TOUT EST DANS TOUT. 1(K
au second, et au troisième, et au quatrième, on commence à trouver que le siège n'avance guère, — et pourtant on continue. C'est que, par degrés, et sans qu'on s'en soit aperçu, on s'est accoutumé à vivre dans cette atmosphère et parmi ces figures. A défaut des qualités saisissantes qui vous empoignent à la première vue, Richardson a toutes sortes de qualités intimes et délicates qui ont besoin, pour se révéler, du calme et du loisir, et qu'étoufferait une action plus énergique. Toutes ces lettres, tous ces détails microscopiques, toutes ces fines remarques, toutes ces analyses déliées, tous ces cheveux coupés en quatre, vous ont sourdement enveloppé comme dans un réseau d*où vous ne pouvez plus sortir. Le roman vous tient désormais dans une trame mince et multiple qui ne suffirait pas sans doute à arrêter la curiosité brutale des lecteurs épais, mais où se sentent pris pour longtemps les chercheurs littéraires. Richardson est un romancier-araignée.
Qu'est-ce que Richardson a fait dans Lovelace? L'orgueil. Oui, si vous voulez. Et, si vous voulez, ce sera l'humilité.
Pauvre orgueil que celui de Lovelace ! Cet homme a besoin d'être admiré; sa beauté, sa puissance et son bonheur n'existent pour lui que s'ils existent pour les autres. 11 dépend de l'effet qu'il produit, et sa satisfaction est de satisfaire son public. Il n'a pas l'orgueil solitaire et jaloux qui se suffit à soi-même et qui ne trouve pas même les hommes dignes d'être
ItO PROFILS ET GRIMACES.
ses sujets. Il est orgueilleux comme le roi Gandaule est amoureux, et il faut que Gygës voie sa fortune toute nue. — De sorte que ce dominateur est, en vérité, le plus misérable esclave qui soit. Le moindre passant n'a qu'à lever les épaules, voilà l'édifice de sa vie qui s'écroule. Lovelace en arrive, à force de fierté, à être le reflet de son reflet.
Pour être envié, il ne reculera devant rien; le bien lui sera aussi facile que le mal; il fera, sans héroïsme, les actions les plus généreuses et, sans méchanceté, les plus atroces. 11 est aussi capable de doter une fille que de la déshonorer, et il aura des galeries de tableaux comme il brûlerait le temple d'Éphèse. il sera égoïste jusqu'au dévouement; il commettra tout, il subira tout, il ira jusqu'à la lâcheté, jusqu'au plat ventre, par orgueil.
H va sans dire que la principale occupation de cet homme sera de se faire aimer des femmes : dans quel miroir se voit-on plus en beau que dans ces tendres cœurs qu'un regard fond en larmes? 11 ira surtout aux plus diflîciles, il les voudra, il les forcera, il tordra leur amour jusqu'à la dernière goutte, — non pas, comme don Juan, pour le boire, mais pour s'y contempler. 11 n'aime pas les femmes, il aime leur amour. Au rebours de don Juan, qui cesse d'aimer dès la possession, c'est à la possession que commence l'amour de Lovelace. Jusque-là, une femme est pour lui une rebelle qui rit de son autorité, une ennemie, un démenti, une insulte; il la hait, jusqu'au moment
TOUT EST DANS TOUT. lU
OÙ la révoltée se soumet. Alors il a pour elle cette espèce de tendresse d*un roi pour une de ses villes.
Clarisse ne hait pas Lovelace ; elle Taime, et ne voudrait pas d'autre mari ; mais le mariage ne fait pas le compte de Lovelace. Belle difficulté pour lui, pair d'Angleterre, d'obtenir Talliance d'un hobereau de campagne ! beau triomphe à proclamer devant sa cour d'oisifs et de débauchés! Non, la victoire ne sera digne de Lovelace que si Clarisse lui sacrifie sa réputation, sa famille et sa vertu. — Mais Clarisse ne cédera pas. On sent, dès qu'on la voit, que la pudeur est l'air qu'elle respire, et qu elle ne survivra pas au déshonneur. Ce n'est pas une femme, c'est une hermine : elle meurt d'une tache. Elle est plus Lucrèce que Lucrèce, car elle aime Sextus.
Au reste, si bizarre que cela paraisse au premier abord, il y a plus d'un rapport entre Clarisse et Lovelace, et l'amour de l'une est de la même famille que l'orgueil de l'autre. Aucun des deux ne se sacrifiera. Elle est aussi incapable de renoncer à la chasteté pour lui qu'il est incapable de renoncer à l'amour-propre pour elle. Clarisse ne sera pas plus la maîtresse de Lovelace que Lovelace ne sera le mari de Clarisse. Lequel des deux est le plus égoïste? Elle a besoin de se respecter, il a besoin de s'adorer.
Lovelace comprend bientôt l'impossibilité de convaincre Clarisse. Alors, quelle exaspération! Lovelace n'est pas de ceux qui rebroussent chemin devant
lie PROFILS ET GRIMACES.
la diiTiculté. Au contraire, il ne commence i vocdoir une chose que lorsqu'on la lui refuse. Puis ses amis sont là, qui l'attendent, et avec lesquels il a parié que Clarisse lui appartiendrait. Comme ils vont rire de lui si elle lui échappe ! — Rire de Lovelace ! Clarisse est perdue. Rien ne la sauverait: mais, avec l'aveugle roideur de la vertu, elle trouve encore moyen de hâter le dénoûment. Pour un baiser que Lovelace veut lui prendre, elle lui crache à la figure ce mot mortel à tous deux : Je te méprise! Elle lui dirait : Viole-moi! qu'elle ne lui demanderait pas plus clairement.
La mer passerait dans l'âme de Lovelace sans effacer une syllabe de ce mot terrible. Il existe au monde un être qui méprise Lovelace, et qui le dit, et qui le lui dit? Lue petite prude soufflette de son dédain cet empereur des femmes? 11 n'y a que toutes les larmes de Clarisse qui puissent laver une telle parole. 11 est nécessaire qu'elle expie son injure, et qu'elle s'humilie, et qu'elle demande grâce, et qu'elle ne garde rien de sa blancheur insultante. 11 importe à la foi de Lovelace en lui-même qu'elle tombe si bas que tout son espoir consiste dans la pitié de celui qu'elle outrage à présent. Lovelace ne redeviendra Lovelace que lorsqu'elle lui demandera l'honneur comme une aumône. Pour l'y contraindre, tout lui sera bon, môme le narcotique et la violence.
Cependant, quoi de plus contraire à l'orgueil que le viol ? quoi de plus vil dans tous les sens, quoi de