‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 114 sur 148 · TOURGUENIEV · texte numérisé non relu

TOURGUENIEV

femmes a plus d(î valeur que leur âme prélenduc... Que l'avenir appartiendra au niliilisme... Ses paroles étaient brèves, ses r<^.ponses sèches; sa voix môme était grossière et impudente.

Il catéchise Arcadi qui l'admire par gloriole, mais dont les honnêtes instincts protestent. Au demeurant Bazarov est studieux, serviable, loyal, brave devant la mort qu'il ne craint ni pour les autres ni pour lui; et son cœur étant meilleur que sa tèle, sa propre vie réfute ses théories effervescentes. Il s'aperçoit, en mourant, qu'il a lâché la proie pour l'ombre, et que son «ïpreté mène moins sûrement au but que la délicatesse de ces vieux qu'il raillait. Leurs jouissances intellectuelles et morales, qu'ils méritent parce qu'ils savent les apprécier, les charmantes peintures de leur doux bonheur domestique nous montrent, dans ce contraste entre Les Pères et les Fils, que les pères ayant choisi l'idéal et ses illusions ont, en somme, choisi la meilleure part.

Ces fils progressent d'ailleurs avec le siècle; à leur tour, ils jugent stupides les Bazarov qui travaillent réellement, rudes gars qui meurent à leur poste; ils jugent plus pratique de se grouper en coteries bavardes, vantardes, — ratés de toute espèce, bas-bleus déteints, candidats impudents, étudiants et étudiantes en sociologie, en obstétrique, — de pérorer, de glapir sur tous les thèmes de la politique, de la charité, de la solidarité, etc., de ne rien faire, sous prétexte qu'ils s'épuisent ii rouvrir le paradis, et de manger au râtelier des naïfs qu'ils ahurissent et assourdissent. Oyez leur charabia!

Quant aux principes essentiels... voulez-vous que je les expose suivant la méthode de Lassalle ou celle de Schuize-Delitsch? Car, voyez- vous, pour nous, Russes, le côté financier est ici l'important. Çà et là la corporation, oui! Mais comme germe, comme noyau... au centre. Le problème veut être sondé, doit être creusé. Et quant à la question des terres assignées aux paysans. ., hum ! ah, la commune ! (Et Goubarev mugissaitet retroussait sa barbe.) La commune est... est... un grand mot! Vous comprenez? Puis, que signifient

ces incendies? Ces... ces... mesures du gouvernenienl contre Técolc dominicale, les cabinets de lecture, les journaux? Enfin, que se passc-t-il on Pologne? iNe voyez-vous pas où tout cola nous mène? Ne voyez-vous donc pas que... que... hum ! quo nous et lo peuple ne sommes qu'un seul cœur, qu'une soûle âme, et que nous devons étudicrson... comment dirai-je? son... hum! son point de vue?' (Dans Fumée.)

Muiato nomine^ je reconnais là beaucoup de mes compatriotes. Hélas! Les Goubarev sont moins comiques que dangereux, surtout en France, oîi ils deviennent si aisémeoi députés. Ce joli roman de Tourgueniev instruit mais attriste; le lecteur y entrevoit trop de dccouragemcot.

On sait qu'une diffîculté littéraire consiste à peindre la femme, mobile comme la vague, Indécise comme la nue :

On voit onder en molles poses Son torse au contour incertain.

Et TAurore répand des roses Sur son épaule de satin.

(Th. Gautirr.)

Tourgueniev se jouait d'elle (de la difficulté), devinait Tàme féminine, et souvent la railla, — ce qui n'est pas une conséquence. Un curieux roman est en ce sens Premier amour.

La voisine, Zénaïde, a vingt et un ans; le galopin n'en a que seize, et, bête comme on Test à cet heureux âge... La coquette amorce le garçon, se fait suivn», s'en amuse, paie en menue monnaie, même en pièces fausses, la tendresse vraie ; et, pendant ce temps, Zénaïde est la maîtresse du père. Et quelle famille ! Hobereaux ruinés, sales et fainéants; la mère s'emplit le nez de tabac et escompte la peau de sa fille ; celle-ci, leste à comprendre, préfère l'homme cossu à l'amoureux transi. Si Tourgueniev a voulu rendre cette fille méprisable, il a pleinement réussi. Un de ses amants

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part, désespéré, se faire tuer dans le Caucase. Rien ne manque à cette vie éhontée, pas même les coups de cravache de lamant en titre; pas même, pour terminer dignement, le mariage régulier

avec un monsieur du meilleur monde... Joli garçon... De la fortune...

Le roman est, par bonheur, encadré par des paysages ensoleillés, où le printemps répand ses fleurs, et la nature sa sérc nité sur les misérables passions humaines.

Tourgueniev mourut le 23 août 1883 (à Bougival). On célébra à Saint-Pétersbourg ses solennelles funérailles.

L'éloge de ce grand écrivain paraîtrait conventionnel, s'il ne s'y mêlait un grain de critique. Notre Russe traite l'humanité comme traite les élèves crétins un bénin proviseur : « Ils ne donnent pas encore tout ce qu'ils peuvent... Progrès lents... Mais cela ira mieux, plus tard. » Aussi la moitié de ses narrations peut être lue par des enfants; l'ensemble, je crois, par des jeunes filles. Est-ce là lui faire un grand compliment? D'autre part, Tourgueniev a un pied dans le romantisme^ en ce sens qu'il est plein de mansuétude pour les pécheurs et les pécheresses; par exemple, Akime (dans IlocTOHJiuA 4Bopi>) est un homme excellent qui ne fît dans sa vie qu'une sottise : d'épouser, déjà barbon, une fille trop jeune et, qui pis est, coquette. Il a pour elle toutes les indulgences, sourit de ses défauts et cède à ses caprices. En retour, elle le trompe avec un vil coquin, le vole, le réduit à la besace.

Son procès est tout fait, et je l'étrangle net!

eût dit Petit-Jean. Mais Akime non seulement pardonne, mais encore s'accuse lui-même! Il se passe cette besace au cou et se voue au pèlerinage. « On dit même dans le pays

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qu'il ost allé à Jérusalem. » Crlle indulKtînrc cncouraj;o le vict».

On trouve dans Tourgueniev des notions exactes sur toutes les hétes des Imis et <les champs (son cliien Péfjase est devenu légendaire), où se trouvent les meilleurs rossignols, et l'art de les prendre, etc. 11 eût mieux fait d'indiquer l'art de prendre et de pendre les oiseleurs, déniclicurs et autres chenapans, et de le recommander. Son garde-forestier surprend un braconnier en flagrant délit, et lui fait grAcc : il a tort. Le braconnier se vengera*. — Sa psychologie est souvent elTéminée, parfois même maladive; malgré Télégance, malgré Ir fini de ses Nouvelles, je crains la défaveur pour ses Houdines qui chantent la romance fade, pour ses demoiselles qui cherchent l'Idéal et quelqu'un pour le leur expliquer. Tourgueniev frôle Werther, lorscjue. après avoir décrit (Journal d'un inutile) la souffrance de reconduit devant le duo d'amour des heureux, énuméré le^s divers palliatifs (avertir la tille du précipice où elle court; prévenir le père ; guetter le rival et le poignarder à l'espagnole, etc.', il ajoute : « Il n'y a, je l'avoue, qu'un expédient, auriuel je ne songeai p(ûnt: me suicider. »> f*uis il appelle l'amour : une maladie, et se rencontre là avec H. Heine.

Mais je m'arrête; et si légère soit ma critique, j'aurais voulu avoir la main plus légère encore.

Le comte Léon Tolstoï est l'écrivain dont les lecteurs d'une Littérature russe sont peut-étn» le plus curieux. Son Hêcit du siège de Sébastopol intéressait, par le sujet même, les peuples alors belligérants, les étrangers non moins que les Russes, et rencontra sans doute le succès en Turquie comme en Angleterre. Dans ce livre écrit rfe visu, les émotions du jeune

1. « Depuis viiigt-riDq aii.a, nous avons vu trente-sepl parties asBa^BJnés par les braconuiers^... » (Oiscours du Ministre <hî l'Agriculture; — Chambre des députés ; t^éanre du 6 avril 189-)).

officier, revenu d'escarmoucher dans le Caucase pour assister « à la grande guerre », sont si humaines, si sincères qu^elles pénètrent Tàme; elles sont si vives que nous revivons ce drame terrible. Je n'ai pas à résumer cet ouvrage, traduit plusieurs fois; il ne fait pas seulement honneur à Técrivain qui fut dès lors réputé classique, mais encore au galant homme. Avec tact et délicatesse, Tolstoï a ménagé toutes les susceptibilités, su admirer la vertu 0(1 il la voyait, chez l'ami comme chez l'ennemi ; enfin il a fait planer les idées divines au-dessus des égarements humains, et l'ouvrage nous fiert encore d'une aussi vive secousse.

Comment caratériser le talent de Tolstoï? Vous souvenezvous que certaines a£feclions, par exemple : un accès fébrile, une crise de somnambulisme, la conscience d'un péril imminent, etc, surexcitent nos nerfs, nos sens, en raffinent Tacuité, au point de doubler notre énergie pendant la crise? Dans cette tension anormale Tartiste conçoit son chefd'œuvre, le général invente la manœuvre décisive, et le somnambule se promène sur les toits; devenus tous trois, ne fût-ce que pour une heure, supérieurs à eux-mêmes, devenus Raphaël, César, chat. Leur santé^ quelquefois leur raison, paieront les frais de ce gaspillage, car la nature est sage ménagère et inscrit toutes ses dépenses; mais il n'en est pas moins évident que ces fiévreux ont vécu^ à certaines heures, avec une voluptueuse intensité.

C'est précisément cet état d'âme que Tolstoï excelle à provoquer chez son lecteur. C'est pourquoi il plait tant aux Français, mes contemporains (sans excepter maintes dévotes) avides de sensations aiguës. Nos dames du-monde aflectent de ne point lire les romans de Voltaire; elles disent qu'ils sont trop impies, et pensent qu'ils sont trop fades ; mais elles afiectent de goûter les romans de Tolstoï. Elles en laissent traîner quelque tome, avec un signet, dans leur salon ; et les domestiques chuchotent : « Madame lit du russe! » Zadigon Candide choque ces dames; mais Anna Karénine ne les eflarouche pas du tout. Elles dégustent

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avec (lélicos celle psychologie quiulesseiiciée, ces analyses crudiis... Oh! les beaux cliapilres, où Tolsloï leur dissèque libre à libre les soulfrances d'un mari trompé, leur explique sa ra^e impuissant.'! Rien n'esl omis : (oui ce qu'un homme peut senlir, penser, projeter en pareil cas; les diverses formes possibles d'une vengeance et les moyens variés de Téviter; les trente-six joies de Tadultère, présentées avec un rarelalent; la clameur mondaine et Tari de la narguer (6* partie, chap. xxxni) ; Tari de pénétrer dans Tancien domicile conjugal en soudoyant le portier, etc. Il y a abondance de renseignements. Ces chapitres se relisent, s'apprennent par cœur; qui sait? Ils peuvent servir.

...Forsan et hœc olim mcminiase juvabit !

Et quel charme à leur lecture! Le talent du romancier est si remarquable qu'il transforme le lecteur en acteur; on est entraîné. Ainsi, quand Anna trompe son mari, on Taide, on coopère. C'est très amusant. D'autant plus, qu'en échange do ce service sympathique, de celle connivence due à Vinfensitt' iw/chff/uf* de la situation, vous ressentez, lectriceactrice, les émotions de Théroïne, ses joies : c'est vous qui oubliez votre enfant, vous qui êtes mise à la porte par un époux courroucé... C'est très amusant.

Chez Tolstoï les ])ersonnages sont tellement imbus de science analytique qu'elle suinte sur leurs enfants. Les marmots eux-mêmes sont psychologues. C'est de naissance. Témoin le petit Serge, lils d'Anna.

Serge n'avait que neuf ans, mais il connaissait son âme : elle lui était chère, il la gardait comm»> la prunelle de ses yeux; cl nul ne pouvait, sans la clef de l'amour, ouvrirsonamo !(V«^ partie, ch.xxvn.j

A neuf ans, en France, les enfants sont plus arriérés. Mais le romancier a touché juste en amenant à ses lectrices ce génie blanc-bec, ce philosophe en petite culotte; grâce à ladite irUensilr psychique de la situation, elles reconnaissent.

elles embrassent en lui leur propre Serge, esprit d'élite, incompris de ses professeurs, êtres vulgaires, compris seulement de sa mère (esprit d'élite, naturellement) quia seule la clef de Tamour pour ouvrir cette jâme. Leur Serge n'a que neuf ans, mais il est déjà psychologue et polyglotte comme sa mère; et il sera beau, oui! Il n'aura pas de grandes oreilles comme son père! (Anna le dit, dès qu'elle connaît Wronski, son officier bellâtre.)

On m'excusera de ne point raconter cette ^histoire : elle al,500 pages, beauformat! Elle se déroule lentement, avec un art extraordinaire; mais ce n'est pas un roman. C'est : 1* une synthèse de tous les romans imaginables, de tous les cas romanesques; 2® une encyclopédie des connaissances humaines. Elle renseigne, mieux que les traités spéciaux, sur la chasse au lièvre, au canard, aux cailles; sur le labourage, les semailles, la fenaison, la moisson ; sur l'équitation, sur le patinage^ sur les courses (Wronski, le bel officier, y tue son cheval); sur les soins à donner aux malades, comment on les lave, les habille, les couche, les panse, etc. Suit un cours complet de phtisie pulmonaire. Les beauxarts feront digression; pendant leur séjour en Italie, Anna et son amant s'adonnent à la peinture; ils s'abouchent avec un professionnel ; d'où dissertations à perte de vue. Puis l'auteur retourne à sa marotte : les frères Lewine approfondissent la politique rurale, l'économie sociale, les questions agraires, les rapports du travail avec le capital, etc. ; et comme l'un des frères, le valide, est amoureux et l'autre, le poitrinaire, abruti par la débauche et rivrognerie, on devine le charme de leurs divagations.

Alors, je conteste le mérite de l'œuvre? — Au contraire, Messieurs! L'œuvre me semble extraordinaire; tel tableau, comme la fenaison (fil, 4 et 5)^ par exemple, est objectif; mais j'ose dire que cette pente est dangereuse; et la preuve est sous nos yeux. Avec tout son génie, Tolstoï n'a pu se contenir en moins de 1,500 pages. Un rival moins habile débordera en 2,000, en 3,000 pagesl L^impitoyable inondation

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submergera la littérature, noiera l'éditeur, rimprimeur et le lecteur. Un chapitre entier pour décrire les bottes du cavalier! Un autre pour expliquer le symbolisme des nœuds de sa cravate!... Belle avance que l'œuvre soit titanesque, si elle me tue! Soit préjugé, dû à mon culte de Tantiquité grecque, soit simplement faiblesse d'esprit, je me hérisse d'ertVoi devant les poèmes en 12(),000 vers; devant les trilogies dramatiques dont la représentation exige deux soirées (le WaUensteindG Schiller, par ex.) ; devant les létralogies musicales, dont l'exécution dure trente heures, bataille polyphonique crevant les tambours, fendant lesllùtes, bossnant les enivres. Tronic heures! Les survivants sont fous ou sourds. Je ne conteste pas le génie tonitruant dans ces cyclopéennes conceptions; mais je récuse cet emploi du génie. Atina Karénine, La Paix et la Guerre sont des œuvres prodigieuses, qu'un rare génie pouvait seulconc:voir et exécuter, certainement ! Mais de Candide on peut dire la même chose et Candide.., n'a que 100 pages.

Par quels procédés, par quelle psychologie à haute pression Tolstoï provoque-t-il chez son lecteur l'état d'ùmedont je parlais? — Sans vouloir analyser subtilement cet analyste subtil, je puis bien indiquer un de ses artifices, celui qui a trouvé tant d'imitateurs infatués et maladroits : prendre une situation quelconque, une démarche insignifiante, et lirer de ce thème tout ce (ju'il peut fournir. Vous ou moi, écrivant un roman, diriez par exemple : « La jeune femme se rendit à l'Opéra, où sa toilette et sa beauté firent sensation; tous les yeux la contemplaient; le public oubliait les roulades du ténor. » Tolstoï écrit hl-dessus cinq centslignesl Nulle minutie n'est omise; nul détail oiseux; pas même la tête trop pommadée de l'huissier contrôleur. Est in tenul lahor,.. C'est écœurant d'exactitude.

Je ne puis non plus me résoudre à admirer les scènes anaomiques, répugnantes par leur exactitude même; ces des-

criptions de grossesses et d'accouchements, de la dépression des reins chez les poitrinaires, des affres de l'agonie, etc. Kvidemment ces détails ne sont pas immoraux — la nature n'est pas immorale — mais dans un roman, même russe, ils sont superflus. Pourquoi donc les tirer des manuels de médecine? Le procédé n'a même pas le méritede la nouveauté. Certains critiques — je parle des plushuppés — ont Tair d'en attribuer la paternité à Léon Tolstoï; mais Ovide le connaissait et n'en était pas l'inventeur. Quoi de plus réaliste que son supplice de Marsyas?

Clamanti cutis est summos derepta per artus :

Nec quidquam, nisi vulnus^ erat : cruor undique manaty

Delcctique patent nervi : trepidœque sine utla

Petle micant venx: aalicntia viscera possis

Et perlucentes numerare in pectore fibrfls.,.

(Métam.yVh 397.)

Aussi Ovide n'est-il qu'un poète du second ordre*. Les imitateurs essaieront, par la reproduction de ces crudités, par cet étalage de chair humaine, d'émouvoir le public, d'atti" rer les mouches bleues; et n'ayant le savoir-faire ni d'Ovide, ni de TolstoL..

Je crois donc que l'influence de cet astre sur les romanciers contemporains a été maligne; elle a fécondé des germes morbides, développé l'éclosionde romans psychopathiques, psycholàtriques, alambiqués, malsains, à la Bourgety à la d'AîinunziOy etc. Je dis ce que je pense. J'ai au moins le mérite d'(>tre franc ••

1. « SoQ talent ne fait que mieux ressortir le caractère profondé-

raentartiûciel et faux de l'œuvre » (Paul Albekt, Littér. romaine, II, 113).

2. Ou s'est étouué récemmeat de voir M. de Vogilé vaoter II Piacere (L'enfaut de volupté) de Gab. n Annunzio, ce volume suintant la fatuité et d'une prolixité décourageante ; vanter Vlntrus^ du môme, ce romao intéressant... comme une autopsie. Pourquoi s'étonner? Le distingué académicien était conséquent avec lui-même : il suivait la ÛUation.

:MA littérature russe

Ces restrictions t'ormulécs, je m'incline devant le génie du comte Tolstoï. Certains traits qui étonnent d'abord s'oxplirpient par li*s hasards de sa vie. Il est né dans la province de Toula ; perdit sa mère à l'Age de deux ans, fut élevé par différents précepteurs qui tirèrent peut-être à hue et à dia Tesprit de Tenfant.

Au village (flcimii IIo.ifiiia] nous n*avions que des séminaristes ; à la campagne on n*a point de meilleurs maîtres.

Inscrit àTUniversité de Kazan,il ne termina pas ses études * et, en 1851, rejoignit son frère, officier au Caucase.

Toutes ses œuvres sont plus ou moins imprégnées de baume mystique, dans les pages même où le lecteur ne s'y attendait guère ; de sorte que, dès l'abord, j'avais pris celte religiosité pour une concession à la censure ou à, la clientèle. Un détail biographique a retourné mon jugement. La famille hébergeait souvent un vieux vagabond, qui se mortifiait et portait un cilice et des chaînes de fer. D*une cachette, l'enfant fut témoin de cette aberration.

.Jésus! Seigneur! Aie pitié de moi! hurlait-il; mais quêta volonté soit faite!

Et il se cognait le front contre terre, et sanglotait comme un petit enfant. Il avait donc tué père et mère, le vieux gredin? Tolstoï ajoute :

Bien des flots ont coulé depuis; maints souvenirs ont perdu pour moi leur sens et sont devenus des rêves confus; Gricha (Grégoire) l'asct^te a depuis longtemps fait son dernier voyage; mais l'impression qu'il produisit sur moi et le sentiment qu'il éveilla ne s'eiïaceront jamais de ma mémoire.

1. II dit lui-même que Texamen le plus sévère portait sur le catéchisme.

Là peut-être est le germe de TEvangile seloa Tolstoï qui prête k rire aujourd'hui.

Guerroyant daus le Caucase, Tolstoï écrivit son ouvrage : Enfance, Adolescence et Jeunt'sse, C'est ex([uis, car c'est mesuré, équilibré, et l'analyse psychologique est Qne, sans subtilité. Voyez cette page : Le jeune Nicolas est séquestré pour péchés divers, paresse, désobéissance, etc. dans le grenier. De plus, menacé du fouet par Saint-Jérôme, son précepteur. Assis sur un coffre, il médite.

Je ne pleurais pas, mais j'avais comme un poids sur Testomac. Dans mon cerveau surexcité se bousculaient les pensées et les ima ges... Tantôt je me voyais en liberté, loin du logis. Je m'engage dans les hussards et pars en guerre. De tous les côtés m'assaillent les ennemis; d'un coup de sabre je tue le premier; d'un revers, raide le second ; d'estoc, le troisième. Enfin, blessé, épuisé, je m'affaisse en criant : Victoire! Le général arrive et demande : « Où estil, notre sauveur?» On me désigne à lui; il se jette à mon cou et s'écrie, pleurant de joie : Victoire! — Je guéris, et me promène, le bras en écharpe, sur le boulevard. Devenu général, je rencontre un beau jour l'empereur qui demande : «Quel est ce jeune blessé? » On lui dit que c'est le héros bien connu, Nicolas! L'empereur vient à moi et me dit : « Je te rends grâces, et t'accorde ta demande, quelle qu'elle soit. » Alors, le saluant, je m'appuie sur mon sabre et lui dis : Trop heureux, grand empereur, d'avoir versé mon sang pour la patrie ! J'aurais voulu mourir pour elle. Mais puisque tu daignes ra'accorder une demande, je t'en adresse une seule : permets-moi d'écraser mon ennemi Saint-Jérôme, cet étranger. J'ai envie d'écraser Saint-Jérôme, mon ennemi!... Puis soudain je me rappelais que d'un moment à l'autre le véritable Saint-Jérôme allait venir me donner le fouet, et je me voyais non plus général, sauveur de la patrie, mais le plus malheureux des êtres... Tantôt je pensais à Dieu et lui demandais fièrement pourquoi il me punissait. De quel droit me faisait-il souffrir? Avais-je oublié ma prière, soir ou matin ? Tantôt je m'imaginais que j'étais mort et me représentais l'ahurissement de Saint-Jérôme entrant dans le grenier et ne trouvant plus que mon cadavre. Je me souvenais d'un conte de nourrice, affirmant que l'âme du trépassé ne quitte pas la maison

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avant quarante jours, et je me promenais, fantôme imaginaire, de chambre en chambre, jouissant des larmes et des regrets. « C'était

un brillant garçon!, dit papa avec des larmes dans les yeux Oui,

ajoute Saint-Jôrômc, mais un grand polisson! — Vous devriez respecter les morts, lui dit papa; la cause de son trépas, c'est vous! Vous l'avez tyrannisé; il n'a pu supporter rhumiliation que vous lui prépariez. Je vous chasse, scélérat! » Alors Saint-Jérôme tombe à genoux, pleuro et demande pardon. »

L'état d'ûmft d'un écolier aux arrêts saurait-il être mieux peint? — Je suis enfin charmé du roman, court celui-là, Bonheur domestique. Une jeune et jolie orpheline a pour tuteur un homme sage et dévoué. Tant, qu'elle oublie la différence d'ûge, Taime, l'avoue, et le désire pour mari. Serge Mikhaïlovitch cède, mais mesure tous ses pas^ pèse toutes ses paroles, conscient de la délicate situation. Tout ce récit, fait par la jeune femme elle-même, est délicieux. Sou roman d'amour se déroule dans le devoir, dans le bonheur domestique; et sa régularité même l'amuse.

TatianaSéménovna (la belle-mère) ne se montrait pas avant le dîner; elle buvait son thé seule et nous faisait porter le bonjour par un messager. C'était comme une voix d'outre- mer qui sonnait dans notre Ile fortunée ; et Thilarité me gagnait, quand la chambrière entrait, croisait les bras et déclarait dignement que Tatiana Seménovna lui avait enjoint de s'informer si la promenade d'hier ne nous avait pas trop fatigués ; ensuite l'avait chargée de référer que Madame avait eu pendant la nuit un point de côté, et qu'un chien du village, sotte bête, l'avait réveillée en sursaut ; ensuite, de demander si le gâteau nous avait régalés, ajoutant qu'il n'était pas un culinaire produit de Taras, mais un essai premier, et, somme toute, assez réussi, de Nicolas; que les biscuits avaient été saisis...

Mais le bonheur continu ennuie. La jeune femme finit par souffrir de ce soin si attentif, si tutélaire, qu'il prévoit les soucis et les prévient. Elle sent que son âme s'engourdit

dans un bonheur qu'elle ne se crée pas elle-même. Plutôt la tempête que ce calme plat!

Je voulais remuer, lutter, vaincre; côtoyer des abtmes... Un pas encore, et je suis perdue ; au bord du gouffre son bras vigoureux me sauve... mais j'ai senti mon cœur glacé d*effroi.

Bref, Serge Mikhaîlovîtch,si sage, a oublié la part du diable. — On quittera la campagne; on ira goûter à Saint-Pétersbourg la vie mondaine; on sera la valseuse adulée. Puis, à Baden, la galante colonie vous lorgnera avec impertinence, discutant vos charmes physiques, engageant des paris sur vous et sur une lady haut cotée. L*époux se résigne à cette appétence mondaine qu'il avait prévue, redevient le tuteur dévoué, et pleure en silence Tamour passé. Jusqu'au jour où sa femme entrevoit sous le clubman, le palefrenier, et s'enfuit avec dégoût. Ses yeux se dessillent; elle voit et juge ce monde faux et vicieux; elle comprend que si le bonheur n'est pas dans le devoir, — il n'existe nulle part.

Pour nous tous, mais surtout pour vous autres, femmes, il est indispensable de savourer la vanité de la vie, avant de pouvoir goûter |a réalité de la vie; et Ton ne peut jamais se fier à Texpérience d'autrui. Je t'ai laissée te plonger un instant dans ces attrayantes folies ; je sentais que je n'avais pas le droit de t'arréter, quoique l'épreuve fût pour moi passée depuis longtemps.

Nettement, finement, sans digressions, sans heurts, au milieu de paysages gracieusement peints, le récit suit son cours, et l'on quitte le livre à regret.

Je m'arrête. C'est trop peu, dira-t-on, sur un si grand écrivain. Mais d'autres ont parlé de lui trop longuement. L'équilibre se trouve ainsi rétabli.

On peut dire que tous les membres de la famille Tolstoï sont distingués; Alexis, cousin de Léon, est l'auteur de poé-

sies\ légendes, ballades, contes, etc. Sa trilogie dramatique [La mort d'Ican, Le tsar Fédor, Le tsnr Boris) a été traduite en français*. J'aime mieux son roman Le piince Sêréônany; car sa trilogie n'est, au fond, qu'une réédition de rhistoire deDémétrius. Quoique la critique russe Tait accueillie comme un chef-d'œuvre, j*ose penserque le voisinage de ^om Godounov de Pouchkine (et même celui du Dnnétrius Vimpostew\ d'Ostrovski) lui fait tort. Isolément, chaque page est intéressante; mais elles sont trop! L'une fait tort à l'autre, comme se font tort, par leur nombre même, les meilleurs saints du calendrier. Où Pouchkine a glissé, Alexis Tolstoï appuie, amplifie, ayant le goût du fort, du touffu; et je conclus qu'il est fâcheux pour un ouvrage qu'un lecteur, patient par profession, ne puisse le lire jusqu'au bout sans impatience.

Plusieurs fois on a déjà tenté d'importer en France le théâtre russe. Si ces tentatives ont été loyales', elles ont été maladroites, il fallait jouer d'abord les chefs-d'œuvre incontestés et incontestables, par exemple ; L'Inspecteur de Gogol ; L^ Esprit nuit de Griboïédov, etc., dont le fond est humain et, par conséquent, nussi vrai à Paris qu'à Moscou; puis par une gradation prudente, initier le public français aux pièces plus russes. Etait-il sage de lui servir brusquement des crus nouveaux, ayant forte saveur de terroir, supportant d'ailleurs assez malle voyage? Ne sait-on pas que des vins

1. CEuvres complètes, 4 volumes (7 roubles). Les œuvres de Léon compreuneut 13 volumes. 5« édition, 1889.

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