Leitmotive qui, depuis l'enfance, ont marqué de leur empreinte ineffaçable la vie littéraire d'Edouard Schuré. Il les a toujours considérés comme ce qu'il y a dans l'homme de plus spontané, de plus intime de plus éternel et par conséquent de plus libre et de plus éloigné de toute convention mondaine, de toute empreinte étrangère. Frappé du charme naïf, du sens profond de quelques-unes des légendes alsaciennes, il fut pris du désir de les raconter poétiquement et à sa manière; celles qui le tentèrent le plus furent Sainte-Odile (légende mérovingienne) et Richardis (légende carlovingienne), qui se rattachent à cette charmante contrée des Vosges qu'il aie plus habitée. Mais son principal objectif était de mettre en lumière toutes les grandes époques de l'Alsace et de montrer comment et pourquoi, dans le cours des temps, cette province s'était attachée à la France. Aussi fut-il amené, d'une part, à remonter aux époques celtiques et préhistoriques du Mur païen; de l'autre, à travers le moyen âge et la Renaissance, à redescendre jusqu'à la Révolution française. La même idée fut poursuivie par lui, mais plus tard, dans les Légendes de France, dont nous aurons à parler en temps et lieu.

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Le drame de Vercmgétorix n'a pas été conçu comme œuvre de théâtre, mais comme « conception indépendante et spontanée », dans une pensée purement poétique et avec l'idée de faire revivre un trésor national. Ce qui a subjugué Edouard Schuré dans Vercingétorix, c'est l'homme qui succombe pour une noble cause. La légende y apparaît également, représentée par la Druidesse voyante et prophétesse. Le poète a reconnu lui-même que la forme de son drame ne répondait pas à toutes les exigences des maîtres de la poésie contemporaine ; mais il a voulu laisser à son œuvre la rudesse et la forme que comportait le sujet. Le but a été atteint; la composition est fière et digne du héros qui conçut, le premier, notre unité nationale.

Mais voici, avec le Drame musical, l'œuvre qui fut pour ainsi dire le résumé de toute la vie d'Edouard Schuré, de toute sa pensée et de tous ses efforts précédents. Les Grands Initiés seront pour leur auteur ce que fut la Vie de Jésus pour Ernest Renan. Ils touchent à la fois à la poésie, à l'histoire religieuse et à la philosophie transcendante. D'une conception nouvelle et hardie l'ouvrage raconte le mouvement religieux de l'humanité depuis les temps védiques jusqu'au christianisme. Religions et philosophies pivotent autour de cette science occulte connue en Grèce sous le nom de doctrine des Mystères, chez les premiers chrétiens sous le nom de Gnose, chez tous les peuples sous des formes diverses. Les personnages légendaires ou historiques ont été ressuscites d'une manière vivante. Voici leur cycle qui joint l'Orient à l'Occident : Rama, Krichna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Jésus. La Mission du Christ ne coûta pas moins de sept mois d'études et de

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méditations à l'auteur; sans être orthodoxe elle s'éloigne de l'exégèse d'Ernest Renan.

Comment fut conçu le livre? La belle dédicace inscrite à la première page nous le dira... Margherita Albana Mignaty en fut l'inspiratrice.

« Sans toi, ô grande âme aimée, ce livre n'eût point vu le jour. Tu l'as couvé de ta flamme puissante, tu l'as nourri de ta douleur, tu l'as béni d'une divine espérance.

« Si quelque chose de moi devait survivre parmi nos frères, dans ce monde où tout ne fait que passer, je voudrais que ce fût ce livre, témoignage d'une foi conquise et partagée. Comme un flambeau d'Eleusis, orné de noir cyprès et de narcisse étoile, je le voue à l'Ame ailée de Celle qui m'a conduit jusqu'au fond des Mystères, afin qu'il propage le feu sacré et qu'il annonce l'Aurore de la Grande Lumière. »

Voici une profession de foi qui en dit plus long que bien des pages longuement développées. Ainsi, la direction nouvelle de la pensée d'Edouard Schuré fut due à son intimité intellectuelle avec cette femme qu'il jugeait remarquable par son enthousiasme ardent pour le Bien et le Vrai, par sa grande force de volonté, par son mysticisme. La poésie et l'art avaient été pour cette nature d'élite une passion intense, à laquelle étaient venues s'adjoindre la curiosité et la recherche de l'occultisme. Ce fut pour Schuré une initiatrice au spiritualisme expérimental qui le mena à la certitude inébranlable du triomphe prochain de l'idéalisme sur le positivisme et le matérialisme. Il en arriva à secouer le joug de cette philosophie qu'il jugeait desséchante, inaugurée par Renan et Taine, et dont ils ont été les plus brillants apôtres.

Persuadé que l'école positiviste, si elle prenait le dessus, finirait par tarir à sa source la volonté humaine et l'espoir divin, ainsi que toute poésie et toute foi, il arriva peu à peu à se former une idée nouvelle de l'homme, de l'âme et de l'univers, — se rapprochant de plus en plus des grandes théosophies orientales (Brahmanisme et Hermétisme égyptien). L'histoire de l'humanité lui apparut sous un jour aussi éloigné de la doctrine orthodoxe chrétienne, d'après laquelle il n'y a qu'une seule révélation, celle du peuple juif et du Christ, — que de la doctrine matérialiste, prônant la supériorité de la matière, et de la doctrine positiviste, qui prétend que les causes premières nous sont à jamais fermées.

Pour lui la révélation est continue à travers les âges; car chaque âme vivante la sent en soi. Donc les grandes religions, depuis le védisme et l'antique religion égyptienne jusqu'au christianisme, en sont les manifestations partielles, successives et progressives; leurs fondateurs en sont les prophètes et les inspirés, chacun dans sa mesure, selon sa lumière et sa mission spéciale. Pour les comprendre, il faut pénétrer à travers l'obscurité des documents et des traditions jusqu'au fond de ces grands révélateurs en proie à l'influx divin. Or cela n'est possible que par Y Intuition et X Imagination, qui recréent le tout d'après la vérité centrale, directement vue et comprise. Celle-ci une fois saisie, on pourra se tromper sur les accessoires, mais non sur l'âme même des grands prophètes et de leurs œuvres.

Telle est l'idée fondamentale d'où naquirent Les Grands Initiés. Par la nature même de sa conception le livre a un côté philosophique qui se dévoile surtout dans ^Introduction sur la doctrine ésotérique, dans Hermès,

Moïse et Pythagore, — mais aussi une partie poétique et pittoresque qui éclate dans la légende de Krichna, Orphée, Les Mystères d'Eleusis et dans l'initiation de Jésus. La hardiesse, la nouveauté du point de vue, des idées et de la méthode diamétralement opposée à la science officielle, à la théologie catholique et à la philosophie universitaire, — l'élévation avec laquelle les divers chapitres de ce puissant ouvrage ont été traités, ont donné à l'œuvre un retentissement, qui n'est pas près de s'éteindre, puisqu'une seconde édition vient d'être publiée et est presque épuisée.

Le 16 mai 1887, Edouard Schuré prononça un vibrant discours à l'Hôtel Continental, au banquet offert à Charles Lamoureux à la suite de l'interruption forcée des représentations de Lohengrin au théâtre de l'Eden. Il affirmait ainsi sa profonde et constante admiration pour le grand compositeur, dont il avait été un des premiers à proclamer le génie, comme il adressait un hommage à celui qui avait bien mérité de l'Art en révélant un chef-d'œuvre au public français.

Son adoration pour la divine Psyché et les pages qu'il lui consacrait ne l'empêchaient pas de revenir toujours à Euterpe, sa première passion. Ses voyages à Bayreuth, à Munich l'attachèrent plus que jamais à l'œuvre wagnérienne et lui permirent d'écrire le premier chapitre de ses « Souvenirs personnels sur Richard Wagner », dont les seconde et troisième parties verront bientôt le jour.

De Bayreuth, où il se trouvait dans l'été de 1891, il nous écrivait :

«Ah! ces cinq jours de Bayreuth, quelle inénarrable jouissance artistique! Tannhœuser, avec le ballet du Venusberg représenté selon les intentions de Wagner et son admirable troisième acte, a été une révélation pour moi. Tristan, joué par Alvari, et Iseult par Mme Sucher, excellente dans ce rôle, formaient un ensemble saisissant. Le troisième acte a fasciné et entraîné le public. Enfin Parsifal est merveilleux, cette année. Van Dyck s'est surpassé; quant à l'orchestre, il est au-dessus de tout ce que l'on peut imaginer comme fondu, nuancement et perfection. Ces représentations, malgré quelques taches et insuffisances de détail qui se perdent dans la beauté de l'ensemble, sont le dernier mot du Théâtre et de l'Art... Qui n'a pas été à Bayreuth n'a pas vécu son XIXe siècle. Il ne sait pas ce que le théâtre idéal est devenu par la puissance de ce colossal génie; il ne sait pas ce qu'il promet encore à l'avenir de l'Humanité.»

Le désir impérieux qu'avait l'auteur du « Drame musical» de donner à ses travaux une impulsion toujours nouvelle, lui fit étendre le cercle de ses voyages. C'est ainsi que, partant à la découverte de l'âme celtique, et cherchant une révélation dans les lieux même où vécurent ceux qui inspirèrent nos grandes légendes, il visita en 1889 les splendides paysages de la Savoie, ce lac d'Annecy si poétiquement encadré dans ses vertes et neigeuses montagnes, puis la Grande-Chartreuse, où il recueillit une multitude d'impressions et de souvenirs sur saint Bruno. Dans les années 1890 et 1892 il séjournait en Bretagne, ce pays de la légende par excellence, dont

la physionomie est restée originale, en dépit des chemins de fer : la moisson fut abondante. Le mont Saint-Michel, la pointe du Raz, la ville d'Ys, la forêt de Brocéliande, Merlin l'enchanteur et la fée Viviane, Taliésinn..., pays et personnages se présentèrent à lui avec une vive et ardente intensité. Ces grandioses et poétiques impressions ajoutées à celles qu'il avait réunies sur sa chère Alsace lui permirent d'écrire « l'histoire du génie celtique en ses périodes vitales ». C'est ainsi que parurent brillamment en 1892 «Les Grandes Légendes de France».

Elles étaient la continuation des idées qui s'étaient fait jour pour la première fois dans les poèmes sur « Les Légendes de l'Alsace». Par ses essais de résurrection de personnages appartenant à notre tradition nationale, Edouard Schuré tenait également à prouver aux artistes, aux poètes, aux musiciens français qu'il existait encore dans nos légendes si négligées jusqu'à ce jour des trésors inexplorés.

A côté des pages où sont magistralement exposées les figures de ces prophètes de notre race « qui savaient le passé et voyaient l'avenir », il en est d'autres dans lesquelles l'élément pittoresque domine, et qui sont tracées avec un rare bonheur.

En voici quelques extraits, relatifs aux environs d'Aix-les-Bains et à la Grande-Chartreuse:

« La vie bruyante d'Aix-les-Bains frôle à peine le lac du Bourget, qui dort là tout près, dominé par les pentes sévères de la dent du Chat. Il n'en est pas troublé dans sa solitude; une tristesse vivante y plane toujours. Aujourd'hui que le siècle finissant interroge ses origines, il se ressouvient avec émotion du poète qui le charma d'abord. Grâce à la magie de ses vers, ce paysage mé-

lancolique aura toujours le don d'évoquer ce poète et la femme immortalisée par lui. Dans l'histoire de la poésie, le lac du Bourget s'appelle le lac de Lamartine. De ses anses perdues, de son miroir limpide s'est élancé vers des régions inexplorées le génie lyrique de la France au XIXe siècle. Les Grecs, qui honoraient les poètes comme des demi-dieux, auraient peut-être consacré ce souvenir, en sculptant dans une des grottes du rivage la Muse de Lamartine, sous la figure de cette jeune femme passionnée qui se traîne comme une ombre ardente cherchant la vie éternelle dans «les pages de la vingtième année » : « Son regard », dit celui qui fut aimé de la belle mourante, « semblait venir d'une distance que je n'ai jamais mesurée dans aucun œil humain. » Les ducs de Savoie ont leurs monuments dans l'abbaye de Hautecombe. Assise sur son promontoire comme sur un sarcophage blanc, elle projette son ombre violette sur les flots bleus. Mais elle a passé sur ce lac, sans y laisser une trace, la pâle Muse, l'Amante mystérieuse qui fit vibrer dans cette grande âme le sentiment de l'Infini dans l'Amour! »

Pénétré du sentiment profond, que M. E. Scherer appelle très justement « l'adoration soumise de la nature », E. Schuré nous transporte ensuite dans ce paysage grandiose et sauvage de la Grande-Chartreuse. Merveilleux décor que le poète et le penseur brosse avec un pinceau hardi!

« Deux rochers fièrement dessinés surgissent du lit même du torrent. C'est le vestibule du désert que fermait autrefois un mur fortifié. Plus d'un homme pris par la vocation de la vie érémitique a dit un dernier adieu à tous les biens terrestres en franchissant ce seuil. Aujour-

d'hui on y entre librement par une route carrossable. A peine y a-t-on pénétré, qu'on tombe sous le charme d'un grandiose enchantement. Les plus superbes forêts de France tapissent de haut en bas la gorge étroite et profonde. On dirait que le désert déploie ici toute sa splendeur végétale pour mieux attirer le pèlerin dans son austère prison. Il a jeté sur le puissant relief des montagnes un grand manteau de velours vert que le hêtre égaie de sa note vive et où chatoient les nuances variées du charme, de l'érable et du frêne. Plus haut, les sapins sombres escaladent en bataillons serrés les pentes abruptes jusqu'aux crêtes de rochers inaccessibles, dont la ligne saccadée monte dans le ciel par bonds téméraires. L'effort ascensionnel de ces montagnes parle de la puissance de l'esprit, tandis que leur flore arborescente témoigne de la beauté et de l'inépuisable fécondité de la nature. Les rares disciples du renoncement qui prennent cette route pour chercher un asile suprême dans la Grande-Chartreuse peuvent voir une dernière image des séductions et des tentations de la vie dans ces fleurs attirantes qui poussent sous bois : la digitale cramoisie, le trolle jaune et l'orchis capricieux; ils peuvent saluer une dernière fois les chimères décevantes dans le cytise qui balance sa pluie d'or sur les escarpements, dans la rose sauvage qui s'effeuille sur les précipices.

« Au pont de Saint-Bruno, le paysage devient encore plus imposant et prend soudain un caractère religieux. La haute montagne qui ferme l'horizon figure une immense cathédrale blanche, hérissée de flèches et clochetons noirs. Car d'épaisses sapinières recouvrent ces cimes. Au pied de ses contreforts ondoie un océan de forêts qui roule ses vagues dorées en cataracte de ver-

dure jusque dans le lit du ravin où le torrent gronde encaissé à une profondeur vertigineuse.

« La rampe longe maintenant le mur perpendiculaire de la montagne. Tout à coup une roche aiguë de forme pyramidale se dresse au beau milieu de la gorge comme pour intercepter le chemin. C'est la seconde porte du désert, plus hautaine, plus menaçante que la première. La croix de fer qui la surmonte semble dire au voyageur : « Vous qui entrez laissez toute espérance. Quiconque franchit ce seuil ne revient plus sur ses pas.»

Arrêtons la citation sur cet épiphonème; car nous serions entraînés à donner presque tout le récit de ces ascension et visite au couvent de la Grande-Chartreuse, à la cité du silence, dont le Tasse proclamait le mélancolique bonheur, lorsqu'après une vie orageuse il se retira dans un couvent près de Rome.

Par une froide soirée de décembre 1892 nous sortions d'un concert où nous avions entendu quelques belles pages de J. S. Bach et de Schumann. Au moment de monter en voiture Schuré nous fit cet adieu : « De longtemps je n'ouïrai les œuvres des maîtres que nous aimons; car je pars pour un lointain voyage. Je ne vous reverrai, mon très cher, que dans le cours du mois de mai 1893.» Ce voyage qu'il entreprenait, il l'avait médité depuis plusieurs années et avait vu souvent avec les yeux du rêve les trois pays d'où procède essentiellement la civilisation européenne par la Science, la Religion et l'Art : l'Egypte, la Palestine et la Grèce. Aujourd'hui c'était avec les yeux du corps qu'il désirait les contempler

et s'en donner une vivante impression, afin de pouvoir jeter, un jour, un coup d'ceil plus sûr et plus pénétrant sur l'avenir.

Véritable excursion à la vapeur, dans laquelle les tableaux se déroulèrent d'une manière vertigineuse et où le voyageur assista à ce panorama mouvant de mers, terres, fleuves, temples, pylônes, tombeaux, mosquées, pyramides; déserts, forêts de palmiers, danses d'aimées, — fellahs, Abyssiniens à la haute stature, Nubiens couleur de café, Arméniens en turban noir, coptes sombres, femmes de harem voilées de mousseline blanche, Juifs au regard humble et soumis, Arabes à la démarche fière, Bédouins misérables, — éblouissement de fez rouges, de turbans blancs, verts, bleus et jaunes, de caftans et de couffiehs multicolores.

Du Caire, Schuré s'embarqua le n janvier 1893 pour faire cet admirable parcours du Nil qu'avait également entrepris, d'octobre à décembre 1869, Eugène Fromentin, et qui lui inspira des notes si personnelles, si pittoresques. Ce voyage, où Ton voit défiler devant soi toute l'Egypte ancienne, depuis les Pyramides et Memphis jusqu'aux colossales ruines de Thèbes et au ravissant temple d'Isis, dans l'île de Philée, au delà des cataractes, lui sembla un enchantement non interrompu. Outre l'intérêt historique, artistique et religieux des monuments, il y a encore et surtout la magie indescriptible de la lumière : couchers de soleil, clairs de lune, aurores sur le Nil sont des représentations aussi variées, aussi riches, dans leur genre, que celles de Bayreuth. La musique qui s'en dégage est malheureusement intraduisible et incommunicable.

En Palestine, le temps ne lui fut pas favorable : pluie

diluvienne, — tempête de neige sur le Liban et l'Anti- Liban. Il ne put jouir des magies du soleil et des splendeurs des nuits orientales. Malgré tout, cette vie errante, à cheval, à travers ces terres légendaires, que nos rêves d'enfant nous ont toujours montrées revêtues d'une troublante poésie, l'intéressa vivement : Jérusalem, Damas, Balbek, cette dernière surtout, que Michel de Vogué appelle « un des plus étonnants et plus magnifiques témoins des civilisations disparues ». Si la Galilée n'eut pas pour lui tout le charme qu'il en attendait, la Grèce fut plus accueillante; les impressions recueillies à Athènes sur l'Acropole, à Eleusis et à Olympie furent des plus intenses. Le mauvais temps l'avait encore persécuté sur la mer Egée et jusqu'au Pirée. L'Acropole, par la pluie, ne lui apparut d'abord qu'à l'état de squelette. Si pieusement entretenues que soient toutes ces ruines, elles font un triste effet lorsqu'on songe à tout ce qu'il faudrait y replacer de colonnes, de statues, de couleurs pour reconstituer l'Acropole d'autrefois, Pallas sortant toute armée du cerveau de Jupiter. Mais un coup de soleil sur ce marbre du Pentélique, et tout revit quand on embrasse dans son ensemble l'indescriptible paysage environnant, d'une variété de plans et de lignes, et d'une harmonie uniques. A travers ces ruines du passé, la nature manifeste, par la profusion de sa flore, sa puissante vitalité, l'éclat de sa gloire immortelle, que chanta si éloquemment, dans «.Les Trophées,» José-Maria de Heredia. Une ascension au Pentélique, une pointe dans le Péloponèse, Olympie, puis Corfou, complétèrent le ravissement de notre voyageur, en lui faisant voir dans son intimité la vraie nature grecque, d'une sauvagerie élégante et d'une grâce si fière.

De ces inoubliables souvenirs ont déjà pris naissance «Les Sanctuaires d'Orient et l'Egypte musulmane», parus dans la Revue des Deux-Mondes le i5 novembre 1893; ces pages ne sont que le prélude d'études plus importantes qu'Edouard Schuré prépare sur l'Egypte ancienne. Il a publié récemment un volume de poésie, «La Vie mystique», dans lequel «l'âme, dont il a entendu la voix toujours grandissante, depuis les mystérieux appels de la jeunesse jusqu'aux solennels commandements de l'âge mûr, parle et s'affirme», — puis une étude psychique, L'Ange et la Sphinge, qui est une véritable transformation du roman moderne par l'emploi habilement fait de deux forces, le naturel et le surnaturel. Comme l'a si bien écrit M. H. Bérenger, elle prendra place «parmi les chefs-d'œuvre de l'imagination française, et — ce qui vaut encore mieux — de l'âme française. »

Sollicité par les écrivains de la Revue «L'Art et la Vie», qui avaient organisé une nouvelle série de conférences conçues dans un esprit de rénovation idéaliste, Edouard Schuré analysa, le 19 mars 1896, au Théâtre d'application, à propos d'Ibsen, le drame de la vie intérieure. Ne cherchant pas à faire l'histoire de l'ibsénisme en France, il s'évertua à faire ressortir, dans une langue noble et poétique, les qualités extérieures et intérieures du grand dramaturge norvégien. « Le secret de sa force vient de ce qu'il nous apporte un nouveau concept de la vie et de ce qu'il a su lui donner une expression dramatique. Ce concept peut se résumer en un seul mot: le triomphe de la vie intérieure. » Développant cette pensée, il convia ses auditeurs à un rapide et lumineux voyage dans le monde de l'âme, en développant trois chefsd'œuvre d'Ibsen: Rosmersholm, le drame de la Passion;

33o profils d'artistes contemporains

Maison de poupée, le drame de la Conscience; Brand, le drame de la Foi.

Et, comme conclusion, après avoir résumé le caractère essentiel du théâtre d'Ibsen et défini sa conquête dans le domaine de l'art et de la pensée pour le présent et pour l'avenir, il exposa très crânement ses théories, diamétralement opposées à l'Ecole positiviste, notamment à celles de Taine et de Renan. Retournant leur thèse qui affirme : « C'est le corps qui produit le phénomène éphémère de l'âme; c'est le milieu qui détermine l'individu; c'est la société qui se reflète sur l'art», il proclama hautement et dans un bel accent de lyrisme :

« C'est l'âme immortelle qui sculpte le corps à son image; c'est l'individu fort et conscient qui féconde et transforme la société; c'est l'Art sauveur qui crée la Vie.»

La figure d'Edouard Schuré, prise de profil, accuse une ressemblance avec le héros national qu'il a chanté, Vercingétorix, tel que l'a représenté la statuaire moderne. De haute stature, les cheveux longs négligemment rejetés en arrière, le front largement développé, les yeux d'une expression très particulière, rendue encore plus sensible par une myopie assez marquée, le visage imberbe, à l'exception de la moustache recouvrant la lèvre supérieure, l'aspect toujours jeune et alerte, tel se présente, au point de vue physique, l'auteur du «Drame musical» et des «Grands Initiés».

Souvent ses pensers l'absorbent si profondément qu'ils l'enlèvent à son milieu : il rêve éveillé, entièrement étranger à ce qui se passe autour de lui, n'entendant

même pas les questions qui lui sont posées, et sortant tout à coup, brusquement, de cet état pour ainsi dire léthargique, pour émettre avec vivacité et chaleur les idées qui lui sont chères. Pas l'ombre de pose ou d'affectation ; la simplicité et la modestie se laissent entrevoir dès le premier contact.

Ceux qui ont eu le bonheur de pénétrer dans son intimité ont pu apprécier les hautes qualités du cœur, la franchise, l'amabilité et la serviabilité qui lui ont gagné les sympathies et les dévouements de ses amis.

« Habent sua fata libella » Telle pourrait être sa devise; car il a toujours écrit sous l'empire d'un profond amour pour l'Art, sans se soucier de plaire à telle ou telle fraction du public et considérant la littérature uniquement comme un moyen de faire triompher ses idées.

La Beauté, il l'a chérie de toute la puissance de son âme, qu'elle s'appelât Vénus ou Hélène! C'est un autel qu'il a dressé à la déesse, en affirmant et proclamant les splendeurs du Beau éternel qui, planant au-dessus du temps et de l'espace, défient les siècles. En s'élevant si haut dans cet idéalisme, il a pénétré dans le grand arcane de l'Art, qui est, au fond, le même que celui de la Science et de la Religion : Unité dans la variété, vérité immuable sous le voile changeant de Maïa !

C'est parce qu'il a adoré cette immortelle et immuable Beauté, qu'Edouard Schuré aura mérité une place dans le cénacle des plus grands artistes et penseurs du XIXe siècle.

Pages

Alexis de Castillon 3

Paul Lacombe 33

Charles Lefebvre 59

Jules Massenet.

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