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Profils de théatre

Profils de Théâtre ! Sous ce titre je réunis quelques portraits de comédiens, tracés à diverses époques de ma vie et la plupart du temps lorsque l'actualité, cette souveraine maîtresse du journalisme, les commandait. C'est pourquoi ces profils évoquent les traits d'artistes illustres, originaux ou sympathiques à l'heure où ils disparaissent, où l'on parle, une dernière fois, avant l'oubli suprême de ceux dont on a tant parlé. Grâce, beauté, inspiration, génie — tout passe sans laisser même, comme dit Hugo :

Son ombre sur le mur.

C'est cette ombre pourtant que j'ai voulu saisir, tracer non pas même sur la muraille, mais sur une toile de décor, à côté des indications presque eflacées des machinistes et des vieilles affiches à demi déchirées.

YIJI PREFACE

Quelques-uns de ces profils m'ont paru, en les relisant, un peu ironiques. Leurs dates donneront l'explication de ce que j'entends par là. Fidèle à ces admirations artistiques dont on trouvera là l'impression sincère, il ne me déplaît pas de songer à tout ce qu'il y a de fugitif, de passager, d'inconstant, de décevant dans la vie de théâtre et de penser à ces toiles de fond et à ces châssis qui ont été des palais, des salons, des forêts de féeries shakespeariennes et qui s'en vont, un jour, sur un chariot, emportés à travers la ville pour prendre place dans quelque case poudreuse d'un lointain magasin de décors. Poussière de peinture écaillée ; — effacée, poussière de souvenirs.

Du moins (ne regrettons rien), cette toile peinte et ces paysages nous ont-ils donné, un jour, ce qu'il y a de meilleur et de plus exquis au monde : une illusion !

3o mars 1902.

L'Égotisme des Comédiens.

A propos d'un mot écrit dans la Préface que m'avait demandée M. Febvre pour son Journal d'un Comédien — le mot égotiste — j'ai reçu un certain nombre de lettres, les unes étonnées, les autres curieuses, où l'on me prie de définir ce que j'entends par ce trait spécial de caractère et où cette question m'est posée : « Croyez-vous que les comédiens seuls soient égotistes? »

Et tout d'abord, il faut s'entendre sur le mot. Il est avec tel autre, comme le mot bleuet, par exemple — généralement imprimé bluet — un de ceux que les typographes rechignent à composer exactement. « Egotisie ? que signifie ^ L'auteur évidemment a a-ouIu écrire : égoïste ». Et sur les épreuves, il faut jusqu'à trois fois cor-

Claretie. I

riger le mot et ajouter le t, en enlevant le tréma pour ne pas lire ensuite : ((Le comédien, volon- (( tiers égoïste, se plaît à ne parler que des menus incidents de sa vie. »

L'égoïsme n'est pourtant pas du tout Tégotisme. Peut-être les deux mots, et les deux sentiments, sont-ils un peu cousins. Ils procèdent et dérivent de Y ego et du je ; mais Yégoïsme est l'ancêtre, et il n'y a guère qu'un peu plus de cent ans que le mot figure dans le dictionnaire pour désigner un vice qui, de tout temps, a fait partie de l'humanité. jÇ^oilsme ? Autrefois on disait : amour-propre. Egotisme ? A présent on dit aussi : culte du moi.

Cet egotisme, Littré le donne, en i863, pour un néologisme — (( habitude de parler de soi, de mettre en avant le pronom moi» — et, après l'avoir défini, il l'explique par une remarque : (( On a quelquefois confondu l'égoïsme et l'egotisme : l'égoïsme est un mot français qui signifie amour excessif de soi : l'égotisme est un mot anglais qui signifie la manie de parler de soi. »

Les comédiens sont donc égotistes. Ils aiment à entretenir le public de leurs personnes, de leurs souvenirs, de leurs rôles et de leurs succès. De là tant de Mémoires de comédiens , collection aussi nombreuse que les Mémoires des hommes d'État»

L EGOTISME DES COMEDIENS

Moratin a écrit une bien jolie comédie, le Oui des jeunes filles \ on en pourrait écrire une autre, le Moi des comédiens. Ce qui revient le plus souvent dans leurs propos et dans leurs livres, c est en effet le pronom personnel de la première personne, c'est le ye. Mais, à bien prendre, n'en est-il pas de même pour tous les hommes en général, pour les artistes, gens de lettres ou peintres ou statuaires en particulier ? Le je arrive tout naturellement aux lèvres de celui que son œuvre préoccupe, absorbe, fait souffrir et fait vivre. Leye est l'expression qui réapparaît le plus fréquemment dans la conversation de tout homme qui crée, qui tire de son moi une œuvre d'art et qui éprouve Ic' besoin de confier à la foule le secret de sa gestation.

Je me rappelle mon étonnement lorsqu'il y a bien des années, écoutant, pour la première fois, les frères de Concourt parler de leur œuvre, j'entendais Edmond et Jules se servir tour à tour de ce je, laisser là le nous qui me paraissait tout naturel et s'interrompre l'un l'autre pour compléter la phrase commencée et n'en faire qu'une, en la segmentant à peu près ainsi :

Edmond. — J'ai achevé un roman dont Rome est le sujet...

Jules. — ... j'ai étudié Rome sous tous ses

aspects et j'ai voulu peindre un cas de dévotion...

Edmond. — ... qui m'a coûté beaucoup peine, beaucoup de temps...

Jules. — ... mais que je crois avoir réussi...

C'est de Madame Gervaisais, un maître livre, qu'il s'agissait. Je ne réponds pas de rexactilude des termes, je réponds de la façon môme dont le dialogue était fragmenté, absolument comme les phrases que les auteurs de revues coupent en quatre pour les faire débiter par des jeunt < ^u\ sonnes variées.

Et le Je des Goncourt est précisément celui des acteurs parlant du rôle qu'ils étudient. I i personnalité du comédien s'empare du personnage créé par l'auteur et le confisque au profil de l'artiste qui l'interprète. Un comédien racontant la pièce qu'il apprend, analysant le rôle qui lui est confié ne dira point : (( Le comte fait ou dit telle ou telle chose » mais bien : « Je m'avance, Je parle, /interromps, je marche, Je dis .» Il y a là une substitution de personne tout à fait particulière et très frappante et il me plairait que, quelque jour, un comédien écrivant ses Mémoires nous l'expliquât en prenant son propre moi pour sujet d'étude. Les anecdotes, les souvenirs, l'évocation du passé ont leur charme, très puis-

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sant. La psychologie du comédien par un comédien aurait un intérêt singulier et plus spécial. On a écrit la Physk>logle du Théâtre. Mais celte psychologie de l'être humain qui entre, comme disait l'acteur Bignon, dans la peau d'un auti «* personnage, on ne l'a pas écrite encore, et c'est cola surtout qui nous passionnerait dans légo- //.sme du comédien.

Comment expHquer, par exemple, autrement ([ue par l'évasion de son moi, parla prise de possession momentanée d'une autre personnalité, la possihihlé des rapports quotidiens entre des otres qui peuvent se haïr dans la vie et être tenus de semhler s'adorer, au théûlre, dans les rôles (ju'ils jouent ? L'observation, très simpliste, du [)iiblic, c'est que les rapports de coulisses, les nécessités du service, les fatalités des rapprochements font tout naturellement, inévitablement, des amoureux réels de deux artistes qui, en jouant ensemble la passion, jouent virtuellement avec la passion. On ne badine pas avec l'amour, même sur les planches. Cela parait une règle quasi générale.. Or rien n'est moins absolu, et il n'est point rare de voir, entre cour ci jardin, Roméo détester Juliette, et Oresle n'aimer que médiocrement Pylade. Et voilà où le psychologue de la scène que je souhaite pour-

rait intervenir, expliquant les raisons qui font que tel comédien, rival d'un autre dans la vie et ne le saluant même pas hors du service, lui tend cordialement la main et lui sourit et Tembrasse de bon cœur, au delà de la rampe et sous les yeux du public.

C'est que le^e s'est déplacé. Le comédien n'est plus lui, il devient Vautre. Il endosse avec son costume les sentiments du personnage qu'il fait vivre. Tout à l'iieure, le pauvre Marais s'irritait furieusement contre Mme Sarah Bernhardt — et maintenant, comme il n'est plus Marais mais Andréas, comme elle n'est plus Sarah maisThéodora, il l'entoure de ses bras et cette femme qu'il hait, voilà - qu'il lui déclare son amour, et d'une voix ardente, sincère, irrésistible.

Est-ce à dire que l'art du comédien — qui consiste ainsi à s'évader de soi-même et à prendre la livrée et l'âme d'autrui, — soit essentiellement, comme disent les détracteurs de ce décevant et exquis métier, un art d'hypocrisie "^ Quelle folie ! Est-ce que l'auteur dramatique, lorsqu'il fait parler un avare, ou un fourbe, ou un furieux, ou un scélérat, n'entre pas, lui aussi, dans la peau et la personnalité d'un autre } Est-ce que Shakespeare n'endosse pas, tour à tour, le costume d'un lago ou d'un Macbeth .^ Est-ce que Mo-

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lière se salit à descendre, comme en une mine, dans la noirceur d'ame de Tartuffe ou d'Harpagon ? Est-ce que Balzac n'entre pas dans la redingote râpée de Gobseck, Dumas fils dans le veston de Jean Giraud ?

Cette facilité qu'a le comédien à traduire, à parodier, si Ton veut, les sentiments d'autrui, on la pourrait reprocher, aussi vivement et aussi injustement, aux romanciers qui vivent de Texistence de tant de personnages divers, par eux inventés. Je me rappelle avec quelle conviction mon vieux grand-père, dans son logis périgourdin, me disait en jetant tout à coup sur le parquet le numéro de Y Echo de Vésone qui contenait un interminable feuilleton, les Drames de Paris :

— Non, décidément, non, c'est trop, je n'en lirai plus une ligne, et ce M. Ponson du Terrail doit être une nature bien scélérate !

Et comme je m'efforçais de défendre ce malheureux Ponson qui était bien le plus charmant garçon du monde et le moins adéquat à ses inventions tragiques :

— Non, non, répétait le grand-père, un homme qui invente Thistoire de l'épingle empoisonnée ne peut pas être complètement un honnête homme I Sais-tu ce que c'est que l'épingle

empoisonnée ? On la plante dans un fauteuil, on y fait asseoir un pauvre diable dont on convoite l'héritage — et, sans qu'on puisse deviner le nom et même le crime du coupable, le millionnaire meurt de cette piqûre ! . . . Quelles inventions I . . . C'est épouvantable, je ne serrerais pas, pour tout au monde, la main qui a écrit cela.

Le comédien qui refuserait un rôle parce qu'il est trop odieux raisonnerait un peu comme mon cher grand-père, et l'on m'a souvent cité ce mot d'un admirable acteur répondant à son auteur : (( Je ne peux pas dire cela, je ne le pense pas î » Le public, du reste, se plaît à incarner aussi le comédien dans le personnage qu'il interprète et les spectateurs naïvement sincères des théâtres de mélodrame ne se font point faute de huer personnellement le comédien qui rempht les troisièmes rôles, les rôles de traîtres. L'acteur chargé du personnage d'Hudson Lowe, dans le Napoléon Bonaparte d'Alexandre Dumas, était attendu, tous les soirs, à la sortie de son théâtre et menacé par la foule hostile comme s'il eût vraiment martyrisé le prisonnier de Sainte-Hélène. On eût pu compter à l'artiste ce rôle périlleux pour une campagne.

Le comédien cependant fait ce qu'il faut pour rester maître et conscient de soi-même tout en

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devenant un autre personnage que lui-même. Il y a en lui un moi qui regarde un autre moi agir et qui Técoute et qui le juge. En cela il ressemble encore au dramaturge ou au romancier qui traduit, tout en ne les partageant point, les sentiments et les passions d'un autre être et qui est à la fois créateur et critique.

Et le comédien est si bien son propre critique que Lekain, par exemple, affirmait n'avoir jamais dit à son gré, de manière à se contenter, qu'une fois, une seule fois : « Zaïre, vous pleurez ! )) Do^ic, il s'écoutait.

Chose singulière, Lekain était meilleur dans chacun de ses rôles après une maladie. Il y avait eu pendant qu'il était demeuré alité — comme il y a chez le comédien, chez le peintre, chez l'homme de lettres qui dort — une cérébration inconsciente amenant un progrès instinctif, une sorte de germination du mieux.

Le comédien joue, comme l'homme de lettres écrit, pour quelques-uns, dont le suffrage le satisfait ou dont les objections l'éperonnent.

On sait le regret de Préville :

— Je n'ai pas été, ce soir, applaudi par le petit coin.

Et — dédoublement de la personnalité — tandis que Figaro fredonne son couplet et gril-

lO PROFILS DE THEATRE

fonne sur ses genoux, Préville regarde si le petit coin l'apprécie.

Ils en sont tous là, ou presqus tous.

(( Lorsque je jouais, dit Mlle Clairon, je cherchais à découvrir dans la salle le connaisseur qui pouvait y être et je jouais pour lui ; si je n'en apercevais pas, je jouais pour moi. » Voilà Végotisme bien entendu. Il porte là, pour Tarlisle, un autre nom ; il s'appelle la conscience.

C'est le même sentiment que traduisait Mme Talma — dont on a dit, et l'expression fut trouvée pour la première fois peut-être à propos d'elle : (( Elle a des larmes dans la voix » — quand elle affirmait qu'elle ne se sentait heureuse que lorsqu'elle parvenait à « satisfaire sa propre oreille. » O le salutaire égotisme et dont profite le public !

Aussi, pour sortir de soi-même et devenir un autre, que d'efforts et quels labeurs ! Ceux-là seuls qui ont pu voir répéter tels ou tels artistes supérieurs, que je citerais volontiers, pourraient en témoigner. Et, les répétitions finies, beaucoup cherchent encore. Talma, au dire de Tissot, eut jusqu'à trois manières dans la façon dont il joua Hanilet ; il fut d'abord mélancolique, puis exagéré, orageux, tel qu'on peut se figurer le prince de Danemark d'après les gravures an-

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glaises, enfin parfait. Il cherchait, modifiait, tâtonnait. N'ai-jepas entendu Rouvière, cet étrange et génial Rouvière dont l'âme ardente se débattait dans un corps grêle, réciter le fameux monologue d'IIamlet de trois manières diflerenles : dramatiquement; puis en comédie et comme si le (( To be or nol to be » eût été une question banale et bourgeoise, Ilamlet devenu Chrysale ; puis enfin « comme il le comprenait », disait-il, et en dehors de toute tradition, avec des éclats de voix, des accents stridents, des gestes déséquilibrés qui stupéfiaient Gambetta, présent à cette audition ?

L'orateur était même bien intéressant à étudier tandis qu'il écoutait le comédien. Et chez l'orateur aussi le dédoublement de la personnalité se fait sentir à la tribune. H y a chez le tribun un^e qui écoute pendant qu'un autre parle. Dans un article oublié du Livre iles Cent et Un, l'honnête Casimir Bonjour comparant, à propos des Comédiens dauirefois, les acteurs aux orateurs politiques, ne craignait pas de donner la préférence aux comédiens de la scène sur ceux de la tribune : « C'est, disait-il de l'acteur, c'est Mirabeau, Foy, Constant, Manuel avec plus de jouissances et moins de désagréments. » Le paradoxe est peut-être excessif.

Quoi qu'il en soit, on comprend que ces orateurs des planches, qui traduisent, animent, vivifient la pensée des autres, éprouvent comme les grands acteurs de la politique la tentation toute naturelle d'écrire les Mémoires de leur temps. Et, en les écrivant, plus ils sont ^^/o/w/e*, plus ils nous intéressent. Le jour où quelque grand comédien lettré aura, comme une montre dont il étudierait les ressorts, démonté l'àme de l'acteur et donné cette psychologie spéciale, et que je réclame, de l'artiste qui est tour h tour Néron, Polyeucte, Alceste, Hernani ou Don Carlos, un tyran ou un saint, Vincent de Paul ou Philippe II, ce jour-là, la littérature des idées comptera une œuvre de plus et j'attends le Maurice Barres de la scène qui nous analysera ce moi composé de tant de moi si divers.

C'est que j'aime les comédiens et que leurs confidences ont un attrait que n'ont pas celles des autres. Ils vivent à la fois dans le rêve et dans la fournaise. Ils sont, pour l'auteur dramatique, les témoins de son duel avec le public, mais des témoins qui vont au feu et se battent pour leur client. Ils servent l'idéal dans la pleine et souvent redoutable réaUté de la bataille. Enfants gâtés! a-t-on dit. Mais leurs âmes d'enfants ont des loyautés et des illusions, des générosités, des

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élans qui leur font tout pardonner. Rien de plus honnête que la majorité de ces serviteurs du beau songe doré que donne le théâtre. Ils sont égotistes, parce que leur chimère leur est toute une existence, tout un univers. Et si le moi est haïssable quand il est égoïste et féroce, le moiy lorsqu'il est simplement égotiste, est toujours intéressant et souvent exquis.

Il ne songerait plus à son art, le comédien, le jour où il oublierait son moi, et, encore un coup, les comédiens sont égotistes mais point égoïstes, puisqu'ils ne pensent qu'à toi, — foule qui passes !

Février 189G.

Le Bénéfice de Déjazet.

Le journalisme a des joies profondes, c'ohl lorsqu'il permet, grâce à quelque article jeté à travers les polémiques, de faire un peu de bien. Il me souvient d'avoir le premier, en faveur d'une comédienne légendaire, poussé le cri d'alarme et demandé pour Déjazet un dernier souvenir et une dernière couronne. On était certain d'ailleurs d'éveiller sur-le-champ la sympathie publique avec ce nom si populaire : Déjazet. Et tout ce qui tient au monde du théâtre et des arts se fit inscrire pour concourir à cette représentation unique et suprême donnée au bénéfice de Frétillon. (( Pour donner une idée de l'intérêt qu'elle offrira, on y jouera, écrivais-je, le premier acte de Monsieur Garât, arrangé par M. Sardou, de façon à ce que les rôles féminins transposés puissent être tenus par M"* Céline

LE BENEFICE DE DEJAZET lO

Montaland et par M"''Legault, et il y a, dans ce premier acte, deux rôles quasi-muets de gardes nationaux qui viennent arrêter Garai et qui seront tenus l'un par Boufle, l'autre par Frédéric Lemaître. Imaginez ce trio plein de gloire artistique : le pauvre Jacques et Ruy Blas tenant au collet le vicomte de Létorière.

)) Autre curiosité qu'on ne retrouvera plus. Déjazet chantera pour la dernière fois en public, la Lisette de Béranger :

Enfants, c'est moi qui suis Lisette,

La Lisette du chansonnier

Dont vons chantez plus d'une chansonnette,

Matin et soir sous le vieux marronnier »

C'était la chanson favorite de Frédéric Bérat, l'auteur de Ma JS'orniandie. 11 adorait Béranger, Béranger l'aimait comme un enfant. Il avait eu la bonne fortune d'amener plus d'une fois une larme à la paupière du chansonnier. Béranger, qui n'était pas riche, partageait souvent avec lui, qui était pauvre, ses minces économies. Un jour, c'était à Passy, où demeurait Béranger, avant d'aller vivre ses derniers jours et mourir rue de Vendôme, en courant dans le jardin, après dîner, Frédéric Bérat déchira son habit, Béranger le prit à part, le fit monter dans sa chambre et prenant alors dans un tiroir un billet de cent francs :

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— Mon enfant, VOUS n'êtes pas mon ami, dll-il, si vous ne prenez pas cela. Je sais ce qu'un bahit vous coûte et ce sont les ronces de mon jardin qui sont cause de votre accident. Je vous cm prie, Bérat, ne restons pas ici plus longtemps, 230ur n'avoir pas l'air de conspirer et redescendons au jardin trouver notre monde.

(( Ajoutez à ces mots, dit M. Paul Boileau, qui rapporte l'anecdote, ajoutez la voix, l'accent, le geste. C'était là Béranger. »

Quelques années avant que Bérat lut devenu l'intime de la maison, chantant ses chansons mélancoliques ou souriantes, aux dîners du dimanche, à Passy, Béranger, fort touché, avait écrit à l'auteur de la Lisette qu'il ne connaissait pas encore. C'était en 1843 :

— « Eh quoi. Monsieur, vous avez le courage de brûler deux fois de l'encens devant une vieille idole qui ne peut rien pour ses dévols .^. . . Vous êtes vraiment trop bon... Croyez, Monsieur, que personne ne sent plus vivement de pareils témoignages de bienveillance. Quelque intérêt qu'y puisse avoir ma vanité, c'est mon cœur, je vous l'assure bien, qui se tient pour redevable envers vous. »

Cette Lisette de Béranger était alors, en eflel, la vogue du moment, la chanson à la mode.

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